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De la détérioration des libertés publiques

Sans-télé, sans-papiers

Est-il normal de ne pas avoir de télé ?

jeudi 29 mars 2007, par Lionel Labosse

Que faire lorsqu’un formulaire officiel du Trésor Public vous enjoint de prouver que « vous ne détenez pas d’appareil récepteur de télévision dans votre résidence » ? Lorsqu’un éditeur de DVD vous oblige à justifier tous les 45 jours que vous êtes bien le propriétaire de ce DVD ? Lorsqu’une circulaire vous oblige à vous signaler pour vous régulariser, puis s’appuie sur cette démarche pour vous expulser ? La France n’en a pas fini avec son goût pour la bureaucratie et le fichage tous azimuts !

« Je me suis présenté à votre domicile le 21/09/06 à 11h afin de pouvoir vérifier comme vous l’avez déclaré, que vous ne détenez pas d’appareil récepteur de télévision dans votre résidence. En raison de votre absence, je n’ai pu procéder à cette vérification. »

Voici le début d’un formulaire officiel du Trésor Public que j’ai trouvé ce jour à 11h30 dans ma boîte à lettres, en sortant de chez moi. Je te le jure, mon Trésor, j’étais bien présent, mais me voilà cuit si jamais une lettre anonyme postée à Outreau m’accusait d’avoir été vu à la même heure me baladant en pardessus à la sortie d’une école. Un papier officiel me déclare absent de mon domicile à une heure où les lions ne vont pas boire. Est-ce interdit par la Loi ? Et qu’aurais-je fait, tout humide de ma douche matinale, si l’officiel Meussieu — voire la Madameuh patentée — avait grimpé mes étages et qu’il ou elle se fût effectivement présenté(e) à ma porte sans me laisser le temps de mettre de l’ordre à mon intimité célibataire ? Aurait-il fermé les yeux sur mes désordres intimes, voire les menues infractions à l’orthodoxie sociale visibles dans mon chez moi ? J’ignore quelle est la taille minimum de l’objet appelé « récepteur de télévision » susceptible de me rendre coupable de possession indue, mais jusqu’à quel tiroir secret empli de quelles douloureuses à la mémoire lettres d’amour n’aurais-je pas dû prostituer à sa perquisition ? Heureusement, je n’étais donc « pas là ».

D’autre part, étant un « sans-télé », moi qui ai eu la naïveté de le déclarer en cochant la case prévue à cet effet sur ma déclaration de revenus — et que faire d’autre ? — quelle peine encours-je si je refuse de répondre, comme l’ordre m’en est intimé à la fin du formulaire : « Si vous confirmez ne pas détenir d’appareil récepteur de télévision, vous devez également renvoyer la déclaration ci-dessous complétée et signée » ? Il n’y a pas d’enveloppe T ; cette nouvelle déclaration me coûtera donc 0,54 €, plus une enveloppe, disons 0,6 €. Tu me coûtes cher, mon Trésor. Et combien de fois par an vas-tu me demander de renouveler cette protestation de non-possession ? Tu me connais : radin de nature, je vais prendre le risque de ne pas t’obéir ; le risque et le maquis en même temps. Me voilà donc devenu dissident politique. Un sans-télé de l’église Saint-Anar [1].
En octobre 2009, retour du serpent fiscal : j’ai la mauvaise surprise de trouver mon avis de taxe d’habitation grevé de 118 € de redevance télé. J’envoie un courriel au centre des impôts ; la réponse par courriel reçue le lendemain me signale que je n’ai pas coché la case susdite sur la déclaration, et me donne pour solution d’envoyer une « déclaration sur l’honneur » par courrier (bizarrement un courriel ne suffit pas) selon laquelle je ne possède plus de récepteur de télévision à cette adresse. Je proteste que je ne possède pas « plus », mais « pas », nuance. Il faut quand même passer par cette fourche caudine de la « déclaration sur l’honneur », car j’ai oublié de cocher ; d’ailleurs l’énarque pervers qui a eu cette idée il y a quelques années d’inverser l’ordre des choses (cocher quand on n’a pas plutôt que quand on a), l’a fait dans le but qu’une fois sur cinq, on oublie de cocher. Le radin en moi ne poste pas le courrier, mais le dépose dans la boîte de mon trésor, avec l’angoisse qu’il ne soit pas pris en compte, mais quinze jours plus tard je reçois une notification que ma réclamation est acceptée. Passe pour cette fois, mais attention, mauvais citoyen…
En plein mois d’août 2010, le 11 août pour tout dire, il se trouve que je ne suis pas parti en vacances, le matin, mal réveillé, mon appartement sens dessus dessous, j’entends la sonnerie de ma porte. Comme je suis un humain ouvert sur les hasards, j’ouvre la porte. Agent des impôts me présentant une carte tricolore toute fripée (je n’ai pas mes lunettes alors je suppose que ce torchon vaut force de loi), et remontant tel un vulgaire témoin de Jéhovah de l’étage inférieur (il fait tous les étages en même temps) pour me rappeler que j’ai déclaré n’avoir pas de télé, et qu’il veut vérifier. Je refuse que ce type rentre dans mon intimité désordonnée : même quand mes amis intimes viennent chez moi, je range avant ! Il note le refus. Je suppose que le gag va continuer, et que le fisc va continuer à me harceler toute ma vie durant pour le crime d’État consistant à ne pas avoir de télé. Comme s’ils n’avaient pas suffisamment de moyens pour le vérifier autrement plutôt que de payer un clampin pour se taper tous les escaliers de Paris (calculer le nombre de citoyens fraudeurs débusqués par jour pour payer le salaire et la retraite d’agents aussi peu utiles… mais il est vrai que le temps et l’énergie consacrés au menu fretin sont autant d’économisés pour éviter de s’attaquer au gros fretin). En tout cas j’ai bien compris la leçon que tu me donnes, mon Trésor : à partir de maintenant, je n’ouvre plus jamais ma porte quand on sonne sans avoir prévenu. Merci pour me faire progresser dans mes mœurs. Après en avoir fait des cauchemars pendant une semaine (cauchemars pleins d’agents des impôts à queue fourchue me faisant rôtir dans une marmite d’huile bouillante…), je fais une courte recherche sur Internet, et je tombe sur cet article qui semble devoir me rassurer : mon refus de faire entrer cet intrus dans ma propriété privée ne serait pas assimilable à un délit. Serait-on encore en démocratie ?
En parlant de ça, lorsque j’ai opté pour l’ADSL, pour pouvoir créer le merveilleux site que vous avez sous les yeux, j’ai choisi la fameuse « Freebox ». L’offre était un pack télé + téléphone + Internet. Il n’y avait pas le choix, chez aucun concurrent à l’époque. j’ai donc souscrit. J’ai été surpris de constater en ouvrant le paquet, qu’il ne s’agissait pas d’un seul boîtier, mais de deux. Le boîtier TV est donc resté dans sa boîte, objet non désiré, inutile pour moi. Il s’agit à la fois d’une vente forcée et d’un gaspillage nuisible en matière de développement durable. En plus, peut-être Free va-t-il me déclarer aux services de la redevance. Quel parlementaire prendra conscience de ce problème et interdira cette pratique ? Aucun, car la télévision est avant tout un instrument d’abrutissement des masses, et si vous ne la voulez pas par les oreilles ou les yeux, vous l’aurez en suppositoire ! Les associations de consommateurs elles-mêmes négligent de protester contre les abus dont sont victimes ces minorités opprimées… Pourtant une telle loi aurait deux avantages : permettre au fisc de débusquer les tricheurs (qui ne déclarent pas de télé mais optent pour une offre avec Télé), et favoriser le développement durable. Bizarrement les énarques qui grouillent dans les ministères n’ont jamais de telles idées. Tout ce qu’ils dégottent comme idées lumineuses, c’est de vous forcer à déclarer que vous ne possédez pas de télé plutôt que d’en posséder une. Ça, c’est vraiment bath !
En juillet 2013, j’ai le courage d’appeler l’assistance free. Après de longues minutes de réponse automatique (tapez 1, tapez 2, tapez dièse…), je tombe sur une employée qui répond manifestement du Maroc ou équivalent. Elle m’explique que non, en 2013, il n’est toujours pas possible de ne pas recevoir ce putain de boitier TV de merde, mais elle m’apprend que depuis 6 ans, je paie 1,99 € de trop par mois. En effet, si l’on n’a pas la TV, il suffit non pas de le dire en souscrivant et de ne pas recevoir le boitier de merde, mais une fois reçu le boitier de merde, de cliquer sur l’interface de gestion, mon compte, et cliquer qu’on ne s’abonne pas à la TV, ce qui en principe baisse la facture de 1,99 €. Modernité, quand tu nous tiens !

Un lycée où j’ai eu l’honneur d’enseigner, à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, compte quelques élèves dont les parents sont priés de quitter le territoire car ils ont eu la naïveté de déclarer qu’ils étaient des « sans-papiers », au titre d’une récente circulaire du ministère de l’Intérieur qui leur promettait la régularisation de leur situation s’ils répondaient à certains critères. De nombreux collègues se sont mobilisés pour soutenir ces élèves et leurs familles, et pour ma part en tant qu’auteur, j’ai fait partie du « Collectif Aïssata », ce qui m’engageait, en cas de besoin, à héberger une personne susceptible d’être victime de cette fameuse circulaire. Dois-je m’attendre, un de ces jours, à ce qu’un fonctionnaire zélé sonne chez moi pour « vérifier que je ne détiens pas d’étranger non autorisé dans ma résidence » ? Quels sont mes droits en la matière ? Pourrais-je interdire à ce représentant de la Loi l’entrée de mon domicile ? Certains candidats à l’élection présidentielle prétendument de gauche n’ont pas le temps de s’en préoccuper, car ils ou elles se soucient davantage de proposer la présence de militaires dans les établissements scolaires comme le nôtre. (Un atelier Sciences Po vient de se constituer dans cet établissement classé « Plan anti-violence », initiative sans doute plus porteuse…) Le temps qu’ils consacrent à l’étude de ce genre de proposition les empêche sans doute de se pencher sur des problèmes mineurs tels que ces imperceptibles glissements progressifs des libertés publiques sur la pente du totalitarisme, je veux dire vers le bas.

Autre exemple : écrivain et enseignant, je possède dans ma bibliothèque un Petit Robert et un Grand Robert, sans compter le Robert des synonymes, etc. (Valeur neuf : 1000 €). J’avais acheté ça avec mon premier salaire de prof, comme un symbole de la nourriture spirituelle que j’étais censé semer. J’ai eu récemment la tentation d’acquérir en plus la version multimédia du Petit Robert 2007. Prix : 70 €, soit le coût d’à peu près 116 déclarations de non-possession de T.V.. Sur l’emballage, je lis que la configuration minimum nécessaire est la toute dernière version de mon logiciel. Manque de chance, moi qui ai changé mon ordinateur il y a moins d’un an, j’ai la version juste précédente. Coût de la mise à jour : 190 €. De plus, l’emballage indique qu’un procédé m’obligera à insérer le support original dans mon ordinateur tous les 45 jours pour vérifier que j’en suis bien le propriétaire légitime. Un doute m’a pris : et si Robert décidait tout à coup qu’il serait plus sûr d’envoyer d’autres fonctionnaires zélés s’assurer que je ne partage pas le logiciel avec un voisin, un ami, un étranger sans papier peut-être, que sais-je, une prostituée coupable de « racolage passif » ? Quel politicien de quelle gauche protesterait ? Des sueurs froides ont coulé sur mes tempes, j’ai jeté un coup d’œil furtif à droite et à gauche, et j’ai reposé le plus discrètement possible la boîte au hasard dans le rayon qui se trouvait devant moi. J’étais dans le rayon « DVD S.F. », et ce dictionnaire virtuel s’est retrouvé coincé entre une version filmée de 1984 et Le Meilleur des mondes
- Le 30 juin 2012, une Ministre de la culture de gauche (sic) déclarait que la redevance télé serait bientôt exigible des foyers qui ne possèdent pas de télé mais un écran d’ordinateur… Ce n’est pas une blague ! Et dire qu’on a jeté Sarkozy pour ça ! (voir cet article).

Un article de Lionel Labosse, revu régulièrement.

Cet article est disponible sur le site la-gauche.org dans sa version initiale. Lire aussi « La complainte du non-possesseur de télévision ».


© altersexualite.com, 2007.


[1Pour les intimes, il se trouve que l’on aperçoit depuis mon balcon la flèche de l’église Saint-Bernard.

Messages

  • Bonsoir,
    trés heureux de découvrir votre prose par l’intermédiaire de rezo.net
    Moi qui n’ai pas su profiter pleinement de mes années de scolarité (mauvais élève !)
    j’aurai aimé avoir un prof comme vous.
    Je vais mettre votre blog dans mes favories en espérant qu’il m’apportera de la lucidité : (synonyme : conscience, cervelle, jugement, réflexion, raison, esprit, intuition, discernement, flair [fig], nez [fig], clarté, précision, pénétration, sagacité, subtilité, vivacité, compréhension, intelligence, clairvoyance, acuité, finesse. perspicacité, adresse, raffinement, ingéniosité, tête, bon sens, cerveau, mémoire, faculté, pouvoir, possibilité, capacité, aptitude, don, facilité, talent, moyen, connaissance.) pour comprendre ce monde qui devient en ce moment trés méprisable par la faute de certains politiques.