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Anti-utopie verticale et priapique, pour lycéens & éducateurs

Les Monades urbaines, de Robert Silverberg

Robert Laffont, 1971, 254 p., épuisé

mercredi 14 juin 2017, par Lionel Labosse

Les Monades urbaines est un roman constitué de sept nouvelles qui se complètent. La forme rejoint le fond, puisque le monde dystopique des monades est un monde horizontal constitué de tours de 3 km de haut disséminées sur la Terre, sans grand rapport les unes avec les autres, sauf que les unes fournissent l’embryon de population des nouvelles monades, un peu comme font ces nouvelles les unes par rapport aux autres. L’article de Wikipédia sur Les Monades urbaines étant fort complet, nous nous intéresserons ici surtout à la composante altersexuelle de cette dystopie. Robert Silverberg semble avoir voulu systématiser la critique de la liberté sexuelle et des drogues déjà présente dans son modèle, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, en y ajoutant le grain de sel des années 1970, qui avaient commencé à plonger dans cet enfer paradisiaque, comme à San Francisco par exemple. On s’étonne que le rôle des femmes reste subalterne, et que l’homosexualité, si elle est tolérée, soit si peu effective. Quant à la contraception, c’est une des failles de ce système littéraire. Était-il impossible, dans l’après 68, de penser une utopie vraiment altersexuelle ?

Nouvelle 1
La première nouvelle utilise la venue d’un chercheur installé sur une colonie de Vénus qui vient pour la première fois sur terre, pour présenter le monde monadial. On ne parlera d’ailleurs plus jamais de ces colonies vénusiennes dans la suite du livre, qui sont quelque peu en contradiction avec le projet monadial. Celui-ci consiste en une confiance absolue dans la capacité de la Terre de nourrir un nombre infini d’habitants entassés dans ces cités verticales. Chaque monade contient mille étages sur 3 km de haut, et les « cités de 40 niveaux regroupent des villages autonomes de cinq ou six niveaux » (p. 25). Ces cités portent le nom de capitales de l’ancien monde (Chicago, Delhi, etc.), et sont rangées selon un ordre social ascendant, de sorte qu’il est rare qu’on aille se fourvoyer dans une cité d’un niveau trop inférieur. On pratique donc une sexualité précoce radicalement reproductive, tout en prônant une promiscuité familiale pour occuper au mieux l’espace. L’invité est appelé à partager la couche commune, et à faire ses besoins devant tout le monde : « Mattern désigne la plate-forme de repos dégonflée. « C’est là que nous dormons », explique-t-il. « On y tient facilement à trois. Nous avons la douche, là. Préférez-vous déféquer dans l’intimité ? »
« Oui, s’il vous plaît »
« Alors, vous appuyez sur ce bouton qui allume l’écran d’intimité. Nous excrétons dans ceci. L’urine ici, les fèces là. Tout est récupéré et réutilisé, vous comprenez. Nous avons le sens de l’économie dans les monades. » […] « Préférez-vous que nous utilisions l’écran quand nous déféquerons ? J’ai cru entendre que cela se fait à l’extérieur. »
« Je ne voudrais pas vous imposer mes habitudes, dit Gortman.
« C’est un fait que notre culture a dépassé la notion d’intimité, répond Mattern, en souriant. […] « Pardonnez-moi de vous rappeler l’évidence », s’excuse Mattern, « mais je dois vous entretenir de vos prérogatives sexuelles. Nous allons, nous trois, partager une seule plate-forme de repos. Mon épouse vous est disponible, ainsi que moi-même. Dans la monade, il est incorrect de se refuser, à moins qu’il n’y ait sévices. Voyez-vous, le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d’incontrôlables oscillations discordantes. À propos, connaissez-vous notre usage de la promenade nocturne ?
« Je crains de… »
« Les portes ne sont pas fermées dans Monade 116. Nous ne possédons pas de biens personnels qui vaillent d’être gardés, et nous sommes tous socialement adaptés. La nuit, il est parfaitement normal d’entrer dans d’autres intérieurs. Ainsi, nous échangeons tout le temps nos partenaires ; en général ce sont les femmes qui restent chez elles et les hommes qui bougent, quoique cela ne soit pas impératif. Chacun de nous a le droit, à tout moment, de connaître n’importe quel autre membre adulte de notre communauté. »

Les monades ne sont pas une utopie, et ceux qui ne supportent pas ses règles, par exemple la fertilité à tout va, sont nommés « anomos », et sont « anéantis » sans état d’âme (on utilise l’euphémisme « dévaler la chute »). Le culte de la fertilité est tel que « Les filles se marient généralement à douze ans, et les garçons à treize. Le premier enfant arrive à peu près un an plus tard ». Avant de se marier, on vit dans un « dormitoir » collectif. Il n’est pourtant rien dit dans le livre des vieillards qui, en toute logique, devraient être plus que centenaires, et compter 7 ou 8 générations de descendants. Il y a ainsi pas mal de failles dans cette société de carton-pâte, mais l’intérêt n’est pas là.

Nouvelle 2
Une jeune femme qui n’a pas encore eu d’enfant, apprend d’une autre : « À cet instant, tout le système nerveux s’éveille. Un enfant qui sort de vous, c’est comme un homme qui vous pénètre, mais vingt fois plus merveilleux. » Les connaisseurs apprécieront. Le « piquant », l’un des stupéfiants permettant de planer, permet à Aurea, un personnage, de voir la monade de haut : « Personne de sa connaissance n’a jamais visité de commune agricole. D’ailleurs personne de sa connaissance n’est jamais sorti de Monade Urbaine 116. Dans les galeries souterraines, les convois acheminent, inlassablement et automatiquement, les denrées alimentaires dans les monades et repartent chargés de machines et de produits manufacturés. » La création d’une nouvelle monade entraîne un choix de ceux qui devront partir pour la peupler, parmi ceux qui sont en surplus dans les autres monades. Un long passage un peu artificiel montre que personne ne veut quitter sa monade natale. Pourtant, la solution paraît simple : envoyer un village entier !

Nouvelle 3
Il y est un peu question de musique psychédélique et de « déviationnismes sexuels » (p. 67), dans des termes qui laissent songeur. On pourrait croire que dans la contradiction entre le culte de la fertilité dans le cadre familial d’un côté, et l’échangisme généralisé, l’homosexualité soit bien pratique pour éviter que cet échangisme aboutisse à des bâtards, mais au contraire, si elle est tolérée, l’homosexualité reste une bizarrerie dont on se moque plus ou moins : « tu es si beau quand tu dors, Dill. Tes longs cheveux. Ta peau si douce. On dirait presque une fille. Tu me rendrais lesbienne. » (p. 67). Un musicien évoque la différence de perception selon les classes sociales ; théorie qui rappelle la partition pascalienne entre habiles, demi-habiles et peuple : « Dans les niveaux inférieurs, les paupos reçoivent physiquement. Aux éclairs de couleurs et aux sons sauvages, c’est tout leur corps qui répond : leurs yeux, leurs entrailles, leurs couilles. Ils sont fascinés, ou déconcertés et hostiles, mais jamais indifférents. Dans les cités supérieures où l’usage de l’intelligence est non seulement toléré, mais recherché, ils entrent activement dans le spectacle, sachant que plus ils y apporteront, plus ils en retireront. […] Mais ici, aux niveaux moyens, tout est fade et sans relief. Des morts vivants. Pour eux, ce qui est important est d’être présent ce soir, pour se montrer, pour ne surtout pas laisser son billet à quelqu’un d’autre. Le spectacle lui-même n’a aucune importance. » (p. 78). Un des musiciens évoque la sexualité en trois possibilités, ce qui est très altersexuel : « Il n’y a pas d’amitié à l’intérieur du groupe, pas même de relations sexuelles. Ils sentent que toute liaison sexuelle, hétéro, homo, ou multiple serait leur fin – ils font l’amour en dehors – ils ont leur musique pour les unir. »

Nouvelle 4
Jason est un personnage inquiet. Il baise, pardon, il « défonce » des femmes de classes inférieures : « la nuit il emprunte les descenseurs dans lesquels il s’enfonce dans les profondeurs du bâtiment, vers des cités telles que Pittsburgh, Tokyo, ou bien Prague la pauvre, ou même Reykjavik la crasseuse. Il pousse d’étranges portes toujours ouvertes et prend place à côté de femmes inconnues, exhalant de mystérieux effluves particuliers aux classes inférieures. La loi veut qu’elles l’étreignent de leur plein gré. « Je suis de Shangai », leur dit-il, et elles poussent des cris de respect mêlé de crainte. « Ooooh ! Ooooh ! » Alors il les enfourche comme un cavalier intrépide, dédaigneusement, tout gonflé de son statut. » Jason est chercheur, il a accès grâce à des « cubes », à des archives sur le monde ancien : « Le concept de rue nous semble difficile à concevoir – comme un énorme couloir sans fin… des véhicules privés… où se dépêchent-ils ? Pourquoi vont-ils si vite ? Pourquoi ne restent-ils pas chez eux ? […] des gens marchent en PLEIN AIR… des rues pavées… les êtres et les véhicules se frôlent et se croisent… quelle horreur ! […] activité principale : la recherche des biens… consommation personnelle… image vectorielle interne d’une boutique donnée par cube 11 A b 8 – échange argent-marchandises. Pas de grandes différences excepté la nature circonstancielle de la transaction… ont-ils besoin de ce qu’ils achètent ? où le METTENT-ils ? » Les questions que soulève Jason sont sensibles : « Logique avant tout, il sait pourquoi la vieille civilisation horizontale a dû évoluer vers la verticale, et pourquoi alors il devint obligatoire d’éliminer – de préférence avant qu’ils ne soient en âge de se reproduire – tous ceux qui refusent ou ne peuvent s’adapter à la nouvelle société. Comment tolérer des fauteurs de troubles à l’intérieur de structures aussi serrées, aussi subtiles, aussi soigneusement élaborées que celles d’une monade urbaine ? Il sait que deux siècles passés à jeter les anomos dans la chute ont créé un nouvel homme. Mais après cette sélection, ce nouvel homme, placide, adapté, parfaitement intégré, cet Homo urbmonadis existe-t-il réellement ? Ce sont ces questions qu’il a l’intention d’éclairer dans son livre. » Accessoirement, Jason se défend de désirs érotiques pour Micael, le frère jumeau de son épouse Micaela : « Depuis les tendres années de l’enfance, il n’a plus connu charnellement de personnes de son sexe. Et il ne se le permettra pas. Ces relations ne sont pas interdites évidemment dans la société monadiale, où tous les adultes sont également accessibles. » L’auteur ne précise pas d’où vient cette réticence d’une sexualité qui pourtant serait parfaitement adaptée aux règles de ces Thélémites du futur… Jason est jaloux, et imagine un inceste entre les jumeaux : « Il doit déjà lutter contre la fixation homosexuelle qui l’attire vers son beau-frère ; mais maintenant il se tourmente et craint que l’inceste ne soit consommé derrière son dos. Une vie de doutes et de soupçons ! Et pourtant, même si cela était ? Il n’y aurait rien là de socialement répréhensible. Prenez votre plaisir là où vous le voulez. Dans la couche de votre sœur si tel est votre désir. Micaela Quevedo serait-elle disponible pour tous les mâles de Monade Urbaine 116, sauf pour son malheureux frère ? Le fait d’avoir été portée dans le même ventre que Micael la lui rend-elle intouchable ? Jason se force à réfléchir objectivement. Le tabou qui frappe l’inceste n’a de sens que s’il y a procréation. » Cela ne nous dit pas comment se fait la contraception pour éviter les accidents, puisqu’une femme doit rester féconde pour son mari, et ne pas l’être pour ceux qui viennent la « défoncer » sans prévenir chaque nuit. Au contraire, voici les réflexions de Jason en découvrant les lois anti-sexe du passé : « Quiconque commettra l’acte sexuel avec une personne du sexe masculin ou féminin par l’anus (rectum) ou avec la bouche ou la langue, ou tentera de le commettre avec un cadavre… Et le plus inquiétant : dans le Connecticut, l’usage des contraceptifs est interdit, sous peine d’une amende minimale de 50 dollars ou de soixante jours à un an de prison – dans le Massachusetts : quiconque vend, loue, donne, expose (ou offre) tout instrument, ou médicament, ou drogue, ou tout autre moyen destiné à prévenir la conception sera passible d’un maximum de cinq ans de prison ou d’une amende maximale de 1 000 dollars. Comment ? Comment ? Envoyer un homme en prison parce qu’il a pratiqué le cunnilingus sur son épouse, et punir aussi légèrement les prosélytes de la contraception ! » (p. 116). Il y a là une autre faille importante de son monde. La jalousie taraude Jason : « Il est tenté d’appeler l’Équipe Dièdre Neuf pour savoir si Micael est vraiment présent, ou s’il est dans un compartiment de rendez-vous en train de défoncer sa sœur. Jason se jette à plat ventre sur la plate-forme. Il essaye de réfléchir. Quelle importance que Micaela se laisse prendre par son frère ? Aucune. Il ne va tout de même pas se laisser coincer dans une attitude primitive très XXe siècle. » (p. 120). Il a envie d’une autre femme en plein après-midi, ce qui nous vaut cet échange romantique : « — Laissez-moi vous défoncer, Mamelon ! Surprise, elle rit. — Maintenant ? En plein après-midi ? — Est-ce tellement outrageant ? — Inhabituel, plutôt. Surtout de la part d’un homme qui n’est jamais venu me visiter la nuit. Mais je suppose que rien ne s’y oppose. D’accord, venez… » Cela lui vaut une scène de ménage à son retour : « Les visites nocturnes sont censées apaiser les tensions, non les créer. Nocturnes ? En plein jour ! Tu voulais Mamelon ? Bien ; elle est belle, et désirable. Mais rentrer ici et t’en vanter, comme si j’avais quelque chose à faire de quelle fente tu ramones…
— Ne sois pas grossière, Micaela !
— Ecoutez-le ! Ecoutez-le ! Puritain ! Moraliste ! »

Nouvelle 5
Il y est surtout question de « Siegmund [Kluver, qui] est un exemple de précocité sexuelle. Il avait seulement sept ans quand il a fait ses premières expériences en la matière, soit deux ans avant l’âge normal. À neuf ans, il n’ignorait plus rien des mécanismes de l’acte sexuel, et obtenait toujours les meilleures notes au cours de relations physiques, à tel point qu’il fut autorisé à passer dans le groupe de onze ans. Sa puberté arriva à dix ans ; à douze, il épousait Mamelon, son aînée de plus d’un an ; quelque temps plus tard, elle était enceinte et le jeune couple quittait le dormitoir de Chicago pour s’installer dans un appartement personnel à Shangai. Jusqu’à présent, Siegmund avait toujours considéré le sexe comme une chose délicieuse en soi, mais dernièrement il en est arrivé à y voir un moyen de formation. Il est un promeneur nocturne assidu. Les femmes trop jeunes l’ennuient ; il préfère celles qui ont dépassé la vingtaine ». Il est consulté sur la question du contrôle des naissances : « Nous pouvons permettre, par onction, à un couple en particulier de faire la demande et recevoir l’autorisation pour que leur prochain enfant soit une fille par exemple, mais cette requête devra être compensée dans la cité en question afin de conserver l’équilibre indispensable de 50-50, même si cela doit aller à l’encontre des vœux d’autres citoyens. » (p. 143). Étant donné les hautes fonctions auxquelles il aspire, il est convié à une sorte de partie fine dans les hauteurs de la monade, et ne sait comment agir : « Et ces filles ? Pas plus de quinze ou seize ans, à peine vêtues de voiles arachnéens et parfois même moins. Des courtisanes ou des servantes ? Ou les deux à la fois ? Nul n’ignore que les administrateurs de Louisville entretiennent des maîtresses. » La notion de « maîtresses » est pourtant incompréhensible dans le contexte monadial, mais elle ne sera pas développée. Cela fait cogiter le protagoniste : « Ces administrateurs s’adonnant à leurs mesquineries, leurs bassesses, leurs vulgarités. Un hédonisme banal de classe dirigeante. Ils sont semblables à leurs ancêtres : princes florentins, grands bourgeois parisiens, Borgia, boyards, ivrognes. Siegmund ne peut supporter cette idée ; il invente une explication. Cette orgie n’a été organisée que pour le mettre à l’épreuve, pour déterminer s’il n’est qu’un petit gratte-papier étriqué, ou s’il possède la largeur d’esprit indispensable à un véritable maître. »

Nouvelle 6
Influencé par les idées de son beau-frère Jason, Micael (le jumeau de Micaela) fait un projet d’évasion de la Monade, par curiosité de connaître le monde extérieur : « Je peux m’arranger pour programmer une autorisation de sortir à mon nom. Je descends en vitesse et je sors avant que quiconque ne s’aperçoive de rien. Puis je courrai dans l’herbe. Je me dirigerai vers l’est. En suivant la côte, je remonterai jusqu’à New York. Ils ne l’ont pas complètement démoli. C’est Jason qui le dit. Ils ont simplement nettoyé autour. On l’a conservé comme une sorte de symbole funeste. » Il réalise son rêve sans le dire à personne, et se retrouve dehors. La nature semble déserte ; il est terrorisé par une machine volante pulvérisant de l’insecticide. Puis une autre machine arrive, et il est appréhendé par un homme et une femme, qui ne parlent pas un mot de sa langue. Il est emprisonné sans ménagement, et observe les « sauvages » depuis sa cellule, leur musique barbare, leurs cérémonies inquiétantes (il croit à tort être destiné au rôle de victime, mais c’est une femme enceinte qui est molestée lors d’un étrange rite propitiatoire de stérilité). Il découvre avec horreur que les familles n’ont qu’entre zéro et trois enfants. Une femme nommée Artha qui parle la langue monadiale, finit par le visiter et l’interroger. On le prend pour un espion. Il finit par la convaincre de sa bonne foi, mais a du mal à se faire à un autre code de bonne conduite, par exemple quand elle lui demande de se vêtir : « Dans nos monades urbaines, explique-t-il, nous ne nous préoccupons pas beaucoup de nous couvrir. Nous avons depuis longtemps oublié ces notions d’intimité et de pudeur. » (p. 195). Artha lui explique la raison du rite de stérilité : « Nous ne possédons que notre commune. Les terres qui nous sont allouées. Et nous devons produire de la nourriture pour nous et pour les habitants des monades urbaines. N’est-ce pas ? Que vous arriverait-il, à vous pauvres citadins, si nous nous multipliions sans cesse – que notre village s’étale sur la moitié de la superficie actuelle des terres cultivées et que notre production couvre à peine nos propres besoins ? Il ne vous resterait plus rien. Non, les enfants doivent vivre sous un toit, dans une maison – et les maisons prennent de la place. On ne peut cultiver la terre quand elle est occupée par des habitations. Il nous a fallu nous imposer des limites. » Artha justifie aussi la pratique des sacrifices humains, en rappelant à Micael que les monades en font de même avec les anomos. Lorsqu’elle vient pour la seconde fois, Artha n’est pas armée, et Jason qui la trouve sympa a envie de la défoncer un petit coup, mais il doit déchanter : « Est-ce la façon locale de faire l’amour ? Mimer la résistance ? Elle s’accroche à sa jupe, le repousse avec son coude et essaye de relever son genou. Il l’entoure de ses bras et la plaque contre le sol, toujours la caressant. Il l’embrasse sur tout le corps, la caresse, murmurant son nom.
— Laissez-moi !
C’est vraiment une expérience toute neuve pour lui. Une femme qui se refuse. Toute en nerfs et en os. Combattant ses avances. Dans la monade elle pourrait être mise à mort pour cela. […] La lutte l’enflamme encore plus. Cela fait plus d’un jour qu’il n’a pas connu de femme. Jamais il n’est resté aussi longtemps abstinent. Il bout d’excitation. Son sexe en érection est semblable à une épée brûlante. Plus rien d’autre ne compte que de la pénétrer le plus vite possible. »
Elle se dégage, et lui pardonne, mais met les points sur les i : « Nous ne nous accouplons qu’avec ceux que nous aimons vraiment, dit-elle. Nous ne nous ouvrons pas sur demande. Ce n’est pas une chose simple pour nous. Il y a les rituels d’approche. Il faut des intermédiaires. C’est très compliqué. Mais comment auriez-vous pu le savoir ? » Artha parvient à sauver Micael, mais au lieu de poursuivre son périple, il décide de rentrer. Se fera-t-il pardonner son évasion ?

Nouvelle 7
Nous nous intéressons à nouveau à Siegmund Kluver et à ses expériences sociales. Il descend dans les bas-fonds de la monade, au soixantième étage : « Varsovie ». Il choisit un couple, et la femme semble effrayée d’être défoncée par un homme si haut placé : « Il est venu là pour apprendre, pas seulement pour défoncer. Il regarde la pièce : les meubles sont ternes et laids, sans élégance ni style, créés pour satisfaire le plus mauvais goût. » Puis Kluver monte quelques étages : « 173e. Pittsburgh. […] Un Centre d’Accomplissement Somatique. Il entre. Il y a encore des gens, même à cette heure tardive : une douzaine sont plongés dans la piscine tourbillonnante, cinq ou six caracolent sur le plan incliné trépidant, et quelques couples sont dans le copulatorium. Ses vêtements de Shangai lui valent quelques regards curieux, mais personne ne s’approche de lui. Se sentant renaître, il se dirige vers le copulatorium, mais il sait bien qu’il n’en a pas vraiment envie. » Alors que Charles Mattern vient défoncer sa femme, Siegmund est soudain gêné et sort de l’appartement : « Il ne veut pas hanter désespérément les artères du bâtiment. Il veut simplement dormir. La promenade nocturne lui apparaît soudain dans toute son abjection : forcée, imposée, opprimante. L’esclavage de la liberté absolue. En ce moment exact des milliers d’hommes rôdent à travers l’immense édifice. Chacun déterminé à accomplir son devoir sacré de citoyen. » Siegmund va-t-il échapper au doute et poursuivre son ascension sociale ?
Pour tout vous dire, ces deux dernières nouvelles n’ont pas de happy end, et l’auteur semble appuyer le côté négatif de sa dystopie…

- Lire également Gilgamesh, roi d’Ourouk, de Robert Silverberg (L’Atalante, 1984).

Lionel Labosse


Voir en ligne : Article de Wikipédia


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