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Des méchants bien méchants, pour les 6e/4e.

La guerre des fées, de Herbie Brennan

Pocket jeunesse, Fantasy, 2003, 319 p., 13,5 €.

mardi 1er mai 2007, par Lionel Labosse

Des méchants tout noirs, des bons tout lumineux, des fées et des démons en pagaille, des translateurs dûment sabotés, un dénouement express, une maman qui devient lesbienne du jour au lendemain en séduisant la secrétaire de papa, des idées reçues qu’un héros pour le moins falot ne parvient pas à démêler, tout cela vous fait un « meilleur livre pour adolescent ». Aux Etats-Unis…

Résumé

Ce premier tome d’une trilogie de fantasy est bâti sur le schéma traditionnel des mondes parallèles. Dans le « monde analogue », Henry est un adolescent tout ce qu’il y a de plus normal, réglementairement pourvu d’une sœur, Alicia, d’un père, Tim, et surtout d’une mère, Martha. Un beau matin, Henry se rend compte que quelque chose cloche entre ses parents. En effet, son père lui a semblé sortir de la chambre d’amis, et non de la chambre conjugale. « Martha avait-elle appris que Timothy couchait avec une autre femme ? » (p. 14). À force de cuisiner son père, il apprend la terrible vérité : « Non, je n’ai pas une liaison avec Anaïs, moi. Ta mère, si » (p. 20). Henry est dubitatif, et il faut bien des italiques à l’auteur pour exprimer sa stupéfaction : « Tu es en train de me dire que Maman couche avec une autre femme ? » ; « ça voudrait dire qu’elle est lesbienne ! » ; « Maman a eu des enfants ! Deux enfants ! » (p. 26). Bref, le pauvre chéri est perturbé, et aimerait que ça s’arrange comme dans les contes de fées : « Sauf si, comme Henry l’espérait, sa mère arrêtait d’être lesbienne. Est-ce qu’on guérissait de l’homosexualité ? Après tout, si on pouvait devenir homo, on pouvait redevenir hétéro, non ? » (p.29). Pendant ce temps-là, dans le monde des fées, le gentil Pyrgus, fils et héritier de l’empereur des fées de la lumière, est aux prises avec le méchant Lord Noctifer, je vous le donne en mille, prince des fées de la nuit, ou quelque chose comme ça. Pour le sauver des griffes de Beleth (le vrai méchant — pardon : Prince des Ténèbres — qui se sert de Noctifer et de ses acolytes comme de marionnettes), on l’envoie dans le monde analogue, et à cause d’un sabotage, le voilà qui se retrouve dans le jardin du vieux Fogarty, un scientifique et braqueur de banque en retraite chez qui Henry effectue de menus travaux contre rémunération. Et notre héros de porter secours à Pyrgus, n’écoutant que son courage, n’hésitant pas un instant à traverser le portail magique. Vous ne doutez pas qu’il ne rencontre une jolie fille toute nue dans ce monde des fées, qui n’est autre que Holly Bleu, la sœur de Pyrgus, ce qui nous laisse envisager deux autres tomes tout aussi détonants.

Mon avis

« Ce n’est pas aussi simple que cela, Henry. On ne naît pas toujours homosexuel. On le devient. Enfin, parfois. Et le monde n’est pas blanc ou noir une fois pour toutes » (p. 26). On eût aimé que l’auteur écoutât les paroles sensées du papa du héros. Las, dans son monde parallèle, les méchants sont indécrottablement noirs, et les gentils désespérément lumineux. Le style se veut rigolard, avec de nombreuses alternatives mimant les jeux télévisés. Est-ce la traduction ou l’original qui nous vaut des lourdeurs comme : « l’infâme magma visqueux » ; « un gros grumeau jaunâtre et verdâtre » (p. 45) ; « de pauvres haillons » (p. 53), ou encore : « Henry […] réappuya sur le premier bouton » (p. 263) ? Le lecteur est censé frémir de ce qu’on utilise des chatons vivants pour optimiser la formule d’une colle industrielle ; de ce qu’on jouisse de l’expulsion d’une veuve endettée, etc. Quant au thème de l’homosexualité, si l’on peut se réjouir qu’il soit présent peut-être pour la première fois dans un genre connu pour son conformisme, on peut, en attendant les deux prochains épisodes, se demander s’il n’a pas été introduit artificiellement pour expérimenter son potentiel mercantile. Rien que de très convenu, en effet, dans les réflexions du personnage. L’introspection et l’analyse des sentiments ne sont pas le fort de l’auteur. Après la discussion avec son père où il apprend la vérité, c’est à peine si le héros discutera l’espace d’une page avec sa copine Charlie : « Non ! Ta mère est lesbienne ? […] Wow ! C’est trop classe ! » (p. 170) ; mais à aucun moment il ne tentera de parler du sujet ni avec sa mère, ni avec la fameuse Anaïs. « La seule idée qui lui venait, c’était : « Elle ne peut pas être lesbienne ! » Anaïs était trop féminine pour ça. Trop belle, aussi. Trop jeune » (p. 152). On se demande si c’est l’ado ou l’auteur qui mérite une gifle ; et on se le demande à nouveau à la fin de ce premier pavé, quand le garçon, de retour de son aventure, répond de la sorte à sa mère, qui lui explique que le couple ne va pas divorcer, mais que le père a pris un appartement : « Cinquante-cinquante, exigea Henry » ; « Ce n’est pas juste que je reste avec toi en permanence » (p. 318). Cela me semble un peu sec pour un lecteur adolescent, quand on compare par exemple avec l’excellent Un cœur grand comme ça, de Cordula Tollmien. Vous me direz qu’un auteur de fantasy n’est pas là pour faire dans la nuance, mais dans le pavé, dans la bonne grosse trilogie des familles… et l’éditeur nous annonce que ledit pavé a été élu « meilleur livre pour adolescents » en 2004 aux Etats-Unis. C’est quand, le Pacs aux Etats-Unis ?

- Nous avons également lu, sans en excepter aucune, les 442 pages de L’empereur pourpre, deuxième tome. L’auteur a effectivement supprimé toute allusion au lesbianisme de la mère du héros, d’ailleurs quasiment toute l’action se tient dans le royaume des Fées, et le père du héros est également absent de ce tome. La seule indication est le rappel dans la liste des personnage que Martha est « amante d’Anaïs » (p. 9). Si l’on peut déplorer quelques « grumeaux verdâtres et nauséabonds » (p. 28), beaucoup de vomi, de pipi et de caca rehaussés d’une adjectivite aiguë, un remplissage par du bavardage pour arriver péniblement à 200 chapitres tout rond, il nous faut reconnaître que les ados habitués désormais aux pavés y trouveront suspense et imagination sans surprise, et que le travail du traducteur, Bertrand Ferrier, nous semble à la longue de grande qualité. D’ailleurs le personnage original du « vyr » que Lord Noctifer installe dans le crâne de Blafardos et qui obsède son hôte par son bavardage pontifiant nous semble être une allégorie des tendances de l’auteur à parler pour ne rien dire, lesquelles s’atténuent justement à partir du moment où par ce personnage facétieux, la faute avouée est à moitié pardonnée !

- Voir un autre roman britannique paru en 2004 : Garçon ou fille, de Terence Blacker, à propos duquel nous faisons des remarques analogues.

Lionel Labosse


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