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À la kalachnikov, pour les éducateurs

Le Manifeste lesbien, de Pauline Londeix

L’Altiplano, agit’prop, 2008, 192 p., 7 €.

mardi 1er juillet 2008, par Lionel Labosse

Née en 1986, Pauline Londeix ne perd pas de temps. Elle milite à Act Up-Paris, au comité IDAHO (organisation de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie), ainsi qu’au GLR, un « groupe lesbien radical », et rassemble dans ce manifeste, le fruit de ses lectures brut de décoffrage. Pour celles (et ceux) qui débarquent dans le monde homo, ce livre utile constituera un portail vers d’autres textes, avec les qualités et les défauts du genre.

Pédés & Lesbiennes

L’avertissement liminaire donne le ton. Pauline Londeix choisit d’utiliser le mot « pédé » en pendant à « lesbienne », « Car le mot « lesbien » est beaucoup plus radical que ne l’est aujourd’hui son supposé équivalent masculin : « gay », ce dernier étant en quête permanente de respectabilité au sein du système hétéronormé ». On veut bien, mais il n’en reste pas moins que le mot choque chaque fois qu’il est employé dans le livre [1], d’autant plus que les attaques de l’auteure sur la « quête permanente de respectabilité » sont à géométrie variable. En effet, si elle s’oppose par exemple en deux pages à la kalachnikov (ou au kalachnikov si vous préférez !) aux partisans de la loi dite de laïcité de 2004 (p. 129), en rappelant les arguments de Pierre Tévanian [2], ou se déclare réticente sur l’objectif de parité en économie et politique (p. 87), elle appuie la pénalisation des propos homophobes (cf. p. 50), la revendication du mariage des personnes de même sexe, et quand elle évoque le Manifeste des 343, elle se garde bien d’utiliser le mot « salopes », qui pourtant joue en l’occurrence le même rôle que « pédé » dans le processus d’appropriation du stigmate. Un inconscient castrateur n’affleure-t-il pas parfois, comme cette mention étonnante, en note p. 30, du « rapport anorectal » qui rend le risque de transmission du VIH entre hommes plus important. Pourquoi pas « ano-génital » ? (cf. aussi une citation, p. 47, associant la virginité au fait de ne pas être « contaminée par la domination masculine » [3]). Le jeu des citations témoigne souvent d’une documentation de seconde main (citations d’auteurs citant des auteurs), comme cette étude canadienne sur le suicide citée par l’intermédiaire d’un site… suisse ! (p. 55) dont les chiffres sont d’ailleurs nettement sous-évalués pour le suicide des garçons homos si l’on compare aux chiffres de l’ouvrage Homosexualités & Suicide, d’Éric Verdier et Jean-Marie Firdion, H&O, 2003, p. 57.

Du gauchisme et du mariage

On tape sur Sarkozy par atavisme gauchiste, (cf. p. 33), contre l’évidence. Qui a reconnu la Journée mondiale ? Sous quel président la lutte contre l’homophobie a-t-elle été mentionnée comme une priorité à l’école ? Quel président a amélioré les abattements sur les donations par la loi du 21 août 2007, bénéficiant aussi bien aux mariés qu’aux pacsés ? [4] Agiter l’épouvantail de la droite permet de ne pas fâcher le milieu LGBT, exempt de toute faute [5]. L’expression « société capitaliste straight » ou  système straight capitaliste » (p. 68, p. 168) fait rire : Ah ! bon, il suffit d’être LGBT pour âtre anticapitaliste ? Cette affirmation permettra peut-être à ce livre d’agit-prop d’obtenir une pub dans le samizdat autogéré Têtu, propriété d’un célèbre gauchiste altersexuel anticapitaliste… Certains arguments font songer à la question du verre à moitié vide ou à moitié plein : on relate comme un signe fort de lesbophobie dans les « propos entendus, tenus par le corps médical », le chiffre de SOS homophobie selon lequel 4 % des répondantes se plaignent d’homophobie de la part du corps médical (p. 57). Cela fait pourtant 96 % de non-homophobie… Pauline Londeix avertit des risques élevés de cancer du sein ou du col de l’utérus (p. 62), mais là encore il lui faut rejeter la faute sur le « dépistage tardif », donc sur les méchants médecins… Certaines revendications sont présentées comme de la pure jalousie : si l’on réclame le droit au mariage, ou à la procréation, c’est pour avoir le droit de les refuser… eh bien, puisqu’on se veut radical(e), pourquoi ne pas demander carrément l’abolition du mariage civil, et la suppression de la mention du sexe dans l’État civil, plutôt que la possibilité d’en changer (p. 123) ? Je ne suis pas d’accord avec l’argument selon lequel l’accession au mariage ne changera rien pour ceux qui ne souhaitent pas se marier : elle empêchera (car c’est une question de quelques mois) l’amélioration des contrats de type pacs réservés à ceux qui ne veulent pas se marier ; elle empêchera la création de ce qu’il reste à inventer (contrats à plus de deux personnes, etc.).

L’impossible mixité

L’historique des mouvements féministes et lesbien est bien documenté. À mettre en parallèle avec Femmes, genre, féminisme (collectif), qui étudie la question côté féministe hétéro. Pauline Londeix fait dialoguer les théoriciennes du mouvement lesbien, Monique Wittig, Beatriz Preciado, dont elle relève parfois les désaccords, par exemple sur la question de la domination dans le couple lesbien (cf. p. 38 et p. 79). Les arguments concernant la non-mixité sont intéressants : les femmes « subissent la mixité imposée » (p. 19) ; mention d’une étude passionnante de Corinne Monnet sur la répartition de la parole dans les conversations mixtes (p. 145) [6]. Quelques anecdotes sont amusantes, par exemple l’utilisation du « long saucisson très dur » comme matraque lors d’une action coup de poing de lesbiennes radicales en 1971 (p. 23).
L’utopie est sympathique, mais quand on lit que « de nombreuses lesbiennes [ont] choisi de se rapprocher des trans » (p. 32), ou les appels à l’action, on songe amèrement que ces militant(e)s radicaux/cales se comptent souvent sur les doigts d’une ou deux mains. D’ailleurs les trans ou les bisexuel(le)s sont parfois oublié(e)s : dans l’évocation du coming out, p. 44, qui concerne aussi les transgenres, ou la mention des « Transpédégouines », qui engloberait toutes les orientations sexuelles (p. 148). Certaines prises de position sont courageuses et originales. Nous avons déjà nommé celle sur le foulard, il y a aussi la question des drogues, la dénonciation de la « toxiphobie » des pouvoirs publics (p. 67), l’appui aux revendications des prostitué(e)s (p. 131). L’ouvrage se termine sur l’apologie de l’empowerment, une sorte de réappropriation du pouvoir. Je suis d’accord, parce que je ne me sens absolument pas représenté par la nomenklatura qui, pour les médias, est censée parler au nom des altersexuels. Cependant, l’alternative est-elle de multiplier les groupuscules de 2 ou 4 personnes qui abusent du « nous » ? [7] « Nous sommes déjà suffisamment représentatives de nous-mêmes pour ne pas laisser d’autres parler à notre place ou définir nos besoins à notre place » (p. 169) : cette phrase semble rassembler les lesbiennes contre les hommes en général ou les hommes homos. C’est bien gentil, mais ce « nous » dont se prévaut l’auteure, quelle est sa légitimité politique ? La référence finale au « contra-sexuel » de Beatriz Preciado prône des « contrats à durée déterminée, de trois mois, six mois » (p. 174). Cela ne suppose-t-il pas que chaque personne jouisse d’un appartement privé ? Dans le contexte du prix de l’immobilier actuel, à quelle classe s’adresse ce genre de radicalité politico-sexuelle ? En conclusion, ce livre pose pour moi la douloureuse question de la « communauté » : quel lien unit les 4 LGBT, plus les I, les Q qu’on ajoute parfois au sigle ? Sûrement pas le leurre d’un « capitalisme straight » à quoi on s’opposerait, en tout cas… Et les hommes homos seront-ils éternellement coupables, aux yeux de certaines lesbiennes, d’un crime de domination masculine qu’ils n’ont jamais commis, comme le suggère Éric Verdier dans sa dernière chronique pour Pref Mag (bientôt sur altersexualite.com) ? La réponse dans un prochain livre ?

- On consultera avec intérêt le site « Les mots sont importants », souvent cité dans l’ouvrage. Même si ce livre s’adresse a priori aux adultes, il peut s’avérer utile au lycée, par exemple pour des élèves qui réaliseraient un TPE consacré au lesbianisme ou au féminisme. On le placera non loin du Petit manuel de Gayrilla à l’usage des jeunes, d’Éric Verdier et Michel Dorais. Sur la question du cancer du sein, voir le livre Cancer and the City, de Marisa Acocella Marchetto.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Un article de Pauline Londeix sur le site « Les mots sont importants ».


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[1« Pédé croit-elle savoir, c’est l’insulte suprême, qui touchera tout le monde quelle que soit sa couleur de peau », peut-on lire dans Libération le 28 juin 2008, dans un article consacré aux profs homos, et ceci : « Pendant une période, Edith se faisait traiter de gouine ».

[3À propos de cette fameuse « domination masculine » qui jouit actuellement d’un effet de mode, on peut se demander où est l’intérêt de promouvoir le mot « lesbophobie », alors que les mots « homosexualité » et « homophobie » sont désormais bien compris autant pour les filles que pour les garçons. Le mot « lesboparentalité » est par contre de moins en moins employé, car son emploi mettait paradoxalement le doigt sur un phénomène qui fait tache dans ce milieu prétendument idyllique : la domination des mères sur les pères.

[4Cela me fait penser à une lettre de lecteur dans Têtu de juin : arguant de la fermeture d’un lieu de drague sur une autoroute, le lecteur l’impute à l’ignoble Sarkozy. C’est sans doute aussi ce dernier qui a fait disparaître la quasi-totalité des lieux de drague parisiens au profit de projets immobiliers libéraux. Vous avez dit libéral ?

[5De même, lors de la « Marche des fiertés » du 28 juin 2008, les Panthères Roses tentant d’interdire à Gay Lib de participer au défilé, belle image de cette fameuse tolérance qu’on exige de la part des méchants hétéros.

[6On trouvera une étude plus récente en 3 articles sur le site antisexisme.net.

[7Cela était valable également pour le Collectif HomoEdu, où nous n’étions que 2, plus des contributeurs ponctuels.