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Alternative à l’engrenage de la violence, pour éducateurs

Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois

Presses Universitaires de Grenoble, 2004, 286 p., 20 €.

jeudi 4 juin 2009, par Lionel Labosse

De temps en temps, je me laisse tenter par un bouquin un peu au hasard, en dehors de mon rayon d’action littéraire. Voici donc un succès bien mérité pour un ouvrage de psychologie qui l’air de rien nous donne des outils de réflexion pertinents d’une part sur la démocratie, d’autre part sur l’enseignement. J’ai rarement eu à ce point l’impression qu’un livre remettait en question ma vision du monde et de mon métier. Pardon à ceux d’entre vous qui n’ont pas attendu comme moi un âge canonique pour découvrir le fil à couper le beurre ! Une lecture fondamentale à un moment où un ministre de l’Éducation propose de financer par nos impôts des caméras de vidéosurveillance et autres portiques de sécurité, produits manufacturés qui aboutiraient probablement à l’effet contraire à celui annoncé (mais sans doute la faillite définitive de l’enseignement public est-elle l’effet secrètement désiré qu’on peut déceler sous ce genre d’annonces émises par les sectateurs de l’enseignement privé quand ils sont au gouvernement). Voici donc des procédés de manipulation qui permettraient d’optimiser nos pratiques pédagogiques si nous apprenions à les appliquer, ou qui nous permettraient d’échapper aux manipulations perverses si on nous les enseignait… Cet article sera suivi d’un extrait de l’ouvrage fondamental de la psychologie sociale du XXe siècle : Soumission à l’autorité, essai de Stanley Milgram, Calmann-Lévy, 1974.

Du citoyen considéré comme rat de laboratoire : quelques notions de base

L’amorçage (Low-ball en anglais ; Wikipedia anglophone a une longueur d’avance), c’est le fait d’appâter une personne par des avantages fictifs. Spécialité entre autres d’un voyagiste dont je fus client, « Club Aventures », qui propose depuis quelques années un prétendu « espace client » réservé aux plus « fidèles ». Sur cet « espace », on vous allèche avec des réductions, mais le jour où vous réservez, on vous apprend qu’il y avait un nombre de places limitées qui, manque de bol, ont toutes été prises ; on compte que vous maintiendrez votre option sans la réduction. Évidemment, « Club Aventures » a perdu un « client fidèle », mais a sans doute gagné d’autres gogos. Une variante, le « leurre », consiste à allécher avec un objet en vitrine, qui là aussi se révèle épuisé ou inexistant, et une fois que vous êtes entré, à vous proposer autre chose. La langue de bois fait d’autres émules. Dans le domaine du tourisme, certains voyagistes spécialisés dans la randonnée ne sont pas en reste : « Nomade aventure » et « Terres d’aventure », qui font depuis quelques années partie du même groupe, Voyageurs du Monde, ont inventé un concept de tourisme responsable, avec une association éponyme, dont le but est de priver le client de certains services, tout en le culpabilisant au nom de la sacro-sainte Écologie, qui est la déesse des années 2000 comme l’argent-roi et les « gagneurs » furent les dieux des années 80. Les esprits chagrins constateront une coïncidence entre l’avènement de ce gadget marketing et l’introduction en bourse de ce groupe en 2006… Mais dans la vie quotidienne, n’êtes-vous pas excédés par ces magasins qui non seulement ont cessé de vous procurer des sacs plastiques (au lieu de fournir de nouveaux types de sacs biodégradables par exemple), mais en plus vous vendent des « sacs cabas écologiques », que vous seriez bien coupable de ne pas utiliser au lieu de votre bon vieux panier légué par tante Ursule…
L’effet de gel désigne la tendance générale à persister dans une voie que l’on a prise, même si l’on a pu constater qu’elle était sans issue, à cause de notre tendance à craindre davantage de nous déjuger que les conséquences néfastes de la persistance dans l’erreur. Cet effet culmine avec le « Piège abscons », qui peut vous gâcher une soirée ou une vie entière, quand vous n’osez pas sortir d’un cinéma parce que le film est nul, ou pire, d’un mariage.
L’étiquetage consiste à attribuer une qualité à la personne dont on veut obtenir quelque chose (« vous qui êtes généreux / intelligent / sensible… »). L’étiquetage doit être cohérent avec la demande, sous peine d’échec (ne pas sortir « vous qui êtes intelligent » s’il s’agit de réclamer un euro !). Il va de pair avec le « mais vous êtes libre de » (vous êtes libre de cliquer sur le lien, et vous êtes libre de me donner cent balles !) et le « Un peu c’est mieux que rien ».
Les techniques plus agressives sont le « pied-dans-la-porte », et son opposé, la « porte-au-nez ». Pour obtenir ce que vous voulez, soit vous faites précéder votre vraie demande d’une requête plus modeste, soit d’une demande exorbitante [1]. Plus sophistiqué, le « pied-dans-la-mémoire » consiste à pousser une personne à se remémorer des moments où elle s’est comportée de telle façon, pour l’engager à changer de comportement. Cette technique me semble une des plus prometteuses pour l’enseignement (pour imposer des « chartes de bon comportement » sans que l’élève ait l’impression d’être forcé, par exemple en lui demandant de se remémorer des occasions où il a triché). La technique du « pied-dans-la-bouche » est un peu galvaudée maintenant : elle consiste simplement à faire précéder une demande d’une politesse du type « Comment allez-vous ? ». C’est la technique poussée à l’extrême dans la fameuse scène de Monsieur Dimanche de Dom Juan de Molière. Il y a aussi des techniques mineures qui soutiennent les autres, comme « les yeux dans les yeux » ou le « toucher », qui, attention, doivent être séparées pour fonctionner. Nicolas Guéguen y a consacré en 2002 dans Psychologie et Éducation n°51, un article intitulé « Encouragement non-verbal à participer en cours : l’effet du toucher ». Ces recherches n’ont bien sûr pas ébranlé l’effet pervers de l’hystérie anti-pédophile : depuis quinze ans, tous les profs font bien attention à ne plus effleurer le moindre élève de peur d’être accusés de tous les maux… et la violence augmente ! Quand la caresse est interdite, ne reste que la claque ! [2] J’aimerais bien savoir par contre qui a formé les mendiants de mon quartier à ces techniques : ils les possèdent tellement bien qu’elles sont définitivement éventées, du moins pour la mendicité ! En ce qui concerne le toucher, je pense au documentaire « Des hommes en vrai » de François Chilowicz, diffusé jeudi 11 juin 2009 à 22h55 sur France 2. Plusieurs participants, dont Éric Verdier, évoquaient le désir, dans le cadre d’un progrès de la masculinité et/ou de la paternité, d’étreintes (non sexuelles) entre hommes (ami ou père). Même entre humains, indépendamment du sexe, qu’est-ce qu’on sera moins violents quand on saura s’étreindre et se câliner ! N’est-ce pas la leçon de l’épopée de Gilgamesh ?

Des méthodes utiles pour l’éducation

Le passage des p. 173 à 175 me semble excellent pour le sujet de BTS au programme en 2009/2010 : « Le détour », d’autant plus que cela concerne les étudiants en commerce ou management, et que c’est moins abscons que les textes dégotés par les inspecteurs pour les examens ! Pour faire passer leurs notions, les auteurs ont inventé le personnage de Madame O., une fort honnête et réjouissante habitante de « Dolmatie ». Les chapitres sont introduits par une journée-type de Madame O., suivie du décryptage des manipulations subies ; un tel extrait serait très parlant pour des étudiants. L’exemple de la manipulation au long cours pour arrêter de fumer donné p. 191, vous donnera des idées pour encourager les élèves à travailler à la maison. Je me souviens avoir utilisé quelques méthodes simples, par exemple le « vous êtes libre de » lorsque j’ai eu l’occasion de fournir des préservatifs à une classe, de façon à éviter l’accusation de prosélytisme, mais aussi lorsque je demande des renseignements personnels en début d’année sur la traditionnelle fiche de contact, renseignements qui me semblent utiles pour mieux connaître mes élèves d’origines très diverses et de situations familiales compliquées. La première fois que je l’ai fait, cela a suscité des réactions de méfiance, mais depuis que je précise qu’on ne répond que si on a envie, le taux de réponse est assez élevé, et surtout il n’y a aucune protestation. On apprend p. 244 qu’avec des enfants, sur le long terme, une menace légère (du type « si tu fais ça, je ne serai pas content ») est plus efficace qu’une menace lourde. Moyennant quoi les menaces à la Darcos de portiques de sécurité ou autres gadgets, si on les mettait à exécution, non seulement ne diminueraient pas la violence dans les établissements, mais contribueraient sans doute à l’augmenter [3].

Choisissons la couleur de la corde dont on nous pend !

On peut se demander pourquoi, si ces techniques sont si efficaces, on nous incite si peu à les connaître. Le profit possible semble immense : « Il ne fait aucun doute qu’une pédagogie de l’engagement ne peut que rendre le rapport de domination pédagogique plus fluide et moins conflictuel, bref plus confortable pour le dominant comme pour le dominé, qu’une pédagogie autoritaire de la prescription qui peut rendre ce rapport de domination franchement insupportable » (p. 248). Deux pistes possibles : notre méfiance viscérale — disons liée à l’« angélisme de gauche » [4], et je crois que de là date une certaine incapacité personnelle à assumer l’autorité sans réplique qui devrait être l’apanage de tout prof. J’appelle cela « angélisme de gauche » faute de mieux.]] — envers des procédés dont nous pouvons être aussi victimes, et surtout une crainte de ceux qui nous dirigent que nous n’identifiions les méthodes dont ils se servent pour nous manipuler nous !
Parmi les méthodes couramment pratiquées au sein de l’Éducation nationale assimilables à celles évoquées dans cet essai, je citerai toutes les illusions de « démocratie participative ». Exemple fameux : la réunion des profs d’une discipline pour se répartir les classes de l’année suivante : souvent on vous en impose une autre sans même avoir la politesse de vous prévenir, mais comme on ne le fait qu’à une minorité de victimes, impossible de se plaindre. Il y a aussi la « réunion plénière », parfois sur journée banalisée. Le chef d’établissement habile prend bien soin de ne pas noter les noms des absents. Les « décisions » sont prises par 30 % du personnel, et quand on vous annonce médusé quelques mois après que c’est vous-même qui avez « librement décidé » de consacrer un soir par semaine au soutien des élèves défavorisés, vous osez rarement vous vanter d’avoir séché cette réunion obligatoire du samedi matin…
Dans le domaine politique, vous avez la « démocratie participative », qui vous propose en général de choisir la couleur de la corde avec laquelle on va vous pendre. Par exemple, à Paris, Delanoë – champion en matière de manipulation – vous mitonne des petits référendums-plébiscites pour savoir si vous voulez bien avoir une jolie avenue écolo avec des jolis arbres, ou bien garder la vilaine autoroute urbaine, mais se garde bien de solliciter des avis « participatifs » quand il s’agit de mettre en place un service de vélos en location : « Alors, citoyens, on crée un service public de vélos à louer, avec des emplois locaux durables à la clé, ou bien on attribue le tout à une entreprise privée qui exploite des employés en CDD et se finance en vous assommant de pub ? » Vous rigolez ! Tiens, en parlant de pub, vous avez aussi les manipulations médiatiques auxquelles se livrent certaines sociétés, avec la complicité naïve des médias. Prenons le cas des compagnies d’aviation low cost. Elles annoncent régulièrement des décisions aberrantes et théoriquement choquantes selon un schéma de réaction politiquement correct, par exemple faire payer deux sièges aux gros. Le buzz médiatique créé par la fausse indignation et ses complices habituels, constitue une publicité plus que low cost : gratuite (à moins que les journalistes qui mettent ça au sommaire ne touchent des enveloppes, ce qui me semble plus probable), d’autant plus que le client de base balance fort peu entre la vertueuse grossophilie et le souvenir douloureux d’un Paris-Istanbul coincé entre une fenêtre, un fauteuil et très malheureuse et pitoyable, mais encombrante tonne.

Les conseils finaux des auteurs pour résister à la manipulation méritent d’être médités : « apprendre à revenir sur une décision » ; « un individu ne peut être efficacement manipulé que s’il éprouve un sentiment de liberté » (p. 259). Ils vont plus loin avec des réflexions sur la démocratie, comme celle-ci qui constitue un beau point final : « Vous jugez une démocratie à son aptitude à générer des comportements nouveaux dans la vie de tous les jours » (p. 263). En gros, le contraire du fameux Théorème du singe [5] ou de la normopathie
- Voir une conférence de Robert-Vincent Joule : Sommes-nous manipulés ?
- Vous trouverez un extrait de ce livre sur « La technique de la crainte-puis-soulagement » dans cet article.
- Lire un article de poids sur le site d’Eduscol, qui explicite toutes ces notions ; on pourrait rappeler le fameux Effet Koulechov. Voir aussi pour les manipulations moins bienveillantes, l’article Manipulation mentale de Wikipédia, ainsi que la notion de false flag (manipulations politico-militaires, attentats bidons et tutti quanti). Le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens et Jean-Léon Beauvois ont déjà un article sur Wikipédia. Cette incursion dans la psychologie sociale m’a donné envie d’aller plus loin, par exemple vers Psychologie de la manipulation et de la soumission ou encore Psychologie de la séduction : Pour mieux comprendre nos comportements amoureux, de Nicolas Guéguen…
- En 2010, un documentaire télé, Le Jeu de la mort, reprend l’expérience version télé-réalité.
- Lire l’article sur Le Principe de Peter, de Laurence Johnston Peter & Raymond Hull, Le Livre de Poche, 1969, autre ouvrage fameux de psychologie sociale.
- Ce livre fait partie des nombreux ouvrages que j’ai lus pour écrire mon essai Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Et si vous l’achetiez ?

Soumission à l’autorité, de Stanley Milgram

Voici un extrait de l’introduction de l’essai fameux de Stanley Milgram paru sous le titre Soumission à l’autorité (Calmann-Lévy, 1974, 272 p., 22,4 €). L’expérience de Milgram est sans doute la plus célèbre des expériences de psychologie sociale du XXe siècle (voir ci-dessus). Il est étonnant que son inventeur n’ait publié en français qu’un seul livre. En mai 2013 est paru un autre livre chez Zones, qui est constitué d’articles sur la même expérience, mais tout est déjà là, de façon très circonstanciée. Voici cet extrait utilisable en classe, qui explique l’ensemble de la méthode et de ses conclusions.

« L’extermination des Juifs européens par les nazis reste l’exemple extrême d’actions abominables accomplies par des milliers d’individus au nom de l’obéissance. Cependant, à un degré moindre, le même type de phénomène se reproduit constamment : des citoyens ordinaires reçoivent l’ordre de tuer leurs semblables et ils l’exécutent puisqu’ils estiment que c’est leur devoir. Ainsi, l’obéissance à l’autorité, longtemps prônée comme une vertu, revêt un aspect différent quand elle est au service d’une cause néfaste ; la vertu se mue alors en vice odieux. Que faut-il en penser ?
Le problème moral que pose l’obéissance dans les cas où il y a conflit entre l’ordre donné et la conscience a été traité par Platon, mis en scène dans Antigone et analysé sur le plan philosophique à chaque époque de l’histoire. Pour les philosophes conservateurs, toute rébellion met en péril les fondements de l’édifice social ; même si la décision prise en haut lieu est mauvaise, mieux vaut s’y soumettre qu’ébranler la structure de l’autorité. Hobbes devait par la suite affirmer que la responsabilité d’un acte accompli dans ces conditions incombe non pas à l’exécutant, mais uniquement à l’instigateur. Inversement, les humanistes mettent l’accent sur la suprématie de la conscience individuelle en pareil cas et soutiennent que l’éthique personnelle doit primer l’autorité quand il y a conflit entre elles.
L’aspect légal et l’aspect philosophique de l’obéissance sont d’un intérêt considérable. mais pour l‘homme de science de formation empirique vient toujours le moment où il souhaite passer de la discussion abstraite à l’observation rigoureuse d’exemples concrets. Afin d’analyser avec précision l’acte d’obéissance, j’ai réalisé à l’Université de Yale une expérience simple. Elle devait par la suite entraîner la participation de plus d’un millier de sujets et être reprise dans diverses universités, mars au départ, la conception en était élémentaire. Une personne vient dans un laboratoire de psychologie où on la prie d’exécuter une série d’actions qui vont entrer progressivement en conflit avec sa conscience. La question est de savoir jusqu’à quel point précis elle suivra les instructions de l’expérimentateur avant de se refuser à exécuter les actions prescrites.
Il est toutefois nécessaire que le lecteur ait plus de détails sur l’expérience. Deux personnes viennent dans un laboratoire de psychologie qui organise une enquête sur la mémoire et l’apprentissage. L’une d’elles sera le « moniteur », l’autre, « l’élève ». L’expérimentateur leur explique qu’il s’agit d’étudier les effets de la punition sur le processus d’apprentissage. Il emmène l’élève dans une pièce, l’installe sur une chaise munie de sangles qui permettent de lui immobiliser les bras pour empêcher tout mouvement désordonné et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit alors qu’il va avoir à apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs qu’il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d’intensité croissante.
Le véritable sujet de l’expérience, c’est le moniteur. Après avoir assisté à l’installation de l’élève, il est introduit dans la salle principale du laboratoire où il prend place devant un impressionnant simulateur de chocs. Celui-ci comporte une rangée horizontale de trente manettes qui s’échelonnent de quinze à quatre cent cinquante volts par tranches d’augmentation de quinze volts et sont assorties de mentions allant de CHOC LÉGER à ATTENTION : CHOC DANGEREUX. On invite alors le moniteur à faire passer le test d’apprentissage à l’élève qui se trouve dans l’autre pièce. Quand celui-ci répondra correctement, le moniteur passera au couple de mots suivant. Dans le cas contraire, il devra lui administrer une décharge électrique en commençant par le voltage le plus faible (quinze volts) et en augmentant progressivement d’un niveau à chaque erreur (trente volts, quarante-cinq volts, ainsi de suite).
Le moniteur est un sujet absolument « naïf », venu au laboratoire pour participer à une expérience. Par contre, l’élève, ou victime, est un acteur qui ne reçoit en réalité aucune décharge électrique. L’expérience a pour objet de découvrir jusqu’à quel point un individu peut pousser la docilité dans une situation concrète et mesurable où il reçoit l’ordre d’infliger un châtiment de plus en plus sévère à une victime qui proteste énergiquement. À quel instant précis le sujet refusera-t-il d’obéir à l’expérimentateur ?
Le conflit surgit quand l’élève commence à donner des signes de malaise. À soixante-quinze volts, il gémit. À cent vingt volts, il formule des plaintes en phrases distinctes. À cent cinquante volts, il supplie qu’on le libère. À mesure que croît l’intensité des décharges électriques, ses protestations deviennent plus véhémentes et pathétiques. À deux cent quatre-vingt-cinq volts, sa seule réaction est un véritable cri d’agonie.
Tous les témoins s’accordent à dire qu’il est impossible de restituer par l’écriture le caractère poignant de la situation. Pour le sujet, l’expérience n’est pas un jeu, mais un conflit intense et bien réel. D’un côté, la souffrance manifeste de l’élève l’incite à s’arrêter ; de l’autre, l’expérimentateur, autorité légitime vis-à-vis de laquelle il se sent engagé, lui enjoint de continuer. Chaque fois qu’il hésite à administrer une décharge, il reçoit l’ordre de poursuivre. Pour se tirer d’une situation insoutenable, il doit donc rompre avec l’autorité. Le but de notre investigation était de découvrir quand et comment se produirait cette rupture en dépit d’un impératif moral clairement défini.
Il y a naturellement des différences énormes entre le fait d’obéir aux ordres d’un officier en temps de guerre et celui d’obéir aux ordres d’un expérimentateur. Cependant, il existe entre les deux cas une relation fondamentale puisqu’on peut se poser à leur sujet la même question générale : comment un individu se comporte-t-il quand une autorité légitime lui demande d’agir contre un tiers ? À tout le moins, on peut s’attendre à ce que l’ascendant de l’expérimentateur soit moindre que celui du chef militaire puisqu’il ne dispose d’aucun moyen de coercition pour renforcer les injonctions et qu’en outre, la participation à une expérience de psychologie ne peut guère prétendre avoir le caractère de nécessité impérieuse et d’engagement total qu’implique la participation à la guerre. En dépit de ces différences d’ordre de grandeur, j’ai estimé qu’il valait la peine d’entreprendre une observation rigoureuse du phénomène d’obéissance, même dans une situation aussi limitée que celle du laboratoire. J’espérais qu’elle nous permettrait de mieux saisir tous les aspects de ce phénomène et nous fournirait des propositions générales applicables à toute une série de cas particuliers.
La première réaction du lecteur sera peut-être de s’étonner qu’un individu en possession de toutes ses facultés consente à administrer un choc électrique, si léger soit-il, à un tiers. N’aura-t-il pas immédiatement le réflexe de refuser et de s’en aller ? Or, le fait est qu’aucun des participants ne l’a eu. Le sujet est venu au laboratoire pour aider l’expérimentateur, il se montre donc très désireux de commencer l’expérience. Rien de très extraordinaire dans cette attitude, d’autant plus qu’au départ, l’élève semble tout disposé à coopérer, en dépit de quelque appréhension. Ce qui se révèle surprenant, c’est de constater jusqu’où peut aller la soumission d’un individu ordinaire aux injonctions de l’expérimentateur. À vrai dire, les résultats de l’expérience sont à la fois inattendus et inquiétants. Même si l’on tient compte du fait que beaucoup de sujets éprouvent un stress considérable et que certains protestent auprès de l’expérimentateur, il n’en demeure pas moins qu’une proportion importante d’entre eux continue jusqu’au niveau de choc le plus élevé du stimulateur.
Nombreux sont ceux qui obéissent, quelques que soient la véhémence des plaintes de la victime, sa souffrance manifeste, ses supplications pour qu’on la libère. Un tel comportement a été constaté à maintes reprises au cours de notre enquête ainsi que dans plusieurs universités où l’expérience a été reproduite.C’est cette propension extrême des adultes à la soumission quasi inconditionnelle aux ordres de l’autorité qui constitue la découverte majeure de notre étude. Il y a là un phénomène qui exige une explication.
La plus courante consiste à prendre ceux qui ont administré toute la gamme des décharges pour des monstres constituant la tranche sadique de la société. Toutefois, si l’on considère que près des deux tiers des participants sont entrés dans la catégorie des sujets « obéissants » et qu’ils représentaient des gens ordinaires, ouvriers, chefs d’entreprise et cadres supérieurs, l’argument devient bien fragile. En vérité, il rappelle singulièrement les réactions déclenchées en 1963 par le livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. L’auteur soutenait que les efforts de l’accusation pour dépeindre le coupable comme un monstre sadique partaient d’un point de vue totalement faux, qu’Eichmann était bien davantage un rond-de-cuir sans initiative qui se contentait de s’asseoir derrière son bureau et de s’acquitter de sa tâche. Pour avoir exprimé de telles opinions, Hannah Arendt s’attira un mépris immense allant même jusqu’à la calomnie. Obscurément, chacun estimait que les abominations perpétrées par Eichmann ne pouvaient qu’être le fait d’une personnalité bestiale, pervertie et sadique, l’incarnation même du mal. Après avoir constaté au cours de mes propres expériences la soumission inconditionnelle de centaines d‘individus ordinaires, force m‘est de conclure que la conception de la banalité du mal formulée par Hannah Arendt est plus proche de la vérité que nous n’aurions jamais osé l’imaginer. Ceux qui ont administré des chocs électriques à la victime l’ont fait non pour assouvir des tendances particulièrement agressives, mais parce que l’idée qu’ils avaient de leurs obligations en tant que sujets les y contraignait moralement.
C’est peut-être là l’enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir des agents d’un atroce processus de destruction. En outre, même lorsqu’il ne leur est plus possible d’ignorer les effets funestes de leur activité professionnelle, si l’autorité leur demande d’agir à l’encontre des normes fondamentales de la morale, rares sont ceux qui possèdent les ressources intérieures nécessaires pour lui résister. Toute une gamme d’inhibitions s’oppose à une éventuelle révolte et parvient à maintenir chacun au poste qui lui a été assigné ». [fin de l’extrait de la préface, pp. 18 à 22.]

En dehors de cet extrait, j’ai relevé d’autres citations fort intéressantes. Par exemple, toujours dans la préface : « C’est pourquoi l’image de l’individu solitaire confronté à une autorité – image que mon expérience crée pour les besoins de mes investigations – est une distorsion illusoire de la façon dont les choses fonctionnent dans le monde réel. Car, à moins que l’individu puisse intégrer ses actions dans une communauté élargie qui lui fournira un support, il y a de fortes chances pour qu’il demeure un velléitaire d’une totale inefficacité » (p. 10). Cela me semble être un parfait portrait de notre Lorenzaccio. Un détail de l’expérience nous titille aujourd’hui, c’est quand parmi les nombreuses variantes, Milgram a enfin l’idée de faire réaliser l’expérience par… des femmes ! Ce qui nous fait comprendre que toutes les autres l’étaient uniquement avec des hommes ! (p. 85). Milgram cite à plusieurs reprises Le Cheval dans la locomotive, essai d’Arthur Koestler : « les impulsions égoïstes de l’homme constituent un danger historique bien moindre que ses tendances d’intégration » (p. 183 ; citation tirée du livre de Koestler signalé, à la p. 230 de l’édition Calmann-Lévy). Cette citation me fait penser à des propos prêtés à Hannah Arendt dans le film éponyme de Margarethe von Trotta sorti en 2013. Je ne suis pas tout à fait d’accord quand Milgram explique que les soldats ne tuent que pour obéir. À mon avis il faut distinguer le soldat de conscription et celui de métier, qui dans certains cas, comme disait Maxime le Forestier sur un disque aujourd’hui introuvable paru en 1975 à propos des militaires obéissant à Pinochet au Chili de 1973 : « Il obéit aux ordres parce que les ordres lui plaisent » (citation de mémoire). Et certains témoignages sur Guantanamo vont dans ce sens. On trouve une longue interview édifiante publiée le 25 novembre 1969 par le New York Times d’un soldat ayant participé au massacre de My Lai en mars 1968, qui plaide aussi pour l’obéissance aveugle (pp. 226 à 229). En gros, il a massacré des civils, femmes, enfants, bébés y compris, parce qu’on le lui a ordonné. Au contraire, Chuck Yeager, qui fut en 1947 le premier aviateur à passer le mur du son, raconte dans son autobiographie quels étaient ses scrupules à exécuter les ordres de bombardements de civils en Allemagne : Il se rappelle que lors d’un briefing, il murmura à son voisin : « Si nous faisons des choses pareilles, nous devrons vraiment nous efforcer d’être dans le camp des vainqueurs. »

Tout cela fait écho à mon engagement de jeune homme comme objecteur de conscience, même si je dois reconnaître avoir mis beaucoup de ruisseaux, des océans d’eau dans mon vin depuis… À l’époque, j’avais des idées du style : un vrai ministère de la défense devrait consacrer de l’énergie à la défense passive. Par exemple, si un occupant ordonne que les juifs doivent porter une étoile jaune, immédiatement, TOUS les citoyens – parce qu’on les a formés à ça – arborent une étoile jaune. Du style « nous sommes tous des juifs allemands » (d’après Hannah Arendt, c’est ce qui se passa au Danemark, seul pays européen s’étant opposé aux nazis de cette façon). Actualisation : si une jeune fille montre ses seins pour protester contre le sexisme, et qu’elle est emprisonnée pour cela, tous les citoyens – filles ou garçons – montrent leur solidarité en en faisant autant, de façon à ce que les prisons soient saturées, et que l’application de la loi devienne impossible. Tss… comment ai-je pu avoir ce genre d’idée ? Pour conclure sur Hannah Arendt et sur Milgram, je crois que c’est surtout la polémique engendrée par son livre, qui a permis de théoriser la « banalité du mal », que le livre lui-même, qui est un ouvrage journalistique plus que philosophique. Le livre de Milgram semble la théorisation nécessaire à la réflexion de la philosophe, qui manquait dans cet ouvrage. Cela dit c’est un livre essentiel pour comprendre comment le génocide a eu lieu, et la participation, ou même la collaboration des dirigeants juifs européens à ce génocide, que dénonce Arendt (ou plutôt qu’elle expose), et qui lui a valu un déferlement de critiques haineuses du monde juif, est à mon avis le point de départ de l’expérience de Milgram.

- Voir aussi mon article sur Paranoid Park, de Gus Van Sant, qui contient à mon avis une illustration de ladite expérience. Dans Journaux de guerre d’Ernst Jünger (tome 1, 1914-1918), on trouve une réflexion sur la responsabilité du soldat, indépendamment de celle qui est endossée par l’État, ce qui est intéressant vu que l’auteur est loin d’être un antimilitariste.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Présentation de Jean-Léon Beauvois sur le site maniprop.com


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[1Dois-je avouer que cet essai m’a aussi inspiré des pensées moins pédagogiques sur le possibilité de manipuler autrui pour arriver à ses fins, dans le domaine disons… de la drague sauvage d’innocents bisexuels qui s’ignorent… Mais ceci est un site ultra-sérieux, qu’on se le dise !

[2L’effet Pygmalion n’est par contre pas mentionné : technique digne de la méthode Coué qui consiste à améliorer les résultats d’élèves en leur disant simplement qu’ils sont bons, ou en le faisant croire à leurs enseignants !

[3Ce que n’a pas expliqué le ministre, c’est comment on ferait dans la plupart des établissements qui ont une cour de récré avec des murs pas très hauts, ou des grilles, voire des fenêtres, pour empêcher de passer des objets… Et surtout, la seule chose qui pourrait me convaincre, c’est une étude sérieuse à long terme sur les établissements dans des pays étrangers où ont eu lieu des violences avec armes blanches ou à feu : existait-il dans ces établissements des systèmes du type de ceux qu’on veut nous vendre, et est-ce qu’ils ont été efficaces ou contre-productifs ?

[4J’ai pour ma part été profondément marqué dans mon adolescence par l’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité, dont j’avais eu connaissance par le film I... comme Icare. Le film Funny Games de Michael Haneke peut être considéré comme une variation sur ce thème.

[5En ce qui concerne ce fameux théorème du singe, il existe un diaporama intitulé « Naissance d’un paradigme » dont j’ignore l’origine, trouvé sur ce site. À télécharger également ci-dessus.