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Au programme des classes de 1re technologique en 2019-2020

Enfance, de Nathalie Sarraute

Folioplus classiques, 1983 (2004), 322 p., 9 €.

samedi 27 juillet 2019

Ce n’est pas de gaîté de cœur si je relis Enfance en prévision de la refonte des programmes de français en Première à partir de septembre 2019, mais par élimination. À l’heure où j’entame cet article (qui sera surtout constitué d’extraits conformes à la norme imposée de 20 lignes), je n’ai pas encore arrêté mon choix entre le roman de Jules Verne Voyage au centre de la terre et Enfance. J’ai éliminé d’office Mme de La Fayette, car j’aime trop les élèves pour le leur infliger, et j’espère terminer ma carrière sans devoir le faire, l’ayant déjà trop subie dans les descriptifs, surtout depuis que ce pauvre Sarkozy a eu la mauvaise idée de moquer ce roman poussiéreux, du coup c’est devenu tendance de le ressortir encore et encore des tiroirs. Et comme c’est une des seules femmes de lettres classiques, on va encore et encore devoir se le farcir. Enfin bref, j’ai plus d’affection pour Sarraute, mais je trouve ce choix peu exaltant pour des élèves de techno, guère plus que le Jules Verne. Bref, imposer un programme de français en Première en plus de la terminale littéraire (du coup ça c’est mort) et du BTS n’est pas ce qui va auréoler Blanquer dans la mémoire des profs qui regardent passer les ministres de l’éducation comme les vaches les trains. Cerise sur le gâteau, le choix de livres ne présente qu’une œuvre commune pour chaque genre entre le bac général et le bac technologique, ce qui contraint les collègues qui ont les deux en même temps soit à réduire leur choix, soit à se taper la préparation de deux œuvres différentes. Ce n’est pas mon cas puisque le lycée où je travaille actuellement n’a que la série technologique en plus des BTS. Et bien sûr en passant on nous a supprimé l’heure d’AP (aide pédagogique ou un truc comme ça), avec un programme plus lourd… Finie la liberté pédagogique qui nous permettait de choisir les œuvres en fonction de notre public et de nos goûts, et d’avoir une chance de passionner les élèves avec des œuvres qui nous passionnent. Désormais que l’on soit fan de Rousseau ou fan de Houellebecq, que l’on enseigne à Paris, à Dax, à Mayotte ou en Polynésie, on devra ennuyer les élèves avec les mêmes œuvres… Cette année, j’ai apprécié le descriptif d’une collègue de Montreuil qui avait passionné quelques-uns des élèves que j’ai interrogés avec Extension du domaine de la lutte. Avant ces nouveaux programmes, cela m’aurait donné envie de le choisir. Maintenant, appliquons le programme choisi par le Politburo, le petit doigt sur la couture du pantalon.
Bref, assez ronchonné : au boulot ! J’ai choisi l’édition Folioplus classiques pourvue d’un dossier concis de Fanny Gayon et d’une analyse d’image par Isabelle Varloteaux. Voici ma sélection des extraits les plus intéressants, et quelques lignes du dossier. En fait au fil de la rédaction de cet article, j’ai arrêté mon choix sur Sarraute, dont le style me semble à la réflexion moins transparent que celui de Verne.

Enfance est un récit autobiographique publié par Nathalie Sarraute alors qu’elle était âgée de 83 ans, donc en 1983 parce qu’elle naquit en 1900 et faillit faire une centenaire parfaite, décédant fort bêtement à 99 ans. L’incipit est analysé sur études littéraires.com, et cela va être un problème pour ce nouveau bac : nous risquons d’entendre à l’oral 10 fois la même « lecture expliquée » du même extrait. Je préférerais choisir des extraits moins documentés sur Internet et dans les parascolaires, mais vu le nombre d’enseignants travaillant sur le même livre, cela va être difficile ! Le « parcours associé » pour cette œuvre est : « récit et connaissance de soi ».

Extrait 1 : (extrait fort riche que j’ai choisi en lecture expliquée) « « Je vais le déchirer »… il faut que je vous prévienne pour vous laisser le temps de m’en empêcher, de me retenir… « Je vais déchirer ça »… je vais le lui dire très fort… peut-être va-t-elle hausser les épaules, baisser la tête, abaisser sur son ouvrage un regard attentif… Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d’enfant ?… et mes paroles vont voleter, se dissoudre, mon bras amolli va retomber, je reposerai les ciseaux à leur place, dans la corbeille…
Mais elle redresse la tête, elle me regarde tout droit et elle me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : Nein, das tust du nicht… « Non, tu ne feras pas ça »… exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j’ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs…

« Non, tu ne feras pas ça… » dans ces mots un flot épais, lourd coule, ce qu’il charrie s’enfonce en moi pour écraser ce qui en moi remue, veut se dresser… et sous cette pression ça se redresse, se dresse plus fort, plus haut, ça pousse, projette violemment hors de moi les mots… « Si, je le ferai. »

« Non, tu ne feras pas ça… » les paroles m’entourent, m’enserrent, me ligotent, je me débats… « Si, je le ferai »…Voilà, je me libère, l’excitation, l’exaltation tend mon bras, j’enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort… quelque chose de mou, de grisâtre s’échappe par la fente… » (p. 12). Voir aussi p. 171 une autre illustration de l’esprit rebelle de la fillette : « Ça ne se fait pas ».

Extrait 2 : On retrouve le même motif (à mon sens), qui fait de ce thème une expression métaphorique de l’écriture :
« Passé les grilles du Grand Luxembourg, plus de savantes traversées, elle s’installe à une place non loin du bassin, le dos tourné à la vaste façade blanche… Je ne sais pas lire sur la grande horloge pour savoir si c’est l’heure du goûter, mais j’observe les autres enfants et aussitôt que j’en vois un qui reçoit le sien, je me précipite… elle m’a vue venir, elle me tend ma barre de chocolat et mon petit pain, je les saisis, je la remercie de la tête et je m’éloigne…

— Pour faire quoi ?

— Ah, n’essaie pas de me tendre un piège… Pour faire n’importe quoi, ce que font tous les enfants qui jouent, courent, poussent leurs bateaux, leurs cerceaux, sautent à la corde, s’arrêtent soudain et l’œil fixe observent les autres enfants, les gens assis sur les bancs de pierre, sur les chaises… ils restent plantés devant eux bouche bée…

— Peut-être le faisais-tu plus que d’autres, peut-être autrement…

— Non, je ne dirai pas ça… je le faisais comme le font beaucoup d’enfants… et avec probablement des constatations et des réflexions du même ordre… en tout cas rien ne m’en est resté et ce n’est tout de même pas toi, qui vas me pousser à chercher à combler ce trou par un replâtrage » (p. 21).

Extrait 3 : « Ta grand-mère va venir te voir »… maman m’a dit ça… Ma grand-mère ? la mère de papa ? Est-ce possible ? Elle va venir pour de vrai ? elle ne vient jamais, elle est si loin… je ne me souviens pas du tout d’elle, mais je sens sa présence par les petites lettres caressantes qu’elle m’envoie de là-bas, par ces boîtes en bois tendre gravées de jolies images dont on peut suivre les contours creux avec son doigt, ces coupes de bois peint couvertes d’un vernis doux au toucher… « Quand arrivera-t-elle ? quand sera-t-elle là ?… — Demain après-midi… Tu n’iras pas à la promenade… »
Je l’attends, je guette, j’écoute ses pas dans l’escalier, sur le palier… voilà, c’est elle, on a sonné à la porte, je veux me précipiter, on me retient, attends, ne bouge pas… la porte de ma chambre s’ouvre, un homme et une femme vêtus de blouses blanches me saisissent, on me prend sur les genoux, on me serre, je me débats, on m’appuie sur la bouche, sur le nez un morceau de ouate, un masque, d’où quelque chose d’atroce, d’asphyxiant se dégage, m’étouffe, m’emplit les poumons, monte dans ma tête, mourir c’est ça, je meurs… Et puis je revis, je suis dans mon lit, ma gorge brûle, mes larmes coulent, maman les essuie… « Mon petit chaton, il fallait t’opérer, tu comprends, on t’a enlevé de la gorge quelque chose qui te faisait du mal, c’était mauvais pour toi… dors, maintenant c’est fini… » (p. 24)

Il y a aussi l’extrait où elle touche au poteau défendu, et constate qu’elle ne meurt pas, remake de l’extrait 1, p. 26.

Extrait 4 : Voici l’un des rares extraits où il est question de sexualité :
« Tiens, maman, s’il te plaît, avale ça… Maman qui n’a pas son pince-nez, elle ne le porte que pour lire, se penche très bas pour voir ce qu’il y a dans la cuiller que je lui tends… C’est de la poussière que j’ai ramassée pour toi, elle n’est pas sale du tout, n’aie pas peur, avale-la… Tu l’as déjà fait…

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Mais tu es folle…

— Non. Tu m’as dit que c’est comme ça que j’ai poussé dans ton ventre… parce que tu avais avalé de la poussière… avale encore celle-ci, je t’en prie, fais-le pour moi, je voudrais tant avoir une sœur ou un frère…

Maman a l’air agacée… — Je ne sais pas ce que je t’ai dit…

— Tu m’as dit ça. Et tu as dit aussi, je t’ai entendue… tu as dit que tu serais contente d’avoir encore un enfant… Alors fais-le, maman, tiens, avale…

Maman abaisse ma main tendue… — Mais ce n’est pas cette poussière-là…

— Alors, dis-le-moi… quelle poussière ?

— Oh, je ne sais pas…

— Si. Dis-le…

— C’est de la poussière comme il y en a sur les fleurs…

— Sur les fleurs ? Sur quelles fleurs ?

— Je ne m’en souviens pas.

— Mais fais un effort, essaie de te rappeler…

— Oh écoute, arrête de me tourmenter avec tes questions… Tu ferais mieux de jouer, comme tous les enfants, au lieu de traîner derrière moi sans rien faire, tu ne sais plus quoi inventer, tu vois bien que je suis occupée… » (p. 27).

Le chapitre qui se termine par « Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe »… rompent le charme et me délivrent » (p. 81) aurait été pas mal, mais trop long, il me semble difficile d’en isoler 20 lignes, et trop d’allusions à la culture russe.

Extrait 5 : « Elles sont ainsi maintenant, ces idées, elles se permettent n’importe quoi. Je regarde le décolleté de maman, ses bras nus dorés, bronzés, et tout à coup en moi un diablotin, un petit esprit malicieux, comme les « domovoï » qui jouent toutes sortes de farces dans les maisons, m’envoie cette giclée, cette idée : « Maman a la peau d’un singe. » Je veux essuyer ça, l’effacer… ce n’est pas vrai, je ne le crois pas… ce n’est pas moi qui ai pensé ça. Mais il n’y a rien à faire, la fourrure d’un singe aperçu dans la cage du jardin d’acclimatation est venue, je ne sais comment, se poser sur le cou, sur les bras de maman et voici l’idée… elle me fait mal…
J’appelle maman au secours, il faut qu’elle me soulage… « Tu sais maman j’ai maintenant une autre idée… Elle a l’air aussitôt agacée… — Qu’est-ce que c’est encore ? — Eh bien, je pense… que tu as… la peau d’un singe… » elle va regarder ce que j’ai là, ce qui a poussé en moi, malgré moi, nous allons le regarder ensemble… c’est si ridicule, grotesque… on ne peut que s’en moquer, elle va éclater de son rire qui me fait toujours rire avec elle, nous en rirons toutes les deux et l’idée s’en ira là d’où elle est venue… là où elle est née… quelque part hors de moi, dans un lieu que je ne connais pas… Ou encore maman dira : « Eh bien, j’en suis ravie. Tu te souviens comme ils étaient mignons, ces petits singes » (p. 91).

Extrait 6 : elle écrit à sa mère pour lui faire savoir par un code convenu à l’avance qu’elle n’est pas très heureuse. Mais la mère en fait immédiatement le reproche au père, ce qui pour la fillette constitue une trahison : « Je suis atterrée, accablée sous le coup d’une pareille trahison. Je n’ai donc plus personne au monde à qui me plaindre. Maman ne songe même pas à venir me délivrer, ce qu’elle veut c’est que je reste ici, en me sentant moins malheureuse. Jamais plus je ne pourrai me confier à elle. Jamais plus je ne pourrai me confier à personne. Je devais montrer un si total, si profond désespoir que tout à coup mon père, abandonnant cette réserve, cette distance qu’il montre toujours ici à mon égard, me serre dans ses bras plus fort qu’il ne m’avait jamais serrée, même autrefois… il sort son mouchoir, il essuie avec une maladresse tendre, comme tremblante, mes larmes, et il me semble voir des larmes dans ses yeux. Il me dit juste ; « Va te coucher, ne t’en fais pas… une expression qu’il a souvent employée en me parlant… rien dans la vie n’en vaut la peine… tu verras, dans la vie, tôt ou tard, tout s’arrange… »
À ce moment-là, et pour toujours, envers et contre toutes les apparences, un lien invisible que rien n’a pu détruire nous a attachés l’un à l’autre… Je ne sais pas exactement ce que mon père sentait, mais moi, à cet âge-là, je n’avais pas neuf ans, je suis sûre que tout ce qui petit à petit s’est révélé à moi, au cours des années qui ont suivi, je l’ai perçu d’un coup, en bloc… tous mes rapports avec mon père, avec ma mère, avec Véra, leurs rapports entre eux, n’ont été que le déroulement de ce qui s’était enroulé là » (p. 105).

On lui annonce la naissance d’une demi-sœur : « Comment va-t-elle s’appeler ? — Hélène… C’est en souvenir de la petite fille qui était née trois ans avant moi et qui est morte de la scarlatine avant ma naissance » (p. 108). J’ai appris dans Les Disparus de Daniel Mendelsohn que ce transfert du prénom d’un enfant mort est une coutume juive.

Extrait 7 : « Je sors d’une cassette en bois peint les lettres que maman m’envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque « notre amour », « notre séparation », il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours… Et c’est ça, un malheur ? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s’ils entendaient ce mot… papa serait agacé, fâché… il déteste ces grands mots. Et maman dirait : Oui, un malheur quand on s’aime comme nous nous aimons… mais pas un vrai malheur… notre « triste séparation », comme elle l’appelle, ne durera pas… Un malheur, tout ça ? Non, c’est impossible. Mais pourtant cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit « mes deux yeux sur ma figure ». Personne d’autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m’observe, elle l’a reconnu, c’est bien lui : le malheur qui s’abat sur les enfants dans les livres dans Sans Famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m’enserre, il me tient.
Je reste quelque temps sans bouger, recroquevillée au bord de mon lit… Et puis tout en moi se révulse, se redresse, de toutes mes forces je repousse ça, je le déchire, j’arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterai pas dans ça, où cette femme m’a enfermée… elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.

— C’était la première fois que tu avais été prise ainsi, dans un mot ?

— Je ne me souviens pas que cela me soit arrivé avant. Mais combien de fois depuis ne me suis-je pas évadée terrifiée hors des mots qui s’abattent sur vous et vous enferment.

— Même le mot « bonheur », chaque fois qu’il était tout près, si près, prêt à se poser, tu cherchais à l’écarter… Non, pas ça, pas un de ces mots, ils me font peur, je préfère me passer d’eux, qu’ils ne s’approchent pas, qu’ils ne touchent à rien… rien ici, chez moi, n’est pour eux. » (p. 110).

Extrait 8 : Juste un paragraphe idéal pour revoir les accords corsés du participe passé : « Mais ce n’est pas cet air que mon père a cherché sur mon visage, ce n’est pas lui qu’il a voulu retrouver, et ce qui est arrivé ensuite prouve que j’avais senti juste. Il s’est tourné vers l’ami qui était là, c’était l’ami commun de mes parents qui m’avait amenée de Berlin… nous étions seuls tous les trois… et mon père, détachant enfin ses yeux de moi, s’est tourné vers lui et lui a dit : « C’est étonnant comme par moments Natacha peut ressembler à sa mère… » et dans ces mots quelque chose d’infiniment fragile, que j’ai à peine osé percevoir, je craignais de le faire disparaître… quelque chose a glissé, m’a effleurée, m’a caressée, s’est effacé » (p. 117).

Extrait 9 : À comparer au vol du ruban dans Les Confessions : « Qu’à cela ne tienne, puisque Véra a refusé de m’en acheter un, en une seconde ma décision est prise… Je reste un peu en arrière, je tends la main, je saisis un des petits sachets de dragées empilés à l’étalage d’une confiserie, je le cache dans mon large blouson à col marin et je rejoins Véra en soutenant d’une main le sachet appuyé contre mon ventre… Mais très vite on nous rattrape… la vendeuse m’a vue à travers la vitre… « La petite vient de voler un sachet de dragées… » Véra la toise, ses yeux se dilatent, deviennent d’un bleu intense… « Qu’est-ce que vous dites ? C’est impossible ! » Et je secoue la tête automatiquement, sans conviction je dis Non !… la vendeuse montre ou seulement regarde la boursouflure au bas de mon blouson, et cela suffit, je sors le sachet en le faisant passer sous le caoutchouc qui le retient et je le tends… Sans un mot nous suivons Véra qui se dirige vers la boutique, la traverse, va au fond où se trouve la caisse, fait des excuses et paie le prix du sachet… La caissière compatit… « Ah Madame, les enfants aujourd’hui… » La vendeuse veut tendre le paquet, mais Véra l’arrête… « Non, merci… » Elle refuse de le prendre.
Nous sortons, nous rentrons… je ne sais plus par quel moyen… sans parler, du moins certainement pas de ce qui vient de se passer.
Véra s’abstient, avec cette obstination que rien ne peut vaincre quand elle a pris une décision, de se mêler de mon éducation. Il me semble que ce doit être le résultat de discussions entre elle et mon père… je ne les ai jamais entendues, mais je me doute que mon père lui a fait des reproches à propos de moi… » (p. 139).

Extrait 10 : la scène de la dictée et de sa correction est intéressante en ce qu’il révèle ce qu’il y a d’affectif dans l’orthographe, mais ici pas pour larmoyer comme c’est devenu la mode sur le traumatisme de la faute stigmatisante : « La maîtresse nous prend nos copies. Elle va les examiner, indiquer les fautes à l’encre rouge dans les marges, puis les compter et mettre une note. Rien ne peut égaler la justesse de ce signe qu’elle va inscrire sous mon nom. Il est la justice même, il est l’équité. Lui seul fait apparaître cette trace d’approbation sur le visage de la maîtresse quand elle me regarde. Je ne suis rien d’autre que ce que j’ai écrit. Rien que je ne connaisse pas, qu’on projette sur moi, qu’on jette en moi à mon insu comme on le fait constamment là-bas, au-dehors, dans mon autre vie… je suis complètement à l’abri des caprices, des fantaisies, des remuements obscurs, inquiétants, soudain provoqués… est-ce par moi ? ou est-ce par ce qu’on perçoit derrière moi et que je recouvre ? Et aussi il ne pénètre rien jusqu’ici de cet amour, « notre amour », comme maman l’appelle dans ses lettres… qui fait lever en moi quelque chose qui me fait mal, que je devrais malgré la douleur cultiver, entretenir et qu’ignoblement j’essaie d’étouffer… Pas trace ici de tout cela. Ici je suis en sécurité » (p. 150).

Extrait 11 : Et voici l’équivalent pour les maths (il y a aussi la récitation, p. 160, et la scène où elle piétine et déchire sa copie de latin parce que pour la première fois elle n’a pas été première, p. 193). « — J’avais beau essayer de me rappeler comment il fallait raisonner, je ne parvenais pas à trouver le nombre de litres d’eau que déversaient des robinets ou bien ces terribles heures d’arrivée des trains qui se croisent… Mon père trouvait ces nombres en un instant par le mystérieux, miraculeux procédé de l’algèbre… « Voici quel doit être le résultat… Mais toi, il faut que tu l’obtiennes par l’arithmétique… Et ça, moi, on ne me l’apprenait pas. » Et nous voici tous deux nous efforçant, mon père assis auprès de moi à son bureau et moi cherchant à retrouver ce que la maîtresse a expliqué… que j’avais cru retenir, et ça s’est échappé… parfois, avec nos forces rassemblées nous parvenons à trouver au bout de notre raisonnement le nombre, c’est lui, c’est celui que mon père a obtenu grâce à l’algèbre. La même satisfaction nous emplit, nous détend, elle affleure sur nos visages quand nous entrons dans la salle à manger, nous mettons à table et sans plus parler de notre problème prenons avec les autres notre repas.
Mais parfois, nous n’avons pas réussi à trouver et après le dîner, nous nous remettons à chercher.

— Il est arrivé que ton père finisse par te dire qu’il fallait que tu ailles te coucher… il irait demander de l’aide à tel ou tel ami qui habite tout à côté… « Lui il saura, il est plus fort que moi en cette matière… Mais quelle idée de faire résoudre de tels problèmes par des enfants ! »

— Je suis presque ou même complètement endormie quand papa entre… « Tu dors ? — Non, ce n’est rien… Alors ils ont trouvé ? — Oui, c’est très simple, comment n’y avons-nous pas pensé ? » Papa s’assoit près de moi sur mon lit et il m’explique… Cela ne me paraît pas si simple… Ça flotte… emmêlé… et tout d’un coup ça se sépare en éléments très nets qui viennent comme d’eux-mêmes se mettre en place, à leur juste place… il ne peut y en avoir d’autre… dans un ordre impeccable ils se succèdent jusqu’à ce nombre qui les attend, qui est le signe indubitable de leur accomplissement… « Je vais l’écrire tout de suite. — Alors vite, dépêche-toi, il est tard » (p. 153).

Extrait 12 : « Mon premier chagrin » est une rédaction scolaire qui permet à la fillette de déployer les « splendeurs » du style, exactement ce que l’écrivaine adulte refusera ; cette page fonctionne donc comme ce que Dominique Maingueneau (Pragmatique pour le discours littéraire, Dunod, 1990) appelle un « anti-miroir » ou repoussoir :
« Je me tiens dans l’ombre, hors d’atteinte, je ne livre rien de ce qui n’est qu’à moi… mais je prépare pour les autres ce que je considère comme étant bon pour eux, je choisis ce qu’ils aiment, ce qu’ils peuvent attendre, un de ces chagrins qui leur conviennent…

— Et c’est alors que tu as eu cette chance d’apercevoir… d’où t’est-il venu ?

— Je n’en sais rien, mais il m’a apporté dès son apparition une certitude, une satisfaction… je ne pouvais pas espérer trouver un chagrin plus joli et mieux fait… plus présentable, plus séduisant… un modèle de vrai premier chagrin de vrai enfant… la mort de mon petit chien… quoi de plus imbibé de pureté enfantine, d’innocence.
Aussi invraisemblable que cela paraisse, tout cela je le sentais…

— Mais est-ce invraisemblable chez un enfant de onze, presque de douze ans… tu étais dans la classe du certificat d’études.

— Ce sujet a fait venir, comme je m’y attendais, plein d’images, encore succinctes et floues, de brèves esquisses… mais qui promettaient en se développant de devenir de vraies beautés… Le jour de mon anniversaire, oh quelle surprise, je saute et bats des mains, je me jette au cou de papa, de maman, dans le panier une boule blanche, je la serre sur mon cœur, puis nos jeux, où donc ? mais dans un beau grand jardin, prairies en fleur, pelouses, c’est celui de mes grands-parents où mes parents et mes frères et sœurs passent les vacances… et puis viendra l’horreur… la boule blanche se dirige vers l’étang…

— Cet étang que tu avais vu sur un tableau, bordé de joncs, couvert de nénuphars…

— Il faut reconnaître qu’il est tentant, mais voici quelque chose d’encore plus prometteur… la voie ferrée… nous sommes allés nous promener de ce côté, le petit chien monte sur le remblai, je cours derrière lui, je l’appelle, et voici qu’à toute vitesse le train arrive, l’énorme, effrayante locomotive… ici pourront se déployer des splendeurs… » (p. 186).
Une autre rédaction est évoquée p. 217, avec le même rejet rétrospectif d’un style ampoulé : « — J’ai gardé de ce devoir la sensation que j’avais eue en décrivant des « bataillons de héros qui traversaient un ciel de gloire au-dessus des soldats endormis dans leurs capotes sombres… », un sentiment d’exaltation qui se déversait dans des phrases que j’avais prises je ne sais où, déjà ampoulées à souhait, et les gonflait pour qu’elles s’élèvent encore plus haut, jamais assez… »

Extrait 13 : Changement d’attitude du père sur le judaïsme : « — Ma mère ne voulait pas le savoir… je crois qu’elle n’y pensait jamais. Quant à mon père, il considérait toutes les pratiques religieuses comme des survivances… des vieilles croyances dépassées… il était « libre penseur » et pour lui comme pour tous ses amis le fait même de mentionner que quelqu’un est juif ou ne l’est pas, ou qu’il est slave, était le signe de la plus noire réaction, une véritable… indécence…
Je n’ai jamais entendu dire d’un ami qui venait à la maison qu’il était autre chose que russe ou bien français. Et à l’école même cette notion de Russe ne semblait pas exister, tous les enfants d’où qu’ils fussent venus étaient considérés comme de bons petits Français. Je ne me souviens pas qu’on m’ait posé aucune question, visiblement les idées de différence de race ou de religion n’entraient dans l’esprit de personne.
Mon père me laissait aller dans toutes les églises où l’on m’emmenait… peut-être se disait-il que ces belles cérémonies ne pouvaient que laisser à un enfant de beaux souvenirs, et il ne cherchait pas plus à me détourner de Dieu, du Christ, des saints, de la Sainte Vierge, qu’il ne m’avait empêchée d’adresser des prières au Père Noël.
Mais plus tard, chaque fois qu’était soulevée cette question, j’ai toujours vu mon père déclarer aussitôt, crier sur les toits qu’il était juif. Il pensait que c’était vil, que c’était stupide d’en être honteux et il disait : Combien d’horreurs, d’ignominies, combien de mensonges et de bassesses a-t-il fallu pour arriver à ce résultat, que des gens ont honte devant eux-mêmes de leurs ancêtres et se sentent valorisés à leurs propres yeux, s’ils arrivent à s’en attribuer d’autres, n’importe lesquels, pourvu que ce ne soient pas ceux-là… Tu ne trouves pas, me disait-il parfois, beaucoup plus tard, que tout de même, quand on y pense… — Oui, je le trouvais… » (p. 210).

Extrait 14 : Elle fait un cauchemar après avoir vu Fantômas, et son père refuse qu’elle dorme avec lui : « — Tu es folle… Voilà ce que c’est… tu vas regarder n’importe quel film idiot… tu ne demandes même pas… — Si, je te l’ai demandé. — Non, tu n’as rien demandé du tout. — Si, je t’ai demandé si je pouvais voir Fantômas avec Micha et tu as dit oui… — Ce n’est pas possible… tu penses… quand on est peureux comme toi. Je suis sûr que Micha n’a pas peur… — Mais moi je vais mourir… rien que de penser que ça va revenir, reste avec moi… — C’est tout ce qui me manquait. Je dois me lever à six heures… et tu n’as rien, tu n’es pas malade, tu te laisses aller comme un bébé, une vraie mauviette… à onze ans ne pas pouvoir se dominer à ce point, c’est honteux. C’est la dernière fois que tu as été au cinéma… »
Je reviens dans ma chambre, je me recouche, la rage de m’être exposée à un rejet humiliant, à un mépris insultant m’emplit, me gonfle, je vais éclater, écraser tout ce qui osera m’approcher… des mains… n’importe quelles mains même si elles ont des gants de peau humaine… mais qu’elles sortent… mais tandis que je me recouche, que je me tourne, pas le dos au mur, pour quoi faire ? non, le dos vers le vide derrière moi, exprès, on verra bien… j’ai beau fermer les yeux, me raidir, attendre, ma fureur doit les tenir à l’écart, elles n’osent pas sortir derrière mon dos à moi, elles se tiennent bien tranquilles là-bas, dans le film, loin de moi… derrière le dos de ce jeune homme… des mains… Micha avait raison… des gants en peau humaine, ça ? Mais on voit que c’est des gants de caoutchouc… des gants de gros caoutchouc… je ris un peu trop fort, je ne m’arrête pas de rire, je pleure de rire tandis que je m’endors » (p. 219).

Extrait 15 : Quelques lignes de la p. 221 permettent de vérifier grâce à l’article de Wikipédia que Nathalie Sarraute utilise sa véritable date de naissance : « Maman est là, elle est arrivée, elle va passer le mois d’août avec moi… elle m’attend, je vais la voir… il y a si longtemps que je ne l’ai pas vue, je n’avais que huit ans…

— Huit ans et demi exactement, c’était en février 1909.

— Et le 18 juillet, j’ai eu onze ans… »

Extrait 16 : Second bref extrait où il soit quelque peu question de sexualité, du moins de nudité : « Elle est à demi étendue sur son lit et moi je suis assise sur une chaise devant elle, il fait extrêmement chaud, elle a baissé sa robe de chambre sur ses épaules, un peu trop, elle s’est trop dénudée, et cela me choque un peu, et puis je me rappelle que ce sont des choses qui là-bas, en Russie, ne choquent pas comme ici… je nous revois toutes deux nues, parmi d’autres corps nus de femmes et d’enfants se mouvant dans une épaisse vapeur chaude, autrefois à Pétersbourg, quand j’étais avec elle à la « bania » » (p. 224).

Extrait 17 : Lecture de Rocambole, nouvel « anti-miroir » amusant car l’ironie porte autant sur le style de ce roman que sur son goût enfantin de ce type de littérature. C’est une page qui se prête à merveille à une séance de lecture expressive, mais aussi à une évocation de L’Ère du soupçon : « C’est un moment de bonheur intense… toujours très bref… bientôt les transes, les affres me reprennent… évidemment les plus valeureux, les plus beaux, les plus purs ont jusqu’ici eu la vie sauve… jusqu’à présent… mais comment ne pas craindre que cette fois… il est arrivé à des êtres à peine moins parfaits… si, tout de même, ils l’étaient moins, et ils étaient moins séduisants, j’y étais moins attachée, mais j’espérais que pour eux aussi, ils le méritaient, se produirait au dernier moment… eh bien non, ils étaient, et avec eux une part arrachée à moi-même, précipités du haut des falaises, broyés, noyés, mortellement blessés… car le Mal est là, partout, toujours prêt à frapper… Il est aussi fort que le Bien, il est à tout moment sur le point de vaincre… et cette fois tout est perdu, tout ce qu’il peut y avoir sur terre de plus noble, de plus beau… le Mal s’est installé solidement, il n’a négligé aucune précaution, il n’a plus rien à craindre, il savoure à l’avance son triomphe, il prend son temps… et c’est à ce moment-là qu’il faut répondre à des voix d’un autre monde… « Mais on t’appelle, c’est servi, tu n’entends pas ? »… il faut aller au milieu de ces gens petits, raisonnables, prudents, rien ne leur arrive, que peut-il arriver là où ils vivent… là tout est si étriqué, mesquin, parcimonieux… alors que chez nous là-bas, on voit à chaque instant des palais, des hôtels, des meubles, des objets, des jardins, des équipages de toute beauté, comme on n’en voit jamais ici, des flots de pièces d’or, des rivières de diamants… « Qu’est-ce qu’il arrive à Natacha ? » j’entends une amie venue dîner poser tout bas cette question à mon père… mon air absent, hagard, peut-être dédaigneux a dû la frapper… et mon père lui chuchote à l’oreille… « Elle est plongée dans Rocambole ! » L’amie hoche la tête d’un air qui signifie : « Ah, je comprends… »
Mais qu’est-ce qu’ils peuvent comprendre… »

Extrait 18 : « C’est peut-être qu’il me semble que là s’arrête pour moi l’enfance… Quand je regarde ce qui s’offre à moi maintenant, je vois comme un énorme espace très encombré, bien éclairé…
Je ne pourrais plus m’efforcer de faire surgir quelques moments, quelques mouvements qui me semblent encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs blanchâtres, molles, ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance… » (p. 247) Cet excipit constitue une sorte de définition de ce que Sarraute entend par « tropisme ».

Dossier de Fanny Gayon & Isabelle Varloteaux

Le dossier propose une brillante analyse d’œuvre d’art par Isabelle Varloteaux. Il s’agit d’une aquarelle de Witold Wojtkiewicz intitulée « Promenade » (1905), que je n’ai pas réussi à retrouver sur Internet ! « La traduction d’une interrogation et d’un certain malaise joue aussi sur l’étrange relation que semblent entretenir les trois personnages de cette courte scène de promenade : la femme (mère, nurse ou belle-mère, comme dans l’univers de l’écrivain), l’enfant et la poupée. L’artiste brise tout échange entre ces êtres : la femme — « voici que s’approche une masse informe » —, indifférente à l’enfant, a un visage réduit à une forme abstraite ocrée, sans expression, tandis que la fillette, à la carnation presque livide, se détourne de ce qui devrait être son centre d’intérêt pour nous interpeller du regard. Enfin, il y a l’attitude de la poupée, marionnette désemparée ou sorte d’enfant en réduction qui semble regarder sa petite mère, sans qu’aucune réponse à son appel lui soit donnée. Cette absence de relation fait du spectateur le témoin d’un petit drame de l’existence : le quotidien de l’enfance, même parsemé de bonheurs, est bien ponctué de grandes solitudes » (p. 256).

Le dossier de Fanny Gayon attire d’abord notre attention sur la célèbre photo des principaux auteurs du Nouveau roman par Mario Dondero en 1959, sans Marguerite Duras qui en est exclue, et tous ces auteurs dont les regards s’évitent, seuls avec tous. Les principes romanesques de Sarraute sont bien expliqués, avec cette citation de L’Ère du soupçon : « Ils [les phénomènes fugitifs] font penser à ces petites bêtes grises qui se cachent dans les trous humides. Ils sont honteux et prudents. Le moindre regard les fait fuir. Ils ont besoin, pour s’épanouir, d’anonymat et d’impunité » (cité p. 270). À propos du dialogue narratif, voici l’analyse de Fanny Gayon : « Quant au personnage principal, ce « je » qui semble donner corps à la notion tant contestée d’individu, Nathalie Sarraute brise ce qu’il pourrait avoir de lisse et de monolithique dès les premières lignes, au risque de décontenancer le lecteur. Si celui-ci s’attendait à lire le récit d’une vie, il se retrouve en réalité face à un dialogue qui se révèle être celui que l’auteur entretient avec lui-même. De ce fait, le « je », se combinant au « tu » et au « nous », à la fois féminin par son référent et masculin par ses désinences (« oui, ça te rend grandiloquent. Je dirai même outrecuidant »), devient insaisissable. Insaisissable et multiple, car les oppositions internes que nous ont révélées les tropismes et les jugements des autres interdisent désormais qu’on le juge « indivis » […]. Les perceptions intérieures et les jugements extérieurs se superposent, entrent en résonance, laissant au lecteur l’espace d’un regard personnel » (p. 273). « le seul pacte passé entre le lecteur et l’auteur est celui, déjà affirmé haut et fort dans L’Ère du soupçon, de l’authenticité d’une démarche (et non d’un contenu), de la sincérité d’une recherche, qui consistent à traquer les sensations de l’enfance et non à les inventer. D’où, dans les premiers chapitres, les interventions du double qui permettent à la narratrice d’exprimer ses craintes » (p. 281).
Voici quelques autres analyses de Fanny Gayon : « Le titre même, Enfance, en se passant de déterminant, suggère la dimension théorique du texte. L’enfance y apparaît tout d’abord comme un âge non sexué. Nathalie Sarraute choisit toujours le mot neutre d’« enfant » plutôt que celui de « fille » ou de « fillette » (p. 287). « D’où un étirement du temps qui est celui de l’analyse, et qui soudain dilate la temporalité du récit. Ce procédé, caractéristique de son écriture, Nathalie Sarraute l’a souvent comparé aux ralentis du cinéma, qui permettent de décomposer les mouvements pour mieux les observer » (p. 291). « Qui parle ? Le lecteur ne tarde pas à comprendre que ces deux voix sont celles de Nathalie Sarraute. Si l’une, d’emblée, prend en charge la narration, la seconde semble moins facile à identifier : tour à tour, elle joue le rôle de « surmoi » veillant à ce que le récit ne retombe pas dans les sentiers battus, ou de démon tentateur qui cherche à piéger la sincérité de la narratrice (ne serait-ce pas le même demovon, ce diablotin qui insufflait à la petite Natacha les mauvaises « idées » ?), ou encore l’interlocuteur grâce auquel le souvenir peut resurgir et la mise en mots des sentiments s’élaborer pas à pas » (p. 291). « Les mots sont aussi à l’origine des tropismes, le point d’ancrage de la mémoire. Ce qui surgit en premier et paraît indélébile, ce ne sont pas les images, mais ces phrases courtes, incisives, lourdes d’implications, qui ont ébranlé l’enfant et se sont « enfoncées » en elle, parfois au détriment d’autres souvenirs, balayés sur leur passage » (p. 294). « Les points de suspension sont la marque stylistique de Nathalie Sarraute. […] Ils sont la marque concrète du temps de l’écriture : l’écrivain réfléchit, doute, ou reste en suspens sous le coup d’une émotion […], temps aussi de la lecture qui permet au lecteur de suivre le fil de ces pensées, de méditer les phrases, de peser les mots. Cette ponctuation a aussi une incidence sur la musicalité des phrases. Elle les empêche de se poser, de se clore, les maintenant en suspens, sur la ligne mélodique ascendante, toujours fragile, de ceux qui réfléchissent à voix haute, comme si le point était de l’ordre de la certitude, du péremptoire » (p. 297).

- On peut écouter une rémission radioscopie de Nathalie Sarraute âgée de 89 ans, très tonique. Il existe également un document vidéo exceptionnel, l’émission Archives du XXe siècle de Jean-José Marchand. Nathalie Sarraute y est interrogée par Olivier Soufflot de Magny. Tournage sous la direction de Philippe Collun, 10 et 11 avril 1973 ; production SFP. Dix ans avant Enfance, Sarraute évoque son enfance avec spontanéité dans le début de cette vidéo. Elle n’est malheureusement pas disponible sur Internet, ni à l’achat.
- Pour le parcours « récit et connaissance de soi », on pense bien sûr aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau, mais comme il s’agit quand même d’un objet d’étude centré sur le roman, j’ai pensé à La Civilisation, ma Mère !… de Driss Chraïbi, qui permet en outre de faire « une place aux littératures francophones et étrangères » comme le prévoient les programmes.

Extraits choisis par Lionel Labosse


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