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Emma Bovary 2.0, pour lycéens et adultes

Gemma Bovery, de Posy Simmonds

Denoël, 1999 (2000), 108 p.

samedi 18 avril 2015, par Lionel Labosse

Bien que le programme concernant l’étude de Madame Bovary en terminale littéraire en 2014-2015 et sans doute en 2015-2016 ne prenne pas en compte, comme ce fut le cas pour Lorenzaccio, la question de la réception de l’œuvre prolongée à l’époque contemporaine, pourquoi ne pas profiter de la sortie du film d’Anne Fontaine en 2014 pour lire le roman graphique de Posy Simmonds, et en tirer un peu de recul pour la compréhension de l’œuvre ? Le film est relativement fidèle au livre, même s’il met délibérément de côté certains aspects, et en hypertrophie, ou en crée d’autres de toutes pièces. Si j’avais à sauver l’un des deux, ce serait plutôt la B.D., œuvre plus originale. Mais regardons-y de plus près.

Névroses de couple

Contrairement au film, qui ouvre sur l’évocation du roman de Flaubert, Posy Simmonds laisse lanterner le lecteur jusqu’à la page 46, se contentant de laisser tomber quelques indices en chemin. Le narrateur est un certain Raymond Joubert, boulanger de son état, aussi intoxiqué à la littérature classique que l’Emma de Flaubert aux keepsakes. On pense évidemment à Rodolphe Boulanger, et on comprend le principe narratif de l’auteure, qui met dans un shaker les ingrédients de Madame Bovary, et en tire une sorte de réécriture arbitraire, transformant le patronyme de l’un en métier de l’autre, un fiacre en van, etc. La BD est bâtie, plus que le film, sur la lecture par Raymond du journal intime de Gemma qu’il a subtilisé à son veuf après la mort accidentelle de l’héroïne. Les faits y sont racontés dans l’ordre chronologique, ce qui donne plus d’importance à Patrick Large, l’amant regretté de Gemma, qu’elle appréciait prosaïquement comme « une bonne affaire au lit » (p. 16). Son mari Charlie l’avait recueillie un soir de Noël, car elle avait l’air déprimée ; c’était à cause de Patrick, qui sans le lui dire l’avait larguée pour une fille avec qui il s’était marié.
Gemma Bovery, de Posy Simmonds
Gemma apprécie tout chez Charlie, sauf un point important, réduit dans le film à la portion congrue, ce qui diminue le rapport avec le roman de Flaubert. C’est l’ex-femme de Charlie, Judi, une chieuse, procédurière accomplie, qui sous couvert de divorce « très civilisé » (p. 20), harcèle son ex et s’immisce dans sa vie privée en instrumentalisant leurs deux enfants pour lui pourrir la vie. Dès que Charles épouse Gemma, Judi l’inclut dans son harcèlement. Rien de ce qu’ils font n’est jamais bon pour les enfants ; il faut toujours faire autrement, et elle les leur impose à tout moment, sans respect pour leur organisation. Conclusion : « « famille » est un mot qui donne la nausée à Gemma » (p. 19). Tout cela est absent du film ; on se demande si c’est pour faire l’économie d’acteurs enfants et d’un second rôle féminin. En tout cas, Charlie est jugé un « infirme émotionnel » par Judi. C’est pour fuir Judi, et le quartier où habite Charlie à Londres, que Gemma décide de s’installer avec Charlie à Bailleville, en Normandie, et c’est ce qu’Anne Fontaine a choisi pour démarrer son film, avec l’intervention du boulanger qui percute immédiatement sur le rapprochement avec Madame Bovary (p. 32).
Gemma Bovery, de Posy Simmonds

La Normandie – Bovary / Bovery

Joubert ironise sur ces étrangers qui « s’enterrent dans leur hectare de boue » (p. 33), mais trouve Gemma sexy quand elle croque dans son pain. Vite, Gemma s’ennuie, ne veut plus des enfants de Charlie, qui viennent maintenant non plus en week-end, mais pour les vacances scolaires. Elle déteste la promiscuité villageoise, et après l’émerveillement des débuts sur les denrées fraîches et tellement frenchy des marchés, finit par faire ses courses au supermarché, et par éviter la pharmacie du village aux regards indiscrets (façon de recycler l’ingrédient Homais). Gemma et son mari font connaissance avec des voisins anglais richissimes, mais comme pour le reste, le fait qu’ils ont des enfants est supprimé du film. Le mode de vie français fait l’objet de critiques ironiques, l’abondance de pharmacies, l’obsession des produits pour affermir le corps féminin, le goût des Françaises pour les sacs à mains neufs, etc. Le boulanger l’espionne sans se gêner, mais contrairement au film, au début du moins, avant qu’elle ne prenne garde à son apparence, Mme Bovery est « grosse comme un muffin anglais » (p. 41), et déteste les allusions de Joubert (« ce vieux dégoûtant », p. 47), avec qui elle entretient pourtant des relations de bon voisinage. La première rencontre avec Hervé de Bressigny, le jeune bellâtre qui habite le château voisin, est fort différente du film.
Gemma Bovery, de Posy Simmonds

Hervé vs Rodolphe

La première rencontre, et non la seconde comme dans le film, a lieu au marché local (et là c’est comme dans le film), et dans la BD, contrairement au film, c’est Gemma qui vampe délibérément le jeune blondin, qui au début ne l’a même pas remarquée. Elle s’invite chez lui et le viole presque ! Cette version me semble plus amusante, on se demande pourquoi l’avoir évacuée du scénario. En tout cas Joubert voit dans cette péripétie un rapport évident avec Flaubert : « La vie imitant le chef d’œuvre de Flaubert » (p. 46), c’est-à-dire que Rodolphe devient Hervé, lequel a pourtant un point commun avec le Léon de Flaubert, les études de droit qui le mènent à Paris, avec une mère qui en décide. Mais la moderne Gemma ne veut pas qu’Hervé parle : « c’est juste pour le fun » (p. 54) ; elle est cependant troublée lorsqu’il lui dit qu’il l’aime (p. 67). Elle se rend chez le jeune châtelain vêtue de sous-vêtements sexy dissimulés sous un pardessus. Après la rupture avec Hervé, dans laquelle Joubert joue un rôle en envoyant une lettre anonyme (identique film & BD), Gemma ne s’ennuie pas, ce qui trouble Joubert, qui voudrait absolument plaquer la réalité sur le roman. Lors de leurs ébats torrides, les amants brisent le pied d’« un petit Sèvres de Psyché et Cupidon, l’une des rares pièces de valeur restant au château » (p. 69). C’est l’une des meilleures idées du film d’avoir remplacé ce « Psyché et Cupidon » par un seul Cupidon, qui perd non le pied mais la tête, avec une scène d’amour un peu plus torride qui nous laisse admirer le dos sculptural de Niels Schneider (acteur fétiche de Xavier Dolan, c’est tout dire !). Joubert envoie une lettre anonyme contenant des passages du fameux chapitre XIII de la Deuxième partie du roman, expurgés des réflexions cyniques de Rodolphe. Gemma a fait beaucoup de dettes, ce qui amène Joubert à se demander si cela la pousserait à prendre de l’arsenic ; thème hypertrophié dans le film avec les réactions hystériques de Joubert / Lucchini sur la mort aux rats, absentes du livre. Pour lui remettre une lettre relative à ses dettes, Gemma donne rendez-vous à Joubert dans la cathédrale (p. 84), translation triviale de la rencontre du chapitre I de la troisième partie du roman.
Gemma Bovery, de Posy Simmonds
Mais elle lui pose un lapin, et Joubert furieux la retrouve par hasard dans son van avec Patrick Large, avec qui elle a renoué ; il les suit jusqu’à un parking souterrain, et assiste stupéfait à une parodie de la fameuse scène du fiacre (3e partie, chapitre II du roman) : « Le véhicule lui-même semblait se balancer doucement, oscillant sur sa suspension molle » (p. 86). Dans la BD, Mark, le riche voisin anglais, veut profiter de la situation de Gemma pour faire l’amour avec elle en échange du règlement de ses dettes. La mort de Gemma, ironiquement étouffée par le bon pain du boulanger, retourne ironiquement la mort à l’arsenic du roman.
Notons pour terminer que le nom « Bovery », peut-être trouvé fortuitement, revient à un nom qui figure dans les dossiers de Flaubert. En effet, l’édition de la Pléiade nous apprend que parmi les faits divers dont il s’est inspiré, figure « l’affaire Loursel (1844), qui s’est déroulée à Buchy, dans le canton de Neuchâtel, non loin de Ry ; elle impliquait un pharmacien qui avait une liaison extraconjugale avec une demoiselle de Bovery » (p. 1107).

- Lire aussi notre article sur la Correspondance de Gustave Flaubert, ainsi que les articles sur Pierrot au sérail & La Tentation de Saint-Antoine et sur Salammbô, c’est-à-dire les œuvres de Flaubert contemporaines de Madame Bovary, publiées dans le volume III de la Pléiade en 2013. Sur le site de l’université de Rouen, page consacrée aux adaptations en BD, et au film.
- Anecdote personnelle : ceux qui restent jusqu’au bout du générique auront peut-être comme moi la surprise d’y lire le nom de mon frère Éric Labosse, cadreur œuvrant sur un matériel de pointe, une grue télescopique, invention d’un certain Horst Burbulla, créateur de la société Supertechno. Il s’agit de l’amélioration de la bonne vieille grue de cinéma, devenue télescopique, ce qui permet des travellings un peu dans tous les sens. Cette innovation a plus ou moins supplanté la Louma, invention française utilisée par Spielberg pour son film 1941. Horst Burbulla, ainsi que les inventeurs de la Louma, reçurent des Oscars scientifiques ou techniques. Ces grues sont désormais utilisées sur presque tous les tournages, mais sont relativement chères. Gemma Bovery étant un film à petit budget, la grue n’y a été utilisée que pour deux scènes, soit deux jours de tournage. Mon frère a fait l’une de ces scènes, qui sert pour le générique, et son collègue en a fait une autre, sur la place du village. Celle du générique montre Joubert prenant son courrier, et allant avec son chien vers la maison des Bovery, ce qui permet de donner une vue surplombante et globale de la proximité des deux maisons, en début de film. Le tournage a eu lieu en Seine-Maritime, dans un charmant village près de Saint-Valery-en-Caux, avec une belle lumière normande tamisée, due à la légendaire humidité roborative…

Lionel Labosse


Voir en ligne : Posy Simmonds sur Wikipédia


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