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Éloge du cirque & des fauves, pour petits & grands

Le Cirque est mon royaume, de Firmin Bouglione & Se ducere, d’Alexis & Firmin Gruss

Presses de la Cité, 1962, 316 p., épuisé & Éditions universitaires d’Avignon, 2018, 110 p., 8 €

samedi 14 janvier 2023, par Lionel Labosse

Firmin Bouglione est un des quatre frères de la génération de la Famille Bouglione du début du XXe siècle. Cette famille a étendu sa toile sur les cirques Cirque d’Hiver (Paris), Medrano & Cirque Romanès. La fille de ce Firmin Bouglione, Camilla dite Gipsy, est l’épouse d’Alexis Grüss (né en 1944), avec lequel elle continue à se produire dans le spectacle du cirque dirigé désormais par leurs enfants, avec leurs petits-enfants en vedettes, et ainsi de suite ! Je suis allé voir « Les Folies Gruss » le 20 décembre 2022, ce qui m’a poussé à lire en complément un livre d’Alexis & Firmin Gruss, Se ducere.

Le Cirque est mon royaume de Firmin Bouglione

J’ai trouvé Le Cirque est mon royaume dans les boîtes à livres disposées dans le hall de mon immeuble. Un livre comme je les aime, un livre qui a vécu, imprimé avec soin sur un papier de qualité à peine jauni malgré les 60 ans qui ont passé. Je l’ai lu avec grand plaisir, car à notre époque de folie wokiste où les soi-disant animalistes, sous prétexte de « protéger » les animaux, travaillent activement à la disparition des espèces sauvages & à l’anéantissement du cirque, il est bon de rappeler l’amour des circassiens pour les animaux, et le rôle des ménageries & des zoos dans la préservation des espèces menacées. Il ne s’agit pas d’une biographie car l’auteur ne raconte pas sa vie, mais d’un essai sur les fauves et l’art & l’histoire du domptage, basé sur l’expérience de Firmin Bouglione depuis son enfance. Comme la plupart des gens du cirque nés avant les années 1960, Firmin était né et avait grandi parmi les fauves, et sa fille Gipsy connut le même sort. Il ne cache pas les drames, les accidents parfois mortels, les fauves pris d’un accès de peur ou de folie, mais il insiste sur la relation fusionnelle entre l’homme & l’animal.

Firmin Bouglione surveille ses tigres pour le numéro de Juliette Gréco. 38e Gala de l’Union des Artistes. 23 avril 1971, par Daniel Lebée.
© Musée Carnavalet

Cet article vous proposera des passages non pas à lire mais à entendre, avec une lecture par votre serviteur d’une vingtaine d’extraits choisis. Vous pardonnerez la mauvaise qualité des enregistrements audio & vidéo. C’est ma deuxième expérience du genre, et je suis vraiment très loin de maîtriser iMovie. Pour les deux films j’ai choisi en intro des musiques de Nino Rota pour Fellini, le cinéaste qui considère la vie comme un cirque (8 1/2 & Le Cheik blanc), puis des musiques de Satie (Gnossiennes & Parade).

  1. (pp. 16-19) : La mort tragique de l’Ours Goliath et la naissance d’une vocation ; premiers contacts directs avec les lions.
  2. (pp. 20-22) : Prince sauvé des eaux à l’époque des roulottes hippomobiles.
  3. (pp. 45-47) : Musique & dressage. Grève des lions. Michel Matrossof.
  4. (pp. 48-49) : Rôle des grands fauves dans la nature. Psychologie des fauves.
  5. (pp. 55-57) : Accident de dressage & correction du Lion.
  6. (pp. 60) : Dompteur, professeur : même combat !
  7. (pp. 78) : La ruse du vieux puma.
  8. (pp. 90-91) : Chien méchant : « Il suffit de savoir s’y prendre ».
  9. (pp. 93) : Fauves pisseurs.
  10. (p. 123 & pp. 126-127) : Henry Dantès alias Hans, bourreau des cœurs & dompteur féroce au cœur tendre.
  11. (pp. 137-139) : Les fauves de l’Antiquité : cirque & ménageries.
  12. (pp. 157) : Danse rituelle des chimpanzés, et une pratique surprenante de danser avec un doigt dans les fesses du prédécesseur ! Un chorégraphe a repris l’idée mais ne semble pas avoir eu l’heur d’être compris : « Macaquinhos, l’art de se mettre un doigt dans le cul ».
  13. (pp. 210-211) : Un coq aimait une tigresse !
  14. (pp. 228-229 : Les animaux en cage sont mieux traités qu’en liberté.
  15. (pp. 230-231) : Oiseaux en cage & idées reçues.
  16. (pp. 242-243) : Mission des zoos & ménageries. Lutz Heck.
  17. (pp. 263-268) : Le célèbre Latude domestique des rats en prison (extrait du journal de Latude).
  18. (p. 279) : Lacunes des études sur la psychologie des animaux.
  19. (pp. 280-281) : Éléphants & cornacs (orthographié « cornaks »).
  20. (pp. 286-287) : Les animaux accros aux soins.

 On peut lire ce livre introuvable soigneusement numérisé sur ce site. J’ai repris le 1er extrait (en corrigeant quelques coquilles) ; pour les autres, à vous de voir !

Extrait 1 (pp. 16-19) : « Je revois encore les terribles crocs de Goliath, — c’était le nom de cet ours, — et les coups de patte qu’il essayait de nous envoyer pendant que nous nettoyions son logis. Je dois avouer que nous avions peur et tellement hâte d’en finir que le travail était un peu bâclé.
Un soir qu’il était en permission, mon père avait décidé de récurer à fond la cage et pendant que mon frère aîné tenait en respect l’animal, il avait ouvert la porte pour racler plus aisément le fumier. Sa tâche était presque finie lorsque, déjouant l’attention de mon frère, l’ours réussit à briser sa chaîne sans doute usée par le frottement. Je me trouvais alors à l’autre bout du hangar, occupé à étriller l’un des deux chevaux que nous avions pu garder. La vue de l’ours libre me remplit d’abord d’une grande frayeur qui me cloua sur place. Je voyais mon frère et mon père lutter contre le fauve qui les attaquait sans relâche ; ils n’avaient, pour se défendre, qu’une fourche et une raclette. « Firmin, sauve-toi ! Va chercher de l’aide ! fais attention ! » La voix de mon père me redonna l’usage de mes jambes ; je me mis à détaler dans la neige en direction de la ferme la plus proche pour demander du renfort. Il faisait déjà nuit. Les paysans furent si effrayés à la pensée que l’un de nos fauves s’était échappé qu’ils refusèrent de me suivre, se barricadèrent et m’obligèrent à rester avec eux, ne voulant pas me laisser repartir tout seul.
Je me débattais en pleurant car je savais que mon père comptait sur moi pour lui ramener du secours. Au bout d’une heure d’angoisse, un bruit de pas nous fit tous tressaillir. Les paysans apprêtaient leurs faux, craignant que l’ours ne brisât leur porte. Heureusement, ce n’était pas le fauve, mais ma mère qui avait suivi mes traces jusque-là.
Elle avait aidé mon frère et mon père à repousser l’ours dans un appentis. Comme, de là, il menaçait sérieusement mon frère, ma mère, qui portait toujours sur elle un petit revolver de dame, lui en avait tiré deux coups dans la tête. L’ours n’en fut qu’un peu étourdi ; mais ils en profitèrent pour lui passer une solide corde autour du cou et l’attachèrent à une lourde voiture chargée de matériel. La veille, nous avions essayé de la déplacer ; nous avions dû y renoncer car nos deux chevaux n’avaient pas suffi à faire bouger cet entassement de bâches et de mâts. Hors d’affaire, mais épuisés par l’effort et l’émotion, mes parents soufflaient un peu lorsqu’ils virent que l’ours était revenu à lui et qu’il tirait sur sa corde comme un diable. Il tira si fort que la voiture avança de quelques mètres et qu’il finit pas s’étrangler. Le lendemain, en le dépouillant, nous avons retrouvé les deux balles ; elles s’étaient écrasées entre la peau et l’ossature du crâne. Évidemment, l’arme dont nous disposions n’était pas très forte, mais cela peut tout de même donner une idée de la résistance de cet animal.
L’incident aurait pu se terminer plus mal. J’en étais quitte pour la peur, mais mon père était sérieusement blessé et dut rester six mois à l’hôpital. Quant à mon frère, il avait reçu un coup de patte au genou qui le fit souffrir pendant de longues années.
L’absence forcée de mon père et de mon frère aîné nous mit dans une situation critique. Nous n’étions plus que trois jeunes garçons à porter les responsabilités de la ménagerie. Il fallut se mettre doublement au travail. Dix voitures-cages à entretenir ; des lions, des ours, des tigres et des panthères qui réclamaient chaque matin leur nourriture et leur paille fraîche, sans parler des singes et des chevaux. Nous n’avions pas le temps de jouer. Mais nous ne voulions laisser à personne le soin de la propreté et de la santé de nos pensionnaires. Cela n’allait pas sans aventures.
C’est ainsi qu’un beau matin je me trouvais pour la première fois de ma vie face à face avec un lion. En effet, malgré mes fréquentes demandes, mon père s’était toujours opposé à ce que j’entre en cage avant l’âge de quinze ans ; il estimait le danger trop grand et nous avait fait jurer de ne pas commettre d’imprudence. Nous observions ses recommandations, déplaçant les fauves de compartiment en compartiment au moyen de glissières, avant de racler le fumier. Ainsi nous ne risquions pas d’être accrochés.
C’est une précaution élémentaire que j’exige d’ailleurs encore de mes élèves et de mes employés, car s’il est possible de se défendre d’un fauve qui vous attaque pendant une répétition ou une représentation, il est très difficile de se dégager de l’emprise d’une bête qui vous harponne à travers ses barreaux ; elle dispose d’un redoutable point d’appui et bénéficie de la position haute.
Un jour, après avoir fait passer un gros lion de l’Atlas dans la case voisine, j’oubliai de bloquer la glissière. Je me hissai aussitôt dans le compartiment vide et entrepris le nettoyage.
Soudain, un bruit suspect. Le lion repoussait la cloison avec ses pattes ; en un instant, il fut devant moi. D’instinct, je retrouvai le geste ancestral que j’avais souvent vu faire à mon père et je fis face à l’animal en brandissant mon balai. Je lui parus sans doute assez impressionnant puisqu’il exécuta aussitôt un brusque demi-tour. Promptement, je tirai la cloison. Il était temps. Le fauve, revenu de sa surprise, se précipita contre les grilles, toutes griffes dehors. Je m’aperçus alors seulement que mes jambes tremblaient.
J’avais eu chaud ; mais j’avais aussi appris que, face à face avec le fauve, l’homme doit faire preuve de détermination. Dans les cas critiques, il doit être celui qui a le moins peur ou, du moins, celui qui reste le plus maître de sa peur.
La guerre terminée, mon père ne fut pas long à s’apercevoir que les cages étaient devenues ma passion. Il me confia alors la présentation de son groupe de bêtes. Dans ses pas, j’appris à exécuter ces gestes qu’il tenait lui-même de son père et dont mes yeux étaient pleins depuis ma plus tendre enfance, ces gestes qui ne sont consignés dans aucun livre et dont l’origine remonte peut-être aux temps les plus primitifs ».

Se ducere, d’Alexis & Firmin Gruss

Ayant apprécié le spectacle émouvant « Folies Gruss », qui célèbre les valeurs familiales & maintient coûte que coûte la tradition du cirque avec animaux, en l’occurrence uniquement des chevaux, mais des bêtes époustouflantes de beauté, des frisons, pur sang arabes, cob normands, comtois, pur race espagnol, trait russe, lusitanien & autres shetland & falabella. Après le spectacle, j’ai pu échanger quelques mots avec les patriarches, Alexis & Gipsy Grüss, cette dernière étant la fille de Firmin Bouglione. Ils ont un ressentiment contre les fous animalistes qui sont en train d’assassiner le cirque, et ce petit livre le dit clairement. Une précision sur l’orthographe du nom de famille Grüss : on le trouve avec ou sans tréma. Avec tréma sur l’article Alexis Grüss, mais sans tréma pour les affiches du cirque & sur le livre. C’est un peu dommage car c’est une trace ancienne qu’on est en train d’éradiquer ou plutôt d’américaniser. Voici une photo de votre serviteur en cette illustre compagnie :

Gipsy & Alexis Grüss aux Folies Gruss, 20 décembre 2022.
© Lionel Labosse

Ce livre a été précédé d’un premier opus intitulé Ex ducere. Il est la trace livresque de leçons données par Alexis & Firmin Gruss, cornaqués par Natalie Petiteau, au sein du « Pôle d’Action Culturelle Équestre », à l’université d’Avignon, les 17 janvier et 15 mai 2018. Cette dernière anime la leçon, préface le livre mais n’est pas mentionnée comme auteure. On en apprend beaucoup dans ce livre, notamment sur la notion de « cirque » et son étymologie, intrinsèquement liés à l’innovation majeure de Philip Astley : la piste circulaire de 13 m de diamètre.
On peut suivre le texte sur ce lien pour la 1re partie, et pour la 2e partie (à partir de la p. 61).

  1. (pp. 20-23) : différence entre éduquer & séduire.
  2. (pp. 26-27) : instinct & éducation
  3. (pp. 29-32) : l’équilibre, la piste de 13 mètres inventée par Philip Astley, fondateur du Cirque-Olympique à Paris. Voici un dessin de son amphithéâtre londonien, dessiné par Auguste Charles Pugin et Thomas Rowlandson.
  4. (p. 35-36) : le « cirque », c’est la piste circulaire
  5. (pp. 43-47 + 56) : « On est dans un monde complètement perturbé »
  6. (pp. 77-78) : le rôle de la mère (Gipsy)
  7. (pp. 80-82 + 88) : « L’art, c’est le travail effacé par le travail »
  8. (p. 83) : Jean Genet : « La réalité du cirque vient de cette métamorphose de la poussière en poudre d’or »
  9. (p. 98-100) : Syndha l’éléphante. « On ne peut pas spéculer sur ce travail et cet amour ».
  10. (p. 104) : la « chambrière » [1]

    Voici le texte de ces extraits repris des liens mentionnés ci-dessus :

1. « J’ai en effet compris depuis longtemps que l’éducation est indissociable de la séduction. Éduquer, c’est conduire à l’extérieur pour faire grandir, on va vers l’autre et on l’aide à grandir. Le contraire, c’est s’approprier l’autre pour soi, ce qui est la séduction, se ducere… Mais je ne vois pas comment on peut transmettre quoi que ce soit, à un humain ou à un cheval, s’il n’y a pas avant tout une part de séduction… Cela marche ainsi avec les chevaux, et avec les humains aussi. Seulement, attention, tout est dans la dose. Nous vivons aujourd’hui dans une société où il y a un véritable débordement, où l’on est bien plus dans la séduction que dans l’éducation. Les médias évoquent beaucoup en ce moment mai 1968. On était alors passé de l’éducation à l’enseignement et l’on avait bien fait. Faire accéder tout le monde au baccalauréat était aussi une idée formidable. Pourtant, on a commis une petite erreur quand on a dit « il est interdit d’interdire »… On ne peut pas éduquer sans parfois interdire. Et on ne peut pas enseigner sans éduquer et inversement. Je ne pense pas qu’on puisse faire l’un sans l’autre, comme il faut un père et une mère pour faire un enfant : un et un font trois… Éducation et enseignement, cela fait des gens respectueux et instruits. Ce sont les animaux, les chevaux en particulier, qui m’ont expliqué tout cela. Grâce à eux, je sais que l’on ne peut pas faire l’économie, dans le processus d’éducation, de moments de séduction, parce que s’il n’y a pas cette émotion l’un pour l’autre, rien ne peut se passer. Sinon, on entre dans un autre système qui n’est plus l’éducation, mais qui est le dressage.
Faites l’expérience de planter une fleur dans un pot : si la fleur a poussé de travers, tout le monde vous dira de mettre un tuteur, et d’attacher la plante dessus. En ce cas, vous faites du dressage. Mais moi, j’aime bien en savoir un peu plus : j’ai un ami à Sérignan, le village de l’entomologiste Jean-Henri Fabre, qui me dit de ne pas faire ainsi. Il m’a expliqué qu’il faut tailler avec un sécateur à un endroit précis. Je taille donc. Puis il me dit de tailler une autre branche… celle-là et non pas cette autre. Il faut tailler juste, et le faire aujourd’hui. Si on le fait demain, ce sera trop tard… C’est ainsi que j’ai compris la différence entre le dressage et l’éducation. L’éducation est fondée sur la réflexion, sur l’analyse, une telle démarche relève de l’ethnologie, ou de l’éthologie si l’on parle des rapports avec les animaux. Telle est la méthode que je tente de transmettre à mes enfants depuis longtemps. Il faut essayer de comprendre. Toutes les espèces qui sont sur cette planète sont différentes les unes des autres, et elles sont tellement complémentaires les unes des autres qu’elles sont indissociables les unes des autres.
Il en va de même pour l’éducation et l’enseignement. Une chose me frappe quand j’interroge les personnes qui viennent assister aux séances pédagogiques du matin, à Piolenc. À ceux qui me disent qu’ils dépendent du Ministère de l’Éducation nationale, je demande quel est leur métier : ils me répondent qu’ils sont enseignants… Cela me choque : enseigner, c’est un métier, et éduquer, c’est un autre métier. Ce sont deux choses différentes, mais tellement différentes qu’elles sont indissociables l’une de l’autre. Et il en va de même de la séduction avec l’éducation. Ce que donne l’alliance entre éducation et séduction est extraordinaire et devrait permettre de supprimer quelques lois : c’est le respect. Le respect, c’est la fondation de la liberté, et le respect ne peut être obtenu que par l’éducation, et par une part de séduction. Là encore, tout est dans l’équilibre, un équilibre par lequel on pourrait vivre ensemble, se respecter, sans avoir des lois qui nous obligent à le faire. »
2. « Le corps humain est extraordinaire, instinctivement il fait des choses formidables, mais la difficulté est d’arriver à ce que cet instinct soit une méthode et non pas un geste vulgaire. Lorsque l’on travaille avec les chevaux, instinctivement on séduit, on caresse son cheval, on le récompense, on l’encourage, on ne peut que construire dans ce sens. Mais il faut aller plus loin. Si un conflit éclate dans l’écurie – car notre particularité est d’avoir cinquante étalons – il pourrait être vu par certains comme un événement exceptionnel et inquiétant, mais pour moi cela est naturel, parce que je n’ai connu que des chevaux entiers dans notre cavalerie, et je sais que leur instinct peut les pousser au conflit. Cette différence entre l’éducation et l’instinct est à la base de tout. Nous éduquons nos chevaux pour qu’ils ne se battent pas quand ils sont côte à côte sur la piste. Par leur éducation, ils surmontent leur instinct. Quand j’apprends aujourd’hui à mes enfants à tenir en équilibre, je ne peux que constater qu’ils ne tiennent pas naturellement en équilibre. Je les éduque en développant leur instinct et je leur apprends, avec ces connaissances transmises par l’éducation, à maîtriser des capacités ».

L’amphithéâtre d’Astley en 1808 à Londres, dessiné par Auguste Charles Pugin & Thomas Rowlandson
© Wikicommons

3. « Gipsy, mon épouse, lui a appris à tenir en équilibre sur son échelle. L’équilibre, ce n’est pas naturel, l’équilibre, ça s’apprend. Et à un certain point, si on l’apprend bien, comme c’est le cas de mes petites-filles, on tient en équilibre sur ses mains. Et on finit même par savoir tenir sur une seule main, puis à passer d’une main à une autre. Et avec cette formation, qui est totalement contre nature, on va séduire. On revient ainsi au commencement et à l’opposé de l’éducation, puisque séduire est l’opposé d’éduquer. Avec le cheval, c’est la même chose, dans le mouvement circulaire sur cette piste de 13 mètres de diamètre. Cette piste, composée de terre végétale, c’est le seul espace scénique au monde qui soit infini par sa forme, infini par sa matière et fertile dans tous les sens du terme, avec des ingrédients fertilisants incontournables, le crottin de cheval ! Si vous semez sur un tel terrain, ça pousse et ça grandit. Ça s’élève, ça s’éduque, et il en va de même pour un cheval en mouvement, avec un écuyer sur son dos. C’est comme cela que Philip Astley a découvert que la piste était un moyen extraordinaire pour former les chevaux à la guerre. Car la piste, au départ, ne servait pas à autre chose qu’à former un cheval à trouver son sens de l’équilibre, à main gauche et à main droite. Un cheval qui sait galoper sur la piste, et un écuyer qui tient sur son dos en piste en faisant des changements de main au galop, acquièrent une aisance incomparable. Et l’écuyer a dès lors bien plus d’habileté dans ses gestes pour se servir de son sabre ou de ses armes sur les champs de bataille. Et en plus, s’il était désarçonné, il apprenait, dans ce cercle de 13 mètres, à remonter sur le cheval au galop. Il ne le faisait pas pour faire du spectacle ou pour se faire applaudir, mais pour sauver sa vie. Un cavalier désarçonné sur un champ de bataille, s’il n’avait pas la technique du voltigeur pour remonter sur son cheval au galop, il était mort. Tout simplement. Et tout cela est né de cet espace scénique de 13 mètres. C’est un monde de création, de 40 mètres de circonférence, comme le terre fait 40 000 kilomètres de circonférence à hauteur de l’équateur... Depuis ma plus tendre enfance, que ce soit dans le cirque de mon père, au cirque Krone en Allemagne, au cirque Knie en Suisse – je ne cite que ces deux-là parce que ce sont les meilleurs et parce que l’on y trouve un respect fondamental de l’animal –, ou plus récemment au festival de Monte-Carlo, j’ai vu sur cette piste de 13 mètres toutes les espèces d’animaux de la planète, à plumes, à poil, aquatiques, et j’y ai vu aussi toutes les espèces d’hommes et de femmes, de toutes couleurs, de toutes religions. Il n’y a que dans cet espace que j’ai vu une telle diversité, jamais ailleurs. Non seulement cet espace est infini par la forme et par la matière, et fertile, mais en plus il est universel. Avec mon spectacle, je peux aller dans le monde entier : tout le monde le comprend. Parce que c’est un spectacle fondé sur des langages universels : la musique, le rythme, la lumière, la beauté du geste. Nous, les artistes, nous avons là un rôle majeur sur cette planète, car nous sommes là pour sublimer le naturel de la nature. La nature, il faut s’en occuper, il ne faut pas la laisser comme elle est. Au moindre pot de fleurs, il faut accorder une attention quotidienne si l’on veut qu’il soit beau, mais il faut le faire avec un sécateur !… Abandonnez le tuteur ! »
4. « Je suis très étonné quand je vois aujourd’hui tous ces spectacles qui s’appellent cirques et qui n’ont plus cet espace scénique. Pour vous, peut-être est-il évident que le cirque se fait dans cet espace circulaire, comme son nom l’indique…, fait de terre végétale et de sciure. En réalité, aujourd’hui, ce que l’on qualifie du nom de cirque, on le voit dans des théâtres, dans des halls, dans la rue, pourtant le seul lieu qui s’appelle cirque est chez nous, sur notre piste, circulaire... Ce n’est pas de la prétention, c’est juste la réalité. Mais passer le râteau tous les matins, arroser, ratisser, aplanir demande beaucoup de travail et une connaissance bien particulière. Or notre famille a su faire les concessions nécessaires pour pérenniser ce lieu et le faire évoluer. Ce spectacle va donc être pour nous une étape importante. Car j’ai dû me résoudre à enlever le mot « cirque » de l’affiche des spectacles Pégase et Icare, parce que malheureusement défendre une forme de spectacle telle que le nôtre, assimilée à toutes les formes d’art qui portent le nom de cirque mais qui n’en sont pas, c’est difficile. C’est délicat. Aujourd’hui, nous sommes partis dans une voie qui consiste à nous définir comme « compagnie Alexis Gruss », avec son savoir-faire, sa famille et sa spécificité équestre.
5. « Je suis né dans une caravane pendant l’occupation, et sur la caravane était inscrit le mot « cirque »…
[Grande émotion d’Alexis, silence, puis applaudissements]
Renier ce que l’on est … [silence, émotion]
Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui… en février, je pars avec Firmin, nous nous débarrassons de notre éléphante… Ils ont réussi ! Quand vous avez un animal depuis 40 ans et qu’il faut vous en séparer… Mais je l’ai fait, pour protéger ma famille, pour protéger notre travail. Pour protéger notre culture, aussi, notre réputation. Ils ont gagné. Tout le monde baisse les bras. On est dans un monde complètement perturbé. Nous sommes tous très touchés par cette séparation dans ma famille, et même mes amis le sont. Nous étions très attachés à cet animal. On nous le prend, sans que nous ayons le droit de dire quoi que ce soit. Elle va partir le 12 février, et j’ai même des difficultés à avoir les documents pour l’emmener en Italie. On vous interdit de l’avoir, mais on vous interdit aussi de l’emmener ailleurs... Je vais finir par l’amener à la préfecture, et je vais leur dire de s’en occuper, comme cela je la verrai de temps en temps ! Voilà le monde dans lequel nous sommes.
Avec mon ami François Marillier, qui est là ce soir, nous parlions souvent du nom que nous aurions intérêt à afficher, il proposait le mot « troupe », mais Gipsy mon épouse disait que nous ne sommes pas une troupe, mais une famille. Pourtant, aujourd’hui, pour exister encore, nous devons changer de nom. Et je dois renier celui qui était inscrit sur ma caravane natale… » […] « Nous, nous sommes les « trad », les traditionnels, ils ne savent même plus dire le mot en entier tant cela les énerve. La tradition est pourtant la chose la plus fondamentale qui existe, comme l’a dit mon ami Claude Nougaro : « Toi, Gruss, ton cirque, c’est un oiseau, mais cet oiseau ne se pose pas sur les branches, il se pose sur les racines ». C’est le plus beau compliment que l’on ait pu me faire ».
6. « Il y a une particularité remarquable de notre famille : ma mère est une Bouglione, qui a toujours pratiqué des disciplines de saltimbanque, dans sa famille c’était la seule à s’entraîner tous les matins. Tout le monde lui demandait pourquoi elle s’entraînait : « Tu vas épouser ton mari, tu vas faire la cuisine, tu vas élever tes enfants, tu n’auras plus besoin d’être en piste ». Mais elle a toujours eu ce besoin de rester capable de performances, et elle a créé au cours de sa vie plus de cent numéros différents, il est en fait difficile de les compter. Elle a pratiqué le fil, le jonglage, le trapèze, puis elle a travaillé avec les chevaux, les éléphants, les chameaux, les chiens aujourd’hui, elle n’arrête jamais, elle se remet toujours en question d’une année à l’autre, elle prépare toujours l’avenir, aujourd’hui encore, à 70 ans. Actuellement, elle prépare son futur numéro de haute école pour le spectacle Origines. C’est cela aussi nos vies d’artistes circassiens. Et c’est une gymnastique, car plus vous apprenez, plus votre corps a besoin d’apprendre encore, et plus il a de facilité à apprendre. Du reste, on a raison de dire aujourd’hui aux gens qui ont mal au dos qu’ils doivent faire de l’exercice, alors qu’autrefois on leur disait de ne pas bouger. La gymnastique du corps fonctionne comme celle de l’esprit : plus vous travaillez vos muscles, plus ils ont besoin de travailler. »
7. « C’est vrai que c’est une vocation d’être artiste mais comment ne pas l’être quand on est né dans une grande famille comme la nôtre ? La sueur est le prix à payer pour ce travail. La douleur aussi. On oublie de parler de la douleur. Chaque fois que ma sœur se met pour la première fois à genoux sur son fil, si elle ne l’a pas fait pendant quinze jours, elle a de grosses douleurs. Mais le corps aussi s’adapte. Il a besoin de cela. Ma mère dit souvent : « Quand tu n’as pas mal, tu ne te sens pas bien » ! Cette culture est ancrée en nous. Moi j’ai un palmarès extraordinaire, je peux vous le faire rapidement … : fracture de la deuxième cervicale, fracture de la malléole à deux reprises, rupture des ligaments croisés, péritonite. Mais nous avons besoin de repousser sans cesse les limites. Le corps, à partir du moment où vous lui donnez cette possibilité, en a besoin. C’est en réalité le rêve de chaque personne. Et je crois que c’est pour cela que notre métier est si passionnant et si fascinant, parce que nous repoussons sans cesse les limites de ce que l’être humain peut faire. Aujourd’hui, avec la télévision et avec internet, on peut par exemple voir des gens qui se jettent de falaises et volent sans appareil, mais c’est juste de la technique. Dans notre art, c’est le corps humain qui prend le pas sur le reste, le matériel vient seulement en complément de la performance de l’être humain. Quand je suis sur mon échelle, je développe un sixième sens, je développe le sens de l’équilibre qui au départ n’est pas naturel. On va toujours contre nature. Cela renvoie à une phrase qu’aime bien mon père, « l’art, c’est le travail effacé par le travail ». On arrive toujours, à force de travailler, à faire croire au public que ce que nous faisons est naturel, mais à la base, on ne se rend pas compte de ce que cela représente. On nous demande toujours combien de temps vous entraînez-vous ? On ne calcule pas, c’est en années, en générations, en savoir-faire surtout ». […] « Nous avons souvent déjà rappelé ici la phrase de ton père qui définit l’art comme le travail effacé par le travail. Alexis a compris cela un jour en voyant et en écoutant Karajan… Ce que nous voyons sur votre piste semble très facile, on a l’impression que c’est facile parce que justement il y a un tel équilibre que l’on oublie le travail qu’a nécessité chaque tableau. Les gestes sont si parfaits, leur précision est telle que l’on ne voit que la beauté ».
8. « Il y a quelque chose de magique dans cet espace scénique de 13 mètres de diamètre, fait de terre végétale et de sciure. Nous sommes sous la poussière du matin au soir, je pense que c’est pour cela aussi que dans les écoles de cirque on a enlevé la terre et la sciure, ils n’aiment pas la poussière ! Mais nous nous en avons besoin de cette poussière. Comme disait Jean Genet, « La réalité du cirque vient de cette métamorphose de la poussière en poudre d’or ». Je crois que c’est l’une des plus belles phrases qui ait été dite sur notre métier. Aujourd’hui on essaie de mettre notre art de côté, les chevaux d’un côté, les fauves de l’autre. Les contemporains d’un côté, les « traditionnels » de l’autre ».

La figure de la poste avec 17 chevaux, par Charles Gruss.
© Cirque Gruss

9. « Concernant Syndha, je tiens à souligner que les animalistes ne sont pas la seule raison de notre séparation. À l’âge de 40 ans, Syndha avait commencé sa retraite, car à 40 ans, un animal, comme un être humain, n’a plus le corps de ses 20 ans, et un éléphant est plus sensible. Cet animal est formidable, parce qu’il a la même longévité que l’être humain, la même intelligence, quasiment, qu’il développe avec sa trompe avec laquelle il peut toucher et sentir. Et il voit ce qu’il fait avec. J’ai travaillé pendant 24 ans avec Syndha, j’en ai passé 34 avec elle, car elle est arrivée quand j’avais quatre ans, mais c’est un animal qui m’a appris énormément de choses. Je pense qu’il n’y a pas un animal sur terre qui peut apprendre autant. Quand elle a eu 40 ans, on a décidé de la retirer de la piste parce qu’elle s’approchait de la retraite. De plus, nous partions en tournée dans les Zénith et nous ne voulions pas emmener Syndha dans des espaces bétonnés, ces lieux n’étaient pas adaptés. Mais bien sûr que les animalistes, qui n’analysent pas les choses correctement, ont aussi leur part de responsabilité. La relation que j’ai pu vivre avec l’éléphante, personne ne peut la comprendre s’il ne l’a pas eue aussi. Cela fait 5 000 ans que l’homme a domestiqué l’éléphant. De plus, il faut savoir que les animaux qui sont en captivité aujourd’hui sont forcément issus d’une troisième génération née en captivité. Et les pouvoirs publics contrôlent chaque animal en captivité, qui est répertorié, pucé, etc. Mon éléphante est aujourd’hui dans un safari-parc en Italie, elle s’est très bien adaptée, je fais des allers-retours pour aller la voir tous les deux mois. J’irai le mois prochain ». […]
« Pour en revenir à l’éléphant, je n’arrive pas à traduire ce que j’ai ressenti. J’ai vécu pendant 24 ans avec un animal un peu comme mon enfant, et du jour au lendemain j’ai dû m’en séparer, cette relation est inexprimable tant elle est forte. La relation qui existe entre l’artiste et l’animal est essentielle quand l’artiste saute debout sur un cheval au galop, ou quand il fait un pas espagnol ou un piaffer ou une poste. Songez que les 17 chevaux de ce magnifique tableau, quand ils sont dans les coulisses, savent qu’ils y vont, et ils aiment cela, on a cultivé chez eux cette nature, par l’éducation. Si on les avait laissés dans un pré bien sûr qu’ils auraient développé des capacités, mais pas autant qu’avec nous. Le travail que j’ai fait avec l’éléphant était tout aussi fabuleux. Je faisais reculer l’éléphant au bout de la piste, je me tournais, je montais sur ma bascule, de dos je disais « Lieft top » [lève le pied] elle levait la patte. « Komm hier », elle traversait la piste en trottinant. « Auf » elle se mettait debout, elle tapait sur la bascule et j’arrivais sur son dos. Ne pensez-vous pas que l’animal a une perception de l’exploit qu’il est en train de réaliser avec l’être humain ? Cela, personne n’a jamais réussi à le traduire, c’est dommage. Et avec les chevaux, c’est la même chose. Je crois que l’homme et l’animal ont une grande complicité qu’il faut sauvegarder. Le coût de ce travail est immense. Mais comment estimer la valeur de 150 ans de savoir-faire ? On ne peut pas spéculer sur ce travail et cet amour ».
10. « La définition de cet espace scénique n’est pas un hasard, son diamètre de 13 mètres est la taille parfaite pour permettre au cavalier et au cheval de trouver leur équilibre. Lorsque le cheval galope, quand on veut sauter debout dessus, on a la bonne distance. Le rythme, le galop, les changements de pied se font parfaitement dans ce rond, et quand vous êtes dans le travail en liberté, vous avez la bonne distance pour communiquer aux chevaux l’indication, avec la voix ou avec le geste, avec la chambrière [1]. On dit que c’est la chambrière qui a permis de définir cette dimension. À l’origine, il y avait à son extrémité une mèche en chanvre, et quand on la faisait claquer, en dépassant la vitesse du son, cela reproduisait le bruit des détonations des champs de bataille, ce qui habituait les chevaux au bruit des balles, puisque la piste était avant tout le lieu de formation des cavaliers de l’armée ».

 Écoutez Alexis & Firmin Gruss sur Sud Radio, interrogés par Jacques Pessis le 22 décembre 2022.

Lionel Labosse


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[1« Au cirque, le signe du commandement est la chambrière.
Le chef de piste ou le maître de manège sont seuls détenteurs de cet important instrument, qui doit mesurer la moitié de la piste, soit six mètres cinquante. — (Henry Frichet, Le cirque et les forains, 1899.