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Itinéraire de Découverte 4e / diversité sexuelle

Journal de bord d’une action pédagogique en collège contre l’homophobie (1)

Développement durable ; genre et discriminations sexuelles

jeudi 2 novembre 2006

Premières séances, du lundi 4 octobre 2004 au mercredi 10 novembre 2004.

1re séance, lundi 4 octobre 2004

Séance houleuse du fait de la difficile gestion d’un groupe de 17 élèves agités, pour la plupart inconnus, à qui il faut présenter en une heure un projet complexe soulevant en eux de nombreuses questions. Cette classe de 4e est finalement en effectif restreint, car six élèves sont intégrés à un dispositif de soutien qui se déroule en parallèle.
La notion de développement durable est elle-même très vague. À la question : « réaliser une fiche de 10 conseils ou souhaits pour le développement durable, au niveau local (le collège, le quartier du Vert-Galant, la ville de Tremblay) », certains élèves proposent des demandes de confort au collège, comme le fait d’avoir un bus pour faciliter la navette entre nos deux implantations, ou avoir davantage de sorties scolaires, etc. D’autres, par contre, proposent qu’il y ait une rampe pour les personnes handicapées, ou une tenue vestimentaire stricte, sans vêtements de marques. Il est impossible lors de cette première séance, pour l’exemple choisi, de leur faire trouver trois arguments différents. Il s’agissait d’« éviter de se faire déposer au collège en voiture ». Les arguments attendus étaient celui de la pollution excessive pour les petits trajets, celui de la santé (marche à pied ou vélo), celui de la sécurité aux abords de l’établissement (trop de véhicules, véhicules stationnés sur les trottoirs obligeant les élèves à marcher sur la chaussée, etc.)
En ce qui concerne la spécificité de ce projet, les « grandes gueules » de la classe ont spontanément exprimé certaines idées reçues, qui prouvent l’utilité du travail à suivre. Il a fallu expliquer certains mots, et vite un élève notamment, relayé par un autre, ont exprimé l’idée, très ferme chez eux, que si la discrimination raciale était interdite et à bannir, la discrimination homophobe était au contraire affaire d’opinion personnelle. Une autre élève était choquée par l’idée de transsexualisme, et déclarait que « si un homme se transformait en femme, ça se verrait que ce n’est pas une vraie femme, que ce n’est pas naturel ». Notre programme de l’année est tracé !

2e séance, lundi 11 et lundi 18 octobre 2004

Ayant constaté que les blocages étaient importants pour certains élèves, j’ai décidé d’axer immédiatement la séance suivante sur des faits d’actualité, pour démontrer l’urgence du projet. En effet, lors de la première séance, un élève s’était étonné du choix de l’I.D.D. Ce deuxième cours en demi-groupe (8 élèves) s’est avéré plus propice à l’échange serein et à la réflexion.
Deux articles du journal Le Monde datés du 7 octobre, soit entre les deux séances tombaient à pic. Ils ont été lus, et certains mots expliqués, par exemple « huis clos », « skinhead », qu’aucun élève ne connaissait, ou « homophobie », « guet-apens », que certains ont pu expliquer aux autres.

Trois skinheads jugés à Reims pour le meurtre d’un homosexuel

Le procès de trois jeunes skinheads, accusés du meurtre d’un homosexuel de 29 ans en 2002, s’est ouvert, à huis clos, mercredi 6 octobre, devant la cour d’assises des mineurs de la Marne, à Reims.
Les trois accusés, originaires de Bazancourt (Marne), ont reconnu pendant l’instruction avoir battu à mort François Chenu, le gérant d’un McDonald’s à Sedan (Ardennes), dans la nuit du 13 au 14 septembre 2002, alors qu’il traversait le parc Léo-Lagrange de Reims, un lieu de rencontres homosexuelles.
Les accusés, connus pour leur appartenance au mouvement skinhead, ont affirmé que, le soir du drame, ils voulaient initialement faire la "chasse aux Arabes" et avaient fait le tour de plusieurs quartiers de Reims avant d’aboutir au parc Léo-Lagrange. Là, ils s’étaient cachés derrière un buisson pendant plusieurs dizaines de minutes, attendant le passage d’un homosexuel.
"C’est un véritable guet-apens qu’ils avaient monté, avec un scénario bien rodé. D’ailleurs, ils ont reconnu avoir déjà mené plusieurs expéditions punitives de ce type", explique Me Agnès Chopplet, avocate de la famille de la victime. Le corps, jeté dans un cours d’eau du parc, avait été retrouvé le 15 septembre 2002 au matin par un promeneur.
Deux des accusés, Mickaël Regnier, 22 ans, et Fabien Lavenus, 25 ans, étaient majeurs au moment des faits : ils risquent jusqu’à trente ans de réclusion criminelle. Le troisième, F., aujourd’hui âgé de 18 ans, avait moins de 16 ans à l’époque : si l’excuse de minorité est retenue, il encourt jusqu’à quinze ans de prison. Les parents de F. comparaissent également pour destruction de preuves : ils ont reconnu avoir brûlé le portefeuille et les papiers d’identité de M. Chenu. La mère avait utilisé le portable volé à la victime, ce qui a permis à la police de remonter jusqu’aux accusés. Le verdict est attendu samedi 9 octobre. - (AFP)
- Le Monde, 07.10.04

Une loi sur les violences faites aux femmes adoptée en Espagne

Cette loi vise à protéger les femmes, qui sont les premières victimes des violences en Espagne. Depuis janvier 2004, 83 femmes ont été tuées par un membre masculin de leur famille, dont 55 par leur mari, selon l’Institut de la femme espagnol.
Les députés espagnols ont adopté, jeudi 7 octobre, à l’unanimité, une loi sur les violences faites aux femmes dont le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero a fait l’un des piliers de son projet de société. Le vote du texte a été accueilli par une salve d’applaudissements dans l’hémicycle.
M. Zapatero, qui était présent à la chambre pour assister au vote, s’est dit "très satisfait" du soutien à la loi qui doit être, selon lui, "un puissant instrument pour vaincre le machisme criminel si présent dans la société".
Le chef du gouvernement espagnol s’est directement impliqué dans ce projet. Dès son arrivée au pouvoir en avril, il a qualifié les violences faites aux femmes de "pire honte de (son) pays". M. Zapatero est même allé jusqu’à affirmer dans un récent entretien accordé au magazine américain Time : "je ne suis pas seulement antimachiste, je suis un féministe".
Pour défendre le projet de loi, lui et son ministre de la justice, José Antonio Lopez Aguilar ont mis en avant le principe de « discrimination positive », s’appuyant sur le fait que les femmes sont de loin les premières victimes de ces violences. Depuis janvier 2004 en Espagne, 83 femmes ont été tuées par un membre masculin de leur famille, dont 55 par leur mari, selon l’Institut de la femme. La dernière en date, âgée de 66 ans, est morte mercredi des suites d’une chute dans des escaliers provoquée par son époux, d’un an son aîné.
DISCRIMINATION POSITIVE
La loi de M. Zapatero est au cœur du projet de société des socialistes qui promeut la suppression des discriminations juridiques et sociales fondées sur le sexe ou l’orientation sexuelle, et se heurte parfois à l’opposition de la haute hiérarchie catholique espagnole. La Conférence épiscopale s’était illustrée avant les législatives de mars en jugeant que la violence domestique et les abus sexuels étaient "les fruits amers de la révolution sexuelle".
La loi adoptée jeudi a pour ambition de prendre totalement en charge les victimes, depuis la protection juridique jusqu’à l’assistance sanitaire, sociale et professionnelle. Elle inclut même une réforme générale de l’éducation. Pour tenir compte des demandes de protection renforcée pour les enfants ou les personnes âgées dans le cadre de violences domestiques, le gouvernement a introduit dans le texte un paragraphe qui prévoit des sanctions aggravées en cas de maltraitance d’une "personne particulièrement vulnérable cohabitant avec l’auteur" des violences.
Le principe de « discrimination positive » a toutefois suscité des réserves, notamment lors d’une série de consultations menées cet été au parlement avec des experts, sociologues et associations de femmes. Le texte ira prochainement au Sénat, où les partisans du renforcement et ceux de l’édulcoration de la « discrimination positive » tenteront de le faire amender.
Parmi les partis réticents au "sexisme pénal", le Parti populaire (droite, opposition), à l’origine de la première loi du genre adoptée à l’unanimité à l’été 2003, mais considérée comme incomplète par les féministes, a été le seul parti à maintenir ses amendements jeudi à la chambre basse. (Avec AFP)
- Le Monde, 07.10.04

Voici les questions posées sur ces articles :
1. Dans l’article n° 1, relève une phrase montrant que dans l’esprit des meurtriers, racisme et homophobie sont liés.
Tous les élèves, sauf un ont pointé la bonne réponse : la concomitance entre « chasse aux Arabes » et agression homophobe.
2. Après avoir lu cet article, explique si, d’après toi, il est important de lutter contre les idées homophobes dès le collège. Justifie ta réponse en donnant plusieurs raisons.

Voici toutes les réponses :
- Ça évite que les élèves tuent, plus tard, des gens. Ça permet de montrer que l’on est tous les mêmes
- Les hommes naissent libres et égaux en droits. Ils vivent comme nous et ont leurs libertés (la liberté de choisir son conjoint).
- Les idées homophobes sont inutiles au collège, car elles ne nous aident pas dans notre scolarité.
- Oui, car il y aurait beaucoup trop de victimes sinon. Exemple comme : le mouvement skinhead ou comme ils disent la chasse aux Arabes ou en dernier lieu le guet-apens qu’ils ont monté pour l’homosexuel.
- il peut y avoir des meurtres ; des élèves peuvent insulter les homosexuels ; préjugés.
- C’est là que les collégiens sont attirés par le sexe et c’est à ce moment-là qu’ils vont choisir si ils veulent homosexuelles ou hétérosexuelles. Si les jeunes commencent dès le collège à ne pas aimer les homosexuels alors ils pourront leur faire du mal lorsqu’ils seront plus âgés.
- Oui, car si on n’apprend pas à les considérer comme des êtres humains qui veulent eux aussi le respect, alors c’est sûr que ce serait une vie infernale qu’ils vivront, car si quelqu’un sortait de chez lui en ayant peur d’être agressé c’est sûr que leur droit à la liberté et à l’égalité n’existerait plus et que l’article premier de la déclaration des droits de l’homme serait enfreint par la loi.
- Ils tuent des homosexuels complètement innocents. Les homosexuels ne font pas de mal aux homophobes. L’homophobie et le racisme sont liés et il faut lutter contre.
- Il est important de lutter contre les idées homophobes dès le collège car ça fait comprendre aux enfants de ne pas faire des violences pour un homosexuel ou sur des femmes car on peut risquer d’aller en prison si on est majeur et aussi pour quelques mineurs. Pour ça c’est le tribunal qui en décide.
- Je trouve qu’il est important de lutter dès le collège contre les idées homophobes car il y a des jeunes du collège qui ne comprennent pas qu’une personne est libre de choisir son conjoint et qu’on n’a pas le droit d’obliger quelqu’un à vivre avec une personne qu’elle ne souhaite pas.
- Il faut lutter contre ces idées dès le collège car sinon cela favoriserait ce genre d’accidents qui peuvent mener à des meurtres. Ça aidera à diminuer le racisme et l’homophobie dans le monde. Permettra peut-être de faire évoluer la mentalité de certaines personnes. Ça aide les gens à vivre mieux, quelle que soit leur sexualité sans le regard accusateur et mauvais des gens.
- Oui, il est important de lutter contre les idées homophobes dès le collège car on doit donner la liberté aux personnes d’être homosexuelles ; c’est leur vie, ils ont envie de l’être, on doit leur laisser la liberté d’être ce qu’ils veulent.
- Oui, il est important de lutter contre les homophobes : car c’est un choix de vie pour les homosexuels ; car c’est une liberté (d’être libre) ; car chacun a le droit de faire ce qu’il veut ; car personne ne doit choisir pour eux ; car ce sont leurs choix, leurs affaires et non les choix et les affaires des autres.
- Oui, je pense qu’il est important de lutter contre les idées homophobes dès le collège car je trouve que chacun est libre de choisir son orientation sexuelle et de ne pas laisser de tels dégâts (l’assassinat de M. Chenu, il a été assassiné seulement parce qu’il était homosexuel).
- ll est très important de lutter contre les idées homophobes dès le collège, car il vaut mieux commencer tôt que tard. Si on commence à empêcher les idées homophobes à partir de maintenant, il y aura sûrement moins d’homophobes. Il est nécessaire de lutter contre, pour éviter la mort d’homosexuels. Il faut aussi lutter contre pour éviter les discriminations, ne pas faire de différences.
- Il est essentiel de lutter contre les idées homophobes dès le collège ça pourrait éviter de devenir homophobe, éviter des morts comme dans l’article, et éviter les discriminations.
- Il est important de lutter contre ces idées parce que chacun a le droit à sa liberté et aussi pour éviter d’avoir des victimes comme François Chenu.

Commentaire :
Grâce à ce fait divers et au passage d’un débat inorganisé à la cantonade à une réflexion individuelle écrite et notée, on a beaucoup progressé en une semaine. De nombreux éléments intéressants, fortement imprégnés du travail fait en amont dans le cours d’éducation civique (cours sur les libertés). Par contre, certaines observations attendues ne sont pas sorties, par exemple l’âge d’un des trois agresseurs, qui rend nécessaire une lutte précoce. S’il avait moins de seize ans au moment du crime, c’est qu’il était au collège ou qu’il en était à peine sorti. Le rôle de la famille n’a pas été pointé, faisant ressortir la nécessité d’un travail au collège, c’est-à-dire en dehors de l’influence de la famille, ce qui est intéressant, car de nombreux homophobes ont toujours présenté les homosexuels comme ennemis de la famille, et voici le cas d’une famille unie dans l’assassinat d’un homosexuel.

1. D’après l’article n°2, quelle est la cause des violences faites aux femmes selon M. Zapatero, le Premier Ministre de l’Espagne ?
Huit élèves sur 17 ont cité la réponse attendue (le machisme)
2. Relève une phrase de l’article 2 montrant que, dans l’esprit de M. Zapatero, la lutte contre les violences faites aux femmes est liée à la lutte contre les discriminations basées sur l’orientation sexuelle.
Six élèves sur 17 ont cité la phrase attendue.
Lors de la séance suivante en technologie, les élèves ont recherché la suite des articles sur le site du journal Le Monde, ainsi que le verdict de ce procès, car ils avaient repéré que ce verdict devait avoir été rendu le 9 octobre. Certains ont demandé s’ils pouvaient continuer les recherches à la maison.
Voici le compte rendu du jugement par Le Monde, que les élèves ont trouvé eux-mêmes sur le site du journal.

Trois skinheads condamnés à 15 et 20 ans ferme pour le meurtre d’un homosexuel

Après trois jours de procès à huis-clos, la cour d’assises de la Marne, à Reims, a reconnu les trois jeunes extrémistes coupables, vendredi 8 octobre. Elle a suivi les réquisitions du parquet. Un des avocats souligne l’environnement des accusés : « Une absence de tissu familial sérieux, un climat de violence, la peur de l’autre. »
Trois skinheads jugés pour le meurtre en 2002 d’un homosexuel de 29 ans ont été condamnés vendredi 8 octobre au soir à des peines de 15 à 20 ans de réclusion criminelle par la cour d’assises des mineurs de la Marne, à Reims.
"La justice est passée mais nous souhaitons maintenant que chaque citoyen se sente un peu plus concerné" pour éviter qu’un tel drame se reproduise, a déclaré Me Agnès Chopplet, avocate des parties civiles, lisant un communiqué de la famille de la victime.
PROCHES DES SKINHEADS DEPUIS L’ADOLESCENCE
Au terme de trois jours de procès à huis-clos, les jurés ont condamné Mickaël R., 22 ans, et Fabien L., 25 ans, à vingt ans de réclusion criminelle, tandis que le troisième accusé, F., âgé de 16 ans au moment des faits, a été condamné à 15 ans, bénéficiant de l’excuse de minorité. Ils ont suivi les réquisitions du parquet.
Les trois accusés, originaires de Bazancourt (Marne), avaient reconnu au cours de l’instruction avoir battu à mort François C., le gérant d’un McDonald’s à Sedan (Ardennes), dans la nuit du 13 au 14 septembre 2002, alors qu’il traversait le parc Léo Lagrange, à Reims, connu pour être un lieu de rencontres homosexuelles.
Les parents de F., poursuivis pour destruction de preuves (ils ont avoué avoir brûlé le portefeuille et les papiers d’identité de François C.) et recel du portable de la victime, ont été condamnés chacun à deux ans de prison ferme, et six mois supplémentaires, avec sursis, pour la mère.
Les trois jours du procès ont permis de mettre en exergue le contexte familial et social des trois accusés, proches depuis l’adolescence des mouvements skinheads.
"On a bien cerné l’environnement des accusés : une absence de tissu familial sérieux, un climat de violence, la peur de l’autre", a indiqué Me Mourad Benkoussa, avocat de Mickaël R..
"Ce sont des jeunes en situation de difficulté, avec une absence de culture et d’éducation, qui est le terreau pour l’intolérance", a confirmé Me Christophe Guyot, avocat de F. et de ses parents.
À l’issue du verdict, la famille de François C. a tenu à déclarer, via leur avocate, qu’ils "laissaient la porte ouverte" et croyaient à la faculté de "changement" et de "travail sur eux-mêmes" des accusés.
Pendant l’instruction, les trois skinheads avaient avoué que, le soir du drame, ils voulaient initialement faire la "chasse aux Arabes" et avaient fait le tour de plusieurs quartiers de Reims avant d’aboutir au parc Léo Lagrange.
Là, ils s’étaient cachés derrière un buisson pendant plusieurs dizaines de minutes, attendant le passage d’un homosexuel.
Les expertises des psychologues ont confirmé vendredi que les accusés étaient dans un état de dépendance vis-à-vis de la mouvance skinhead semblable à celui d’un toxicomane, récréant une "deuxième famille" au sein de ces bandes.
"Sans leurs treillis, sans leurs rangers, sans leur crâne rasé, ils ne sont plus rien et c’est bien ça leur problème", a estimé Me Chopplet. (Avec AFP)
- Le Monde, 09.10.04

Jeudi 21 octobre 2004

Extrait d’une rédaction d’un élève de 3e, sur un sujet d’autobiographie

« Hélas, tout ce projet tomba à l’eau lorsque la mère d’Ahmed, en fouillant dans ses affaires, trouva une chanson où Ahmed racontait sa bisexualité, la honte que cela évoquait pour lui, et pourquoi il n’osait pas le dire à ses parents.
Sa mère se mit à trembler, à pleurer.
Puis elle l’envoya chez un psychologue, comme si être bi était une maladie mentale.
Ce fut alors qu’Ahmed commença à se faire des scarifications pour, selon lui, enlever la haine qu’il portait envers ses parents.
Il savait bien que cela ne menait à rien, mais il en avait besoin, c’était vital pour lui.
Maintenant, l’histoire s’est un peu calmée, mis à part qu’Ahmed doit retourner régulièrement chez le psy, et il a diminué la fréquence de ses scarifications. »

L’élève qui a écrit ce texte n’a aucun rapport a priori avec les élèves de 4e qui suivent le projet. Cependant les élèves se parlent en dehors des cours, et il faut compter aussi dans ce collège avec ma vague réputation d’auteur d’un livre sur le sujet. C’est la première fois (sauf oubli) que j’ai une rédaction traitant de l’orientation sexuelle et des discriminations afférentes. En l’occurrence, je n’ai aucun moyen de savoir s’il s’agit de provocation, d’un effet de mode, ou d’un besoin sincère de s’exprimer sur le sujet. J’en parlerai avec l’auteur de la rédaction, bien sûr. En effet, à côté du tabou scandaleux de l’Éducation nationale, de nombreuses émissions de radio ou télévision sont consacrées à ces sujets, dans un style provocant, et dans leur famille, la plupart des jeunes n’ont pas les éléments leur permettant de comprendre ces discours. Il est inévitable que les élèves profitent de la première brèche venue pour s’exprimer, s’ils savent qu’ils ont en face d’eux un adulte réceptif. Pourtant, les instances dirigeantes persistent dans leur silence et leur déni. Un gros livre a été distribué gratuitement à tous les enseignants, que la plupart des collègues ont rangé sans l’ouvrir à côté des précédents. Je l’ai ouvert, et je n’ai pas été déçu ! Les discriminations basées sur la sexualité y sont presque totalement ignorées. Voir la tribune libre que j’ai consacrée à cet ouvrage : La lutte contre l’homophobie à l’Éducation nationale : c’est pour quand ?.

3e séance, lundi 8 novembre 2004

Intervention de la commission Femmes d’Amnesty International, représentée par Claude Boiziau et Stéphane Mettetal, en présence de Bernard Scholl, de la commission LGBT d’Amnesty, et d’Anne-Laure Barrès, de Via le Monde.
Problèmes matériels à résoudre : trouver une télévision, faire en sorte que les quatre personnes arrivent en bonne et due forme dans notre établissement situé aux confins du département, et, problème inattendu, aller repêcher (grâce au service de la Vie Scolaire) 7 élèves du groupe 1 qui s’étaient crus autorisés à rentrer chez eux en jouant sur une information donnée au groupe 2 seulement, demandant audit groupe de venir en même temps que le groupe 1. Il ne manquera plus finalement que deux élèves, mais les cinq « repêchés » auront manqué le début de l’intervention. L’anecdote rappelle les limites des dispositifs de type I.D.D. : quand des professeurs voient une seule fois par semaine des demi-groupes d’élèves qu’ils ne connaissent pas par ailleurs, toute une série de problèmes de communication peuvent s’ensuivre, dont les élèves tirent plus ou moins profit, avec plus ou moins de bonne foi.
Un compte rendu a été demandé aux élèves, travail écrit et noté pour la prochaine fois (en exigeant de ceux qui ont raté tout ou partie de l’intervention, qu’ils compensent leur absence par un travail d’exploitation des documents remis). Le contenu était dense, appuyé par deux documents vidéo : une cassette Halte à la violence contre les femmes, réalisée pour la campagne lancée par Amnesty en 2004 ; et une cassette intitulée Paroles de femmes contenant 6 séquences pour présenter les différentes directions des actions de la section femmes. Ces séquences ont été reprises dans l’ordre :

1. Crimes d’honneur
2. Mutilations génitales féminines
3. Conflits armés
4. Violences domestiques
5. Le viol comme arme de guerre
6. La répression politique

Une remarque intéressante pour la motivation de ce projet : lors de son exposé consacré à la violence domestique, Stéphane Mettetal a fait une digression en faisant allusion à un article de Marion Van Renterghem dans Le Monde daté du 6 novembre intitulé « Ondes de choc ». Extraits :

« Son émission « Radio libre », la plus écoutée en France de 21 heures à minuit, rassemble ceux que Médiamétrie appelle les « 13 ans et plus », sans comptabiliser les autres, innombrables, qui ont moins de 13 ans. Chaque soir, du lundi au vendredi, ils sont près de 900 000 à écouter Difool, ses conseils et ses délires, sur les questions qui les turlupinent. Et ce qui turlupine beaucoup les « 13 ans et plus », c’est le sexe. […] Les remontrances du CSA, Difool les trouve « injustes ». […] « Total respect, zéro limite », tel est son slogan. […] « Total respect », vraiment ? Quand les blagues obscènes, presque toujours aux dépens des femmes, constituent la norme du langage et sont à ce point banalisées ? Ou quand Difool, par exemple, diffuse l’enregistrement par un élève d’un professeur se faisant chahuter ? […] « Ce ne sont pas les gros mots qui sont graves, mais l’agressivité qui les sous-tend, observe Monique Dagnaud, sociologue […] Les propos sexistes continuels reflètent et revitalisent la violence exercée sur les jeunes femmes en banlieue, qui peut aller jusqu’aux « tournantes ». L’orientation de ces émissions est déstructurante, car on n’hésite pas à piéger les gens et à les humilier pour en faire du spectacle. […] »

À l’aune des réactions, il semble qu’une grande partie des élèves connaissent cette émission. Cela justifie notre projet, car, quoi qu’on pense de cet article et de l’émission, à côté de propos tenus à l’antenne (par exemple, cité dans l’article : « Charlotte, 26 ans, de Nantes, a une chatte un peu fourre-tout ») l’intervention d’aujourd’hui avec le croquis d’un sexe féminin fait par Stéphane au tableau pour expliquer l’excision et l’infibulation, est un contrepoint utile, à moins de considérer que quand la moitié de nos élèves écoutent cette émission, nous devons nous fermer les yeux et les oreilles sous prétexte de ne pas choquer les élèves ! Il serait bon de revenir sur le sujet dans une prochaine séance.

Mercredi 10 novembre 2004

Suite à une rencontre avec Éric Verdier pour préparer son intervention au nom de la Ligue des Droits de l’Homme, j’ai lu l’essai dont il est le co-auteur avec Jean-Marie Firdion : Homosexualités & suicide. Études, témoignages & analyse (Éditions H&O, 2003). De nombreuses informations sur le profil des adolescents suicidés, suicidants ou suicidaires (cf p. 25), me renvoient à cette rédaction d’un élève de 3e. Il me semble a posteriori que je suis passé à côté de l’essentiel de ce texte. Voici donc l’intégralité de la rédaction. L’élève a donné son accord pour publier ce document. Les prénoms et certains faits ont été modifiés de façon à préserver son anonymat. De plus, si le sujet était de type autobiographique, chaque élève était libre de mêler fiction et réalité, du moment que c’était plausible. Cet élève avait choisi la 3e personne, mais le témoignage semble cohérent.

« Ahmed a tout pour être heureux. Mais ce n’est pas le cas. La cause de ses tourments, son frère. Ils sont faux-jumeaux. Ahmed est né avec quatre mois d’avance ; il est prématuré. C’est pour cela qu’il se pose tant de questions. Peut-être avait-il été adopté ? Non. Ses parents le lui auraient dit depuis bien longtemps. Les questions les plus farfelues lui passaient par la tête. Et s’il était né comme prévu, quelle apparence aurait-il ? Aurait-il la même façon de penser, réfléchir ? Aucune réponse ne venait.
Peut-être était-ce juste une crise d’existentialisme passagère. Mais ce n’est pas tout. Ahmed ne s’entend pas avec ses parents, trop autoritaires à son goût. Ils ne veulent pas qu’il sorte plus de trois heures par jour, pas le droit de dormir chez un ami, etc. Tout ça à cause de la musique.
Un dimanche après-midi, après avoir bu quelques bières et fumé quelques joints, Ahmed eut l’idée de monter un groupe de métal. Il appela cinq amis pour leur proposer son idée. Ils étaient tous d’accord. Les paroles de chansons sortaient de nulle part pour se poser délicatement sur le papier. La place de chaque membre du groupe se mettait en ordre.
Hélas, tout ce projet tomba à l’eau lorsque la mère d’Ahmed, en fouillant dans ses affaires, trouva une chanson où Ahmed racontait sa bisexualité, la honte que cela évoquait pour lui, et pourquoi il n’osait pas le dire à ses parents.
Sa mère se mit à trembler, à pleurer.
Puis elle l’envoya chez un psychologue, comme si être bi était une maladie mentale.
Ce fut alors qu’Ahmed commença à se faire des scarifications pour, selon lui, enlever la haine qu’il portait envers ses parents.
Il savait bien que cela ne menait à rien, mais il en avait besoin, c’était vital pour lui.
Maintenant, l’histoire s’est un peu calmée, mis à part qu’Ahmed doit retourner régulièrement chez le psy, et il a diminué la fréquence de ses scarifications. »

Voici quelques citations de l’ouvrage cité, qui peuvent éclairer la lecture de ce texte :

« En 1989, une enquête auprès d’un échantillon d’adolescents (13-16 ans) de la banlieue parisienne montrait que 23 % des filles et 14 % des garçons avaient déjà pensé au suicide, et que 10 % et 5 % respectivement y avaient pensé fréquemment. […] Par ailleurs, pour les uns comme pour les autres, il y a un lien entre une forte consommation de drogue, de médicaments, de tabac ou d’alcool et des pensées suicidaires. » (p. 35)
« […] les adultes présents dans ces établissements sous-estiment les souffrances des jeunes homo / bi-sexuels, d’autant plus que cela touche un domaine (la sexualité) où, comme tout autre être humain, ils ne se sentent pas très à l’aise ni très au clair avec leurs propres pulsions sexuelles. » (p. 50)
« Ils sont aussi confrontés à l’absence de modèles positifs diversifiés (particulièrement les bisexuels qui ne se retrouvent pas vraiment dans le modèle d’artiste homosexuel), que ce soit à travers les médias, les événements culturels ou sportifs. » (p. 51)
Je relève aussi une allusion à une interview dans Têtu d’une infirmière évoquant une jeune fille qui « se scarifiait » (p. 19). Dans le centre médical en question, qui reçoit 400 jeunes suicidants ou suicidaires par an, 10 % des filles et 25 % des garçons se déclarent homosexuels. Je renvoie à la lecture complète de l’ouvrage pour plus d’informations, mais cette rédaction (même si elle contient une part de fiction) n’est-elle pas un cas clinique de comportement suicidaire, qui ne peut que justifier notre action ? Cet élève bénéficie heureusement d’une aide psychologique, et le fait qu’il ait osé en parler dans une rédaction est plutôt bon signe. Cependant je dois reconnaître que malgré ma réceptivité particulière sur le sujet, j’avais mal réagi à cette rédaction, notamment à cause du comportement de l’élève pendant l’écriture du texte en classe, mais aussi à cause de l’évocation de l’alcool et des joints. Je croyais à une provocation. Or, maintenant que j’ai lu ce livre, je comprends qu’il n’en est peut-être rien.
Je m’étonnais dans le passé de n’avoir jamais eu ce genre de révélation de la part d’un élève, par une rédaction ou d’une autre manière. Ce n’est sans doute qu’après avoir créé une situation explicitement favorable que la parole se libèrera. Il est donc illusoire d’attendre que des cas se présentent pour agir. C’est au contraire quand nous agirons que des cas se présenteront. Et ils ne se présenteront pas pour qu’on se dise : « chouette, on a des élèves gais ! », mais pour qu’on puisse aider tous ces adolescents, y compris ceux qui n’oseront jamais s’exprimer à ce sujet, à passer un cap difficile. En attendant, les adolescents concernés adoptent les comportements décrits dans cet ouvrage, que ce soit les scarifications, la consommation de toutes sortes de produits, et souvent le travail scolaire est délaissé. Pour un élève un peu provocateur qui a osé aborder le sujet clairement, combien souffrent en silence, et continueront à souffrir en silence tant que nous ne créerons pas les conditions pour qu’ils s’expriment ! C’est l’œuf et la poule, à moins que ce ne soit l’autruche !

Une formation solide des enseignants à la psychologie de l’adolescent, et la création de groupes de paroles dans les établissements seraient sans doute des dépenses fort économiques à moyen terme. Elles permettraient d’éviter un certain nombre de conduites suicidaires, coûteuses en termes de santé publique. C’est pourquoi je vais proposer à mes collègues de suivre une formation animée par Éric Verdier. Selon le nombre de personnes intéressées, nous pourrions rechercher un financement.
Une dernière citation : « L’aspect très normatif, en matière de comportement sexuel des jeunes, de notre culture et particulièrement de notre système éducatif est ici en cause. Cela ne signifie pas que tous les jeunes homo / bisexuels vivent des situations dramatiques, cependant nombre d’auteurs d’études sur ce sujet estiment que ces garçons et filles « survivent à la période adolescente » plutôt qu’ils ne s’y épanouissent » (p. 60).

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Lionel Labosse


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