www.altersexualite.com

Bienvenue sur le site de Lionel Labosse

Accueil > Billets d’humeur > Canicule, prisonniers, clandestins et usagers.

Qui en souffre le plus ?

Canicule, prisonniers, clandestins et usagers.

Réflexions sur un sujet récurrent

mercredi 2 mai 2007, par Lionel Labosse

Voici donc une nouvelle canicule. En novlangue, la canicule désigne le fait qu’en été, il fait chaud. On ne l’y prendra plus, le gouvernement en ordre de bataille, secondé par les médias de masse, vole au secours des « petits vieux », dont on s’aperçoit avec horreur que le taux de mortalité est supérieur à celui de leurs enfants. L’industrie des brumisateurs et des climatiseurs fonctionne à bloc, ce qui permet d’amplifier le phénomène de réchauffement, mais tout va bien du moment que les actionnaires engrangent des bénéfices et pourront se payer des climatiseurs toujours en avance sur l’ampleur dudit réchauffement.

En laissant de côté la grande question géopolitique de l’effet de serre et de la course effrénée à la croissance, n’y aurait-il pas par hasard, à part ces « petits vieux », d’autres victimes de la canicule qui devraient attirer l’action sinon la commisération, du moins le regard de la collectivité ? Prisonniers, travailleurs clandestins, usagers des transports en commun ?

Faire bouillir le prisonnier

Le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy a récemment appelé au châtiment d’un juge coupable selon lui d’avoir relaxé un récidiviste. Comme la presse et la gauche angélique se sont dressées contre lui sur les ergots de la morale, il a eu beau jeu de souligner qu’il se posait les mêmes questions que 62 millions de Français. M. Sarkozy, comme une grande partie de la classe politique française, vient de se prendre une claque dans un référendum : 55 % des électeurs ont voté non quand il votait oui, mais il persiste à se croire la voix du peuple. Sa sortie autorise tout citoyen à exprimer publiquement son indignation pour ce coup de force idéologique. Sans doute croit-il dire tout haut ce que les Français pensent tout bas, selon une expression célèbre. Je dirais plutôt qu’il pense à la fois tout haut et très bas.

Le problème de ce monsieur est qu’il a une capacité d’indignation à géométrie variable. Qu’une faible femme ou qu’un adolescent soit assassiné par des laissés pour compte du progrès, et le voilà qui aboie contre les juges. Mais contrairement à des centaines de milliers de Français, il n’a pas vu par exemple l’excellent documentaire Le cauchemar de Darwin, et cela ne l’a pas indigné contre les vendeurs d’armes qui exploitent l’Afrique jusqu’à l’os. François-Xavier Verschave, récemment décédé, n’avait pas non plus les mêmes indignations que notre aspirant Président. Nommé Ministre de l’Intérieur, il n’a ordonné aucune enquête à ses services, il n’a crié haro sur aucun juge qui n’aurait libéré personne, puisque les crimes moraux dénoncés dans ce documentaire sont légaux, libéraux, et portent le blanc-seing de la « concurrence libre et non faussée » chère à son cœur.

J’en reviens à cette prétendue canicule. Dans le numéro de juin 2005 du Monde Diplomatique, un article de Jean-Marc Rouillan, « Ces prisonniers qui ne cessent de payer » nous rappelle la dégradation continue des conditions de détention dans les prisons françaises, à l’image de l’idéologie réactionnaire américaine qui veut « que le prisonnier sente le prisonnier ». « Mais même les plus informés à l’extérieur ne saisissent guère le vécu qu’elle [la surpopulation carcérale] signifie. Car, s’ils évoquent la promiscuité de trois ou quatre détenus dans 9 mètres carrés cellulaires, ils ignorent l’avalanche des conséquences sur la restriction du temps et la régularité des parloirs, les douches, les activités socioculturelles, les heures de promenade, la qualité des repas, l’attention médicale et… l’aggravation du chômage ». Et la canicule, pourrait-on ajouter. Mais qui s’en soucie ? Une douche tous les trois jours, par 37 degrés, voilà qui va faire que le prisonnier sentira le prisonnier. Et quand il sortira, ce prisonnier, sans un sou en poche, il aura envie de s’amender et non de récidiver, en se vengeant sur la première personne qui passe, coupable d’avoir trois sous sur elle, ou tout simplement d’être libre et indifférente au sort des prisonniers.

On imagine aisément que, terrorisé par les propos de son ennemi intime et ministre de l’Intérieur, l’actuel Président de la République hésite à signer l’Amnistie traditionnelle du 14 juillet. Et si, dans les jours qui suivraient son amnistie, l’un de ces détenus commettait un meurtre médiatisable ? Assassiner une petite vieille, un enfant ou un ministre de l’Intérieur, par exemple. Le Président devrait-il payer ? La solution sera donc sûrement de ne libérer personne, risque zéro, au risque d’alimenter des émeutes dans les prisons.

Faire bouillir le clandestin

Soit un quartier de Paris peu fréquenté des bobos, autour du métro Marx-Dormoy. Promenez-vous dans les petites rues, rue Pajol, rue Philippe-de-Girard, rue Jean-Robert, etc. Si vous avez des yeux, vous verrez quelques ateliers de confection ouverts sur l’extérieur, ayant pignon sur rue, avec des ouvriers cousant et causant dans des conditions a priori décentes. Vous verrez aussi de nombreux pas de portes blindés, cadenassés, aux vitres grillagées ou aveugles. Ne doutez pas : voici autant d’ateliers clandestins. Il y en a aussi en étages, dans les arrière-cours et, mieux, en sous-sol. Combien d’ouvriers travaillent derrière ces murs, bénéficiant de la touffeur du soleil mais interdits à sa lumière, et souvent sans eau, sans sanitaires, dans des locaux non prévus à un usage industriel ? Ils sont là, confinés comme des esclaves dans les galères. Nos lois, en accord avec leurs patrons, leur interdisent de sortir. Pas de climatisation qui signalerait leur présence. Ils souffrent, ils suent, dans l’indifférence générale. Aucun ne mourra de la canicule, d’ailleurs ils ne sont pas là. L’inspection du travail est au courant, bien sûr, les élus sont au courant, les voisins sont au courant, mais les machines à coudre marchent à plein régime, nuit et jour. L’an dernier, deux inspecteurs du travail ont été assassinés en Dordogne pour avoir voulu contrôler l’un de ces exploiteurs de chair humaine.

Ayant constaté dans la rue où j’habite une situation alarmante, j’ai contacté l’inspectrice du travail chargée du secteur (section 18 B de l’inspection du travail, 51 bld de Strasbourg), laquelle a confirmé mes remarques et m’a fait part de son impuissance. Cette rue, pourtant très courte, recèle un grand nombre d’ateliers clandestins. J’avais déjà contacté il y a deux ans cette inspectrice pour lui faire part de mon inquiétude concernant les espaces immenses situés dans l’immeuble où j’habite, qui venaient de trouver acquéreur. En effet, ces locaux, d’après ce que j’en sais, sont situés sur deux sous-sols dépourvus d’éclairage naturel, d’alimentation en eau et de toutes les commodités que des ouvriers sont en droit de recevoir. Or j’avais constaté des départs quotidiens, à des heures tardives ou nocturnes, de quantités industrielles de vêtements dans des ballots chargés à la sauvette par deux personnes, sans que l’on voie jamais d’ouvriers entrer ou sortir. L’inspectrice du travail a confirmé mes suspicions. Elle a reconnu que, faute d’effectif, et étant actuellement seule en poste sur le secteur, elle n’a pas pu suivre ce dossier.

La seule solution qui reste à cette inspectrice, dans l’incapacité d’agir seule, est d’avertir la police. Or, sans être spécialiste de la question, je me doute bien que si la police agit en lieu et place de l’inspection du travail, ce seront les ouvriers clandestins qui, de victimes qu’ils sont d’employeurs indélicats, deviendront coupables et seront victimes d’expulsions, sans avoir été indemnisés de leur travail, comme cela est expliqué dans un article de Patrick Herman paru dans Le Monde Diplomatique du mois de juin 2005 : « Trafics de main-d’œuvre couverts par l’État » : « Au nom de la lutte contre l’immigration clandestine, le gouvernement français a, le 12 mai, renforcé les dispositions répressives contre… les immigrés et non contre ceux qui les utilisent. Ainsi, il crée un Office central de lutte contre le travail clandestin, rattaché au ministère de l’Intérieur. […] Ceux qui se gargarisent de la « lutte contre l’insécurité » ont décidément l’indignation bien sélective : la sécurité des travailleurs étrangers sans lesquels il n’y aurait pas de fruits et légumes produits et de ceux qui sont chargés de faire respecter le droit ne les intéresse pas. »

Un soir du début de cet été, alors que je rentrais chez moi par le dernier métro, quatre policiers en voiture se sont arrêtés pour contrôler un homme qui était sorti du métro comme moi, me précédait et n’avait accompli aucun geste suspect. Comportement habituel de cow-boys mal dégrossis, qui fait de la police l’institution la plus appréciée des citoyens. Cinquante mètres plus loin, à 1h20 du matin, je tombais sur ces deux personnes, qui préparaient en catimini leur chargement quotidien, a priori illicite, d’une vingtaine de ballots de vêtements, supposant un nombre de travailleurs cachés conséquent. Pendant cette période de grande chaleur, qui se préoccupe du calvaire des clandestins ? La police semble souvent mandatée par le ministère de l’Intérieur à des activités d’intimidation plus spectaculaires qu’efficaces.

Après la victoire du non au référendum et les préoccupations qui se sont fait jour au sujet du code du travail, il semble particulièrement inacceptable qu’il n’y ait qu’un seul inspecteur du travail pour un secteur si vaste. Les médias bruissent de ces histoires de plombiers polonais et de textiles chinois alors que les pouvoirs publics laissent faire des pratiques connues de tous. Et si ce qu’on craint est justement de lâcher dans la nature ces ouvriers clandestins, pourquoi ne pas créer une nouvelle loi stipulant que ces ouvriers seraient indemnisés sur les biens saisis chez leurs exploiteurs, puis régularisés dans des entreprises honnêtes de confection (puisqu’il semble que, malgré la prétendue concurrence du textile chinois, les ateliers clandestins de ce genre pullulent à Paris et en Île-de-France, ce qui prouve qu’ils correspondent à un réel besoin, et que la fermeture de toutes les entreprises textiles officielles n’est pas justifiée par la délocalisation).
Le gouvernement sait bien improviser des lois au gré des faits divers médiatisés, comme le prouve ce projet sur la récidive que M. Villepin a sorti de son chapeau pour surenchérir sur son rival M. Sarkozy. Est-ce utopique de demander plus d’inspecteurs du travail et moins de policiers ? Est-ce utopique de demander moins d’insécurité sociale plutôt que des gesticulations policières ? Mais il en va du monde du travail comme de la lutte contre l’homophobie, si vous me permettez ce parallèle hardi. Au lieu de prévenir en renforçant la présence d’inspecteurs sur les lieux de travail, on crée une loi sur le harcèlement au travail. Au lieu de prévenir par une politique d’éducation, on crée une loi inapplicable contre les propos homophobes. Légiférer, légiférer, interdire, interdire, tel est le mot d’ordre politico-médiatique.

Faire bouillir l’usager

Un règlement obsolète veut que sur le réseau francilien de banlieue SNCF pendant les heures dites creuses, le samedi, le dimanche et pendant les mois de juillet et août, les trains soient diminués de moitié. Ainsi peut-on voir sur la ligne B du RER, qui est également la seule ligne de RER à ne pas être dotée de voitures à deux étages, des trains de quatre wagons au lieu de huit wagons lors des heures de pointe. Depuis l’époque où cette décision a été prise, la fréquentation de ces trains a dû être décuplée. Il est fort divertissant, quand on n’est pas dedans, d’observer ces trains prétendument allégés, bondés, avec des gens qui se bousculent pour rentrer, escaladant les bagages des touristes en transit pour l’aéroport de Roissy, des parents désespérant de caser la poussette du petit dernier, tout le monde suant comme des beignets dans cette friture non climatisée. Pourtant ces gens ont écouté les conseils de la gauche plurielle relayés par France Inter et compagnie, ils ont abandonné la voiture pour les transports publics. Mais voilà, ils ne peuvent même pas monter dans lesdits transports publics, sauf à se comporter comme des sauvages.

De ce fait-là, il ne sera jamais question dans les médias de masse ni à l’Assemblée nationale, aucun journaliste ni aucun politicien ne mettant jamais les pieds dans le RER B (vous n’y songez pas, il va en Seine-Saint-Denis !) De plus, pour la SNCF, c’est pain bénit, car cette cohue artificiellement maintenue permet d’entretenir le mythe d’une desserte insuffisante de l’aéroport de Roissy, qui lui est nécessaire pour obtenir le financement pharamineux de son projet de liaison directe réservée aux touristes et hommes d’affaires. Le pauvre Parisien ou banlieusard qui persisterait dans la mauvaise idée de travailler à des heures ou des jours inhabituels, ou désireux de profiter du week-end pour se balader, continuera donc à suer et à souffrir, d’autant plus que le bon maire de Paris veut interdire de plus en plus l’accès de sa ville aux véhicules individuels.

Supposons maintenant l’usager baignant dans sa sueur, enfin extirpé de ces demi-trains de banlieue. Pour remonter dans le fin-fond du 18e arrondissement, il tente de se glisser dans la boîte de sardine d’un bus, par exemple le 65. Il faut dire que, contrairement au sud de Paris, il n’y a pas de station intermédiaire à l’entrée dans Paris pour le RER B, E ou D ; et le prolétaire doit revenir sur ses pas, qui en bus, qui en métro. Cela permet à la SNCF de se vanter que la Gare du Nord soit la plus grande gare du monde. Le voici donc en bus, compressé, bénéficiant quand même de la climatisation dans certaines voitures. Mais son bus est bloqué dans la circulation entre la gare du Nord et le périphérique. Pourquoi ? Parce que, lorsque la mairie de Paris a décidé de créer des couloirs strictement réservés aux bus, elle s’est arrêtée à la gare du Nord, c’est-à-dire sur la portion des trajets de ces bus qui ne fait que doubler les lignes de métro. Sur la portion non touristique, qui traverse les quartiers à forte population immigrée du nord du 10e et de l’est du 18e arrondissement, là où les bus sont les plus bondés, personne n’a songé, parmi les bobos qui dirigent Paris, que c’était là que ces couloirs de bus dédiés étaient le plus nécessaires. Vers sept ou huit heures du soir par exemple, sur ce trajet, on peut compter facilement une vingtaine de voitures garées sur les couloirs de bus, quand ce n’est pas en travers du trottoir, en gros une ou deux devant chaque restaurant rapide et chaque boutique.

Bref, tout cela devrait faire réfléchir les politiciens qui incitent les autres, et surtout pas eux, à fréquenter les transports en commun. Mais quoi, on a dit à la télé que la canicule, c’était les « petits vieux », alors pourquoi poursuivre cet article ?

- Lire mon billet d’humeur sur la Gare du Nord.

Lionel LABOSSE, Auteur de Altersexualité, Éducation & Censure, Publibook, 2005.


Voir en ligne : La gauche.org


© altersexualite.com 2007
Cet article daté de juillet 2005 a été publié sur le site La gauche.org.