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De la littérature considérée comme une botanique, pour les lycées

Le Corps du monde, de Patrick Drevet

Le Seuil, Fiction & Cie, 1997, 360 p., 20,3 €

jeudi 29 janvier 2009

C’est par des chemins détournés qu’il m’est donné d’entrer pour la première fois dans l’œuvre d’un écrivain important connu pour aborder souvent les thématiques altersexuelles. Mes lectures se sont toujours faites à la va comme je te pousse, bien que pour n’en citer qu’un, cet article de Jean-Yves sur Le visiteur de hasard, paru en 1987, eût attiré mon attention. « Il n’est jamais trop tard pour bien faire » est d’ailleurs une devise qui irait bien à Joseph de Jussieu, le protagoniste de ce roman, qui mit trente-cinq ans avant de se résoudre à quitter l’Amérique pour revenir mourir dans sa terre natale. Un livre très peu altersexuel finalement, que j’ai eu la curiosité de lire pour le confronter au récit historique de Florence Trystram, Le Procès des Étoiles, Petite Bibliothèque Payot, 1979, déjà évoqué dans mes Quatrains de l’Équateur. C’est en effet à l’occasion d’un voyage en Équateur que j’avais lu ce récit, lequel a suscité l’envie d’un projet pédagogique pour « réconcilier lettres et sciences » auprès d’élèves d’une classe de première S, ce qui nous a valu l’opportunité de recevoir Florence Trystram [1]. Le roman de Patrick Drevet commence par l’expédition qui mena trois savants de l’Académie des sciences, Louis Godin, Pierre Bouguer et Charles Marie de La Condamine, accompagnés d’autres savants moins titrés, dont Jussieu lui-même (qui sera admis, « par contumace », si je puis dire, à l’Académie en 1758), dans la vice-royauté du Pérou pour mesurer un arc de méridien à l’équateur. Patrick Drevet, prolongeant le défrichage de Florence Trystram, a focalisé son attention sur la personnalité de Joseph de Jussieu, qu’il suit jusqu’à la fin de ses jours.

Un humaniste égaré dans son siècle

Avant même d’avoir quitté la France, Jean Séniergues, le chirurgien de l’expédition, plaisante Joseph de Jussieu en le mettant nu sur une plage [2] : « Ils se rendaient dans des pays où la règle était d’aller nu » (p. 9). Drevet fait de Jussieu un être asexué, qui écrit à son frère Antoine de Jussieu : « j’évite avec soin toute espèce d’excès et de débauche ». Pourtant, la promiscuité les matelots ne le laisse pas indifférent : « Le mot « matelot », qui signifie dans la vieille langue hollandaise « compagnon de couche », évoque ainsi une situation propre à inspirer un trouble pouvant conduire jusqu’aux privautés les plus poussées » (p. 23), ni celle des noirs ou des Indiens, que seul dans la troupe il prend pour des êtres humains à part entière et daigne fréquenter — ce qui confirme que les Lumières n’étaient pas toujours si lumineuses que ça ! On sent parfois, pesant, l’œil de l’auteur mater l’esclave noir par-dessus l’épaule de l’explorateur en herbe : « Au piège de la douceur que sa couleur conférait à la peau, de la compacité que son grain donnait à la chair, de l’épanouissement auquel sa race conduisait la conformation humaine, la curant de ce reliquat de bestialité que sont les poils et les toisons, mais extirpant de la condition animale le plus pur, ces galbes de félin, ces rebondis d’étalon, ces nodosités d’encolure, ces froncements de chat, ces yeux de gazelle, Joseph convenait que son compagnon touchait plus à la transfiguration promise qu’aucun des représentants de la race blanche. » (p. 39 ; cf. aussi p. 52).
Idem pour les Indiens : « Les fonds sombres des halliers cernaient leurs corps lisses, entièrement dénués de poils, même sur le pubis où leur verge ligaturée par une cordelette passée autour de la taille était plaquée, dégageant la poche des testicules pareille à une bourse au creux de leurs cuisses. Cette nudité conférait à leurs membres et à leurs muscles modérément modelés une fluidité de ver ou de serpent, avec le même effet de fondu et de flexuosité matoise. » (p. 81). C’est en naturaliste qu’il regarde les hommes, comme s’ils étaient des plantes ; c’est pour cela qu’au lieu de mépriser les Indiens, il est séduit par leur « intelligence non spéculative » (p. 199). Des Indiens lui proposent une compagne, et se livrent à la satisfaction de leurs sens sans façons : « L’essentiel des rapports amoureux se traduisait par des caresses, de longues étreintes, de souriantes luttes, et se déroulait aux yeux de tous sans en paraître plus que cela indécent, quand bien même les partenaires s’accordaient les privautés les plus audacieuses. Aussi bien, les jeunes gens du même sexe, mais aussi des hommes mûrs, pouvaient-ils s’y adonner sans susciter plus d’étonnement ni de moquerie que les autres, et ces petites communautés où il était permis à des pères de famille de se promener tendrement enlacés offraient-elles l’image réjouissante d’une humanité réconciliée » (p. 200) [3]. Jussieu admire également « la solidarité qui au contraire fonde les peuplades tribales de la forêt » (p. 214) et leur permet d’échapper à la misère des villes et villages coloniaux.
Le procès des etoiles, de Florence Trystram

Un solitaire qui préfère l’amitié à l’amour

Ennuyé par la faconde, l’orgueil, l’ambition et le goût pour l’argent des académiciens, bouleversé qui plus est par la mort de Couplet, aide-géographe, le premier de l’équipe à passer l’arme à gauche, Jussieu part seul pour dix-huit mois, sans donner de ses nouvelles, sous prétexte de dénicher de la cannelle en Amazonie. Jean Séniergues le retrouve avec plaisir. Une grande amitié non sexuelle unit les deux hommes, une de celles dont parlait Michel Foucault, et que Drevet évoque avec finesse : « Voici qu’ils tenaient l’un à l’autre par ces liens qui n’en sont pas, moins tangibles et indéfectibles en tout cas que ceux du sang, mais plus poignants parce qu’ils sont un attachement à des traits, à des façons, à un timbre, à des regards qui attendrissent sans raison ni mesure, sensibilité à une incarnation passagère dont la singularité irremplaçable inspire en permanence la peur qu’elle ne meure. » (p. 175). Séniergues a des aventures féminines, dont une lui coûtera la vie dans une scène digne d’un roman d’aventures, mais Jussieu, s’il est conscient de la proposition tacite d’une famille de colons très cultivés et francophiles, est avant tout un solitaire, et ne souhaite s’engager plus avant ni parmi les Indiens, ni parmi les colons, ni même dans sa propre famille, « voué […] à leur rester à jamais extérieur » (p. 231). L’asexualité se rattache à sa passion botaniste : « Se consacrant à l’étude des plantes, il avait fini par adopter le mode même de leur sexualité » (p. 248). Dans le domaine scientifique, il a eu vent de l’innovation proposée par Carl von Linné dans la classification des végétaux, il l’approuve et travaille à une œuvre de collection qui n’aboutira pas, car il est pris de court par la publication de l’Histoire naturelle de Buffon, à partir de 1749. Il est heureux d’accepter de son ami gouverneur Domingo Antonio de Jauregui une charge officielle qui lui permet de veiller au bien être des Indiens qui peinent comme des animaux dans les mines d’argent. Il y fabrique une machine hydraulique qui aura un grand succès. Là encore, sa modestie foncière le pousse à voir dans sa bonté même « la voie d’une ambition dont il n’était pas plus dénué que les autres » (p. 268). Jauregui part pour l’Espagne, et cela fournit encore à Jussieu un prétexte pour reporter son retour, car l’épouse de ce dernier, au physique ingrat, s’attache à lui d’une amitié admirative et possessive. Drevet remarque que celle-ci, contrairement à son mari, n’a pas profité de la mode des « mariages derrière l’église » (p. 279), qui complétaient les mariages arrangés. La dernière amitié de sa vie est celle d’un jeune prêtre qui l’admire éperdument et l’aide quand il commence à perdre la mémoire, Juan de Bordanave. Quand Jussieu rentre enfin à Paris, quasiment grabataire, celui-ci lui écrit : « Si Dieu nous conserve, je ne perds point l’espérance de vous aller retrouver et vous embrasser tendrement, et finir enfin mes jours auprès de vous » (p. 344). Si cette lettre figure réellement dans le dossier des rares documents conservés de Jussieu au Muséum national d’Histoire naturelle, alors il y avait amplement de quoi broder un roman sur un personnage capable d’inspirer une telle passion ! Comme le dit l’auteur dans sa note finale, « susciter et stimuler l’exploration du possible qu’est un roman » (p. 353).

Le style

« En équilibre sur les vergues, il accordait ses gestes à ceux des matelots pour ferler de concert la misaine, le grand perroquet ou le hunier d’artimon, repliant la voile ris par ris au moyen des garcettes pour diminuer la surface exposée au vent, ou au contraire, les larguant. » (p. 16). Voici, puisée au hasard, un autre échantillon du style maniéré de l’auteur, qui tisse son roman comme une grille de mots croisés force 5 [4]. Ces termes techniques que nous ignorons constituent des « asémantèmes » (signifiants que le lecteur lambda est incapable d’associer à aucun référent). On est au cœur de la poétique de ce livre. Selon Catherine Fromilhague et Anne Sancier (Introduction à l’analyse stylistique, Bordas, 1991, p. 97) : « Sans contenu référentiel, l’énoncé bascule dans l’étrange, les termes hermétiques deviennent ce qu’on peut appeler des « opérateurs de poéticité ». Les contraires apparents — réalisme et poésie — sont ici conduits à un point de convergence. ». Si certaines pages peuvent agacer et sembler de purs exercices de version latine, comme la description d’une tempête sans aucun impact sur les personnages (p. 47), au fil des pages ce style juteux, baroque, rugueux, précieux, convainc par son lyrisme, sa poésie et sa pertinence quant à l’objectif de saisir dans les rets du style la personnalité de notre naturaliste : comme Jussieu voulait connaître le monde par l’observation scientifique, Drevet tente d’en emplir la page blanche. À réserver aux amoureux du verbe qui savent que la ligne droite et la ligne courbe sont sœurs, comme le dit Baudelaire dans « Le Thyrse » : « Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour à la ligne droite et dansent autour dans une muette adoration ? […] Et quel est, cependant, le mortel imprudent qui osera décider si les fleurs et les pampres ont été faits pour le bâton, ou si le bâton n’est que le prétexte pour montrer la beauté des pampres et des fleurs ? ». On trouve un symbole de ce style dans une évocation du rapport de certains Indiens à la nature hostile : « Il fallait à leur exemple s’appliquer aux détails ; ne pas chercher une composition introuvable aux masses inextricables, ne pas chercher même à voir, mais porter son attention sur l’individualité de chaque feuille, de chaque bruit, de chaque cri, de chaque odeur, de chaque lueur » (p. 293). De même quand, au terme de l’aventure, Drevet statue que « L’histoire naturelle n’est ni plus ni moins qu’une manière d’habiter le monde poétiquement » (p. 318).

En conclusion, n’hésitez pas à vous plonger dans ces livres passionnants, autant le récit quasi romanesque de Florence Trystram que le roman quasi-documentaire de Patrick Drevet. Et pour les professeurs, une belle étude de cas qui change de la littérature classique tout en restant dans les époques anciennes, pour éclairer de biais l’étude du roman. Et puis voici des auteurs vivants, passionnants, talentueux, qui se font un plaisir de rencontrer nos élèves et — j’ai eu la chance de l’expérimenter pour la première en tout cas — ont la modestie des vrais savants.

- Lire l’article de l’ami Psychokwak sur Les Arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann, qui montre un siècle plus tard un Humboldt assez proche dans l’esprit de notre Jussieu.
- Lire notre article sur un voyage en Colombie.

Lionel Labosse


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[1Rencontre très émouvante avec cette galérienne de la culture, qui, à l’instar de Jussieu, travaille dans l’ombre et se fiche de la gloriole et de l’argent qui va avec les travaux faciles. On peut visionner sur le site de l’INA un extrait de l’émission Apostrophes du 6 juillet 1979 où elle présente ce livre.

[3Ces lignes semblent l’écho des remarques de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques : « Les affaires amoureuses retiennent au plus haut point l’intérêt et la curiosité indigènes ; on est avide de conversations sur ces sujets, et les remarques échangées au campement sont remplies d’allusions et de sous-entendus. […] même les jeunes enfants partagent cette excitation dont ils connaissent fort bien la cause. » (ch. XXVII) ; « Il n’est pas rare de voir deux ou trois hommes, mariés et pères de famille, se promener le soir tendrement enlacés. » (ch. XXIX).

[4Cela donne — rarement — de l’humour sans doute involontaire : « S’échauffant, l’académicien retrouve un peu de chaleur » (p. 116).