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Sentimental et philosophique, à partir de la 4e

Quatre filles et un jean, d’Ann Brashares

Gallimard, 2001 à 2007, 1000 p., 25 €

mardi 1er février 2011, par Lionel Labosse

Ce roman sentimental et philosophique est la chronique de l’amitié de quatre filles hétérosexuelles étasuniennes nées à la même époque (leurs mères se sont connues à « un cours d’aérobic pour femmes enceintes » (p. 15)). Chaque été, sur quatre années, entre 15 et 18 ans, elles échangent un « jean magique » qui leur sied aussi bien à chacune, et qu’il est interdit de laver, et se racontent leurs histoires d’amour, d’amitié, de famille, d’études. Elles sont pour la plupart intéressées par l’art et la culture, et poursuivent toutes des études de prestige, ainsi que 100 % de leurs nombreux petits amis. Les quatre tomes ici réunis, traduits par Vanessa Rubio, s’intitulent simplement Quatre filles et un jean, puis Le deuxième été, Le troisième été, Le quatrième été. L’analyse psychologique est finement menée, les propos sur l’art sont passionnants, et si l’on s’ennuie un peu dans le ventre creux de ces mille pages, c’est parce qu’on est un vieux croûton qui les aimerait un peu plus délurées (elles passent leur temps à allumer les garçons, mais l’auteure brise sa plume dès qu’on passe au lit). Bref, on a là le parfait exemple du roman sentimental 100 % hétérosexuel, qui attise mais ne satisfait jamais le désir de la lectrice. On le recommandera bien sûr également aux garçons, du moins s’ils ont le souci de mieux connaître le fonctionnement de la jeune fille type.

Résumé

Lena, Bridget, Tibby et Carmen sont jeunes et belles, même si elles passent la moitié de leur temps (et du nôtre) à douter de leur sex-appeal. Lena, surtout, est une bombe qui doit s’enlaidir pour juguler la testostérone des garçons dont elle traverse le champ visuel. Elle est d’origine grecque, où elle va passer le premier été sur l’île de Santorin [1]. Elle y rencontre Kostos, avec qui elle connaîtra une grande histoire d’amour frustrante et tragique. Elle est passionnée de peinture, et il est passionnant de suivre son évolution dans cet art, sa rencontre avec Léo dans le dernier épisode, un garçon doué lui aussi, le seul noir (enfin pas trop : elle ne s’en rend compte qu’en voyant sa mère !) de ces mille pages [2]. Tibby est passionnée de cinéma. Dès la première année elle fait la connaissance d’une petite fille leucémique et d’un garçon insignifiant, Brian, lequel se révélera au fil des ans un sublime bogosse doué d’un cerveau. Elle connaîtra avec lui une grande histoire d’amour frustrante et tragique. Bridget est douée pour tout, elle a un grand talent pour le football (européen), mais elle se passionnera aussi pour l’archéologie. Elle consacre son premier été et son troisième à suivre un stage de sport comme élève puis comme entraîneuse de foot. Elle y fait la connaissance d’Éric, sublime bogosse plus âgé qu’elle. Elle le drague à donf la première année alors que c’est interdit (elle a à peine 15 ans et il fait partie des cadres du stage), et connaîtra avec lui une grande histoire d’amour frustrante et tragique. Lors de sa deuxième année, elle va retrouver sa grand-mère de façon émouvante. Sa mère est morte suite à une dépression, et son père et son frère jumeau sont de véritables épaves (auxquelles l’auteure de ce livre très féminin ne daignera consacrer quelques lignes que dans le dernier épisode). Carmen a mal vécu la séparation de ses parents, et leur mène la vie dure alors qu’ils tentent de se remarier (il semble qu’on soit dans un pays où sexe et mariage forment (du moins en théorie) un couple inséparable (cf. p. 350) !) Elle passe son temps à rencontrer des garçons doux et sublimes, et à les éconduire parce qu’elle doute d’elle-même. Cela vous a un côté exaspérant pour le lecteur et la lectrice moyenne, parce que, comme ses trois copines, elle est super sexy et super douée en tout, par exemple lors du dernier épisode, elle réussit une audition pour jouer un Shakespeare alors qu’elle ne la préparait même pas (tellement elle se sent nulle, bien sûr !). Lors du deuxième épisode, elle sort avec un certain Porter, et connaîtra avec lui une grande histoire d’amour frustrante et tragique ; puis ce sera Win, qu’elle laissera tomber sans raison, etc. Mettre des mois, voire des années à séduire un garçon, puis le laisser tomber dès qu’on a conclu (non par vacherie mais parce qu’on doute de soi) et passer au suivant, constitue le moteur même du roman sentimental, ce qui amène au paradoxe de concilier pruderie et obsession sexuelle !

Mon avis

Certains aspects de ce livre un peu fabriqué pour plaire au plus grand nombre peuvent exaspérer. Le « jean magique » vous a un côté formatage de look conforme de la jeune fille idéale sans un poil de graisse, belle et sportive. Les États-Unis sont un pays où l’obésité n’existe pas. Signalons aussi une habitude néfaste de Placement de produit dans les best-sellers traduits de l’anglais par Gallimard (la seule marque d’éditions à le pratiquer parmi les nombreux livres que j’ai recensés : cf. Seize ans ou presque, torture absolue, de Sue Limb) : p. 278 et p. 279, une marque de chaussures, et une marque de corn flakes avec un développement sur l’avantage de cette marque précise (citée à nouveau p. 528) ; même chose p. 669 pour du maïs grillé. Exception p. 774 : on note un développement sur un « baume démêlant », mais la marque citée plusieurs fois semble ne pas exister. Mais globalement, on est ravi par l’acuité de l’analyse des sentiments, surtout dans le premier épisode, avec par exemple les réactions de jalousie de Carmen découvrant la nouvelle famille de son père, ou dans le deuxième épisode, quand elle est choquée par l’idée que sa mère ramène un homme à la maison et y fasse l’amour avec lui ! Idem pour les rapports tendus de Tibby avec ses parents (p. 244), puis l’autocritique de Tibby qui comprend qu’elle a « raté » Brian, faute de s’intéresser à autrui (p. 308). Quant aux rapports amoureux, c’est évidemment l’obsession absolue de ces pucelles adolescentes, mais attention, si elles allument comme des pyromanes, elles ne couchent qu’en présence de leur avocat !

La sexualité : un douloureux problème

Nos quatre filles sont étasuniennes, c’est là le hic. Bon, elles sont hyper sexy, ce sont des chaudasses obsédées sexuelles qui ne pensent qu’à mater, voire à allumer les mecs : « Ce matin, Bridget ne pensait qu’à une chose : le sexe. Elle était encore vierge, comme ses meilleurs amies. Elle était sortie avec des tas de garçons. » (p. 147). Mais elles vivent dans un pays fondamentaliste chrétien, il ne faut pas l’oublier, où le sexe, c’est Satan. Bien sûr ce n’est pas formulé comme ça, puisque l’objet du livre est de jouer avec le désir du lecteur : toujours excité, jamais satisfait. On aimerait en vouloir à l’auteure de ne pas tenter d’aider un peu la réalité, mais on se demande si ce qu’elle écrit n’est pas, malheureusement, conforme à la triste réalité sexuelle de ce pays, qu’elle a tâché de peindre comme une nature morte. On peut faire un parallèle avec l’alcool, car à deux reprises, en Grèce (p. 190) puis en Turquie (p. 786), les filles profitent du fait qu’« il n’y avait pas d’âge minimum pour consommer de l’alcool » – un comble dans un pays musulman ! – et souvent c’est l’alcool qui aide à sauter le pas ces petits jeunes coincés. Léna, qui est donc une « bombe » (p. 22 ; rassurez-vous, les autres aussi !), crée un scandale parce que Kostos (qu’elle adore) la surprend se baignant nue dans une « mare ». Quatre ans plus tard, alors qu’elle s’exerce depuis des mois et des mois au nu académique, elle est terrorisée que Léo, ou plutôt sa mère, artiste également, lui propose, par économie, qu’ils posent nus l’un pour l’autre. Elle remâche ce type de réflexion : « Quel rapport le désir, ce sentiment pervers et vain, pouvait-il entretenir avec l’amour ? » Elle attribue sa pruderie à ses « origines grecques » (p. 841), ce qui est méconnaître la Grèce ! Cette pruderie d’ailleurs ne l’empêchera pas de coucher avec Léo, puis de désinvestir la relation et de terminer le roman en Grèce en tâtant à nouveau le terrain avec Kostos ! Bridget, la plus délurée des quatre, court après Eric alors qu’elle n’a pas encore quinze ans. Il semble qu’elle réussisse à avoir un rapport sexuel avec (p. 157), mais c’est une autre caractéristique du roman : quand il a lieu, le rapport sexuel est souvent victime d’une ellipse narrative, et le lecteur doit coopérer pour supposer qu’il a vraiment eu lieu (cela évolue lentement au fil des épisodes).
On s’amuse de certains rites étasuniens, comme le fait que le garçon passe chercher la fille au domicile familial pour le premier rendez-vous officiel (cf. p. 248 & p. 507). Cette pratique est pourtant mitigée par la manie de ces 4 filles de rompre avec les garçons juste parce qu’ils sont canons, super-attentionnés et qu’ils leur plaisent beaucoup, et ce sous n’importe quel prétexte, parfois sans aucune justification narrative. On sent le mécanisme commercial destiné à relancer l’intérêt des lecteurs d’un épisode à l’autre. Par exemple, quand Lena doit oublier Kostos qui repart précipitamment en Grèce juste le lendemain du jour où ils se sont juré le parfait amour, sous prétexte d’épouser une fille qui lui aurait fait un enfant dans le dos, elle fait la connaissance de Paul, le demi-frère de Carmen, et c’est un coup de foudre en fin de l’épisode 2. Mais au début de l’épisode 3, on apprend que macache bono, il ne s’est rien passé finalement, et Lena pourra remâcher sa frustration pendant encore quelques centaines de pages jusqu’à rencontrer le fameux Léo. Plusieurs épisodes donnent clairement une image négative de la sexualité. Dans l’épisode 3, Bridget, parce qu’elle est malade, est amenée à dormir serrée contre Éric, sans sexe. Elle trouve ça plus « romantique » que quand deux ans auparavant « ils avaient couché ensemble au sens figuré » (p. 652). L’année suivante, âgée donc de 18 ans, en l’absence d’Éric, elle va allumer un homme marié, mais là encore, la morale sera sauve malgré une soirée très chaude ! Il faut signaler encore l’épisode interminable de l’accouchement de Christina, la mère de Carmen, qui essaie de le retarder pour que son nouveau mari puisse y assister ; du coup, Tibby est aux premières loges pour l’aider, ce qui la traumatise. L’épisode le plus caractéristique est la terrifiante première expérience de Tibby et Brian. Ils flirtent depuis 3 ans, mais c’est sans l’avoir prévu qu’ils font l’amour, aidés par le vin. Brian avait dans son portefeuille un « préservatif qu’il avait glissé là trois ou quatre mois plus tôt », et bien évidemment ce préservatif unique se rompt au moment crucial, ce qui symboliquement remplace la mention traditionnelle de la rupture de l’hymen, dont il ne sera pas question, comme quoi les temps changent. Tibby est terrorisée par le risque de grossesse, et l’angoisse se prolonge sur des pages et des pages, et bien évidemment, après trois ans et une seule jouissance, elle envoie aussitôt paître le garçon, conformément au ressort de l’œuvre (alors qu’il est on ne peut plus présent dans cette épreuve) ! Cela est révélateur de l’état d’esprit qui règne en matière d’éducation sexuelle aux États-Unis (mais aussi en Europe) : terroriser les jeunes avec des risques au lieu de les informer sans tabou. S’agissant d’un couple stable de puceaux, comment se fait-il que ces deux étudiants brillants d’universités prestigieuses ne soient pas informés de conseils de bon sens sur l’emploi du préservatif d’une part, mais surtout de méthodes anticonceptionnelles qui leur auraient permis de se passer de capote la première fois ! Il est symptomatique que les Églises, les parents, l’État, unissent leurs forces pour continuer à faire de la sexualité une épreuve terrifiante. La littérature jeunesse en est le secrétaire, comme dirait Honoré de Balzac.

L’homosexualité : elle existe, on l’a rencontrée, de loin !

Un petit mot pour terminer sur l’homosexualité. Si les noirs (ou plutôt les métis, n’exagérons rien) ont deux rôles secondaires sur ces mille pages, l’homosexualité n’est jamais vraiment rencontrée sous la forme d’un être humain pendant ces quatre années par ces quatre jeunes filles. On ne relève que quelques vagues allusions. Il est question de prendre un verre en famille dans un bar célèbre « le rendez-vous des drag-queens » (p. 407), mais rien de plus. À la maternité, Carmen se trouve, son beau-père étant absent, devoir accompagner sa mère à une séance de kiné prénatal. Elle se présente comme « sa partenaire ». Commentaire : « La prof parut surprise. Selon la règle du « politiquement correct », elle se devait d’accepter tous les couples, quels qu’ils soient » (p. 624). Ce genre de remarque est énervant quand, dans un tel pavé où l’on croise des centaines de personnages féminins, on aurait pu se fendre d’un personnage lesbien, même très secondaire, si l’on voulait aborder le sujet. Il est vrai qu’on se heurte au même problème mercantile qu’avec Harry Potter : un personnage homosexuel dans un best-seller, ce sont des contrats impossibles dans un grand nombre de pays, surtout en littérature jeunesse… Entre la militance « politiquement correcte » et un zéro de plus sur le chèque, le choix de l’auteur est sans doute vite fait ! Et ça continue : lors d’un festival universitaire de théâtre, une amie de Carmen remarque « Il n’y a que des beaux mecs. Dont la moitié est sûrement homo » (p. 773). Léna rencontrant Léo, l’artiste, se demande s’il a « une petite amie ? Ou un petit ami ? » (p. 801), mais là encore, on ne verra pas la queue d’un de ces homos si nombreux ! Ou plutôt si, un acteur secondaire de la pièce que va jouer Carmen, qui sera mentionné une seule fois en ces termes révélateurs d’une certaine, disons, réticence avec le sujet : « Elle s’adressait maintenant à Florizel, son soi-disant amoureux. Il avait au moins dix ans de plus qu’elle, était maquillé comme une voiture volée et semblait bien plus intéressé par Polixène » (p. 860).

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site de l’auteure (en anglais)


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[1Plus précisément à Oia. Pour ceux qui connaissent, il est assez naïf et amusant d’avoir situé l’action précisément dans ce village de carte postale où ne vivent plus que 10 habitants autochtones, et cela en plein été, sans faire la moindre allusion aux troupeaux de touristes qui envahissent les rues chaque jour pour assister au coucher de soleil. La « mare » en haut de la falaise où se noue le drame est fort improbable sur cette île dépourvue de la moindre source, où l’eau courante provient d’usine de désalinisation !

[2Côté filles il y a aussi une seule « afro-américaine » (p. 33), Diana, complice de Bridget lors des deux stages de sport.