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L’ancêtre de la catégorie, pour les 3e et le lycée.

Valérie et Chloé, de Déborah Hautzig

École des Loisirs, 1978, 177 p., épuisé.

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Paru en 1978 sous le titre Hey, Dollface, ce roman a été traduit en 1982 par Michèle Poslaniec pour L’école des loisirs, avec le sous-titre « Quatre saisons à New York ». Il est à prendre avec tous les égards dont on entoure un ancêtre, car voici le premier ouvrage connu (jusqu’à preuve du contraire) [1] qui traite ouvertement de l’homosexualité et qui ait été publié dans une collection jeunesse. Il y a même un aspect émouvant au fait qu’il ait été écrit en 1978, juste avant l’apparition du sida. Il avait atteint un niveau qu’on a mis vingt ans à retrouver par la suite.

Résumé

Valérie Hoffman a quinze ans, elle fait son entrée dans l’école de filles de Garfield, à New York. Dans ce milieu très friqué, elle repère une condisciple, dont elle fait la connaissance tout simplement parce que son nom l’attire, et elle devient vite l’amie intime de Chloé Fox. Elles passent leur temps ensemble, bavardent des sujets qui les turlupinent. L’un des premiers sujets est la mort, car chacune va connaître pendant cette année scolaire, un deuil familial. Valérie perd sa grand-mère, ce qui est l’occasion d’une évocation des rites funéraires juifs, puis Chloé son père, et la narratrice se livre à une sorte de test comparatif des enterrements ! Détail amusant, car La danse du coucou, d’Aidan Chambers, et Escalier C, d’Elvire Murail, les deux autres « ancêtres » de notre liste version garçons évoquent aussi les rites juifs, et sont imprégnés d’une ambiance macabre… Il est question de diverses drogues : « Lucy Jenks se défonce tous les jours avant l’école » (p. 50) ; « Jason, un garçon de onze ans qui se vantait de fumer de la marijuana depuis l’âge de six ans » (p. 53). Bref, ce New York nous est familier, et même Ben, le petit frère de Valérie, parle déjà de consulter un psy ! Cependant les deux jeunes filles parlent surtout chiffons, et de fil en aiguille, émerge le thème de la sexualité. Valérie raconte les attouchements du père divorcé d’un des enfants qu’elle garde ; il est question des dangers de certains tampons hygiéniques pour l’hymen ; elles se font des compliments sur leur physique ; Chloé montre sa « collection de belles dames » qu’elle découpe dans les magazines ; elles s’amusent à « jouer les lesbiennes » pour ne pas être violées en passant dans un lieu mal famé, etc. Valérie commence à comprendre qu’il se passe quelque chose, et pose des questions à sa mère sur la sexualité, sur le « nombre de rapports » normal des adultes, sur la sexualité des personnes âgées pour commencer. Sa mère n’est pas très à l’aise au départ, mais ne se dérobe pas, et petit à petit, Valérie n’hésite pas à en venir au sujet qui l’intéresse, en abordant le thème des perversions. Elle interroge également une jeune prof qu’elle trouve moins « guindée » que les autres. Les adultes ne donnent pas de réponses définitives, et Valérie est laissée face à elle-même et à Chloé. Leur amitié se renforce, elles se font des serments, de s’enfuir ensemble, de devenir gitanes, etc. En parallèle, elles fréquentent des garçons ; Valérie manque de se faire enlever sa culotte alors qu’elle flirte avec un garçon dans… un cimetière ! (p. 159). Il leur arrive de dormir dans le même lit « pour avoir moins chaud » (p. 148), et elles constatent qu’elles sont attirées physiquement l’une par l’autre. Sont-elles lesbiennes ?

Mon avis

« Nous restions simplement assises à bavarder. J’imagine que c’est ennuyeux pour certains mais nous ne nous ennuyions jamais » (p. 99). La lecture de Valérie et Chloé est en effet parfois ennuyeuse, à cause de l’abondance de blabla-chiffons avant qu’on n’en vienne au vif du sujet. De plus, le discours direct est utilisé à outrance, et comme il y a deux personnages féminins, sans parler des mères ou des enseignantes, le lecteur doit être très attentif, revenir souvent en arrière pour savoir laquelle a parlé. Nos élèves auront du mal à maintenir leur attention, à moins d’être particulièrement intéressés par le thème du lesbianisme. Ce roman a surtout un intérêt historique, comme première pierre sur le long chemin de l’émergence d’un thème tabou à l’école. Il y a même un aspect émouvant au fait qu’il ait été écrit en 1978, juste avant l’apparition du sida. Il avait atteint un niveau qu’on a mis vingt ans à retrouver par la suite. En effet, les mots « homosexualité », « lesbienne », y sont utilisés sans la moindre gêne, et il est remarquable que la mère ou la prof de cette école privée confessionnelle répondent sans se braquer aux questions de la jeune fille, en reconnaissant leur manque d’information sur le sujet. Sans doute l’arrivée du sida a-t-elle bouleversé à jamais ce genre d’approche disons psychologique, et après une longue période de tabou (années 80 et 90), le discours a refait son apparition sous une forme militante et revendicative. On s’amusera également du côté décalé des notes de bas de page, par exemple : « Chloé leur montra son majeur » : « geste très injurieux » (p. 69), ou « chiche-kebabs » : « Brochettes de viandes et de légumes » (p. 99). L’intérêt majeur du roman est cette interrogation sur le rapport entre notre vie et le regard d’autrui, et sur l’importance des noms. En effet, de même que Valérie est attirée par le nom de son amie avant même de l’avoir rencontrée, est-ce l’influence très new-yorkaise des psys si les mots « lesbienne » et « homo » la fascinent ? D’où la très intéressante discussion finale, qui vaudrait la peine d’une étude isolée en classe : « Je me demande si on aurait connu cette peur si sa mère n’avait rien vu. […] On aurait pu simplement continuer comme avant, avec peut-être de temps en temps quelques fantasmes et quelques gestes affectueux, et nier toute attirance sexuelle entre nous. Mais Mme Fox avait vu. Chloé avait reconnu ce qu’elle avait ressenti et moi aussi. Pas de retrait possible. […] Est-ce le monde qui dit si vous êtes lesbiennes ou pas ? […] Alors il me vint progressivement à l’esprit que ce « ils » devait être nous-mêmes. C’est nous qui essayons de nous mettre dans des moules et qui nous condamnons de ne pouvoir y entrer » (pp. 172, 173).

- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves.

Lionel Labosse


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[1Cette preuve du contraire est arrivée en 2012, avec la redécouverte d’un incunable du genre, Fred et moi, de John Donovan, qui date de 1969, traduit en 1977 dans une collection jeunesse en français. Détail amusant, ce livre a également pour point de départ un enterrement, et on relève une courte scène dans un cimetière juif ! (voir ci-dessous)