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Non à la redevance étendue aux ordinateurs ; oui à une réforme du service public de l’audiovisuel.

La complainte du non-possesseur de télévision

Halte au décervelage et au harcèlement fiscal

samedi 29 septembre 2012, par Lionel Labosse

Le gouvernement souhaite étendre la redevance audiovisuelle aux écrans d’ordinateur. Voilà encore une promesse que le parti socialiste avait oublié de nous faire. Permettez-moi ce coming-out : depuis une vingtaine d’années j’appartiens à la minorité discriminée des non-possesseurs de télévision. Depuis 2006, je suis victime, comme beaucoup de mes concitoyens d’un harcèlement du fisc (je ne parle pas des fraudeurs, et n’entends pas cautionner la fraude ; quelqu’un qui a la télévision et ne la déclare pas devrait être condamné à regarder en boucle, avec des écarteurs de paupières comme Alex dans Orange mécanique, la fameuse interview de Fidel Castro par Poivre d’Arvor).

Ce fut un jour ce formulaire déposé dans ma boîte à lettres : « Je me suis présenté à votre domicile le 21/09/06 à 11 h afin de pouvoir vérifier comme vous l’avez déclaré, que vous ne détenez pas d’appareil récepteur de télévision dans votre résidence. En raison de votre absence, je n’ai pu procéder à cette vérification. […] Si vous confirmez ne pas détenir d’appareil récepteur de télévision, vous devez également renvoyer la déclaration ci-dessous complétée et signée ». Je ne dus pas, estimant ne pas avoir à payer un timbre pour un délit de possession de télévision que je n’avais pas commis. En 2009, je trouvai mon avis de taxe d’habitation grevé de 118 € de redevance télé. Surprise : j’avais tout simplement cette année-là oublié de cocher la case qu’un haut-fonctionnaire zélé avait eu l’idée géniale d’ajouter à la déclaration de revenus depuis 2004, et qui inversait la charge de preuve : il faut depuis cette date déclarer qu’on n’a pas de télévision, nuance, et les renseignements généraux doivent clignoter à le lecture des fichiers de ces non-conformistes échappant à l’œil de Big Brother ! Devrai-je bientôt, maintenant que le « mariage gai » nous est promis, déclarer que je n’ai pas de compagnon de vie, pas d’enfant, puis que je n’ai pas de téléphone portable, pourquoi pas, et honte à moi, que j’utilise toujours un réfrigérateur qui a mon âge, fonctionne comme au premier jour, et n’est sans doute pas classé A en « efficacité énergétique » ? Si je puis me permettre une suggestion à ce gouvernement « de gauche », moi qui n’ai pas non plus de voiture automobile, mais un vélo, je me languis d’avoir droit de payer une vignette, ainsi qu’une assurance auto étendue aux vélos. Après tout, avec le même type de raisonnement, le vélo n’est-il pas à l’ordinateur personnel ce que l’automobile est au récepteur de télévision ? Et puis si vous voulez, M. le Président, TF1 se fera un plaisir de consacrer sa une à la prochaine vieille dame renversée par un vélo-chauffard, de façon à préparer l’opinion publique à cette évolution…

Ces intrusions du fisc dans notre vie privée sont insupportables, pourtant elles sont, et ce sont des gens qu’on a élus qui mettent cela en place, et aggravent la situation à longueur de siècle ! Renseignement pris, j’eus le droit, par une nouvelle « déclaration sur l’honneur », de rectifier cet oubli. En plein mois d’août 2010, alors que je me passais de vacances cette année-là, j’eus la surprise d’entendre sonner à ma porte de bon matin. Croyant que la gardienne m’apportait un colis, j’ouvris en confiance et en peignoir, et un employé du fisc me présenta sa carte et demanda à pénétrer chez moi pour vérifier ma déclaration selon laquelle je ne possédais pas de télévision ! Je n’avais pas envie que ce monsieur inspecte mon intimité aoutienne et célibataire, pour ouvrir peut-être mes placards à la recherche d’un récepteur de petite dimension qui y serait caché tel l’amant d’une femme volage ! Je lui refusai l’entrée, et cet agent me dit de l’air le plus officiel que son salaire le lui permettait, qu’il prenait note de mon refus. Il faut donc avoir le cœur bien accroché quand on n’a pas de télé.

Dois-je préciser que ce n’est pas par manque de moyens, mais parce que je suis un objecteur de conscience de la télévision, opposé pour des raisons personnelles à l’usage de cet outil de bourrage de crâne ? Je n’ai pas envie de payer pour subir à vie les inénarrables Nouveaux Chiens de garde que Serge Halimi dénonçait déjà en 1997 dans son pamphlet, et qui pour la plupart, eux-mêmes et leurs portées de chiots, jappent toujours la même voix de leurs maîtres sur la même petite lucarne. Je les subis aussi à la radio et dois avaler leurs tribunes dans les journaux et les hebdos, que je lis justement sur mon ordinateur, encore ai-je le choix d’éviter cette clique de laquais du pouvoir en cliquant ou ne cliquant pas. Si je comprends bien l’objectif de la ministre de la culture, qui est de « sécuriser les moyens alloués à l’audiovisuel public » [1], je ne suis pas d’accord avec la méthode. Ce qu’il faut, c’est supprimer cette taxe qui coûte plus cher à collecter qu’elle ne rapporte. Comme pour le cannabis, on ferait de grands progrès si l’on réaffectait les fonctionnaires chargés de chasser le poste de TV, comme ceux chargés de débusquer le fumeur de joint, à combattre de plus substantiels délits.

Je suis d’accord avec le fait que l’audiovisuel public soit versé au pot commun des impôts (et donc de payer ma quote-part pour cela moyennant l’augmentation d’un autre impôt à large assiette), mais à une condition : c’est que l’audiovisuel public serve la démocratie, me serve, et non les intérêts privés de quelques apparatchiks. Si tous les citoyens doivent payer pour un audiovisuel public, alors il faut prendre trois mesures phares, et des mesures citoyennes. Supprimer la pub sur les radios et télés de service public (la pub commence dans l’indifférence générale à envahir France Inter et même France Culture), obliger les producteurs et chroniqueurs rémunérés à prendre leur retraite à l’âge légal et à laisser la place aux jeunes, quitte à ce qu’ils rejoignent le secteur privé s’ils souhaitent continuer à causer dans le poste [2], et réformer le CSA. De même qu’il se charge pendant les élections, de comptabiliser le temps de parole des candidats, le CSA devrait se charger d’une nouvelle mission, comptabiliser le temps de parole des stars multicartes de l’information et du divertissement, entraver les auto-promotions de pseudo-livres ou produits culturels faits maison telles que les dénonçait Serge Halimi (doit-on citer des noms ?), rendre impossible que des militants politiques aient une émission régulière sur le service public, veiller enfin au pluralisme de l’information et des idées, peut-être en auditionnant chaque année des associations d’observation critique des médias [3], et publier des rapports pour favoriser l’indépendance (relativement au pouvoir politique et économique) et la qualité de l’information et du divertissement. Devra-t-on subir encore longtemps ces journalistes millionnaires qui émargent à longueur de journée de chronique en journal télévisé, de « ménage » en reportage de Paris Match sur leur vie privée, pris la main dans le sac en plein plagiat pour le livre annuel qu’ils se croient obligés de produire en plus de tout le reste, et qui n’ont pas honte, ces bouquins bidon en main, de postuler à l’Institut ?

Pour prendre un exemple personnel, j’ai publié un livre le 1er avril 2012 intitulé Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay », dans lequel j’exprime une opposition au projet de « mariage gai », en proposant d’autres solutions plus égalitaires à mon sens. Trois mois plus tard, et malgré un article élogieux en avril suivi d’une tribune en mai dans Le Monde, aucune télévision, aucune radio publique ou privée ne m’ont invité (je le serai pour la première fois par France Inter le 2 juillet). Pendant ces trois mois, j’ai entendu à satiété à la radio (et évité de subir à la télévision) les éternels perroquets perpétuellement conviés à pérorer sur ce sujet avec la complicité de journalistes peu curieux, seriner que les homosexuels étaient unanimement favorables au « mariage gay ». Tant qu’il n’y aura pas eu de débat public pluraliste, cette unanimité de façade me semble aussi crédible que celle qui, selon les mêmes journalistes, devait inéluctablement mener au plébiscite du « oui » lors du référendum sur le TCE en 2005. Gay ou straight, le mariage est au « contrat universel » que je propose à peu près ce que la télévision est à Internet. Mon livre est la preuve qu’il n’y a pas unanimité sur le sujet, mais la télévision ni la radio ne me donnent la parole, pas plus qu’à aucun autre altersexuel qui n’aille pas dans le sens du poil.

Le jour même de la gay pride parisienne (30 juin), le même gouvernement qui s’apprête à faire passer le « mariage gay » sans débat, nous annonce qu’il va nous faire payer à tous sa télévision de bourrage de crâne et de décervelage ! Une infime minorité de médias généralistes ont assorti leur compte rendu de la gay pride parisienne du léger bémol que constitue la grève de la faim entamée lundi 26 juin par Louis-Georges Tin et deux autres militants, pour protester contre le non-respect d’une promesse du nouveau président relative à une demande de résolution de l’ONU sur la dépénalisation mondiale de l’homosexualité [4]. Pourtant Louis-Georges Tin est un militant gay de poids ; on parle même de lui pour le prix Nobel de la paix. Et si cette mesure ballon de baudruche du « mariage gai » était le beurre – bio, équitable et tutti quanti — qui aide à faire passer l’énorme concombre de la « rigueur » que ce gouvernement s’apprête à enfoncer dans nos fondamentaux ? Je croyais avoir élu un président de gauche, et voilà un collecteur d’impôts, qui ne respecte pas ses promesses et impose des réformes sans la moindre parcelle de démocratie participative !

Lionel Labosse, écrivain, enseignant.

- Cet article est en partie issu d’un billet d’humeur précédemment publié sur le présent site : « Sans-télé, sans-papiers ».
- Voir sur le même thème l’article de Seb Musset.
- Le jeudi 5 juillet, branle-bas-de-combat, selon l’agence Reuters, « Il n’est pas prévu d’étendre la redevance audiovisuelle aux ordinateurs, une idée évoquée par la ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, a déclaré jeudi le ministre délégué au Budget, Jérôme Cahuzac. » Quand ils auront fini de réfléchir à voix haute… en attendant, est-il question d’introduire un peu d’éthique et de pluralisme dans l’audiovisuel public ?


© altersexualite.com, 2012.
Reproduction de cet article autorisée exceptionnellement, avec mention de l’auteur, de l’origine et lien vers cet article.


[1Voir cet article.

[2J’organiserais bien, en ce qui me concerne, une semaine d’action de grâce pour qu’Alain-Gérard Slama quitte le service public (France Culture), et termine sa brillante carrière en remplaçant Philippe Bouvard aux Grosses Têtes, histoire de mériter d’autres lauriers que ceux que Serge Halimi lui tressa dans son pamphlet.

[4Félicitons Sud-Ouest d’avoir eu ce tact.