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D’amour et de mort, pour adultes

L’amant de mon père, d’Albert Russo

Le nouvel Athanor, 2000, 141 p., 12 €.

mardi 13 novembre 2007, par Lionel Labosse

Un conte érotique des temps modernes, furieusement altersexuel, avec un « jeune garçon » de vingt ans qui découvre toutes les potentialités de jouissance de son corps au terme d’une enquête pour retrouver l’amant de son père (sujet déjà abordé dans Sang mêlé ou ton fils Léopold). La fin brutale n’empêche pas le grand plaisir qu’on ressent à la lecture de ces pages, parmi les plus belles qu’il m’ait été donné de lire dans le domaine érotique. Elle fait ressentir d’autant plus cruellement ce que le souci des convenances, la jalousie, le désir de paraître, font perdre à ceux qui les préfèrent à la jouissance.

Résumé

Frank est un jeune homme de bonne famille, qui jouit d’un appartement séparé et de l’amour de Karine. Celle-ci est appréciée par Maryse, la mère de Frank, qui la considère comme une fiancée sérieuse. C’est fortuitement que Frank découvre parmi de vieux papiers des lettres de rupture adressées par son père Gérard avant son mariage à un certain Éric, qu’il semble avoir aimé. Sa curiosité est d’autant plus attisée qu’il souffre de la froideur de son père, dont il sent pourtant qu’il l’aime et est fier de lui. Frank entame des recherches vaines, et c’est à nouveau le hasard qui le conduit vers l’homme qu’il reconnaît sur la photo agrafée aux lettres. Il n’a pas changé malgré les vingt ans écoulés. Frank s’arrange pour aborder l’homme, lequel prétend s’appeler Errol, et, séducteur, lui donne son numéro. Frank le rappelle non sans avoir hésité, ils discutent de divers sujets dans un café, et Frank tombe sous le charme d’Errol, de son élégance, de son intérieur de bon goût ; de plus il découvre que son vrai prénom est Éric. À la deuxième rencontre, Frank se laisse griser, et Éric-Errol lui fait le coup de la tache sur le pantalon, qui marche comme sur des roulettes : Frank devient l’amant de l’amant de son père. Cela le trouble, mais il y prend goût, au point que Karine suspecte quelque chose, et le suit jusqu’à découvrir ses rendez-vous secrets. Elle décide d’en parler à sa future belle-mère. Celle-ci reconnaît immédiatement Éric. Or Maryse est une femme autoritaire et homophobe, qui, lorsque son mari lui avait « avoué » juste avant leur mariage cette aventure passée, avait réagi vivement, et lui avait interdit tout acte de tendresse pour leur fils (et pour elle-même, cela va sans dire). Elle a un amant, Serge, qui rêve de prendre la place du mari. Maryse convoque Gérard, et lui reproche d’avoir lancé leur fils dans les bras de son ancien amant. Celui-ci est abasourdi, et fait en sorte de joindre Éric, dont il trouve le téléphone en fouillant l’appartement de Frank. La jalousie de Maryse la conduira à ourdir une machination pour éliminer son mari.

Mon avis

L’amant de mon père est un roman court et vif, qui tranche comme un couteau de cuisine à travers ces amours contrariées. Amour paternel, maternel et filial, amour entre Karine et Frank ou entre Frank et Éric, rien ne fonctionne parce qu’on se dissimule ses sentiments, ce qui n’est pas sans rapport avec ce milieu bourgeois dans lequel on n’oublie jamais un substantiel héritage (Gérard dirige une entreprise familiale florissante à laquelle il a sacrifié toute vie sentimentale). Rien ne fonctionne, sauf l’amour physique, et cela donne de superbes pages, que ce soit entre Karine et Frank ou entre Frank et Éric. Ce dernier, bien que l’histoire ne lui laisse guère le temps de choisir, est un vrai « bisexuel », et l’érotisme est aussi efficace d’un côté que de l’autre, Frank se montre féminin avec Éric, et très, voire trop mâle avec Karine. Celle-ci d’ailleurs, a une réflexion un peu naïve quand elle découvre la relation avec Éric : « Il est peut-être bi » (p. 67), ce qui montre bien la rage d’étiqueter, qui cessera peut-être quand on se contentera du mot « altersexuel » ! Certes, la facilité avec laquelle Éric amène Frank dans son lit, puis obtient un coït complet, peut faire douter — ou rêver, c’est selon ! — mais si l’on peut dire, le chemin avait été bien préparé par Karine, qui profitait de certaine tendance nouvelle chez le mâle hétéro « anti-machiste, sans pour autant qu’il soit efféminé » (p. 29), comme on l’apprend en lisant La Vie sexuelle en France, de Janine Mossuz-Lavau. Albert Russo ne se refuse rien, et bien que le sida soit clairement évoqué (p. 14), il n’est jamais question de préservatif [1].

Les scènes érotiques, bien qu’elles soient lumineuses, ne sont d’ailleurs pas si nombreuses, et sont coupées net par le dénouement dramatique, volonté sans doute de montrer ce que peut gâcher la jalousie et l’homophobie, ce qu’elle fait perdre de jouissance possible. Il convient d’ailleurs de leur donner un sens symbolique, voire psychanalytique : « Elles [ses nuits] étaient remplies d’images surréalistes, émaillées de scènes érotiques, parfois incestueuses, qui le mettaient mal à l’aise » (p. 16) ; de son côté, le père rêve à ses employés (p. 79), et quand il fouille la chambre de son fils, « il se vit aspiré dans un tourbillon de tabous et d’interdits où se rejoignaient le péché dit contre nature et l’inceste » (p. 92). Le narrateur ne craint pas de se montrer complice : « Des mots obscènes fusèrent dans sa tête et qui l’excitèrent davantage, tandis qu’Éric continuait de le limer avec une ardeur accrue » (p. 59), et nous met dans la peau d’un « jeune garçon » [2] qui découvre brusquement l’amour avec un homme : « Il avait mal comme si Éric ne s’était pas entièrement retiré de lui, et cette sensation inconfortable d’une présence partielle le perturbait de plus en plus » (p. 61). L’acmé est atteint dans ce qui sera la dernière scène d’amour : « Quelle folie s’emparait tout à coup de lui, qui le faisait vouloir d’urgence que son amant décharge en lui toute sa semence, oui, qu’il lui fasse… un enfant » (p. 106). Un beau roman donc, une sorte de conte érotique des temps modernes, qui donne envie de traîner au rayon homme des grands magasins (lieu de la rencontre Frank / Éric)…

- Voir du même auteur Sang mêlé ou ton fils Léopold et Zapinette chez les Belges, ainsi que notre entrevue avec Albert Russo.
- Visiter le nouveau site d’Albert Russo.
- Albert Russo a également publié une anthologie intitulée Tour du monde de la poésie gay, dont on lira des extraits sur le site Poésie érotique.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site littéraire d’Albert Russo


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[1Certains extrémistes de la prophylaxie lui en tiendront rigueur, mais pour ma part, je considère qu’il y a une différence entre réalité et fiction, et que la littérature érotique est en soi prophylactique ! Au début des années 90, justement, ma collaboration avec Gai Pied avait cessé lorsqu’un nouveau rédacteur en chef avait imposé le port du préservatif dans les nouvelles !

[2Bien qu’il ait une vingtaine d’années, Frank est désigné ainsi, ce qui oriente sa relation dans un sens pédérastique à l’ancienne, avec enlèvement rituel, etc. (voir L’Homosexualité initiatique dans l’Europe ancienne, de Bernard Sergent.