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Des « abstractions » fâcheuses

À propos de la « Lettre à tous ceux qui aiment l’école » de Luc Ferry (mars 2003)

samedi 20 mai 2006, par Lionel Labosse

Dans sa Lettre à tous ceux qui aiment l’école, Luc Ferry, ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, n’oublie pas d’enfourcher le cheval de bataille républicain de la lutte contre le racisme et les discriminations. Il affirme page 54 : « tout être humain doit être respecté en lui-même, abstraction faite de la communauté linguistique, culturelle, ethnique ou religieuse à laquelle il se sent appartenir. C’est au nom de cette conviction que la République française a su jusqu’à présent préserver son école des intrusions inacceptables du racisme, de l’antisémitisme et du communautarisme. » Page 88, le ministre revient à la charge en dénonçant « les insultes sexistes, racistes ou antisémites qui se banalisent » Il ajoute : « on n’en finirait pas de décliner la litanie des comportements insupportables » Enfin page 95, il précise sa pensée : « face aux insultes et intimidations à caractère antisémite en particulier, [les professeurs] ne savent pas toujours comment répondre efficacement. »

On se souvient de Jacques Chirac à Troyes en octobre 2002, qui appelait à la création d’une autorité indépendante « créée pour lutter contre toutes les formes de discriminations, qu’elles proviennent du racisme, de l’intolérance religieuse, du sexisme ou de l’homophobie. » Cette instance est d’ailleurs en cours de formation, reste à savoir quelle personnalité sera nommée à sa tête.

Le lecteur attentif aura remarqué qu’une catégorie d’intolérance a disparu entre les deux dates, entre les deux discours. L’homophobie ne semble pas l’obsession de M. Ferry, et pour respecter un individu, il semble avoir du mal à faire « abstraction » de son orientation sexuelle. Peut-être a-t-il la chance de faire partie d’une catégorie de population respectée a priori, sans aucune « abstraction ». Pour ma part, si je respecte les personnes, c’est bien sûr en elles-mêmes, mais ce « soi-même » contient cet agrégat de langues, de racines nationales, linguistiques, ethniques, religieuses, hérité des parents, augmenté de tout ce qu’y ajoute le hasard et la nécessité, les handicaps, l’orientation sexuelle, l’identité sexuelle, tout ce qui fait qu’on est toujours l’autre de quelqu’un. On ne peut se sentir respecté en tant qu’autre, que si l’on sent que l’autre qui nous honore de son respect se sent aussi l’autre de nous. C’est la différence entre la tolérance et le respect, entre l’intégration et le métissage. L’intégration ramène tout au même et fait dépérir ; le métissage fait évoluer. La tolérance maintient à distance et infériorise celui que le tolérant condescend à tolérer ; le respect élève et place à égalité les deux personnes.

Pour en revenir à l’homophobie, sans doute Luc Ferry croit-il que les professeurs savent toujours réagir lorsque, cent fois par jour, dans tous les établissements scolaires du territoire, on entend des insultes homophobes, qui arrivent largement en tête au palmarès de l’insulte discriminatoire (en dehors des insultes sexistes, qui ne stigmatisent pas une minorité, et dont l’homophobie peut être considérée comme une sous-catégorie). Eh bien ! non, Monsieur le Ministre, non seulement les professeurs ne savent pas réagir contre l’homophobie, mais encore ils ne réagissent pas contre, ils ne sentent pour la plupart pas même la nécessité de réagir, quand ils ne sont pas pour certains d’entre eux les premiers à déverser, de façon plus ou moins consciente, propos et comportements homophobes sur leurs collègues ou leurs élèves. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’homophobie ambiante (à l’école, dans la rue, au foyer) comme une des premières causes de suicide chez les adolescents. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement Raffarin entend lutter efficacement contre le suicide des jeunes. À qui demande-t-il un rapport officiel sur le suicide (attendu pour le 15 septembre 2003) ? À Christine Boutin, dont les propos contre le Pacs ont probablement contribué à ce que les jeunes qui s’interrogeaient sur leur orientation sexuelle se sentent mieux dans leur peau ! C’est sans doute dans le même esprit, que, au titre de la décentralisation, les Conseillers d’orientation-psychologues seront retirés des établissements et soumis aux ordres des collectivités territoriales. Quelle sera la réponse d’un C.O.-Psy appartenant à un Conseil Général dirigé par un De Villiers ou une Boutin, sans parler d’un Mégret, quand un(e) élève suicidaire viendra lui dire que pour lui, la question de l’orientation professionnelle passe après celle de son orientation sexuelle ?

Le ministère de l’Éducation Nationale avait pourtant une seule fois dans le passé évoqué « les questions liées à la mixité, à la lutte contre le sexisme, l’homophobie ». C’était dans une circulaire du 21 novembre 2001 signée Jack Lang. (BO du 29/11/2001). Mieux, l’actuel ministre vient de signer, par la plume de son directeur de l’enseignement scolaire, Jean-Paul de Gaudemar, une circulaire extrêmement positive, dont on se demande s’il l’a seulement lue : « Ces pratiques éducatives impliquent une nécessaire cohérence entre les adultes participant au respect des lois et des règles de vie en commun qui s’exercent aussi bien dans le cadre de la mixité, de l’égalité, que de la lutte contre les violences sexistes et homophobes contraires aux droits de l’homme. » (B.O. du 27/02/2003).

On peut se demander alors d’où vient cet oubli fâcheux dans cette lettre diffusée à des centaines de milliers d’exemplaires, alors que les circulaires sont lues par un public beaucoup plus restreint. Cet oubli ne peut être que volontaire, quand le ministre choisit de mettre l’accent sur la lutte contre l’antisémitisme, mot qui remplace en le détournant, le terme plus large et généreux d’« intolérance religieuse » choisi par Jacques Chirac. Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur le ministre, quand vous faites, en 2003, l’impasse sur l’homophobie, je ne puis m’empêcher, mutatis mutandis, de penser au Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, qui déclarait en 1955 : « il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle […] qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. » [1] On sent clairement que, pour M. Ferry, il y a des intolérances moins intolérables que d’autres.

Il faut alors s’interroger sur cette étonnante formule : « intrusions inacceptables du racisme, de l’antisémitisme et du communautarisme. » qui met sur le même plan un communautarisme aux contours flous, dont on se demande s’il vise uniquement les jeunes filles porteuses de foulard, ou la communauté gay régulièrement visée par les anti-pacs il y a quelques années. Dans le premier cas, cette formule ambiguë aboutirait à la conclusion étonnante que l’affirmation d’une appartenance à l’islam, serait assimilable au racisme ou à l’antisémitisme ; dans le second cas, on en reviendrait aux arguments alambiqués de Mme Boutin, qui stigmatisait l’homosexualité comme le refus de la différence sexuelle, donc une sorte de sexisme !

On rattachera également à cette façon de penser les récents propos de Mme Françoise de Panafieu dans VSD du 12 mars 2003 : « Je trouve que chacun a le droit de vivre comme il l’entend, à une condition : ne pas faire de prosélytisme. » Ces propos concernent la présence de l’actuel maire de Paris en tête de la Gay Pride. Derrière le terme « prosélytisme » affleure l’inconscient bourgeois de ces gens qui considèrent toujours l’homosexualité comme une maladie contagieuse. Non, Madame de Panafieu, aucun jeune ne deviendra jamais homosexuel en voyant le maire de Paris défiler en tête de cette manifestation, mais peut-être par contre un tel geste a-t-il une chance d’encourager ce jeune à ne pas devenir homophobe. On aurait gagné du temps dans l’optique de la lutte contre l’homophobie si l’ancien maire de Paris, comme ses pairs de New York ou de San Francisco (pourtant peu suspects de prosélytisme) avait daigné ouvrir la gay pride au temps où il était courageux de le faire. Mais cela, considérer ce qui se passe dans d’autres pays démocratiques, certains politiciens sont incapables de le faire, comme ces sénateurs français qui stigmatisent le cannabis comme une drogue illicite, dangereuse et méritant de classer ses millions d’utilisateurs dans la délinquance, en ignorant ce qui se passe à 300 km de Paris, aux Pays-Bas par exemple.

Citons pour finir, la mention figurant en tête de la Lettre de Luc Ferry : « Les droits perçus sur cet ouvrage […] seront affectés aux actions menées dans le cadre du plan en faveur des handicapés ». Cette seule phrase réduit à néant les affectations de bonne volonté affichées dans cet ouvrage à l’égard des personnes handicapées. Conformément à cette attitude de bourgeois, Monsieur le Ministre, au lieu de reconnaître des droits et de faire cesser des discriminations, vous glissez des pièces dans la main des infirmes.

Je conclurai par un lien avec cette affaire de la gaffe de Jacques Chirac pendant la dernière campagne présidentielle, qui, recevant à l’Élysée un journaliste d’une publication gaie, comme celui-ci le remerciait de cet honneur, lui répondait qu’il avait également reçu un représentant d’une association de personnes handicapées. C’est bien de cela qu’il s’agit. Combien de temps faudra-t-il attendre pour que la classe politique cesse de considérer les droits des minorités comme une aumône ?

- Extrait de Altersexualité, Éducation & Censure, Éditions Publibook.
- Voir l’évolution importante apportée par la circulaire de rentrée 2008
- Voir le site Handigay.
- Les Cahiers pédagogiques n° 477, décembre 2009 proposent un numéro spécial consacré aux « Questions sensibles et sujets tabous ». Un court article de Françoise Lorcerie dit l’essentiel : « Au passage, on voit que l’antisémitisme imputé par certains auteurs à « ces » élèves n’a rien de général ni de naturel. Mais de fait, lorsqu’on parle de racisme à l’école, c’est plutôt de racisme antijuif, dans une pédagogie du détour, devant des classes où les enfants d’immigrés postcoloniaux sont en nombre et vivent au quotidien un racisme antiarabe ou antimusulman qui n’est pas didactisé » (p. 15). Le problème n’a pas avancé d’un quart de millimètre en 6 ans, et les médias d’État et la classe politique persistent à nous bassiner avec l’antisémitisme, alors que le racisme antimusulman et antiarabe sont dix fois plus virulents, le plus souvent en toute impunité. Qui peut s’imaginer que nos élèves ne voient pas ces grosses ficelles ?
- Lire une entrevue très éclairante de Jean Robin, à propos de son essai sur « La judéomanie »

Lionel Labosse


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[1Quand il a écrit cette phrase, Césaire n’avait sans doute pas en tête le génocide arménien