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Point de vue gay, pour initiés

Pourquoi les gays sont passés à droite, de Didier Lestrade

Seuil, 2012, 144 p., 14,5 €

mercredi 1er août 2012, par Lionel Labosse

Dans le monde dit « LGBT », on admet pas trop la critique, surtout quand elle vient de l’extérieur. Voir par exemple l’essai Les Khmers roses, essai sur l’idéologie homosexuelle, de François Devoucoux du Buysson. On l’admet un peu plus quand elle vient de l’intérieur, surtout d’une personnalité phare de la communauté gay, Didier Lestrade. Gai Pied, Libé, Têtu, Act Up-Paris, il a tout connu voire créé. Il vit maintenant retiré en province entre ses vaches et ses CD de Mylène Farmer qui servent désormais à éblouir les oiseaux, et peut se permettre de vitupérer l’époque sans craindre les retombées. On apprend beaucoup de choses dans ce court essai, car l’homme continue à se tenir informé des nouveautés altersexuelles, mais côté gauche, votre serviteur est un peu déçu de certaines prises de position très personnelles, qui ne sont pas expliquées dans ce livre, sans doute parce qu’elles l’ont été dans des ouvrages précédents, et déçu également de l’absence de l’ombre d’une interrogation sur le dogme du « mariage gay » vu comme un progrès incontestable.

Papy, raconte-nous l’épopée des gays

Didier Lestrade n’est pas si âgé que ça, mais il prend des poses d’ancien combattant pour nous rappeler des choses qu’on avait oubliées, ainsi de « François Mitterrand […] notoirement imperméable aux revendications minoritaires, dont celle des gays, comme le mariage des personnes du même sexe » (p. 10). C’est vrai après tout que d’avoir dépénalisé l’homosexualité, égalisé l’âge de consentement avec les hétéros, c’est tripette. Le mot « gay » est quasiment toujours employé, à l’instar du titre, comme hyperonyme incluant les lesbiennes, sauf quand il est spécifiquement question de lesbiennes. Le vocabulaire est d’ailleurs problématique dans ce livre, qui abuse d’anglicismes et de notions inconnues du commun des mortels, sans se donner la peine de préciser ce que l’auteur entend par là, ce qui est encore plus gênant quand il a sa propre définition, comme pour le mot « bareback » (cf p. 95). On peut citer aussi « dipping » ou autres spécialités, sans compter les anglicismes de pure branchitude, sans doute de gauche. Le livre est-il compréhensible aux non-initiés ? On peut en douter. Didier Lestrade ne cache pas son désaccord avec Pierre Bergé (p. 49), mais on eût aimé qu’il développe ce qu’il entend quand il parle des « mécènes qui, de fait, étendent leurs pouvoirs » sur les associations (p. 13). On voudrait des noms et des chiffres, et l’on trouve cette plume bien mouchetée ! Mais peut-on vraiment cracher dans la soupe qu’on a soi-même servie ? C’est contre l’« élite gay » que Lestrade se lâche, « les Madoff gays de la politique et du business », la « classe A de gays proches du pouvoir » (p. 14). Ailleurs, il parle d’« entrepreneurs homosexuels cotés AAA » (p. 100). Sans doute, malgré les postes éminents qu’il a occupés dans le passé, malgré son statut d’expert toujours reconnu par les médias, se sent-il comme un pauvre Morlock ignoré par les Éloïs, qui de profondis peine à faire entendre sa voix prophétique… Et quand il lance : « il faut renouveler la classe gay […] Le temps de la morale a sonné », sans doute ne se sent-il pas, lui, à renouveler ! Comme disait Léo Ferré, « N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres » !

Glissement à droite

L’analyse du glissement de la droite dure européenne et des gays les uns vers les autres dans le lit creux d’une opinion molle fourmille d’informations passionnantes, comme l’allusion à ce militant de droite qui a séduit les gays suisses en posant nu. L’opération séduction de Marine Le Pen vis-à-vis des gays qui fourmillent dans sa « garde rapprochée » édifiera les naïfs (p. 31). La rumeur publique est selon Lestrade, islamophobe, et de préciser : « Ils ne sont pas antisémites, c’est trop vieille école » (p. 39). L’anglicisme « dipping » (pour le sens, voyez ici) est utilisé dans une métaphore osée pour désigner le jeu dangereux de certains gays avec le Front National (p. 41). Lestrade évoque l’« homonationalisme » dénoncé par la Revue des livres, un article qui ne nous avait pas échappé (disparition de ce site constatée en 2015). C’est alors que prend place la critique des positions anti-communautaristes à la mode dans l’intelligentsia, notamment chez Caroline Fourest, tête de Turc de Lestrade. Il montre que l’homophobie montée en épingle par les médias dans le monde musulman aboutit à une vision raciste regrettable. Il mentionne notamment l’Iran, et regrette que « Rares so[ie]nt ceux, parmi les gays, qui choisissent ces pays pour y passer leurs vacances » (p. 55). Effectivement, on y a été, mon capitaine ! Et on opine du bonnet à tous vos propos de bon sens ; voyez cet article. On apprend même l’existence en Israël d’une tentative de manipulation de l’opinion par la pratique du pink washing consistant à paraître favorable aux gays pour transformer les Arabes en repoussoir (p. 58). Pourtant quand l’ancien combattant nous rappelle que dans les années 80, les noirs et les beurs étaient refoulés des boîtes gays (p. 61), on sent un paradoxe, puisqu’ils ne le sont plus du tout, ils deviennent même un produit d’appel, alors que Lestrade présente notre époque comme plus raciste dans le milieu gay !

Fourest, jet-set et tourisme sexuel

Sur Fourest, D. Lestrade a ce jugement : « Comment une lesbienne, parfaitement au courant du traitement réducteur et de la déformation de sa propre minorité dans les médias, en vient-elle à reproduire exactement le même procédé stigmatisant avec les musulmans » (p. 75). Il lui adresse ce reproche : « tu oses nous utiliser, en tant que groupe, dans ta critique de l’islam et des Arabes » (p. 76). D’accord, mais quand il regrette que la gay Pride n’ait pas de bons mots d’ordres (voir ci-dessous), est-ce qu’il ne justifie pas, quand ça l’arrange, que nous soyons utilisés en tant que groupe ? En gros, en bon militant de gauche, il est favorable à la manipulation quand elle l’arrange, et la trouve immorale quand elle le dérange… Dans le genre pragmatique, on se réjouira d’entendre une critique des « tenanciers des clubs et des bars homos […] qui pressuraient leur clientèle avec les tickets d’entrée les plus chers, les bières aux prix les plus inabordables », même si l’on regrette de n’avoir pas lu jadis ces propos dans Têtu, dont l’auteur fut rédacteur en chef ! Il évoque aussi avec raison l’écart entre « les personnes LGBT de la “base“ » (p. 102) et la « jet-set gay » à qui il consacre un chapitre en vitupérant l’époque. On regrette un peu que quand il fustige Frédéric Mitterrand (p. 90), il en vienne à condamner en bloc le « tourisme sexuel », oubliant qu’il y a tourisme sexuel du pauvre et du riche, et que le premier est parfois vecteur de véritables rencontres, et respecte l’intérêt des deux parties [1]. Lestrade critique la politique de la « vie privée » qui empêche en France de dévoiler l’homosexualité de personnalités qui jouent double jeu, comme on l’avait vu à l’époque du Pacs. Il donne l’exemple d’autres pays d’Europe, notamment l’Italie, où le « outing » a été utilisé. Au contraire il mentionne des personnalités courageuses qui ont révélé leur homosexualité dans des milieux où ce n’est pas évident (le jeune et mignon footballeur suédois Anton Hysen par exemple, p. 119, mais peu de courageux en France !) On note au passage l’utilisation à plusieurs reprises de l’expression « identité sexuelle », et non pas « orientation sexuelle ». Je suis assez d’accord avec cet aggiornamento lexical, pour des raisons expliquées dans cet article. Je ne sais pas si D. Lestrade a choisi sciemment l’expression, mais elle a l’avantage de réunir homos et transgenres dans la même problématique. On tique un peu à la mention « des profs gays qui participent activement à l’immobilisme de l’Éducation nationale » : peut-être, mais si l’on commençait par faire de la pub aux nombreux d’entre nous qui l’ont fait bouger, cette Éducation nationale ?

À critique, critique et demie

Si je trouve la plupart des piques de Lestrade justifiées, il en est d’autres qui manquent à son palmarès, et d’autres encore avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord. Par exemple, p. 11, il affirme : « La Gay Pride entre dans son « âge bête » : elle ne parvient pas à créer des mots d’ordre qui dépassent les bonnes intentions ». Je ne suis pas d’accord pour plusieurs raisons : premièrement, le journaliste informé qu’est Didier Lestrade ne devrait pas nous enfumer derrière une personnification, et nous révéler quelles personnes précises ont accaparé, à une période précise, ce qu’il appelle « la Gay Pride ». Deuxièmement, parler de « la Gay Pride », c’est faire preuve de parisianisme, et oublier qu’il y a autant de défilés en France que de grandes villes. Troisièmement, je ne suis pas d’accord avec le fait que des personnes nous imposent quelque mot d’ordre que ce soit lors de parades qui devrait rassembler tous les altersexuels, quelles que soient leurs opinions et tendances (pour moi, être de gauche, c’est aussi tolérer qu’il y ait des gays de droite (des vrais, pas des gays de gauche qui ont endossé des idées de droite !))
En ce qui concerne le « mariage gay », Didier Lestrade le présente uniformément comme une évidence, une « urgence » (p. 12). Et si le fait que cette marotte ne soit même plus perçue comme un signe de droitisation était le signe de la véritable droitisation des gays, signe qui échappe à notre gentleman gay farmer ? Pour mieux valoriser cette revendication, il oublie délibérément le pacs. Il faut attendre la page 70 pour qu’il soit enfin mentionné, à propos des « militants anti-PACS » ; mais on n’en dit pas plus, comme si cette conquête du milieu gay était négligeable, et comme si la quête de respectabilité qui suit la revendication du mariage ne s’accommodait pas aussi de tout ce que Lestrade dénonce. Un autre manque du livre, c’est l’affaire de la polémique dans le gay microcosme autour du référendum sur le TCE.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site personnel de Didier Lestrade


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[1J’ai lu récemment un livre intéressant sur le sujet, auquel je n’ai pas consacré d’article. C’est l’œuvre d’un militant gay qui n’est pas de droite que je sache, Patrick Cardon : Le Grand Écart ou tous les garçons s’appellent Ali, Orizons, 2009. Il y est question de son tourisme sexuel à bon marché au Maroc, et je ne crois pas avoir relevé dans ce livre quelque islamophobie que ce soit, et en prime une grande sincérité dans l’aveu de pratiques qu’il faudrait connaître en détail avant de les diaboliser.