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Un classique oublié à redécouvrir.

Œuvres, de Georges-Louis Leclerc de Buffon

La Pléiade, 2007 (1749-1788), 1678 p., 66 €

jeudi 6 juillet 2017

Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1789) aura laissé une œuvre monumentale parallèle à l’Encyclopédie, œuvre plus ou moins oubliée à la fois dans le domaine scientifique et littéraire. Le volume d’Œuvres publié par la Pléiade en 2007 par Stéphane Schmitt avec la collaboration de Cédric Crémière et une préface de Michel Delon permet de renouer avec ce grand esprit et prosateur. S’il n’a pas participé directement à l‘Encyclopédie, ses œuvres y ont été pillées par paragraphes entiers, sans que son nom soit mentionné, même par les auteurs du site ENCCRE. Mathématicien de formation, Buffon ayant été assez jeune nommé intendant du Jardin du roi en 1739, se dirige vers l’histoire naturelle, botanique, zoologie et minéralogie. Il publie trois volumes en 1749, puis 33 jusqu’en 1789, avec divers collaborateurs dont Louis Jean-Marie Daubenton, natif comme lui de Montbard, et Bernard-Germain de Lacépède prend la suite et publie 8 volumes entre 1788 et 1804 consacrés aux animaux que Buffon n’avait pas pu traiter. Honoré de Balzac s’identifie à Buffon, le cite et l’utilise pour sa Comédie humaine.

Un scientifique et un vulgarisateur

Buffon se livre à quelques expériences pratiques, sur les bois, sur la perception des couleurs par exemple. C’est aussi un grand observateur, capable de remarquer ce que pour la plupart nous avons devant nous sans le voir. Il a le don de décrire dans un style limpide. Enfin, c’est un vulgarisateur, qui semble avoir tout lu ce qui s’est publié avant lui. Il en fait la synthèse, et il cite toutes ses sources en bas de page, quitte parfois à propager des erreurs car en ce qui concerne les contrées lointaines, il est parfois contraint de croire tout ce qu’il lit. Sur l’homme, on sait peu de choses. Michel Delon rapporte une réputation souvent gommée par pudeur, un goût « pour les femmes, ou plutôt pour les petites filles », selon son biographe Marie-Jean Hérault de Séchelles. À sa mort, un témoignage « rappelle le tempérament robuste du disparu, son avidité de présences féminines qui n’était compensée que par le sens du travail et la passion de la gloire ». Enfin, c’est un Buffon « peu bégueule, qui était plus porté sur les réalités tangibles que sur les subtilités morales du désir et qui ne s’est marié, sans doute par amour, que tardivement » (p. XXIII). Alors qu’il s’était fâché avec son père, remarié à 50 ans avec une femme de 22 ans, Buffon épouse à 45 ans une femme de vingt ans !

Les premières œuvres proposées par cette anthologie sont une préface à une traduction de deux ouvrages de sciences naturelles de Stephen Hales ; traductions d’ailleurs assez libres, où le traducteur même ses propres remarques. On passe rapidement à l’Histoire naturelle, qui commence par un Premier discours qui expose la méthode de Buffon, puis un Second discours consacré à l’Histoire et théorie de la terre.
J’ai cité dans différents articles des extraits de ces œuvres, que je reprends ici. Voyage au centre de la terre de Jules Verne gagne à être confronté à des extraits du Second discours sur la façon dont était appréhendé l’intérieur de la terre par le grand naturaliste, qui était toujours très lu dans le cadre scolaire à l’époque de Jules Verne. « nous ne pouvons pénétrer que dans l’écorce de la Terre, & les plus grandes cavités, les mines les plus profondes ne descendent pas à la huit millième partie de son diamètre ; nous ne pouvons donc juger que de la couche extérieure & presque superficielle, l’intérieur de la masse nous est entièrement inconnu : on sait que, volume pour volume, la Terre pèse quatre fois plus que le Soleil ; on a aussi le rapport de sa pesanteur avec les autres planètes, mais ce n’est qu’une estimation relative, l’unité de mesure nous manque, le poids réel de la matière nous étant inconnu, en sorte que l’intérieur de la Terre pourrait être ou vide ou rempli d’une matière mille fois plus pesante que l’or, & nous n’avons aucun moyen de le reconnaître ; à peine pouvons nous former sur cela quelques conjectures raisonnables » […] « je vois que les volcans se trouvent tous dans les hautes montagnes, qu’il y en a un grand nombre dont les feux sont entièrement éteints, que quelques-uns de ces volcans ont des correspondances souterraines, & que leurs explosions se font quelquefois en même temps. J’aperçois une correspondance semblable entre certains lacs & les mers voisines ; ici sont des fleuves & des torrents qui se perdent tout à coup & paraissent se précipiter dans les entrailles de la terre ; là est une mer intérieure où se rendent cent rivières qui y portent de toutes parts une énorme quantité d’eau, sans jamais augmenter ce lac immense, qui semble rendre par des voies souterraines tout ce qu’il reçoit par ses bords ». Le mythe de l’Atlantide n’est pas évoqué ni dans le texte de Verne ni dans les notes, mais en relisant cet extrait du même discours de Buffon, on ne peut s’empêcher d’y songer : « Par exemple, si nous nous prêtons un instant à supposer à supposer que l’Ancien et le Nouveau Monde ne faisaient autrefois qu’un seul continent, et que, par un violent tremblement de terre le terrain de l’ancienne Atlantide de Platon se soit affaissé, la mer aura nécessairement coulé de tous côtés pour former l’océan Atlantique, et par conséquent aura laissé à découvert de vastes continents, qui sont peut-être ceux que nous habitons ; ce changement a donc pu se faire tout à coup par l’affaissement de quelque vaste caverne dans l’intérieur du globe, et produire par conséquent un déluge universel ; ou bien ce changement ne s’est pas fait tout à coup, et il a fallu peut-être beaucoup de temps, mais enfin il s’est fait, et je crois même qu’il s’est fait naturellement » (p. 87). Cet extrait révèle la façon de procéder par hypothèses de Buffon. Nous passons à De la formation des planètes. L’auteur rivalise avec les textes religieux, et les notes signalent les phrases censurées par les autorités religieuses jésuites et celles qui tentaient de les amadouer. Buffon aura d’ailleurs peu affaire auxdites autorités. Une « Correspondance avec la Sorbonne » (p. 409 sq.) mentionne 14 propositions sujettes à caution, mais Buffon se contenta de publier cet avertissement dans les volumes suivants, sans modifier les volumes précédents dans leurs réimpressions ! Les jansénistes furent plus sévères, mais se contentèrent de fulminer. Nous passons à l’Histoire des animaux. Le vocabulaire du XVIIIe siècle est subtil, et les mots y ont des sens disparus. Pare exemple, « mulet » est un mot générique qui désigne un animal qui provient de deux animaux de différentes espèces. : « D’ailleurs, il y a encore un avantage pour reconnaître les espèces d’animaux et pour les distinguer les unes des autres, c’est qu’on doit regarder comme la même espèce celle qui, au moyen de la copulation, se perpétue, et conserve la similitude de cette espèce, et comme des espèces différentes celles qui, par les mêmes moyens, ne peuvent rien produire ensemble ; de sorte qu’un renard sera une espèce différente d’un chien, si en effet par la copulation d’un mâle et d’une femelle de ces deux espèces il ne résulte rien, et quand même il en résulterait un animal mi-parti, une espèce de mulet, comme ce mulet ne produirait rien, cela suffirait pour établir que le renard et le chien ne seraient pas de la même espèce, puisque nous avons supposé que pour constituer une espèce, il fallait une production continue, perpétuelle, invariable, semblable en un mot à celle des autres animaux » (p. 139). De même, « mouche » désigne tout insecte aux ailes transparentes : « On pourrait encore m’opposer ici la prodigieuse multiplication de certaines espèces d’insectes, comme celle des abeilles, chaque femelle produit trente ou quarante mille mouches ; mais il faut observer que je parle du général des animaux comparé au général des plantes, et d’ailleurs cet exemple des abeilles, qui peut-être est celui de la plus grande multiplication que nous connaissions dans les animaux, ne fait pas une preuve contre ce que nous avons dit ; car des trente ou quarante mille mouches que la mère abeille produit, il n’y en a qu’un très petit nombre de femelles, quinze cents ou deux mille mâles, et tout le reste ne sont que des mulets, ou plutôt des mouches neutres , sans sexe et incapables de produire » (p. 141). Ces deux phrases révèlent une caractéristique du style de Buffon, comme de nombreux contemporains, le goût pour la période, phrase longue et savamment construite. En voici un autre exemple qui introduit un mot rare : « Il nous paraît donc certain que le corps de l’animal ou du végétal est un moule intérieur qui a une forme constante, mais dont la masse et le volume peuvent augmenter proportionnellement, et que l’accroissement, ou, si l’on veut, le développement de l’animal ou du végétal, ne se fait que par l’extension de ce moule dans toutes ses dimensions extérieures et intérieures ; que cette extension se fait par l’intussusception d’une matière accessoire et étrangère qui pénètre dans l’intérieur, qui devient semblable à la forme, et identique avec la matière du moule » (p. 159). Ne dirait-on pas que la phrase même de Buffon procède par « intussusception » ? Le mot « testicule » s’utilise aussi pour les femelles : « Je pense donc que les molécules organiques renvoyées de toutes les parties du corps dans les testicules et dans les vésicules séminales du mâle, et dans les testicules ou dans telle autre partie qu’on voudra de la femelle, y forment la liqueur séminale » (p. 168). Ce paragraphe sur la masturbation nous amuse : « Les jeunes gens qui s’épuisent, et qui par des irritations forcées déterminent vers les organes de la génération une plus grande quantité de liqueur séminale qu’il n’en arriverait naturellement, commencent par cesser de croître, ils maigrissent et tombent enfin dans le marasme, et cela parce qu’ils perdent par des évacuations trop souvent réitérées la substance nécessaire à leur accroissement et à la nutrition de toutes les parties de leur corps » (p. 176). À ajouter aux Origines de la sexologie 1850-1900 de Sylvie Chaperon. Il est étonnant que ce savant propre à toutes les vérifications expérimentales n’en ai pas fait dans ce domaine. C’était pourtant facile de choisir deux frères, jumeaux par exemple, et de vérifier l’existence de ce « marasme » au bout de quelques années d’expérience ! Il faut dire que la lecture de l’article « manustupration » de l’Encyclopédie nous édifie sur la nature des « expériences » dont se prévaut l’auteur de ce tissu de conneries !
Nous voici dans l’Histoire naturelle de l’homme, chapitre De l’enfance. Contrairement à la masturbation, Buffon combat une idée reçue et une habitude, l’emmaillotement des nourrissons (et les corsets), en arguant des coutumes des sauvages. J’ai cité ce paragraphe dans l’article sur Histoire de la beauté : Le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours de Georges Vigarello : « À peine l’enfant est-il sorti du sein de la mère, à peine jouit-il de la liberté de mouvoir et d’étendre ses membres, qu’on lui donne de nouveaux liens, on l’emmaillote, on le couche la tête fixe et les jambes allongées, les bras pendants à côté du corps, il est entouré de linges et de bandages de toute espèce qui ne lui permettent pas de changer de situation ; heureux si on ne l’a pas serré au point de l’empêcher de respirer, et si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux qu’il doit rendre par la bouche puissent tomber d’elles-mêmes, car il n’aurait pas la liberté de tourner la tête sur le côté pour en faciliter l’écoulement. Les peuples qui se contentent de couvrir ou de vêtir leurs enfants sans les mettre au maillot, ne font-ils pas mieux que nous ? les Siamois les Japonais, les Indiens, les Nègres [1], les sauvages du Canada, ceux de Virginie, du Brésil, et la plupart des peuples de la partie méridionale de l’Amérique, couchent les enfants nus sur des lits de coton suspendus, ou les mettent dans des espèces de berceaux couverts et garnis de pelleteries. Je crois que ces usages ne sont pas sujets à autant d’inconvénients que le nôtre ; on ne peut pas éviter, en emmaillotant les enfants, de les gêner au point de leur faire ressentir de la douleur ; les efforts qu’ils font pour se débarrasser sont plus capables de corrompre l’assemblage de leur corps, que les mauvaises situations où ils pourraient se mettre eux-mêmes s’ils étaient en liberté. Les bandages du maillot peuvent être comparés aux corps que l’on fait porter aux filles dans leur jeunesse ; cette espèce de cuirasse, ce vêtement incommode, qu’on a imaginé pour soutenir la taille et l’empêcher de se déformer, cause cependant plus d’incommodités et de difformités qu’il n’en prévient » (p. 198). Attention : ce texte est cité dans L’Émile de Rousseau, mais il est de Buffon !
Le début de l’article « De la puberté » est un excellent texte complémentaire pour l’étude du personnage de Chérubin dans Le Mariage de Figaro : « La puberté accompagne l’adolescence et précède la jeunesse. Jusqu’alors la Nature ne paraît avoir travaillé que pour la conservation & l’accroissement de son ouvrage, elle ne fournit à l’enfant que ce qui lui est nécessaire pour se nourrir et pour croître ; il vit, ou plutôt il végète d’une vie particulière, toujours faible, renfermée en lui-même, et qu’il ne peut communiquer ; mais bientôt les principes de vie se multiplient, il a non seulement tout ce qui lui faut pour être, mais encore de quoi donner l’existence à d’autres. Cette surabondance de vie, source de la force & de la santé, ne pouvant plus être contenue au-dedans, cherche à se répandre au-dehors ; elle s’annonce par plusieurs signes ; l’âge de la puberté est le printemps de la Nature, la saison des plaisirs. Pourrons-nous écrire l’histoire de cet âge avec assez de circonspection pour ne réveiller dans l’imagination que des idées philosophiques ? » (p. 212). À noter : comme beaucoup d’articles de Buffon, des parties de son texte ont été intégrées telles quelles dans certains articles de L’Encyclopédie, comme l’article « Puberté » ou « Emmaillotter » sans que le nom de Buffon apparaisse. Il est désigné par des périphrases comme « j’en emprunterai la description du physicien philosophe, à qui nous devons l’histoire naturelle de l’homme ». La notion de copyright était balbutiante à l’époque !
Voici un beau paragraphe progressiste sur la virginité : « Les hommes jaloux des primautés en tout genre, ont toujours fait grand cas de tout ce qu’ils ont cru pouvoir posséder exclusivement et les premiers ; c’est cette espèce de folie qui a fait un être réel de la virginité des filles. La virginité qui est un être moral, une vertu qui ne consiste que dans la pureté du cœur, est devenue un objet physique dont tous les hommes se sont occupés ; ils ont établi sur cela des opinions, des usages, des cérémonies, des superstitions, et même des jugements et des peines ; les abus les plus illicites, les coutumes les plus déshonnêtes, ont été autorisés ; on a soumis à l’examen de matrones ignorantes, et exposé aux yeux de médecins prévenus, les parties les plus secrètes de la Nature, sans songer qu’une pareille indécence est un attentat contre la virginité, que c’est la violer que de chercher à la reconnaître, que toute situation honteuse, tout état indécent dont une fille est obligée de rougir intérieurement, est une vraie défloration » (p. 221). Étonnante modernité chez ce pourfendeur de la masturbation ! Et il poursuit sur l’hymen : « Ambroise Paré, Dulaurent, Graaf, Pineus, Dionis, Mauriceau, Palfyn et plusieurs autres anatomistes aussi fameux et tout au moins aussi accrédités que les premiers que nous avons cités, soutiennent au contraire que la membrane de l’hymen n’est qu’une chimère, que cette partie n’est point naturelle aux filles, et ils s’étonnent de ce que les autres en ont parlé comme d’une chose réelle et constante ; ils leur opposent une multitude d’expériences par lesquelles ils se sont assurés que cette membrane n’existe pas ordinairement ; ils rapportent les observations qu’ils ont faites sur un grand nombre de filles de différents âges, qu’ils ont disséquées et dans lesquelles ils n’ont pu trouver cette membrane, ils avouent seulement qu’ils ont vu quelquefois, mais bien rarement, une membrane qui unissait des protubérances charnues, qu’ils ont appelées caroncules myrtiformes, mais ils soutiennent que cette membrane était contre l’état naturel. Les anatomistes ne sont pas plus d’accord entre eux sur la qualité et le nombre de ces caroncules ; sont-elles seulement des rugosités du vagin ? sont-elles des parties distinctes et séparées ? sont-elles des restes de la membrane de l’hymen ? le nombre en est- il constant ? N’y en a-t-il qu’une seule ou plusieurs dans l’état de virginité ? » (p. 222). Il mentionne aussi l’infibulation, mais c’est pour retourner le compliment contre ses contemporains : « On dit qu’ils emploient pour cette infibulation des femmes un fil d’amiante, parce que cette matière n’est pas sujette à la corruption. Il y a certains peuples qui passent seulement un anneau ; les femmes sont soumises, comme les filles, à cet usage outrageant pour la vertu, on les force de même à porter un anneau, la seule différence est que celui des filles ne peut s’ôter, et que celui des femmes a une espèce de serrure, dont le mari seul a la clef. Mais pourquoi citer des nations barbares, lorsque nous avons de pareils exemples aussi près de nous ? La délicatesse dont quelques-uns de nos voisins se piquent sur la chasteté de leurs femmes est-elle autre chose qu’une jalousie brutale et criminelle ? » (p. 226). L’article « Virginité » de l’Encyclopédie reprend une bonne partie de ce texte, mais en nommant Buffon, pour une fois. Sur la polygamie, là encore Buffon exerce un bon sens dont il a été incapable sur la masturbation : « L’état naturel des hommes après la puberté est celui du mariage ; un homme ne doit avoir qu’une femme, comme une femme ne doit avoir qu’un homme ; cette loi est celle de la Nature, puisque le nombre des femelles est à peu près égal à celui des mâles ; ce ne peut donc être qu’en s’éloignant du droit naturel, et par la plus injuste de toutes les tyrannies, que les hommes ont établi des lois contraires ; la raison, l’humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux, où l’on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d’un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes dont chacune pourrait faire le bonheur d’un autre homme. Ces tyrans du genre humain en sont-ils plus heureux ? environnés d’eunuques et de femmes inutiles à eux-mêmes et aux autres hommes, ils sont assez punis, ils ne voient que les malheureux qu’ils ont faits » (p. 227). Le mariage est nécessaire parce que son absence génère des troubles : « L’effet extrême de cette irritation dans les femmes est la fureur utérine ; c’est une espèce de manie qui leur trouble l’esprit et leur ôte toute pudeur, les discours les plus lascifs, les actions les plus indécentes accompagnent cette triste maladie et en décèlent l’origine » (p. 228). Buffon condamne l’institution du « congrès », acception oubliée dont les notes nous expliquent d’après le dictionnaire de Trévoux, qu’il s’agissait d’une épreuve publique « de la puissance ou de l’impuissance des gens mariés » (p. 1457) : « Cette partie de notre corps est donc moins à nous qu’aucune autre, elle agit ou elle languit sans notre participation, ses fonctions commencent et finissent dans de certains temps, à un certain âge ; tout cela se fait sans nos ordres, et souvent contre notre consentement. Pourquoi donc l’homme ne traite-t-il pas cette partie comme rebelle, ou du moins comme étrangère ? pourquoi semble-t-il lui obéir ? est-ce parce qu’il ne peut lui commander ?
Sur quel fondement étaient donc appuyées ces lois si peu réfléchies dans le principe et si déshonnêtes dans l’exécution ? comment le congrès a-t-il pu être ordonné par des hommes qui doivent se connaître eux-mêmes et savoir que rien ne dépend moins d’eux que l’action de ces organes, par des hommes qui ne pouvaient ignorer que toute émotion de l’âme, et surtout la honte, sont contraires à cet état, et que la publicité et l’appareil seul de cette épreuve étaient plus que suffisants pour qu’elle fût sans succès ? » (p 231). La « superfétation », ou double conception, mot rencontré chez Casanova, engendre une réflexion basée sur un exemple : « J’ajouterai un fait qui prouve que l’origine de la matrice ne se ferme pas immédiatement après la conception, ou bien que s’il se ferme la liqueur séminale du mâle entre dans la matrice en pénétrant à travers le tissu de ce viscère. Une femme de Charles-Town, dans la Caroline méridionale accoucha en 1714 de deux jumeaux qui vinrent au monde tout de suite l’un après l’autre ; il se trouva que l’un était un enfant nègre et l’autre un enfant blanc, ce qui surprit beaucoup les assistants. Ce témoignage évident de l’infidélité de cette femme à l’égard de son mari, la força d’avouer qu’un nègre qui la servait était entré dans sa chambre un jour que son mari venait de la quitter et de la laisser dans son lit, et elle ajouta pour s’excuser que ce nègre l’avait menacée de la tuer, et qu’elle avait été contrainte de le satisfaire. […] Ce fait ne prouve-t-il pas aussi que la conception de deux ou de plusieurs jumeaux ne se fait pas toujours dans le même temps ? et ne paraît-il pas favoriser beaucoup mon opinion sur la pénétration de la liqueur séminale au travers du tissu de la matrice ? » (p. 234).
L’article « De l’âge viril. Description de l’homme » contient aussi de belles pages. Variation sur « l’habit ne fait pas le moine » : « Nous sommes si fort accoutumés à ne voir les choses que par l’extérieur, que nous ne pouvons plus reconnaître combien cet extérieur influe sur nos jugements, même les plus graves et les plus réfléchis ; nous prenons l’idée d’un homme, et nous la prenons par sa physionomie qui ne dit rien, nous jugeons dès lors qu’il ne pense rien ; il n’y a pas jusqu’aux habits et à la coiffure qui n’influent sur notre jugement ; un homme sensé doit regarder ses vêtements comme faisant partie de lui-même, puisqu’ils en font en effet partie aux yeux des autres, et qu’ils entrent pour quelque chose dans l’idée totale qu’on se forme de celui qui les porte » (p. 238). La « métoposcopie » est l’ancêtre de la physiognomonie, et si Buffon n’a pas l’air d’y croire : « Il faut donc avouer que tout ce que nous ont dit les physionomistes est destitué de tout fondement, et que rien n’est plus chimérique que les inductions qu’ils ont voulu tirer de leurs prétendues observations métoposcopiques » (p. 248), il se livre à une dissertation sur les expressions du visage, agrémentée d’une gravure (p. 249).

Les expressions du visage. Buffon, « De l’âge viril. Description de l’homme ».

Il prolonge sa réflexion sur les parties du visage par des informations sur les modifications corporelles : « Il y a des peuples qui e, agrandissent prodigieusement le lobe, en le perçant et en y mettant des morceaux de bois ou de métal, qu’ils remplissent successivement par d’autres morceaux plus gros, ce qui fait avec le temps un trou énorme dans le lobe de l’oreille, qui croit toujours à proportion que le trou s’élargit » (p. 248). C’est alors une réflexion sur la diversité des usages : « La bizarrerie et la variété des usages paraissent encore plus dans la manière différente dont les hommes ont arrangé les cheveux et la barbe ; les uns, comme les Turcs, coupent leurs cheveux et laissent croître leur barbe ; d’autres, comme la plupart des Européens, portent leurs cheveux ou des cheveux empruntés et rasent leur barbe ; les Sauvages se l’arrachent et conservent soigneusement leurs cheveux ; les nègres se rasent la tète par figures, tantôt en étoiles, tantôt à la façon des religieux, et plus communément encore par bandes alternatives, en laissant autant de plein que de rasé, et ils font la même chose à leurs petits garçons ; les Talapoins de Siam font raser la tête et les sourcils aux enfants dont on leur confie l’éducation ; chaque peuple a sur cela des usages différents, les uns font plus de cas de la barbe de la lèvre supérieure que de celle du menton ; d’autres préfèrent celle des joues et celle du dessous du visage ; les uns la frisent, les autres la portent lisse. Il n’y a pas bien longtemps que nous portions les cheveux du derrière de la tête épars et flottants, aujourd’hui nous les portons dans un sac ; nos habillements sont différents de ceux de nos pères, la variété dans la manière de se vêtir est aussi grande que la diversité des nations, et ce qu’il y a de singulier, c’est que de toutes les espèces de vêtements nous avons choisi l’une des plus incommodes, et que notre manière, quoique généralement imitée par tous les peuples de l’Europe , est en même temps de toutes les manières de se vêtir celle qui demande le plus de temps, celle qui me parait être le moins assortie à la Nature. » (p. 250). On apprend des choses étonnantes : « Les deux mamelles sont posées sur la poitrine, celles des femmes sont plus grosses et plus éminentes que celles des hommes, cependant elles paraissent être à peu près de la même consistance, et leur organisation est assez semblable, car les mamelles des hommes peuvent former du lait comme celles des femmes ; on a plusieurs exemples de ce fait, et c’est surtout à l’âge de puberté que cela arrive ; j’ai vu un jeune homme de quinze ans faire sortir d’une de ses mamelles plus d’une cuillerée d’une liqueur laiteuse, ou plutôt de véritable lait » (p. 253). « La forme du dos n’est pas fort différente dans l’homme de ce qu’elle est dans plusieurs animaux quadrupèdes, la partie des reins est seulement plus musculeuse et plus forte, mais les fesses qui sont les parties les plus inférieures du tronc, n’appartiennent qu’à l’espèce humaine, aucun des animaux quadrupèdes n’a de fesses ; ce que l’on prend pour cette partie sont leurs cuisses. L’homme est le seul qui se soutienne dans une situation droite et perpendiculaire ; c’est à cette position des parties inférieures qu’est relatif ce renflement au haut des cuisses qui forme les fesses » (p. 254). Je me disais aussi !

Ce chapitre contient un long développement sur les proportions du corps humain, qu’on dirait inspiré de L’Homme de Vitruve. Je l’ai aussi inclus dans un article sur Venise, à propos Notez l’orthographe particulière du mot « dessein » pour « dessin » : « Il a donc fallu des observations répétées pendant longtemps pour trouver un milieu entre ces différences, afin d’établir au juste les dimensions des parties du corps humain, et de donner une idée des proportions qui font ce que l’on appelle la belle nature : ce n’est pas par la comparaison du corps d’un homme avec celui d’un autre homme, ou par des mesures actuellement prises sur un grand nombre de sujets, qu’on a pu acquérir cette connaissance, c’est par les efforts qu’on a faits pour imiter et copier exactement la Nature, c’est à l’art du dessein (sic) que l’on doit tout ce que l’on peut savoir en ce genre, le sentiment et le goût ont fait ce que la mécanique ne pouvait faire : on a quitté la règle et le compas pour s’en tenir au coup d’œil, on a réalisé sur le marbre toutes les formes, tous les contours de toutes les parties du corps humain, et on a mieux connu la Nature par la représentation que par la Nature même ; dès qu’il y a eu des statues, on a mieux jugé de leur perfection en les voyant, qu’en les mesurant. C’est par un grand exercice de l’art du dessein et par un sentiment exquis, que les grands statuaires sont parvenus à faire sentir aux autres hommes les justes proportions des ouvrages de la Nature ; les Anciens ont fait de si belles statues, que, d’un commun accord, on les a regardées comme la représentation exacte du corps humain le plus parfait. Ces statues qui n’étaient que des copies de l’homme, sont devenues des originaux, parce que ces copies n’étaient pas faites d’après un seul individu, mais d’après l’espèce humaine entière bien observée, et si bien vue qu’on n’a pu trouver aucun homme dont le corps fût aussi bien proportionné que ces statues ; c’est donc sur ces modèles que l’on a pris les mesures du corps humain, nous les rapporterons ici comme les dessinateurs les ont données. On divise ordinairement la hauteur du corps en dix parties égales, que l’on appelle faces en terme d’art, parce que la face de l’homme a été le premier modèle de ces mesures : on distingue aussi trois parties égales dans chaque face, c’est-à-dire dans chaque dixième partie de la hauteur du corps ; cette seconde division vient de celle que l’on a faite de la face humaine en trois parties égales » (éd. Pléiade, p. 255).
Nous voici au chapitre « De la vieillesse et de la mort », dont l’incipit est cette sublime page de prose utilisée dans le cours de BTS « Corps naturel, corps artificiel ».
« Tout change dans la Nature, tout s’altère, tout périt ; le corps de l’homme n’est pas plutôt arrivé à son point de perfection, qu’il commence à déchoir : le dépérissement est d’abord insensible, il se passe même plusieurs années avant que nous nous apercevions d’un changement considérable, cependant nous devrions sentir le poids de nos années mieux que les autres ne peuvent en compter le nombre ; et comme ils ne se trompent pas sur notre âge en le jugeant par les changements extérieurs, nous devrions nous tromper encore moins sur l’effet intérieur qui les produit, si nous nous observions mieux, si nous nous flattions moins, et si dans tout, les autres ne nous jugeaient pas toujours beaucoup mieux que nous ne nous jugeons nous-mêmes.
Lorsque le corps a acquis toute son étendue en hauteur et en largeur par le développement entier de toutes ses parties, il augmente en épaisseur ; le commencement de cette augmentation est le premier point de son dépérissement, car cette extension n’est pas une continuation de développement ou d’accroissement intérieur de chaque partie par lesquels le corps continuerait de prendre plus d’étendue dans toutes ses parties organiques, et par conséquent plus de force et d’activité, mais c’est une simple addition de matière surabondante qui enfle le volume du corps et le charge d’un poids inutile. Cette matière est la graisse qui survient ordinairement à trente-cinq ou quarante ans, et à mesure qu’elle augmente, le corps a moins de légèreté et de liberté dans ses mouvements, ses facultés pour la génération diminuent, ses membres s’appesantissent, il n’acquiert de l’étendue qu’en perdant de la force et de l’activité.
D’ailleurs les os et les autres parties solides du corps ayant pris toute leur extension en longueur et en grosseur, continuent d’augmenter en solidité, les sucs nourriciers qui y arrivent, et qui étaient auparavant employés à en augmenter le volume par le développement, ne servent plus qu’à l’augmentation de la masse, en se fixant dans l’intérieur de ces parties ; les membranes deviennent cartilagineuses, les cartilages deviennent osseux, les os deviennent plus solides, toutes les fibres plus dures, la peau se dessèche, les rides se forment peu à peu, les cheveux blanchissent, les dents tombent, le visage se déforme, le corps se courbe, etc. Les premières nuances de cet état se font apercevoir avant quarante ans, elles augmentent par degrés assez lents jusqu’à soixante, par degrés plus rapides jusqu’à soixante et dix ; la caducité commence à cet âge de soixante et dix ans, elle va toujours en augmentant ; la décrépitude suit, et la mort termine ordinairement avant l’âge de quatre-vingt-dix ou cent ans la vieillesse et la vie. »
Ce paragraphe aurait pu me permettre de mieux comprendre l’attitude de mon amie Catherine face à la mort : « La plupart des hommes meurent donc sans le savoir, et dans le petit nombre de ceux qui conservent de la connaissance jusqu’au dernier soupir, il ne s’en trouve peut- être pas un qui ne conserve en même temps de l’espérance, et qui ne se flatte d’un retour vers la vie ; la Nature a, pour le bonheur de l’homme, rendu ce sentiment plus fort que la raison. Un malade dont le mal est incurable, qui peut juger son état par des exemples fréquents et familiers, qui en est averti par les mouvements inquiets de sa famille, par les larmes de ses amis, par la contenance ou l’abandon des médecins, n’en est pas plus convaincu qu’il touche à sa dernière heure ; l’intérêt est si grand qu’on ne s’en t’apporte qu’à soi, on n’en croit pas les jugements des autres, on les regarde comme des alarmes peu fondées : tant qu’on se sent et qu’on pense, on ne réfléchit, on Mémoires d’Hadrienne raisonne que pour soi , et tout est mort que l’espérance vit encore » (p. 276).
10 pages de tableaux statistiques sur l’espérance de vie sont reproduites dans cette édition. Cela corrobore ce que j’avais remarqué en Éthiopie : une fois passées les toutes premières années, l’espérance de vie augmente considérablement : « On voit par cette table qu’on peut espérer raisonnablement, c’est-à-dire, parier un contre un qu’un enfant qui vient de naître ou qui a zéro d’âge, vivra huit ans ; qu’un enfant qui a déjà vécu un an ou qui a un an d’âge, vivra encore trente-trois ans ; qu’un enfant de deux ans révolus vivra encore trente-huit ans ; qu’un homme de vingt ans révolus vivra encore trente-trois ans cinq mois ; qu’un homme de trente ans vivra encore vingt-huit ans, et ainsi de tous les autres âges » (p. 293).
Le long chapitre « Variétés dans l’espèce humaine » est un condensé de toute la littérature de voyage de l’époque, dont elle compile les idées reçues autant que les idées progressistes. Buffon ne fait pas dans le politiquement correct ! Il affine ses réflexions au fil du descriptif des peuples des 5 continents. Voici un petit aperçu de ses réflexions sur les Lapons : « Non-seulement ces peuples se ressemblent par la laideur, la petitesse de la taille, la couleur des cheveux et des yeux, mais ils ont aussi tous à peu près les mêmes inclinations et les mêmes mœurs, ils sont tous également grossiers, superstitieux , stupides. […] Ils n’ont, pour ainsi dire, aucune idée de religion ni d’un être suprême, la plupart sont idolâtres, et tous sont très superstitieux, ils sont plus grossiers que sauvages, sans courage, sans respect pour soi-même, sans pudeur ; ce peuple abject n’a de mœurs qu’assez pour être méprisé. Ils se baignent nus et tous ensemble, filles et garçons, mère et fils, frères et sœurs, et ne craignent point qu’on les voie dans cet état ; en sortant de ces bains extrêmement chauds ils vont se jeter dans une rivière très froide. Ils offrent aux étrangers leurs femmes et leurs filles, et tiennent à grand honneur qu’on veuille bien coucher avec elles ; cette coutume est également établie chez les Samoyèdes, les Borandiens, les Lapons et les Groenlandais » (p. 310). Voici pour Japonais et Chinois : « Les Japonais et les Chinois sont donc une seule et même race d’hommes qui se sont très anciennement civilisés, et qui diffèrent des Tartares plus par les mœurs que par la figure ; la bonté du terrain, la douceur du climat, le voisinage de la mer ont pu contribuer à rendre ces peuples policés, tandis que les Tartares éloignés de la mer et du commerce des autres nations, et séparés des autres peuples du côté du midi par de hautes montagnes, sont demeurés errants dans leurs vastes déserts, sous un ciel dont la rigueur, surtout du côté du nord, ne peut être supportée que par des hommes durs et grossiers » (p. 319). De longs développements sont consacrés, pour différents peuples, aux albinos ou « nègres blancs », ou encore « blafards », phénomène inconnu à l’époque, donnant lieu à des théories fumeuses sur l’origine la couleur de la peau. Il y a d’abord les « Chacrelas » : « il y a dans cette ile de Java une nation qu’on appelle Chacrelas, qui est toute différente, non seulement des autres habitants de cette île, mais même de tous les autres Indiens. Ces Chacrelas sont blancs et blonds, ils ont les yeux faibles, et ne peuvent supporter le grand jour ; au contraire ils voient bien la nuit, le jour ils marchent les yeux baissés et presque fermés » (p. 324). Au sud de l’Inde, la débauche est de mise : « Ces Naires ne peuvent avoir qu’une femme, mais les femmes peuvent prendre autant de maris qu il leur plaît. Le P. Tachard, dans sa lettre au P. de La Chaise, datée de Pontichéri du 16 février 1702, dit que dans les castes ou tribus nobles, une femme peut avoir légitimement plusieurs maris, qu’il s’en est trouvé qui en avaient eu tout à la fois jusqu’à dix, qu’elles regardaient comme autant d’esclaves qu’elles s’étaient soumis par leur beauté. Cette liberté d’avoir plusieurs maris est un privilège de noblesse que les femmes de condition font valoir autant qu’elles peuvent, mais les bourgeoises ne peuvent avoir qu’un mari ; il est vrai qu’elles adoucissent la dureté de leur condition par le commerce qu’elles ont avec les étrangers, auxquels elles s’abandonnent sans aucune crainte de leurs maris et sans qu’ils osent leur rien dire. Les mères prostituent leurs filles le plus jeunes qu’elles peuvent » (p. 334). Voici des précisions sur le piercing : « Les femmes des îles du golfe Persique sont, au rapport des voyageurs Hollandais, brunes ou jaunes et fort peu agréables, elles ont le visage large et de vilains yeux ; elles ont aussi des modes et des coutumes semblables à celles des femmes indiennes, comme celles de se passer dans le cartilage du nez des anneaux et une épingle d’or au travers de la peau du nez près des yeux ; mais il est vrai que cet usage de se percer le nez pour porter des bagues et d’autres joyaux, s’est étendu beaucoup plus loin, car il y a beaucoup de femmes chez les Arabes qui ont une narine percée pour y passer un grand anneau, et c’est une galanterie chez ces peuples de baiser la bouche de leurs femmes à travers ces anneaux, qui sont quelquefois assez grands pour enfermer toute la bouche dans leur rondeur » (p. 338). Buffon fait l’éloge du métissage : « Le sang de Perse, dit Chardin, est naturellement grossier, cela se voit aux Guèbres qui sont le reste des anciens Persans, ils sont laids, mal faits, pesants, ayant la peau rude et le teint coloré ; cela se voit aussi dans les provinces les plus proches de l’Inde où les habitants ne sont guère moins mal faits que les Guèbres, parce qu’ils ne s’allient qu’entre eux ; mais dans le reste du royaume le sang Persan est présentement devenu fort beau par le mélange du sang Géorgien et Circassien, ce sont les deux nations du monde où la Nature forme de plus belles personnes : aussi il n’y a presque aucun homme de qualité en Perse qui ne soit né d’une mère Géorgienne ou circassienne ; le roi lui-même est ordinairement Géorgien ou Circassien d’origine du côté maternel ; et comme il y a un grand nombre d’années que ce mélange a commencé de se faire, le sexe féminin est embelli comme l’autre, et les Persanes sont devenues fort belles et fort bien faites, quoique ce ne soit pas au point des Géorgiennes » (p. 338). Le secret des Persanes contre la stérilité a été ignoré de Montesquieu : « celles qui sont stériles s’imaginent que pour devenir fécondes il faut passer sous les corps morts des criminels qui sont suspendus aux fourches patibulaires, elles croient que le cadavre d’un mâle peut influer, même de loin, et rendre une femme capable de faire des enfants. Lorsque ce remède singulier ne leur réussit pas, elles vont chercher les canaux des eaux qui s’écoulent des bains, elles attendent le temps où il y a dans ces bains un grand nombre d’hommes, alors elles traversent plusieurs fois l’eau qui en sort, et lorsque cela ne leur réussit pas mieux que la première recette, elles se déterminent enfin à avaler la partie du prépuce qu’on retranche dans la circoncision ; c’est le souverain remède contre la stérilité » (p. 339). Voici une coutume égyptienne philanthrope : « dans toutes les villes et villages le long du Nil on trouve des filles destinées aux plaisirs des voyageurs sans qu’ils soient obligés de les payer ; c’est l’usage d’avoir des maisons d’hospitalité toujours remplies de ces filles, et les gens riches se font en mourant un devoir de piété de fonder ces maisons et de les peupler de filles qu’ils font acheter dans cette vue charitable » (p. 342). Retour en Géorgie et citation de Jean Chardin : « Les hommes ont aussi de bien mauvaises qualités, ils sont tous élevés au larcin, ils l’étudient, ils en font leur emploi, leur plaisir et leur honneur, ils content avec une satisfaction extrême les vols qu’ils ont faits, ils en sont loués, ils en tirent leur plus grande gloire ; l’assassinat, le vol, le mensonge, c’est ce qu’ils appellent de belles actions ; le concubinage, la bigamie, l’inceste, sont des habitudes vertueuses en Mingrélie, l’on s’y enlève les femmes les uns aux autres, on y prend sans scrupule sa tante, sa nièce, la tante de sa femme, on épouse deux ou trois femmes à la fois, et chacun entretient autant de concubines qu’il veut. Les maris sont très-peu jaloux, et quand un homme prend sa femme sur le fait avec son galant, il a le droit de le contraindre à payer un cochon, et d’ordinaire il ne prend pas d’autre vengeance, le cochon se mange entre eux trois. Ils prétendent que c’est une très bonne et très louable coutume d’avoir plusieurs femmes et plusieurs concubines, parce qu’on engendre beaucoup d’enfants qu’on vend argent comptant, ou qu’on échange pour des hardes et pour des vivres » (p. 348).
J’ai cité dans mon article sur l’Afrique australe ce paragraphe sur « Le pangolin et le phatagin », avec la gravure de Jacques de Sève que j’ai piquée sur Gallica : « Ces animaux sont vulgairement connus sous le nom de lézards écailleux ; nous avons cru devoir rejeter cette dénomination, 1° parce qu’elle est composée, 2° parce qu’elle est ambiguë & qu’on l’applique à ces deux espèces, 3° parce qu’elle a été mal imaginée ; ces animaux étant non seulement d’un autre genre, mais même d’une autre classe que les lézards, qui sont des reptiles ovipares, au lieu que le pangolin et le phatagin sont des quadrupèdes vivipares : ces noms sont d’ailleurs ceux qu’ils portent dans leur pays natal ; nous ne les avons pas créés, nous les avons seulement adoptés » (p. 882, et gravure p. 887).

Le pangolin dans l’Histoire naturelle de Buffon.
Gravure de Jacques de Sève.

- article en cours de rédaction

Lionel Labosse


Voir en ligne : Buffon sur le site de l’Académie française


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[1Buffon ne mettait pas de majuscule à nègre ; la Pléiade en rajoute, comme elle le fait à blanc ou à sauvages, ce qui ne me semble pas une bonne idée, alors même que des orthographes anciennes sont préservées, par exemple « temple » pour « tempe ».