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Un roman historique non révisionniste pour les jeunes !

Une princesse à Versailles, d’Anne-Sophie Silvestre

Castor-Poche Flammarion n° 950, 2003, 4 €.

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Voici enfin un roman historique pour les adolescents qui ne ment pas sur la sexualité de ses personnages ! Une grande date dans l’histoire des livres d’histoire ! Les collégiens vont tout savoir sur les goûts de Monsieur, frère du roi, et sur la polygamie de Louis XIV. Mais que font les ligues de vertu ? Au secours, Edwige ! Il faut d’urgence interdire ce livre, et rétablir le mensonge officiel : non, Louis XIV était catholique, donc fidèle et monogame ; non, son frère était catholique donc fidèle et exclusivement hétérosexuel. Quant au lointain successeur de Louis XIV, Mitterrand, il était fidèle et monogame !

Résumé

Élisabeth-Charlotte de Bavière, princesse Palatine, vit chichement dans la principauté de son père, auprès de sa tante Sophie de Hanovre. À 18 ans, on la marie à Monsieur, frère de Louis XIV. C’est un mariage arrangé, bien entendu, et les futurs mariés ne se sont pas rencontrés. Elle se convertit au catholicisme, épouse Monsieur en passant la frontière, et s’installe à Paris au Palais-Royal. Elle se plie aux « mœurs italiennes » de Monsieur, autant qu’au sérail du roi Louis XIV, lequel oblige la reine Marie-Thérèse, d’origine espagnole, à voyager dans le même carrosse que son ancienne favorite, Louise de La Vallière, et sa nouvelle, Mme de Montespan (en attendant Mme de Maintenon). Pendant les campagnes guerrières, on communique avec le front. Le récit est poussé jusqu’à la mort de la princesse, après celle de Monsieur et du roi. Son fils, Philippe d’Orléans, devient régent de Louis XV.

Mon avis

Voici enfin un roman historique pour les adolescents qui ne ment pas sur la sexualité de ses personnages ! C’est une grande date dans l’histoire des livres d’histoire ! Les collégiens vont tout savoir sur la bisexualité de Monsieur, frère du roi, et sur la polygamie de Louis XIV. C’est un récit, à la limite du documentaire, entrecoupé par de courts extraits de la correspondance de la princesse. Ce ne sont certes pas ses qualités littéraires qui nous retiennent dans ce livre, mais son point de vue novateur dans un domaine où les éditeurs se sont toujours cantonnés dans le révisionnisme et la pudibonderie. En avons-nous lu, de ces soi-disant romans historiques sur Rome ou la Grèce, désespérants d’orthosexualité ! Voici un ouvrage où, en toute innocence, la jeune princesse se demande (p. 28) : « Qu’est-ce qui donne ces habitudes à un homme ? ». Sa tante lui répond : « On a encouragé tant qu’on a pu cette inclination. » On apprend qu’il s’agissait d’éviter la rivalité entre les deux frères. Contrairement à la malheureuse Henriette d’Angleterre, précédente épouse de Monsieur, la princesse Palatine s’accommodera des mœurs italiennes et des amants de son mari, et ils vivront « en bons bourgeois » (p. 60) [1]. Un livre idéal pour une lecture cursive en parallèle au programme d’histoire de la classe de 4e. Il est assez court et se lit comme un bonbon. Cependant, comme cette année j’ai proposé Andromaque de Racine à mes élèves de seconde, je leur ai appris l’existence de ce livre, pour s’informer sur le contexte. En effet, la pièce est dédiée à la fameuse Henriette, et il n’est pas inutile d’apprendre ce que Racine, lécheur de bottes s’il en fut, se devait de dire et de ne pas dire dans sa pièce qui remanie les sources grecques sans souci de conformité aux originaux. L’ouverture et la fermeture sur l’amitié d’Oreste et Pylade, seule rescapée de ce cataclysme amoureux, ainsi que le gommage subtil de la polygamie de Pyrrhus, semblent de bonne politique pour ne pas déplaire au roi ni à son frère, en évoquant le plus discrètement possible ce que chacun connaissait mais passait sous silence. On imagine ce qu’un auteur satirique, à l’époque, aurait pu faire de la même histoire ! Sans soute le succès de films comme Le roi danse et Saint-Cyr n’est-il pas étranger à ce changement de ton. Souhaitons que ce livre ouvre une nouvelle ère dans ce domaine… Ajoutons que 7 ans après (en 2010), je suis désolé de constater que ce roman historique demeure une exception dans l’offre jeunesse, alors même que les romans jeunesse (non historiques) à personnages altersexuels déferlent, et que les BD historiques commencent à ne pas reculer devant la difficulté…

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire notre entrevue d’Anne-Sophie Silvestre.

- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves.
- Voir un autre altersexuel du XVIIe siècle, Cyrano.
- Un excellent article de Bernard Hasquenoph : « Monsieur en gay star du neuf deux » sur un documentaire de Jean-Louis Remilleux, de la série « Un lieu, un destin » : Monsieur frère du roi (1640-1701) - Saint-Cloud, produit par le département des Hauts-de-Seine, avec une version pour les collèges ! Le rôle titre est tenu par Sinan Bertrand, que l’on avait applaudi dans Le Cabaret des hommes perdus.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Monsieur en gay star du neuf deux


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[1Une anthologie des lettres de la Palatine m’est tombée entre les mains ; j’ai pu y vérifier que les rapports avec Monsieur étaient un peu plus délicats que cela, notamment quand la princesse lui demanda de refuser de nommer l’un de ses favoris, d’Effiat (sans doute descendant de Cinq-Mars) comme gouverneur de leur fils, « car il est certain qu’il n’y a pas de plus grand sodomite que lui dans toute la France » (lettre du 26 août 1689). Dans une lettre du 15 février 1716, elle déclare avoir « entièrement gagné [s]on mari durant les trois dernières années de sa vie ».