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Archéologie de l’homosexualité, pour les éducateurs

L’Homosexualité initiatique dans l’Europe ancienne, de Bernard Sergent

Payot, 1986, 298 p, indisponible

jeudi 21 juin 2007, par Lionel Labosse

Cet ouvrage déjà ancien d’un chercheur jeune à l’époque, est une mine de connaissances, mais aussi un ouvrage quasi-militant contre une certaine tendance négationniste, de la part de chercheurs qui qualifiaient la pédérastie grecque d’aberration. Après son premier ouvrage en 1984, L’Homosexualité dans la mythologie grecque, Bernard Sergent remonte vers les racines de l’homosexualité, avec l’intuition que si les Indo-européens avaient une langue commune, leur culture devait l’être aussi. La spécificité de cet ouvrage est de montrer le glissement d’une pédérastie rituelle initiatique à une homosexualité disons idiosyncrasique. L’ouvrage est divisé en deux parties, « La pédagogie grecque », puis « D’autres Indo-Européens ».

Éraste & Éromène

La partie consacrée à la Grèce fait l’inventaire exhaustif des traces de l’homosexualité dans les différentes cités, de Lesbos à Athènes, en passant par Sparte et la Crète. Les notes abondantes précisent les moindres sources, de sorte qu’on a en main un instrument de travail redoutable pour contrer certaines thèses négationnistes qu’on entend toujours ici ou là. Bernard Sergent parle plutôt de « réductionniste » (p. 35), et il cite par exemple Friedrich Engels : « les Germains s’étaient profondément dépravés ; ils avaient pris à ces peuples […] leurs vices contre nature » (p. 169), et d’autres ouvrages du XIXe qui passent l’homosexualité sous silence. L’auteur précise que les sources sont « rares et lacunaires » (p. 20) en dehors d’Athènes. On suppose que, tel le paléontologiste, il reconstitue le squelette à partir d’une vertèbre ! La base de l’homosexualité est le couple initiatique de l’éraste, légèrement plus âgé, barbu, et de l’éromène, plus jeune et imberbe, à partir du couple thébain de Laios (« l’inventeur de l’homosexualité » (p. 42)) et Khrusippos (Chrysippos). Cette union avait « un aspect obligatoire, militaire, et formateur » (p. 49), et les mots utilisés différaient selon les cités (voir Wikipédia, article pédérastie). En général l’initiation prenait la forme d’un enlèvement rituel, suivi d’un « séjour en brousse » de deux mois, à propos duquel l’auteur fait un parallèle avec les rituels d’initiation africains. Cela n’était valable que pour l’aristocratie, et limité au garçon responsable d’une « agelai » (reste à savoir si au sein du peuple l’homosexualité était pratiquée sans ces considérations). À Sparte, le garçon avait 12 ans (p. 76). L’amour n’était pas forcément de mise : « La dissymétrie des sentiments est telle qu’il est concevable qu’un éromène en vienne à haïr son éraste » (p. 110). L’éraste était parfois aussi le beau-père (p. 58), car il fournissait l’épouse après l’initiation.

L’homophobie, une idée vieille comme le monde

On découvre également l’antiquité de l’homophobie, qui n’est pas seulement liée à l’avènement du monothéisme, comme on pourrait croire, mais aussi à la rivalité entre prêtres et guerriers (l’ouvrage est imprégné des thèses de Georges Dumézil). « Accompagnée de sa répression, la pédérastie initiatique remonte donc à l’antiquité indo-européenne commune » (p. 231). Dès le IVe siècle, on trouve cette pratique immémoriale consistant à « rejet[er] sur l’étranger une pratique quelque peu honteuse » : les Athéniens utilisaient des expressions comme « laconiser » pour « avoir des relations homosexuelles » (p. 80), comme si elles étaient typiques de Sparte ! Cela suggère une autre acception de l’adjectif « laconique », que l’on pourrait appliquer à l’homo urbain contemporain ! D’ailleurs le mot « kusolakon » désigne le pédéraste, alors que « kusos » désigne le sexe féminin (p. 81), ce qui donne une origine antique à la confusion contemporaine qui assimile parfois la sodomie, même hétérosexuelle à un acte de type homosexuel ! Le coït anal, bien que pratiqué, était tabou, car honteux pour l’éromène (p. 102). Et le Platon vieillissant des Lois rejette plus ou moins l’homosexualité, à l’instar de Xénophon. Selon l’auteur, l’Erotikos de Plutarque marquera la fin de « la morale antique des hommes sexuellement libres, et le second siècle est celui de l’avènement de la morale conjugale répressive que le Christianisme reprendra à son compte et transmettra jusqu’à nous » (p. 130). Bernard Sergent insiste sur ce point que le Christianisme, comme les Stoïciens, ne font que profiter de ce mouvement, mais qu’il est dû à une évolution de la société romaine d’une « aristocratie concurrentielle […] à une aristocratie de service […], un âge de fonctionnaires impériaux qui cultivent la respectabilité » (citation de Paul Veyne, p. 212).

Glissement vers l’homosexualité classique

Sur Sapho, dont on connaît l’existence à Lesbos par hasard, on apprend que le « cadre sociologique de ces amours homosexuelles est connu : c’est un thiase » (p. 17). C’est-à-dire une école, comme l’Akadèmeia de Platon, qui verra à sa tête une succession « d’amant à aimé » pendant trois générations (p. 125). Sapho n’a qu’un rôle « transitoire et adaptatif » (p. 19), et elle enseigne aussi le sport, comme ses homologues les pédagogues masculins. Le cas de Sapho est unique, car c’est une résurgence du passé — comme la Platon du Banquet (p. 96) — et le Ve siècle sera marqué par « l’exclusion totale des femmes de la cité des hommes » (p. 22). De fait, l’auteur ne connaît « aucun mythe homosexuel féminin » (p. 23). À l’origine, l’éducation masculine est « plus solitaire, plus individualiste », alors que l’éducation féminine est plus « en groupes » (p. 28). L’une des thèses principales est l’évolution à la charnière du Ve siècle, visible autant dans les textes que dans les céramiques. On passe d’une version rude, directe, avec des hommes nus et « ithyphalliques » (céramiques à figures noires), à une version pudique, habillée, urbanisée, discrète, comme cela se voit dans les céramiques à figures rouges. L’auteur évalue à 200 sur 20000 « vases peints connus issus des ateliers attiques » ceux qui présentent des scènes érotiques, la plupart homoérotiques, avec des scènes de « courtise » entre hommes (p. 97). Dans le même temps, la qualité requise de l’éromène glisse de « agathos » (= le meilleur, le courageux) à « kalos » (beau), c’est-à-dire qu’on passe à l’homosexualité classique, avec des poètes comme Pindare, qui symbolise le « débordement de la pédérastie hors de ses cadres primitifs » (p. 43). Un chapitre est consacré au fameux bataillon thébain, constitué vers 379, mais déjà envisagé dans le Banquet de Platon, en 385. Le mythe de Tantale donnant son fils Pélops en festin aux Dieux, lequel est reconstitué, est réinterprété comme une image de l’initiation pédérastique, « mort suivie de renaissance » (p. 62). L’éromène est souvent féminisé, parfois par le vêtement, avant son initiation, et Bernard Sergent fera un parallèle dans la deuxième partie de l’ouvrage, avec certaines sociétés humaines qui donnaient un statut spécifique aux hommes qui ne passaient pas ce rite initiatique guerrier, et restaient plus ou moins du côté des femmes. Il est question aussi des compagnons de Thésée emmenés vers le Minotaure, dont certains étaient travestis par ruse (p. 135).

Nos ancêtres les Indo-européens

La seconde partie intéressera surtout les érudits. Il y est question de certains peuples indo-européens, et on y trouvera quelques légendes passionnantes, comme celle des Celtes Gwydion et Gilvathwy, garçons métamorphosés en animaux de sexe différent, et obligés à procréer (p. 185), ou celle d’Elgr, centaure élan (p. 173). Un texte célèbre de Tacite est cité, au sujet de meurtres de Germains taxés de « corpore infamis » (mœurs infâmes) qui ont un rôle « passif » et sont féminisés (p. 161), comme quoi le lien entre sexisme et homophobie n’est pas neuf, pas plus, parfois, que le lien entre homosexualité et misogynie ! Vous saurez tout sur le vocabulaire homophobe du norvégien ancien, les lois qui punissaient de prison quiconque traitait quelqu’un d’efféminé, tant l’insulte était grave (p. 164) ! Notons une remarque sur la Politique d’Aristote, qui vante les Celtes pour « avoir su maintenir une qualité des relations inter-masculines qui leur permette d’échapper à la domination des femmes et à l’amour des biens matériels qui en résulte » (p. 179) ! On passe rapidement sur Rome, dont l’ouvrage ne traite pas, car l’homosexualité n’y est pas initiatique, mais relevons une fort belle explication : « rabaissant l’âge adulte jusqu’à quatorze ans, on élimine toute la théorie éducative implicite dans l’homophilie, et l’on réoriente les désirs des jeunes gens, ou des adultes […] vers les esclaves, simples objets sexuels qu’il n’y a évidemment pas à éduquer ; de l’autre, entre jeunes gens, vers des pairs, dont l’éducation n’est naturellement pas l’affaire d’un ami d’âge égal » (p. 213). La pédérastie initiatique mélanésienne est mentionnée comme opposée à la pratique européenne, puisque « l’éraste y est, d’abord, un donneur de sperme » (p. 218).

- Les deux ouvrages de Bernard Sergent ont été repris en un volume dans Homosexualité et initiation chez les peuples indo-européens, Payot & Rivages, 1996, 36 € (voir article en lien ci-dessus). Voir l’article sur le premier volume.
- Lire un article d’Andrew Calimach, « Dans la jungle les gentilshommes en ville les sauvages » et du même auteur, un autre article sur un mythe crétois.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Article de Claudine Leduc dans la revue Clio


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