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Le « Chaînon manquant » ?

Les Animaux dénaturés, de Vercors

Le Livre de Poche, 1952, 224 p., 6,4 €

samedi 22 novembre 2025, par Lionel Labosse

Ce livre est au programme du thème de Culture générale et expression en BTS 2025-2026 : « Les animaux et nous : imaginer, connaître, comprendre l’animal ». Je l’avais déjà lu il y a fort longtemps, et c’était l’occasion de le relire pour le transmettre aux étudiants. Jean Bruller (1902-1991) a adopté le pseudonyme « Vercors » en 1941 pendant la Résistance, et l’a conservé comme écrivain. Je n’ai lu de lui que ses deux œuvres les plus célèbres, celle-ci et Le Silence de la mer. Cet article proposera surtout des extraits pour la classe. L’action se partage entre Londres et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Sans lien avec le thème BTS de cette année, je rappelle le film culte de Barbet Shroeder La Vallée, dont l’action se passe en Papouasie-Nouvelle-Guinée. La question du « Chaînon manquant » est au cœur du récit ; le protagoniste veut en effet prouver que les « tropis » constituent ce chaînon manquant. Tout cela invalide, bien sûr, la théorie de Charles Darwin.

Ce roman se classe dans la catégorie des romans de procès, comme La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière, même si la catégorie est plutôt illustrée au cinéma. Le livre a été adapté au théâtre sous le titre Zoo ou l’Assassin philanthrope. On imagine mal une version cinématographique, qui aurait agité les cercles wokistes même avant la lettre. Cependant, à l’époque de l’IA, peut-être ce défi sera-t-il relevé, à conditions que le wokisme cesse de régner sur la scène intellectuelle. Si La Controverse de Valladolid a pour sujet la réponse à la question « Les Indiens (d’Amérique) ont-ils une âme ? », Les Animaux dénaturés délaisse le plan religieux pour le domaine anthropologique, pour répondre à la question « les Tropis sont-ils des hommes ? » ; mais dans les deux cas, il s’agit, au-delà de la question, de savoir si, le cas échéant ou plutôt n’échéant pas, on pourrait les réduire en esclavage. Dans Les Animaux dénaturés, le personnage principal, Douglas Templemore, tue son propre enfant, issu d’une fécondation avec son sperme d’une femelle tropi. Je ne divulgâche rien, car ceci est révélé in medias res au chapitre 1er. Son objectif est de forcer les tribunaux à décider s’il y a meurtre ou non, c’est-à-dire si le bébé est humain ou animal. La force de l’argument est le dilemme dans lequel s’inscrit volontairement le héros : pour gagner, il doit perdre ! Pour empêcher que les tropis ne soient réduits en esclavage, il doit être condamné à mort pour infanticide.
Sur la question du « Chaînon manquant », voir cet article du blog de Cepheides : « le mythe du chaînon manquant » et l’article du blog « Hominidés ». Sur le même site, voir un excellent article : « Homme et singe – points de convergence et de divergence ». Voir aussi « Décryptage : non, l’Homme ne descend pas du singe » de National Geographic. Le film d’animation éponyme de Picha est visible sur YouTube. Je vais l’intégrer ci-dessous, à titre d’intermède, en vous prévenant que d’une part ce n’est pas un chef-d’œuvre, et que d’autre part certains aspects vaguement érotiques n’en font pas du tout un dessin animé pour enfants. Avant de lire ce livre il faut préciser que, écrit en 1952, la théorie qu’il présente sur l’homme de Néandertal (qu’il écrit avec un h), qui serait une étape intermédiaire de l’évolution de l’homme, a été invalidée à partir des années 1960. Désormais, Néandertal est considéré comme une espèce distincte d’homme, éteinte, avec un cerveau plus volumineux, un poids et une taille supérieure. Voir un bref article de Didier Raoult sur Le Point : « nos ancêtres étaient des métis incestueux !, avant qu’il n’en soit chassé par les médecins corrompus ; autre théorie de l’évolution qui voit l’espèce homo bigpharmasensis détrôner l’espèce homo integer ! Tout cela invalide, bien sûr, la théorie de Charles Darwin.

Extraits.
Extrait 1. Chapitre 1er.

« Car cette histoire, naturellement, commence par un cadavre. Je m’excuse de la banalité d’un tel début, mais ce n’est pas ma faute.
C’était d’ailleurs, avouons-le, un tout petit cadavre. Et certes, petits ou grands, le docteur Figgins au long de sa carrière avait eu mainte occasion d’en rencontrer. De sorte qu’il ne s’étonna point, d’abord, de celui-là. Simplement, après s’être penché une seconde sur le berceau, il se releva et regarda Douglas avec une expression, comme on dit, professionnelle. C’est-à-dire que son visage sut artistement mêler des plis propres à manifester tout ensemble la gravité, le blâme, le doigté et la compassion. Il observa pendant quelques secondes ce silence éloquent avant d’articuler entre les poils de sa grosse moustache :
— Je crains que vous ne m’ayez fait venir un peu tard…
Paroles qui lui rappelèrent, non sans ressentiment, l’heure matinale. Cependant Doug inclinait la tête.
— C’est justement, dit-il d’une voix neutre, ce que je voulais vous faire constater.
— Pardon ?
— L’enfant est mort, je suppose, depuis trente-cinq ou quarante minutes ?
Là-dessus le docteur Figgins oublia l’heure et le reste, et les poils de sa moustache s’agitèrent sous le vent d’une véritable indignation :
— Bon sang, alors, monsieur, pourquoi ne m’avez-vous pas appelé plus tôt ?
— Vous ne m’avez pas compris, dit Doug. Je l’ai piqué avec une forte dose de chlorhydrate de strychnine.
Le médecin fit un pas en arrière, renversa une chaise, s’efforça de la retenir sans pouvoir s’empêcher de crier sottement :
— Mais, c’est un meurtre !
— N’en doutez pas, dit Doug.
— What the devil ! mais pourquoi… comment avez-vous pu…
— Je réserverai pour plus tard, si vous voulez bien, mes explications.
— Il faut avertir la police, dit le docteur avec agitation.
— J’allais vous en prier.
Figgins prit l’appareil d’une main qui tremblait un peu ; il appela le commissariat de Guildford, demanda un inspecteur, et pria d’une voix enfin affermie qu’on vînt constater à Sunset Cottage un crime sur un nouveau-né.
— Infanticide ?
— Oui. Le père m’a déjà tout avoué.
— Bon sang ! Ne le laissez pas filer !
— Il ne paraît pas en avoir la moindre intention.
Le médecin raccrocha. Il revint vers l’enfant, lui ouvrit les paupières, la bouche. Il considéra enfin, avec une légère surprise, les petites oreilles sans lobe et trop haut plantées, mais ne dut pas en penser grand-chose, puisqu’il ne dit rien.
Il ouvrit son sac médical, recueillit sur un morceau d’ouate ce qui subsistait de salive. Il mit le coton dans une petite boîte, et referma son sac. Puis il s’en fut s’asseoir. Doug, de son côté, s’était assis depuis longtemps. Ils restèrent silencieux jusqu’à l’arrivée de la police.
L’inspecteur était un homme aimable, très blond, d’aspect timide, fort distingué. Il interrogea Douglas avec une douceur déférente. Après quelques questions sur son identité, il demanda :
— C’est vous le père, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Votre femme est là-haut ?
— Oui. Je puis la faire descendre, si vous voulez.
— Oh ! non, dit l’inspecteur. Je ne veux pas faire lever une accouchée. J’irai la voir tout à l’heure.
— Je crains que vous ne fassiez confusion, avoua Douglas. Cet enfant n’est pas d’elle…
L’inspecteur battit un peu de ses paupières, pâles. Il lui fallut un moment pour comprendre.
— Oh ! ah… well …La… euh… la mère alors est-elle ici ?
— Non, dit Douglas.
— Ah… où est-elle ?
— On l’a ramenée hier au Zoo.
— Elle est employée là-bas ?
— Non. Elle est pensionnaire. »

Extrait 2. Chapitre 1er.
« L ’inspecteur s’approcha. Ses cils blonds papillotaient comme des mites
— Monsieur Templemore, qu’est-ce que vous attendez de nous ?
— Que vous fassiez votre métier, inspecteur.
— Mais quel métier, monsieur ? Cette petite créature est un singe, cela se voit. Pourquoi diable vouloir…
— C’est mon affaire, inspecteur.
— La nôtre n’est sûrement pas de nous mêler…
— J’ai tué mon enfant, inspecteur.
— J’ai compris, mais ce… cette créature n’est pas… elle ne présente pas…
— Elle a été baptisée, inspecteur, et inscrite à l’état civil sous le nom de Garry Ralph Templemore.
Le visage de l’inspecteur se couvrait d’une petite sueur fuie. Il demanda soudain :
— Sous quel nom a-t-on inscrit la mère ?
— Sous le sien, inspecteur. « Femme indigène de Nouvelle-Guinée, connue comme Derry. »
— Fausse déclaration ! triompha l’inspecteur.
Tout cet état civil est sans valeur.
— Fausse déclaration ?
— La mère n’est pas une femme.
— Cela reste à prouver.
— Comment ! Mais, vous-même…
— Les opinions sont partagées.
— Partagées ! Sur quoi, partagées ? Quelles opinions ?
— Celles des principaux anthropologues, sur l’espèce à laquelle appartient le Paranthropus. C’est une espèce intermédiaire : hommes ou singes ? Ils ressemblent aux deux. Il se peut très bien que Derry soit une femme, après tout. À vous de faire la preuve du contraire, si vous pouvez. En attendant, son enfant est mon fils, devant Dieu et devant la loi.
L’inspecteur paraissait à ce point désorienté que Doug prit pitié de lui.
— Peut-être préféreriez-vous, dit-il gentiment, en référer à vos supérieurs ?
Le visage blondasse s’éclaira.
— Oui, si vous le permettez, monsieur.
L’inspecteur prit le téléphone et demanda Guildford . Il ne put s’empêcher d’adresser à Doug, d’un sourire, un message de gratitude. Le docteur s’approcha et dit :
— Mais alors… si j’ai bien entendu…. vous allez vous trouver le père de cinq autres petits singes tout pareils ?
— Vous commencez à comprendre, docteur, dit Douglas. »

Extrait 3. Chapitre 3.
« Est-ce que vous savez au moins ce que nous allons chercher ?
Il eut à l’instant de panique — et puis se rappela un mot. Il le lança victorieusement :
— Une mandibule…
Il ajouta en souriant :
— …avec trois dents.
Elle rit avec affection. Qu’il était gentil ! Elle l’aimait beaucoup.
— Non, dit-elle. La mandibule et les trois dents, Kreps les a rapportées — le géologue allemand. Ce que nous allons essayer de trouver, c’est le crâne et le squelette.
— C’est ce que je voulais dire, grommela Doug.
— Si nous mettons la main dessus, nous aurons peut- être découvert ce qu’on appelle le missing link — le chaînon manquant. Vous savez ce que c’est ?
— Oui… enfin… à peu près, balbutia-t-il. Le chaînon qui manque dans la chaîne de l’évolution… le dernier chaînon entre le singe et l’homme…
— Et ça vous intéresse… passionnément, dit-elle avec une emphase rieuse.
— Mais bon sang, pourquoi voudriez-vous que cela ne m’intéresse pas ?
— Parce que, mon vieux, on n’entre pas dans la zoologie comme dans un moulin. Quand je vous aurai dit que nous allons partir pour la Nouvelle-Guinée parce que la troisième molaire de la mandibule de Kreps possède cinq tubercules, en sauterez-vous en l’air d’impatience ? »

Extrait 4. Chapitre 5.
En fait, toute cette région est encore pratiquement inconnue. C’est un des derniers « blancs » de la carte du monde. […]
— Vous avez déniché quelque chose ! s’écria enfin Sybil sans cacher une impatience soudaine.
Kreps sourit en abaissant la tête.
— Ne nous faites pas languir ! cria-t-elle. Qu’est-ce que c’est ?
— Une calotte crânienne, dit Kreps avec calme.
Il fit un signe à l’un de ses aides malais

Extrait 5. Chapitre 5.
« — Vous avez déniché quelque chose s’écria enfin Sybil sans cacher une impatience soudaine.
Kreps sourit en abaissant la tête.
— Ne nous faites pas languir ! cria-t-elle. Qu’est-ce que c’est ?
— Une calotte crânienne, dit Kreps avec calme. Il fit un signe à l’un de ses aides malais, qui disparut aussitôt sous la tente du géologue. Où l’avez-vous trouvée ? s’exclama Sybil.
— Dans un lapillis du pléistocène. Ou je me trompe fort, ou c’est une calotte plus hominienne que celle du Sinanthrope.
— Traduisez, expliquez-moi ! supplia Doug à mi-voix en se penchant vers Sybil.
— Tout à l’heure, dit celle-ci presque sèchement. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? demanda-t-elle à Kreps.
— Vous examinerez le pariétal. Enfin, ce qui en reste, dit Kreps. Le Malais s’approchait, avec une boîte dans ses mains. Kreps l’ouvrit avec soin. La boîte était pleine de sable, qu’on avait dû passer au crible le plus fin, tant il était léger. Kreps l’écarta de ses gros doigts avec une adresse, une délicatesse surprenantes. Il en sortit un objet blafard, arrondi et allongé, qu’il déposa dans les paumes tendues de Sybil. Greame et le père Dillighan s’étaient approchés, sans un mot. Ils étaient aussi pâles, c’est-à-dire aussi peu rouges que l’un et l’autre pouvaient l’être. Ils se penchèrent par-dessus l’épaule de Sybil. Ce qui se passa ensuite défie toute description ».

Extrait 5. Chapitre 6.
« « Eh bien, il y a une dizaine de jours, Kreps a découvert dans un éboulis volcanique, vieux de milliers de siècles, un morceau de crâne qu’il a rapporté. D’après lui, c’était un crâne intermédiaire entre celui du Sinanthrope (un des singes fossiles les plus proches de l’homme) et celui de Néanderthal (l’homme fossile le plus proche du singe). Il pensait ainsi fournir de l’eau au moulin des deux Greame, puisque l’antique existence de cet être ambigu, encore singe et déjà homme, serait en faveur de leur thèse d’une lignée unique .
« Je me demande, Frances chérie, si vous serez comme moi, mais quand j’eus compris tout cela, j’ai ressenti une sorte de gêne, de malaise, même d’angoisse. Sybil a trouvé ma question stupide. Cette question pourtant, elle me paraissait, à moi, essentielle. « Mais, ai-je demandé, « encore singe et déjà homme », qu’est-ce que cela veut dire, précisément ? Que ce n’était qu’un singe, ou que c’était un homme ? » — « Mon vieux, m’a dit Sybil, les Grecs ont longtemps disputé de la grave question de savoir à partir de quel nombre exact de cailloux on pouvait parler d’un tas : était-ce deux, trois, quatre, cinq ou davantage ? [1] Votre question n’a pas plus de sens. Toute classification est arbitraire. La nature ne classifie pas. C’est nous qui classifions, parce que c’est commode. Nous classifions d’après des données arbitrairement admises, elles aussi. Qu’est-ce que ça peut vous faire, au fond, que l’être dont voici le crâne entre nos mains soit appelé singe, ou soit appelé homme ? Il était ce qu’il était, le nom que nous lui donnerons ne fait rien à la chose. » — « Croyez-vous ? » ai-je dit. Elle a haussé les épaules. Seulement c’était avant. »

Extrait 6. Chapitre 6.
« « Parce que ce crâne, Frances, n’était pas du tout fossile. C’était bien un crâne d’homme-singe, d’une de ces espèces éteintes depuis cinq cent mille ans — mais il n’était pas du tout fossile, il était au contraire d’une époque toute récente, vingt ou trente ans au maximum.
« Vous commencez à comprendre, je suppose. Quand Pop, lui, eut enfin mis un peu ses idées en ordre, il s’est écrié : « Les cailloux ! » — et nous l’avons vu bondir à travers le camp, et ramasser les pierres que les singes, l’avant-veille, nous avaient lancées. C’est étrange, Frances, quand l’esprit est excité, combien il est capable de comprendre vite. J’ai compris tout de suite pourquoi Pop cherchait ces cailloux. Que c’était pour voir s’ils étaient taillés. Vous savez, comme ces pointes de flèches, ou ces haches de silex, qu’on trouve dans les terrains préhistoriques de l’âge de pierre. Et il m’apparut évident (ou du moins je le crus…) que si les singes qui les avaient lancés savaient tailler la pierre, alors ce n’étaient pas des singes, mais des hommes. « Les pierres étaient taillées, Frances. Elles étaient même taillées avec un soin et un art singuliers. C’étaient ce qu’on appelle, paraît-il, des « coups-de-poing », c’est-à-dire une arme primitive dont ces êtres se servent pour assommer plus sûrement une proie. »

Extrait 7. Chapitre 6.
« Voilà où nous en sommes. Pour le moment, la question reste en l’air de savoir comment les nommer. Au vrai, je crains d’être seul à en être vraiment préoccupé. Je vous ai raconté ce que m’a répondu Sybil : « Quelle importance ! » À première vue, il semble en effet qu’elle ait raison. Greame, Kreps et elle ont tranché provisoirement la question en les désignant familièrement entre eux sous le nom de tropis (sans doute parce que c’est une contraction d’anthrope et de pithèque). Assez curieusement, Pop semble répugner à user de ce mot, pourtant plutôt gentil, au fond. Il parle d’eux toujours par périphrases, n’osant visiblement dire ni « singes », ni « hommes », ni « tropis ». Comme moi, et plus que moi peut-être, cette indécision paraît le tourmenter. Oui, au fond, plus que moi. Parce qu’en définitive j’ai adopté « tropis », comme les autres. C’est plus facile. Mais il est bien entendu dans mon esprit que c’est « en attendant ». Il faudra bien que l’on décide un jour si ce sont des singes ou des hommes ».

Extrait 8. Chapitre 7.
« Contrairement aux grands singes qui vivent de racines et de fruits (parfois d’insectes), de nombreux restes montrèrent que les tropis étaient quelque peu carnivores. On put constater que leurs feux ne leur servaient pas à cuire la viande, mais à la fumer grossièrement. On découvrit ainsi fumés, et cachés sous des quartiers de roc, quelques morceaux abandonnés de tapir et de porc-épic, qu’ils n’avaient pu sans doute emporter dans leur fuite.
— Des êtres capables de tout cela sont sûrement des hommes ! s’était exclamé Douglas.
— Ne vous emballez pas, dit Sybil. Vous n’avez pas vu les castors construire leurs digues, changer le cours des rivières, transformer des marais nauséabonds en cités plus salubres que Bruges ou Venise ?
Savez-vous que les fourmis font des conserves de champignons, qu’elles élèvent du cheptel ? Et qu’elles ont aussi leurs nécropoles ? Au-dessous d’un certain niveau d’industrie, il est difficile de savoir à première vue s’il s’agit d’instinct ou d’intelligence. Ce n’est pas sur ces choses-là que l’on peut asseoir un classement zoologique, réellement scientifique. »

Extrait 9. Chapitre 7.
« Et les falaises retentirent de nouveau de ce que Kreps appelait leurs jacassements, et Pop leur langage.
— Langage ! ! ironisait Kreps. Parce qu’ils font "ouille !" quand ils se font mal, et "oh ! là ! là !" quand ils sont contents ?
— Ils ne disent ni ouille ni oh ! là ! là ! répondait Pop avec gravité. On peut distinguer des sons précis, je vous assure. Ils ne ressemblent pas aux nôtres, c’est pourquoi vous ne les reconnaissez pas. Mais on les saisit parfaitement dès qu’on les a isolés une fois. Je commence déjà à les comprendre.
Kreps se montra moins sarcastique quand, après quelques jours, Pop tenta une expérience, et réussit.
Il poussa deux petits cris et la falaise tomba aussitôt dans un étrange silence ; puis un autre, et des centaines de tropis se montrèrent ensemble à l’entrée de leurs grottes ; deux ou trois nouveaux cris enfin, mais après une période comme d’attente ou d’hésitation, les tropis disparurent en jacassant.
— Qu’est-ce que vous leur avez dit ? S’exclama Kreps.
— Rien, dit Pop. J’ai poussé d’abord deux cris d’alerte ; puis un que l’on pourrait appeler de circonstance insolite ; par les derniers je croyais les intriguer plus encore : ce sont ceux qu’ils jettent pour signaler les vols d’oiseaux sauvages. Du moins c’est ce que j’avais cru, et j’espérais qu’au moins ils lèveraient la tête. Mais j’ai dû mal comprendre, ou mal crier.
— Quoi qu’il en soit, dit Doug, le professeur Kreps a raison : ce sont des cris, ce n’est pas un langage.
— Qu’appelle-t-on langage ? dit Pop. S’il faut pour mériter ce nom une grammaire et une syntaxe, bien des tribus primitives ne savent pas parler. Les Veddahs de Ceylan disposent à peine de cent ou deux cents mots, qu’ils se contentent de débiter à la queue leu leu. Je dis qu’il y a langage dès que des sons articulés désignent des objets ou des faits, des sensations ou des sentiments qui varient avec la place et le choix des sons.
— Mais alors, selon vous, les oiseaux parleraient ?
— Si l’on veut — mais leurs chants sont trop pauvres en modulations distinctes pour qu’on les puisse vraiment qualifier de langage.
— Alors les cris des tropis sont-ils assez riches ?
Nous retombons dans l’histoire du tas de cailloux, soupira Doug. Combien faut-il de mots ou de sons distincts pour mériter le nom de langage ?
— C’est bien là le hic, dit Pop. »

Extrait 10. Chapitre 7.
« « Vous le voyez, Frances, nous ne progressons guère. Ou plutôt je ne progresse guère, car je reste seul — avec Pop — à m’inquiéter de savoir s’ils appartiennent ou non à l’espèce humaine.
« J’ai eu ces jours derniers encore, avec Sybil, presque une vraie dispute. Elle m’avait dit :
« — Non seulement cette question n’a pas de sens, mais elle entraverait nos travaux. Ce que nous avons à faire, ce sont des observations objectives. Si nous voulons prouver quoi que ce soit, mon vieux, nous sommes foutus. Vous pensez en journaliste, Doug, avec la déformation des gros titres : « Les tropis sont-ils des hommes ? » Mais la science n’a que faire de ces jeux grossiers. Par conséquent, s’il vous plaît, laissez-moi tranquille avec ça, une fois pour toutes.
« J’ai répondu :
« — Bon. Mais supposez demain qu’il me prenne envie de chasser et de les utiliser comme gibier. Me laisserez-vous faire ?
« — Vous êtes idiot, Doug. Vous n’avez pas plus le droit de les occire que des chimpanzés ou des ornithorynques. La loi protège toutes les espèces en voie de disparition.
« — Si j’étais vous, je ne serais pas fière de cette réponse-là. Je vais donc vous poser la question autrement : si nous nous trouvions affamés, sans vivres, et sans autre gibier alentour, mangeriez-vous un tropi sans remords ?
« Elle se leva en protestant : « Doug, vous êtes ignoble ! » et quitta la tente aussitôt. Mais elle ne m’avait pas répondu. »

Extrait 11. Chapitre 8.
« Et quand ils virent revenir le bénédictin, c’était un homme pâle et hagard. Il s’assit sans dire un mot ni regarder personne.
— Eh bien, dit Kreps, qu’est-ce qu’ils font ? Ils célèbrent Vichnou, ou la lune, ou quoi ?
Pop d’abord leva sur lui des yeux égarés. Puis il secoua ses boucles blanches et lentement imita une broche qu’on tourne. Enfin il dit :
Ils les font rôtir.
Rôtir ? Vichnou et la lune ?
Non : les tropis.
Deux mois plus tôt, cette "tropophagie" n’eût pas été sans doute pour les gens du camp — hors Douglas et Pop — de grande conséquence. On eût grondé les Papous, on eût menacé de les punir s’ils recommençaient. Peut-être eût-on ri en dessous comme font les parents d’enfants espiègles.
Mais entre-temps les sentiments de tous, même ceux de Kreps et de Sybil, avaient fort évolué. Ils étaient lentement passés de l’indifférence expérimentale à l’éclosion d’une affection sincère. »

Extrait 12. Chapitre 8.
« Il se fit même, à la longue, de vraies amitiés individuelles — non plus, cette fois, l’affection soumise du chien pour son maître, mais celle plus digne qui s’instaure d’égal à égal. Amitiés silencieuses, pour le simple plaisir d’être ensemble : Doug avait ainsi trois amis qui ne le quittaient guère, dont l’un se passionnait pour l’ouverture des boîtes de conserve (sans y goûter jamais à moins d’y être invité), les deux autres pour le rinçage des bouteilles, qu’ils aimaient rendre propres comme du cristal.
Doug avait tenté de leur donner un nom (ils ne s’en donnaient point entre eux) et de les habituer à y répondre, mais ce fut sans succès. Il essaya aussi de leur apprendre son propre nom, sans y parvenir davantage. Il parut, d’une façon générale, que l’idée de différenciation, d’individu, leur était trop étrangère.
Ce qui sembla d’abord singulier, c’est que les tropis domestiques avaient fini, eux, par répondre au nom qu’on leur donnait. Mais Pop fit remarquer, sans doute avec pertinence, que ce nom s’associait pour eux à l’idée de nourriture, et qu’il ne s’agissait probablement, comme chez les chiens, que d’un réflexe conditionné. […]
Sybil fut la seule à n’avoir point d’ami parmi les habitants des falaises. Non qu’elle y répugnât, ou n’y pût parvenir. Mais certains signes trop manifestes montrèrent qu’il était sage qu’elle ne fréquentât point les tropis mâles sans nécessité absolue. »

Extrait 13. Chapitre 8.
« Il faut reconnaître que les derniers tests auxquels on avait soumis les tropis domestiques étaient fort suggestifs. Ce n’étaient plus des tests d’intelligence, destinés à mesurer leur capacité d’observation et de réflexion (qui s’était montrée, on l’a vu, à peine supérieure à celle des grands singes), mais des tests d’éducation, destinés à mesurer leur capacité d’apprendre et d’exécuter des gestes, des actes, ou des travaux. On sait que n’importe quel chimpanzé apprend très vite ainsi à s’habiller, à nouer ses lacets, à manger ou servir à table, à fumer un cigare, à monter à cheval ou à bicyclette. On voit souvent, dans les ménages coloniaux, des chimpanzés qui vaquent aux soins de la maison comme les autres domestiques. Les tropis dépassèrent bientôt le stade de ces actes faciles. Sous la conduite des deux monteurs, ils apprirent avec une rapidité surprenante à manier les charpentes métalliques, à les reconnaître, à les choisir, et bientôt même à les assembler ; on ne put pas leur enseigner un usage efficace de la perceuse, mais ils prirent un plaisir visible à enfiler les boulons et visser les écrous. Ils se montrèrent patients dans le travail, un peu à la manière des éléphants, à condition d’être de temps en temps encouragés, félicités, et aussi récompensés par quelques morceaux de jambon. Ils manifestèrent en outre une puissance musculaire à peu près infatigable.
Qu’ils apparussent dès lors, à ce Vancruysen, comme une main-d’œuvre merveilleusement économique et soumise, cela ne saurait surprendre. Il importe peu en somme de connaître le détail des choses. Toujours est-il que Vancruysen se souvint de l’existence d’une vieille compagnie à moitié endormie, la Société Fermière du Takoura, fondée dix ou douze ans plus tôt pour prospecter le sous-sol de ce massif inexploré. En fait, on avait cru à l’existence, tout au nord, d’une nappe de naphte. Elle existait, en effet, mais fut épuisée en deux ans. En revanche, on avait découvert plus à l’ouest quelques centaines d’hectares de maniçobas (arbres à caoutchouc) dont l’exploitation faisait vivoter l’entreprise. Celle-ci louait aussi dans la plaine des chasses à des sociétés privées. Tout ceci fit penser sans doute à Vancruysen que la concession octroyée à la Société Fermière devait lui reconnaître accessoirement l’exploitation exclusive de la faune et de la flore du Takoura tout entier. Il lui fut facile de vérifier la chose ; et de découvrir qu’en conséquence la Société Fermière se trouvait propriétaire de tous les tropis des falaises, comme de ceux que l’on découvrirait peut-être dans les autres vallées de la chaîne. »

Extrait 14. Chapitre 8.
 « — Je ne vois quand même pas pourquoi les banques…
— Il faut, dit Vancruysen, les engager jusqu’au cou. Si ensuite, dans un procès, le tribunal doit choisir entre le droit moral des tropis et l’écroulement du crédit des banques australiennes, le choix est fait d’avance. Non ?
— Assurément. Comment comptez-vous faire ?
— Cela dépend de vous, au gouvernement. Il faut que vous subventionniez la construction immédiate des filatures, et leur équipement moderne. Peu importe le montant de la subvention : cela doit simplement permettre aux banques d’investir les millions de livres nécessaires… Vous comprenez l’opération ? Il faudrait être fou, ensuite, pour laisser perdre tout cet argent. Quand les tropis y seront, ils y resteront. D’ailleurs, on n’attendra même pas qu’ils soient ici pour leur établir un camp modèle, avec dortoirs, infirmerie, réfectoires, médecins, zoologues, toute la lyre… Sans compter une vaste clinique expérimentale. Parce qu’il faudra développer chez les tropis leur capacité de travail, et surtout hâter chez la femelle le rythme de la parturition. Cela doit s’obtenir par la sélection, je suppose. Vous êtes plus ou moins éleveur, cela doit vous connaître.
— En effet, dit Granett, et je pense, suggéra-t-il, qu’il faudrait aussi que vous songiez à faire castrer les mâles. Vos films montrent bien que leur défaut, c’est leur humeur instable. Et je suis sûr qu’il en sera d’eux comme de toutes les bêtes domestiques : la castration les rendra plus maniables sans diminuer leur rendement.
— Voilà une idée en or | dit Vancruysen. »

Extrait 15. Chapitre 8.
« Si l’on vous donne de l’eau très "chaude", de l’eau très "froide", vous ne pouvez pas non plus hésiter. Mais de l’eau tiède ? Comment l’appellerez-vous, à moins de vous être mis d’accord au préalable sur le nombre exact de degrés qu’il faut à l’eau pour être "chaude" ? C’est ce qui nous arrive aujourd’hui. Entre l’homme et le chimpanzé, on ne peut hésiter. Mais entre le chimpanzé et le Plésianthrope, entre celui-ci et le Sinanthrope, entre le Sinanthrope et le tropi, entre le tropi et l’homme de Neanderthal, entre l’homme de Neanderthal et le négrito, enfin entre le négrito et vous, mon cher Maître — et j’en passe ! — la distance chaque fois est à peu près la même. Alors, si vous pouvez nous dire où finit le singe, où commence l’homme, vous nous rendrez un fier service ! »

Extrait 16. Chapitre 8.
« — On le dirait, constata Willy. Qu’appelle-t-on "espèce" ? Demanda-t-il. Un groupe d’animaux aptes à se reproduire même si extérieurement ils ne se ressemblent pas. Ainsi le molosse danois et le loulou de Poméranie : ils diffèrent entre eux comme un chat d’une girafe, mais leur union est féconde. Nous les classifions donc dans une même espèce : celle des chiens. Inversement, le lion ressemble à la panthère, mais leur union est stérile. Ils sont donc d’une espèce distincte. Vous devinez où je veux en venir : tentons de faire engrosser par un homme une femelle tropie. Si la chose réussit, eh bien, nous serons fixés. Nous ne le serons pas moins si elle rate. »

Extrait 17. Chapitre 9.
Douglas écrit à Frances par câble, et la demande en mariage.
« Vous avez bien lu, Frances, toutes. Puisque, à peu près sûrs qu’un croisement avec l’homme ne donnerait rien, nous avons, en zoologistes consciencieux, tenté parallèlement les croisements avec les espèces simiennes les plus voisines : le chimpanzé, le gorille, l’orang-outang. Tous ces croisements ont réussi.
"Du point de vue qui nous préoccupe, la tentative est donc un fiasco : elle n’a rien éclairé, rien prouvé.
Le problème reste entier, il va se compliquer seulement du pénible problème que le père Dillighan avait prévu et redouté : que seront les pauvres tropiots issus du croisement avec l’homme ? Des êtres intermédiaires encore, plus ambigus que jamais, de petits hommes-singes sur lesquels s’ouvriront les mêmes disputes sans fin…
"Qu’ai-je à voir dans tout ceci, direz-vous ?
"C’est que je serai, Frances, le père de ces malheureux tropiots-là. »

Extraits 18. Chapitre 10.
« — Vous croyez sérieusement à sa jalousie ?
Il fallut bien y croire. Non que Derry manifestât la moindre hostilité envers Frances. Au contraire, il sembla bientôt qu’elle s’attachait à elle autant qu’aux deux garçons. Ce qu’elle ne supportait pas, c’est que Doug et Frances fussent ensemble loin de ses yeux. Elle devenait alors nerveuse, taciturne, déambulait clopin-clopant dans la maison, ouvrait les portes. La deuxième nuit, quand Frances et Doug se furent retirés, Mimms [2] s’attacha par le poignet au poignet de Derry avec une cordelette. Mais Derry s’agita tellement sur sa natte qu’il ne put fermer l’œil une minute. » […]
« Frances s’amusait avec la tropiette comme une petite fille avec sa poupée. C’est elle qui lui faisait faire sa toilette — elle trouvait cela plus convenable : dans son bain, en dépit ou à cause de sa fine fourrure couleur gorge-de-pigeon, mais surtout de sa poitrine rose, Derry avait un aspect trop féminin… Et il fallait la baigner chaque jour, car elle dégageait vite une puissante odeur de fauve. Les premiers temps, Frances la savonnait elle-même. Mais Derry montra pour cette caresse un goût vraiment trop sensuel : elle fermait les yeux, susurrait un gémissement doux, et semblait proche parfois de la pâmoison. Frances lui apprit très vite à se savonner seule, et riait aux larmes de la voir s’employer de ses quatre mains : le savon, l’éponge, la brosse passaient des unes aux autres dans une sorte de jonglerie clownesque. Derry riait aussi, de voir Frances rire. » […]
« Le docteur Williams vint de Sydney par avion pour les accouchements. Tous ceux-ci se firent à quelques jours d’intervalle à Kensington, dans les locaux du Muséum, aménagés en clinique de fortune. Sauf pour Derry, que Willy accoucha comme il était prévu à Sunset Cottage. » […]
« Le pasteur lâcha la poignée de la porte :
— Ah !…. fit-il en s’approchant. Sans doute vous proposiez-vous… Je vous écoute, mon enfant.
— Je viens de me marier, sir, et cet enfant est né hors du mariage.
Le visage du pasteur, dans une mimique experte, sut revêtir tout à la fois la sévérité, la compréhension, l’indulgence.
— Je désire entourer cette cérémonie de la discrétion la plus grande, dit Doug.
Le pasteur hocha la tête en fermant les yeux.
— N’avez-vous pas à votre service, m’a-t-on dit, un vieux ménage de jardiniers ?… Ne pourrait-on, sir, leur demander…
Le pasteur avait gardé les yeux clos.
— Il est hautement souhaitable, dit Doug, que ma femme et moi soyons seuls à connaître… Elle accepte l’existence de cet enfant avec une grande noblesse de cœur. C’est à moi de prendre garde qu’elle n’ait pas publiquement à souffrir… de… » […]
 Je dois maintenant, dit Doug, aller déclarer l’enfant à l’état civil. Je n’ai pas de témoins. Puis-je demander encore…
Les vieux échangèrent un coup d’œil avec le prêtre. Sans doute ne lurent-ils point dans son regard d’interdiction majeure. La femme dit : "Nous, on veut bien…" et ils partirent tous trois. La vieille avait mainte question sur le bout de la langue. Mais elle n’osait pas. Elle portait toujours dans ses bras l’enfant endormi. Elle tentait d’imaginer le visage qu’il aurait plus tard. Elle le voyait dans un public school, parmi les camarades moqueurs : "Pauvre petit… ils le feront souffrir…"
Les choses n’allèrent pas sans difficulté auprès du clerk de l’état civil. Il n’avait jamais, dit-il, inscrit un enfant "né de mère inconnue" ! Il répétait sans cesse :
— La loi anglaise ne prévoit pas…
Doug répondait patiemment :
— L’enfant existe, n’est-ce pas ? Le voici, là, sous vos yeux…
— Oui…
— S’il n’avait pas légalement de père, vous l’inscririez pourtant : toute naissance doit être enregistrée.
— Sans doute. Mais…
— Et voici ces personnes qui témoignent qu’il est né chez moi, à Sunset Cottage, qu’il a été baptisé
sous mon nom.
— Mais la mère, bon sang ! Elle était là quand elle l’a mis au monde ! Il faut bien qu’elle existe, qu’on la connaisse, qu’elle ait un nom elle aussi !
— Je vous l’ai dit : Derry.
— Ce n’est pas un nom — un état civil, enfin !
— Elle n’en a pas d’autre. C’est, je vous le répète, une indigène.
De ce match à l’usure, Douglas sortit vainqueur aux points. Le clerk capitula ; il inscrivit à son tour la mère sous la désignation : "Femme indigène connue comme Derry". » […]
« Doug et Frances passèrent l’après-midi près du berceau, à regarder l’enfant dormir. Pour se donner du courage, la jeune femme cherchait sur le petit visage rougeaud tous les signes possibles de bestialité. Et certes, ils étaient nombreux. Outre les oreilles trop hautes, le front était fuyant, l’embryon d’une crête sagittale en soulevait la peau en son milieu ; la petite bouche avançait en museau ; la mandibule robuste, sans menton, s’attachait au maxillaire par une saillie puissante ; les épaules semblaient rejoindre, presque sans cou, le crâne derrière les oreilles. Et pourtant, malgré les efforts qu’elle faisait pour s’attacher à ces détails, Frances ne pouvait s’empêcher de considérer ce petit être devant elle comme un enfant humain. Il se réveilla deux fois, cria, pleura ; la petite langue tremblait dans la bouche grande ouverte. Il agitait ses petites mains aux ongles roses. Frances lui donna son biberon, le cœur serré. L’enfant téta goulûment et s’endormit. »

Extrait 19. Chapitre 12.
Et voici le procès tant attendu.
« — Docteur Figgins !
C’était le premier témoin cité par l’accusation. Il prêta serment et prit place dans le box. Mr. Justice Draper, président du tribunal, s’essuya discrètement le front sous la chaude perruque blanche. Il faisait, en cette fin septembre, une lourde chaleur orageuse.
La salle était pleine à craquer.
Sir C. W. Minchett, K. C., M. P., procureur du roi, ouvrit le feu.
— Nous demanderons au témoin, dit-il, de répondre à nos questions sans ajouter de commentaires.
Selon ce que nous savons, vous avez été appelé par téléphone, le 7 juin à cinq heures du matin, et vous vous êtes rendu à Sunset Cottage. Y avez-vous constaté le décès d’un nouveau-né du sexe masculin ?
— Oui.
— Avez-vous appelé vous-même la police pour qu’elle vienne le constater à son tour ?
— Oui.
— Le décès provenait-il d’une piqûre de cinq centigrammes de chlorhydrate de strychnine, dose immédiatement mortelle même pour un animal de grande taille ?
— Oui.
— L’accusé vous a-t-il déclaré qu’il avait pratiqué cette piqûre le matin même, et de façon préméditée ?
— Oui.
— Avez-vous pu établir le bien-fondé de cette déclaration ?
— Oui. L’autopsie pratiquée devant moi par le médecin légiste en a contrôlé l’exactitude.
— Subsiste-t-il, dans votre esprit, le moindre doute que la mort ait pu survenir dans d’autres circonstances ?
— Elle ne l’a pas pu.
— Avez-vous, d’autre part, pris connaissance d’une déclaration de Sir Edward K. Williams, du Collège Royal de Chirurgie, selon laquelle l’accusé est indubitablement le père de la victime ?
— Oui.
— Avez-vous une raison personnelle de mettre en doute l’autorité de Sir Edward, ou la sincérité de sa déclaration ?
— Non.
— Avez-vous, en définitive, une raison de douter que l’accusé soit le père de la victime, et l’auteur de sa mort ?
— Non.
— Le procureur s’assit d’un air satisfait.
Mr. B. K. Jameson, K. C., Conseil de défense, se leva :
— Docteur Figgins, n’avez-vous pas examiné le petit cadavre ? N’avez-vous pas déclaré : "Ce n’est pas un enfant, c’est un singe" ?
ー Oui.
— Êtes-vous toujours de cet avis ?
— Oui.
— Quelles en sont les raisons ?
— Certains caractères immédiatement évidents, d’autres que j’ai relevés pendant l’autopsie.
— Tels que ?
— La disproportion des membres ; l’architecture du pied, de caractère franchement simien, puisque le pouce peut s’opposer aux autres doigts ; la forme de la colonne vertébrale, qui ne comporte pas ou peu de courbure lombaire ; certains détails de la morphologie de la face et du crâne.
— Avez-vous fait part de ces remarques au médecin légiste ?
— Oui.
— Le médecin légiste en a-t-il confirmé l’exactitude ?
— Oui.
— Vous êtes donc d’avis que l’accusé n’a pas mis à mort un être humain, mais un petit animal ?
— Oui.
L’avocat s’inclina et s’assit. Le procureur se leva.
— Le médecin légiste, que nous entendrons d’ailleurs tout a l’heure, n’a-t-il pas conclu dans le sens d’un meurtre sur la personne d’un enfant ?
— En effet.
— S’il eût partagé votre avis, aurait-il conclu dans ce sens ?
La défense fit opposition à cette question.
Le procureur reprit :
— Pouvez-vous nous dire comment, si vous pensez de votre côté que la victime n’est pas humaine, vous avez pu rédiger la déclaration de décès d’un enfant nommé Garry Ralph Templemore ?
— Comme biologiste, je puis penser que la victime répond aux caractères des singes plus qu’à ceux des hommes. Mais cette opinion m’est personnelle ; et, comme médecin, mon devoir légal était de rédiger un acte de décès, dès lors qu’un acte de naissance figure à l’état civil, et que j’ai constaté ce décès.
— Reconnaissez-vous, par cette déclaration, que si vous émettez des doutes personnels sur la constitution de la victime, ces doutes ne s’étendent pas à son existence légale ?
— C’est cela.
— En d’autres termes, que la victime était bien, légalement, l’enfant de l’accusé ?
— Oui.
Le procureur s’assit. La défense demanda :
— Docteur Figgins, pensez-vous que la légalité doit l’emporter ici sur la zoologie ?
Le procureur fit opposition à la question, comme sollicitant l’opinion du témoin sur le jugement à venir. »

Extrait 20. Chapitre 12.
« — Ma parole, professeur, s’écria Knaatsch, ne seriez-vous pas d’accord, par hasard, avec l’article infâme de Julius Drexler ?
— L’article de Julius Drexler, dit calmement Eatons, ouvre des perspectives fort raisonnables. Il se peut que ses conclusions personnelles soient un peu hâtives, un peu simplifiées. Mais il a hautement raison de défendre l’intégrité et l’indépendance de la science, de nous rappeler que celle-ci n’a que faire de préjugés sentimentaux, ou soi-disant humanitaires. L’égalité entre les hommes est sans doute un noble souci, mais un biologiste ne doit pas s’en préoccupe r ; sinon à la rigueur, comme disait mon maître Lancelot Hogben, après huit heures du soir… Et si la science en définitive doit nous montrer que le seul homme véritable est l’homme blanc, s’il doit apparaître que l’homme de couleur n’est pas absolument un homme, sans doute nous pourrons trouver cela regrettable. Mais nous devrons nous incliner. Et nous résoudre à constater seulement que l’Antiquité avait raison contre nous, laquelle en faisait des esclaves, tandis que nous les émancipons imprudemment sur une erreur scientifique. Il serait donc plus sérieux, comme le dit Drexler, de reprendre le problème à sa base, et ainsi…
Un murmure d’indignation s’était élevé dans la salle, d’abord timide, puis plus violent. Il couvrit enfin la voix du professeur Eatons, qui se tut, sans se départir de son sourire distingué. Mr. Justice Draper jeta un coup d’œil à son bracelet-montre. Bientôt six heures. "Profitons-en", pensa-t-il. Il se leva, quitta le
tribunal. On fit évacuer la salle. »

Extraits 21. Chapitre 13.
« Tandis que la défense est bien forcée de nous assurer le contraire et, pour prouver que ce sont des singes, de produire des témoins qui professent une discrimination raciale contre laquelle précisément l’accusé risque sa vie : lequel donc a dû se résoudre à adopter un système de défense contraire au but qu’il poursuit… Quel imbroglio ! D’autant que s’il est prouvé que les tropis sont des bêtes, la Société du Takoura l’emporte… Et donc l’accusé doit souhaiter que l’accusation ait raison contre lui… Il lui faudrait en somme, s’il veut triompher, se faire pendre. Il ne peut sauver sa vie que vaincu… Je me demande s’il est conscient de tout cela, et s’il y a pensé ? Difficile à savoir ; puisqu’il ne dit jamais un mot et se refuse à toute discussion. » […]
« Sonder les reins et les cœurs, quelle incroyable prétention ! Et quelle absurdité : qu’une faiblesse mentale diminue la responsabilité d’un délinquant, elle excuse en partie son acte et nous le condamnons moins durement. Or pourquoi l’excuse-t-elle ? Parce qu’il est moins capable qu’un autre de résister à ses impulsions ; mais par conséquent il récidivera. Il eût donc fallu au contraire plus qu’un autre le mettre hors d’état de nuire ; lui appliquer une peine plus forte et plus durable qu’à celui qui n’a pas d’excuse : puisque celui-ci ensuite trouvera, dans sa raison et le souvenir de la peine encourue, la force de se surmonter. Mais un sentiment nous dit que ce ne serait pas humain, ni équitable. Ainsi le bien public et l’équité s’opposent implacablement. » […]
« Un peu plus tard, il dînait dans la froide salle à manger de Onslow Mansions. Lady Draper lui faisait face à l’autre bout de la longue table de sombre acajou verni. Ils étaient silencieux, comme de coutume : Sir Arthur aimait beaucoup sa femme, qui était affectueuse et dévouée, courageuse, fidèle, au demeurant d’excellente famille. Mais il la jugeait délicieusement sotte et inculte, comme il convient dans un ménage respectable. Elle ne posait donc point de questions incongrues sur sa vie de magistrat. Elle paraissait avoir peu à dire sur elle-même.Tout cela était excellent pour le repos de l’esprit.
Pourtant, ce soir-là, elle dit de but en blanc :
— J’espère beaucoup que vous ne condamnerez pas ce jeune Templemore. Ce serait une bien mauvaise action à faire. » […]
« — Qu’est-ce qui se voit ? Vraiment, vous me…
— Est-ce que je sais ? répéta-t-elle. Par exemple, tenez : ils n’ont pas même de gris-gris au cou.
Sir Arthur devait se souvenir plus tard de cette réflexion, combien peut-être elle l’avait influencé ensuite au cours des débats ; car elle rejoignait la sienne, qu’elle lui rappela à l’esprit : les tropis ont-ils des tabous ? » […]
« — Il faut bien des gris-gris dès que l’on croit à quelque chose, n’est-ce pas ? Si l’on ne croit à rien…
Je veux dire, on peut naturellement refuser de croire aux choses admises, cela n’empêche pas… Même les esprits forts, veux-je dire, qui prétendent ne croire à rien, nous les voyons chercher, n’est-ce pas ? Il… étudient la physique… ou l’astronomie, ou bien ils écrivent des livres, ce sont leurs gris-gris, en somme. C’est leur manière à eux de… de se défendre… contre toutes ces choses qui nous font tellement peur, quand nous y pensons… N’est-ce pas votre avis ? »

Extraits 22. Chapitre 14.
« Il parut fort embarrassé par la première question qui lui fut posée : existe-t-il un trait reconnaissable Par lequel la raison la plus primitive se distingue spécifiquement, absolument, de l’intelligence animale ?
Sir Peter, après un moment, dit que, quelques mois plus tôt, il eût répondu : le langage. Articulé chez l’homme, il ne l’est pas chez l’animal. Empreint, chez le premier, d’invention et de mémoire, il est fixe et instinctif chez le second. Mais l’apparition des tropis, dont le langage semble instinctif, mais est articulé ; dont rien ne prouve qu’il est fixe et dénué d’invention, puisqu’il a su s’agrandir — mais jusqu’ici, seulement par l’imitation ; qui donc tient des deux langages, sans être ni l’un ni l’autre ; tout cela, dit-il, l’avait obligé à reconnaître qu’il n’avait pas poussé ses réflexions assez loin. Maintenant il comprenait que le langage n’étant qu’un moyen de communication, c’est le besoin de communiquer (et les choses qu’un être veut communiquer) qui sont vraiment spécifiques.
Il réfléchit et ajouta :
— Certains pensent que cette distinction spécifique réside dans la faculté humaine de créer des mythes. D’autres pensent qu’elle réside dans l’usage des symboles — à commencer par les mots. Mais dans les deux cas nous nous trouvons ramenés au problème précédent : à quel besoin spécifique répond la création des mythes ou des symboles ?
Il passa sur son crâne rutilant une main grande et noueuse.
— Je ne pense pas, voyez-vous, qu’on parvienne à grand-chose de ce côté-là. Il est préférable de s’en tenir à des faits contrôlables : ceux que révèle l’analyse des diverses liaisons cérébrales. Une distinction nette et certaine pourrait probablement se faire dans leur étude comparée chez l’homme et chez l’animal.
— Nous ne vous suivons pas très bien, dit le juge.
— On a souvent comparé la cervelle, dit Sir Peter, à une immense centrale téléphonique ; elle met en liaison, avec une rapidité inouïe, des milliers de bureaux, les uns d’observation, ou d’étude, les autres de direction ou de commandement. Dans l’ensemble, ces liaisons ont été dénombrées avec assez d’exactitude. Je veux dire qu’on en connaît assez précisément le nombre et le rôle, chez l’homme et les différentes espèces. Il convient donc d’appeler humain, à mon avis, tout être dont le cerveau comporte la totalité des liaisons dénombrées, et animal celui dont le cerveau ne les comporte pas.
— Car, lui fit préciser Sir Arthur, ce nombre est identique chez tous les hommes, quels que soient leur appartenance, leur âge, leur intelligence, ou leur race ?
— N… non, dit Sir Peter en se frottant une narine, ce serait trop facile… Des différences, il y en a, et de grandes… Toutefois… cela n’est pas tellement inquiétant. En effet, le faisceau de liaisons que possède le plus arriéré des Négrilles est encore incomparablement plus complet que celui dont jouit le plus intelligent des chimpanzés. Disons, si vous voulez, que les liaisons cérébrales des Négrilles représentent en quantité et qualité le minimum au-dessous duquel un être n’a plus droit au nom d’humain.
Sir Arthur hocha la tête pendant quelques secondes, d’un air rêveur, avant de suggérer :
— Ne serait-ce pas une base de classification un peu trop arbitraire, sinon même spécieuse ? Car en somme elle consiste à prendre premièrement les liaisons cérébrales des Négrilles comme type minimum humain, puis à déclarer en conséquence que les Négrilles sont bien des hommes, puisqu’en effet ils les possèdent ?
Le professeur rit gentiment et dit :
— C’est vrai. Mais je ne vois pas trop comment nous pourrions échapper à ce cercle vicieux.
— D’autre part, dit Sir Arthur, n’est-ce pas vous contredire ? S’il manque certaines liaisons, dites-vous, on n’est pas homme. Or cette absence ne se traduit-elle point par celle de certains traits de l’intelligence ?
— En effet.
— Donc n’est-ce pas dire que l’on cesse d’être homme s’il manque ces traits d’intelligence ? Ce que tantôt vous prétendiez sinon comme impossible, au moins comme aventuré.
— Vous avez tout à fait raison, dit le professeur.
— Devons-nous en conclure, dit Sir Arthur, que la psychologie, pas plus que la zoologie, n’est apte à définir à quelle place précisément se trouve la frontière qui sépare la bête et l’homme ?
— Je le crains.
Sir Arthur laissa passer un silence assez long. Puis, après avoir discrètement souri dans la direction d’un chapeau de tulle, rose tendre et vert pâle, au fond de la salle, il demanda :
— Professeur, il n’est pas, je crois, une tribu sur la surface du globe, dans l’île la plus reculée, au fond du plus vaste désert, dont vous n’ayez étudié les moindres aspects psychologiques. En avez-vous rencontré une qui n’ait point de gris-gris ? » […]
— Vous n’avez pas lu ma communication, continuait le captain Thropp, sur les expériences de Wolfe ? Tenez : il avait offert à ses chimpanzés un distributeur de raisins secs, qui fonctionnait avec des jetons. Les singes eurent tôt fait de savoir s’en servir. Ensuite il leur a offert un distributeur de jetons. Les singes le firent marcher et portèrent aussitôt les jetons dans le premier appareil. Ensuite il ferma l’appareil. Alors ces animaux firent provision de jetons et les cachèrent en attendant qu’il vienne le rouvrir : ils avaient réinventé la monnaie, et même l’avarice ! Ce n’est pas de l’abstraction, ça ? » […]
« Ensuite Furness a essayé de lui apprendre l’article "the" : ça, c’était de l’abstraction pure. Malheureusement, le jeune animal est mort avant d’y parvenir.
— Cela n’est pas pour m’étonner, dit Sir Arthur : j’ai quantité d’amis français, ma foi assez intelligents, qui n’ont jamais pu apprendre à prononcer ce mot correctement… Pauvre petit singe… » […]
« La défense même montra, plus visiblement que jamais, qu’elle ne cherchait pas à obtenir des avantages, ni même à marquer des points ; mais seulement à rétablir sans cesse une balance exacte, c’est-à-dire la plus parfaite indécision, chaque fois que la couronne tentait de monter en épingle tel fait qui, chez les tropis, pouvait plaider en faveur de leur nature humaine : tout aussitôt la défense posait quelque question propre à monter en épingle à son tour un fait, une observation, qui plaidaient en sens contraire. Mais si, en revanche, un témoin apportait des arguments qui pouvaient sembler trop solides en faveur de la nature animale des tropis, la défense ne manquait pas de soulever elle-même un autre point, propre cette fois à dégager plutôt leur côté humain. Sur quoi la couronne secouait triomphalement ses manches, et les jurés ne comprenaient plus rien à cet étrange système de défense. » […]
 « Nous avons pensé alors que si au moins nous avions… si la cour voulait simplement nous rappeler… la… quoi, la définition de l’homme, la définition ordinaire, enfin, celle dont on se sert en général, quoi, la définition légale, juridique… est-ce que… quand même, cela ne déborderait pas les attributions de la cour ?
— Non, dit le juge en souriant ; toutefois, cette définition légale, il faudrait d’abord qu’elle existe. La chose est étrange peut-être, mais le fait est qu’elle n’existe pas.

Extraits 23. Chapitre 15.
« — Avez-vous parcouru la presse étrangère ?
Sir Arthur secoua la tête, et lut, non sans amusement, ce gros titre du Chicago Daily Post : « TROPI OR NOT TROPI ». L’article, sur un ton sarcastique, résumait les débats, et critiquait vivement le formalisme britannique, son manque de souplesse, au point que toute cause judiciaire un peu exceptionnelle rendait la justice anglaise incapable de s’exercer. En France, Le Parisien titrait : « TROPI SOIT QUI MAL Y PENSE… » et sur un ton plus léger, moins moqueur, développait un thème identique. Toutefois il ajoutait, s’adressant au lecteur avec un humour lucide : « Si vous aviez été juré, qu’auriez-vous fait ? » Le Rude Pravo de Prague ironisait : « UNE TEMPÊTE SOUS DOUZE CRÂNES » et rappelait maints problèmes stupides : quelle personne sauveriez-vous dans un naufrage, si vous n’en pouviez sauver qu’une : votre mère, votre femme, votre fille ? Tels étaient les dilemmes de conscience où la justice bourgeoise enfermait ses malheureux jurés…
Aucun ne semblait s’être aperçu de la subtile manœuvre du vieux juge. » […]
« Il y eut un assez long silence, et le ministre parut passer à un autre sujet.
— J’ai reçu hier, dit-il, la visite de mon collègue du Board of Trade.
Sir Arthur prit un air poliment attentif.
— Il m’a dit… naturellement tout ceci entre nous… Il m’a fait remarquer… je vous en fais part uniquement à titre d’information… il va de soi que votre charge… que vous ne pouvez entrer dans des considérations… mais enfin, il est bon pourtant que vous sachiez… pour votre information, je le répète…qu’on s’inquiète beaucoup dans certains milieux.
Le ministre jouait avec le cendrier d’un air absorbé :
— Il est impossible de ne pas tenir compte… quand est menacée gravement la prospérité d’une branche énorme de notre industrie… vous n’ignorez pas, dit-il en levant enfin les yeux sur Sir Arthur, certains projets australiens sur les tropis ? » […]
« Le ministre montra, dans sa réponse, que le Gouvernement, loin d’être pris de court, y avait mûrement réfléchi. Il en était venu, dit-il, à la conclusion qu’il était dans les attributions du Parlement de combler cette étonnante lacune. Le Gouvernement proposait que fût constituée une Commission chargée d’établir, avec l’aide de savants et de juristes, une définition légale de la Personne humaine. Il se laissa, à cette occasion, emporter par l’inspiration dans un discours brillant.
Il dit comment la Grande-Bretagne, après avoir enseigné au monde la Démocratie, lui apporterait une fois de plus, ce faisant, la première pierre d’un monument sublime. "En effet, dit-il, imaginez les conséquences d’une telle définition et d’un tel statut, si, dépassant le cadre du Droit britannique, ils en viennent un jour à s’inscrire dans celui du Droit international ! Car, si ce qui constitue l’essence d’une personne est légalement défini, les obligations envers cette personne seront définies du même coup, puisque tout ce qui pourrait menacer cette essence serait une menace pour l’humanité. Tous les droits et devoirs des hommes, des groupes sociaux, des sociétés et des nations les uns envers les autres, sous toutes les latitudes, toutes les régions, toutes les religions, auront pour la première fois un fondement basé sur la nature même de la Personne, sur les éléments irrécusables qui la distinguent de l’Animal, et non plus sur des conventions utilitaires, c’est-à-dire destructibles, ou des théories philosophiques, c’est-à-dire attaquables, ou des traditions arbitraires, c’est-à-dire corruptibles et changeantes. Quand ce n’est pas sur les passions, qui sont insensées et aveugles. » […]
« Un gros homme pourvu d’une forte moustache blanche, qui avait été colonel dans l’armée des Indes et avait connu des aventures retentissantes avec des dames en vue, dit que ce qu’il allait suggérer pourrait paraître extravagant ; mais que, dans son long commerce des hommes et des animaux, il en était arrivé à la conclusion qu’une seule chose était uniquement et entièrement propre à l’Homme : les perversions sexuelles. Il dit qu’il pensait que l’Homme était le seul animal de la création qui eût, par exemple, fondé des sociétés brillantes sur la pédérastie.
Mais un gentleman-farmer du Hampshire lui demanda si la particularité essentielle, à son avis, était dans l’existence de ces sociétés brillantes : dans ce cas il faudrait définir pourquoi l’Homme justement est porté à former des civilisations, ou bien si c’était dans la pédérastie : et dans ce cas il était au regret d’informer l’honorable colonel Strang que les ménages homosexuels, mâles et femelles, sont chose courante chez les canards. » […]
« — Au fond, dit Sir Arthur, c’est un très bon signe.
— Que… je ne distingue pas nettement ?
— Non, non ! Que ces opinions paraissent inconciliables.
— Un très bon signe ?
— Bien sûr. Si tout le monde ici avait plus ou moins pensé la même chose, le comité aurait torché une définition en deux coups de cuiller à pot. Croyez-vous qu’elle aurait été très valable ?
— Pourquoi pas ? Le temps ne fait rien à l’affaire.
— Sans doute. Mais une définition de l’homme issue d’une douzaine de sujets britanniques immédiatement d’accord aurait eu de grandes chances, il me semble, de n’être rien de plus qu’une définition de l’homme anglo-saxon. Ce n’est pas ce qu’on attend de vous.
— Bon sang. Vous n’avez pas tort.
— Tandis que l’éloignement même des conceptions de vos honorables collègues va les obliger peu a peu, au cours de disputes orageuses peut-être, à dépouiller ces conceptions de tout ce qui les sépare, pour ne garder en fin de compte que le noyau secret de ce qu’elles ont entre elles de commun.
— C’est parfaitement vrai.
— Il vous faudra de la patience, voilà tout.
— Oui.. oui… ce n’est pas mon fort, j’en ai peur.
Ce n’était certainement pas le fort de Sir Kenneth.
Il s’ensuivit de séance en séance, une sorte de glissement d’autorité. Sir Kenneth priait de plus en plus souvent Sir Arthur d’arbitrer les débats. Au bout de quelque temps, celui-ci fut presque seul à les mener, avec l’assentiment de tous. » […]
« — Même, dit Doug. Je ne saurais pas très bien t’expliquer, comme ça, sur-le-champ, mais je suis sûr, de toute façon, que je n’ai tué qu’une petite bête. Peut-être parce que… en gros… c’est comme si… comme si, pendant la guerre, j’avais tué un Allemand de Prusse-Orientale, et qu’on me dise : "Oui, mais aujourd’hui, vous voyez, c’est un Polonais : donc, c’est un de nos alliés, que vous avez tué." Je saurais bien que ce n’est pas vrai. » […]
« — Oui… cela aussi est encore trop confus pour que je t’explique clairement à quoi je viens de penser.
Mais… d’abord ça montre… ça montre qu’un meurtre, au fond, ça n’existe pas. Pas tout seul, je veux dire. Puisque ça ne dépend pas de ce que j’ai fait, mais de ce que les hommes — et toi, et moi aussi peut-être, après tout — en décideront en définitive. Les hommes, Frances, rien que les hommes. L’espèce humaine. Et nous sommes si profondément solidaires de l’espèce humaine que ce qu’elle pense, nous ne pouvons pas nous empêcher de le penser avec elle… » […]
« — En comparant l’intelligence de l’homme et de la bête, reprit Sir Arthur, le professeur Rampole nous a en somme moins parlé de quantité que de qualité. Il a même précisé qu’il en va toujours ainsi dans la nature : une petite différence de quantité peut provoquer une mutation brusque, un changement total de qualité. Par exemple, si l’on chauffe de l’eau, on peut lui ajouter des quantités de calories sans qu’elle change d’état. Et puis, à un certain moment, un seul degré suffit pour qu’elle passe de l’état liquide à l’état gazeux. N’est-ce pas ce qui s’est passé pour l’intelligence de nos ancêtres ? Un petit supplément de quantité dans les liaisons cérébrales – peut-être même insignifiant – lui a fait faire un de ces sauts qui a déterminé un changement total de qualité. De sorte… » […]
« — Or, pour interroger, il faut être deux : celui qui interroge, celui qu’on interroge. Confondu avec la nature, l’animal ne peut l’interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L’animal fait un avec la nature. L’homme fait deux. Pour passer de l’inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N’est-ce point la frontière justement ? Animal avant l’arrachement, homme après lui ? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes. »

Extraits 24. Chapitre 16.
« — Vous les inquiétez, disait le ministre.
— C’est ce qu’il m’a fallu comprendre, dit le juge.
— Mais je saisis mal ce qui les inquiète.
— Vous prêchez la révolte, disent-ils.
— Comment ?
— Ils n’aiment pas cette idée que l’homme se distingue de l’animal par son opposition à la nature.
— Comment dites-vous ? Sa dénature.
— Personne ne m’a contredit.
— Peut-être, mais ils n’aiment pas ça.
— Il ne s’agit pas d’aimer ou non. » […]
« Il sembla bien d’abord qu’on ne pût déceler chez ceux-ci aucun signe d’esprit religieux. Sans parler d’art ou de science, ils n’usaient ni de fétiches, ni d’amulettes, ni de tatouages, ni de danses, ni de rites d’aucune sorte. S’ils enterraient leurs morts, c’était à la manière dont enterre les siens mainte espèce animale ; dont même la plupart enterrent leurs excréments, par un instinct atavique d’éviter les dangers de la putréfaction ou de dissimuler leurs traces.
Aucun rite funéraire n’avait pu être observé chez les tropis. Ils ne donnaient pas même le moindre signe d’une tendance au cannibalisme. » […]
« "Heureusement les Papous n’ont pas montré à leur égard la même discrétion. Ils en ont mangé clandestinement à plusieurs reprises.
"Nous devons prendre garde à ce fait : ces repas des Papous étaient clandestins.
"S’ils étaient clandestins, c’est donc que les Papous voulaient, soit les dissimuler aux Blancs, soit tenir les Blancs à l’écart des pratiques ou cérémonies dont ils entouraient ces agapes.
"Or ils n’eussent pas pris ces précautions secrètes s’ils eussent pensé se régaler d’un gibier ordinaire. Il est donc à présumer qu’ils supposaient se livrer au cannibalisme, et manger non des animaux, mais des hommes." »

Extrait 25. Chapitre 17.
« "L’humanité ressemble à un club très fermé : ce que nous appelons humain n’est défini que par nous seuls. Nos règlements intérieurs ne sont valables que pour nous seuls. C’est pourquoi il était tellement nécessaire qu’une base légale fût établie, tant pour l’admission de nouveaux membres, que pour l’instauration de règlements applicables à tous.
"Il va de soi, dès lors, qu’avant d’avoir été admis, les tropis ne pouvaient participer à la vie du club, ni les membres être tenus de leur reconnaître d’avance le bénéfice de ces règlements.
"En d’autres termes, nous ne pouvions exiger de personne de traiter les tropis en personnes humaines, avant d’avoir nous-mêmes décidé qu’ils avaient droit à cette dénomination.
"Déclarer l’accusé coupable serait dans ces conditions lui appliquer l’équivalent d’une loi rétroactive.
Comme si, un nouveau règlement obligeant les véhicules de rouler désormais à droite, une amende était infligée à tous les conducteurs qui ont jusqu’à présent roulé à gauche. »

 En ce qui concerne la question du « chaînon manquant », voir aussi le cas de Krao Farini ; indigène asiatique atteinte d’hypertrichose, exposée comme bête de foire à une époque heureusement révolue.

Lionel Labosse


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[1Il s’agit du paradoxe sorite.

[2Mimms est « du Muséum de Sydney » ; il accompagne Derry la tropiette.