www.altersexualite.com

Bienvenue sur le site de Lionel Labosse

Accueil > Livres pour les jeunes et les « Isidor » HomoEdu > Documentaires, essais (adultes) > Piercing, sur les traces d’une infamie médiévale, de Denis Bruna

Connaître les origines du piercing en Europe, pour lycéens et adultes

Piercing, sur les traces d’une infamie médiévale, de Denis Bruna

Textuel, 2001, 160 p., 25,15 €

jeudi 1er octobre 2009, par Lionel Labosse

Le piercing est un sujet à la mode, qui peut séduire par exemple les élèves de première L pour le choix d’un TPE (Travail Personnel Encadré). Le piercing est très lié à la sexualité, et a encore donné lieu à peu de monographies (par exemple la collection « Que sais-je ? » ne propose pas encore ce titre). L’essai de Denis Bruna n’aborde qu’une parcelle infime de la question : les piercings au visage en Europe dans la peinture sous l’influence orientale, et encore souvent ne s’agit-il que de simples boucles d’oreilles. Mais cet inconvénient procure l’avantage, si l’on veut, de ne pas risquer de « choquer » les parents d’élèves ou collègues frileux. Donc un beau livre sans risque pour les C.D.I., mais bien sûr à compléter par d’autres opuscules « sous le manteau » ! L’ouvrage est richement illustré, d’un petit nombre d’œuvres, et écrit gros, ce qui fait de son prix un investissement élevé pour un champ d’investigation fort étroit. Les notes abondantes ont été reléguées en fin de volume, ce qui oblige le lecteur consciencieux à une gymnastique digitale pour se référer aux illustrations dans les cahiers couleurs, et aux notes tout en suivant la lecture du texte principal !

Portement de croix, Jérôme Bosch, détail.
L’objet de l’essai est fort mince : « Quelques images peintes empruntées à l’art flamand, germanique ou italien des XIVe, XVe et XVIe siècles laissent parfois percevoir sur le visage d’acteurs de diverses scènes religieuses, et plus rarement sur d’autres parties de leur corps, des anneaux, des pendeloques, des chaînes et des broches fixés à travers la chair » (p. 23). Voici quelques-unes des œuvres que l’on retrouvera dans le livre. Un détail du Portement de croix (ci-dessus), de Jérôme Bosch (1515), dont j’ai emprunté le fichier à Wikipédia, et Le Christ devant Pilate (ci-dessous), attribué également à Jérôme Bosch (v. 1515) [1]. On notera dans ces exemples, la fantaisie peu réaliste et caricaturale des emplacements des anneaux, au menton ou sur les côtés de la bouche. L’auteur suggère un rapport possible avec des masques de théâtre grotesques, d’autant que le peintre était d’autre part « membre de la confrérie Notre-Dame de Bois-le-Duc », et devait à ce titre monter des représentations théâtrales (p. 109).
Le Christ devant Pilate, attribué à J. Bosch.
L’auteur remarque que les boucles d’oreilles, d’origine mésopotamienne [2], grecque, étrusque, disparaissent d’usage en Europe du Nord vers le IXe siècle, mais qu’elles restent représentées dans la peinture. Au Moyen Âge, les différents groupes d’infâmes que constituaient « le juif, l’hérétique, la prostituée, le jongleur, le bourreau, le lépreux » (p. 39) devaient arborer divers signes distinctifs, dont l’auteur dresse la liste détaillée, ce qui le pousse à des digressions qui sortent du sujet du piercing, notamment à propos des juifs. Parmi ces signes, l’anneau était parfois obligatoire, comme pour les femmes juives à Ferrare, par une loi de 1473 (p. 73). « Si l’anneau est symbole du négatif c’est parce qu’il est originaire de l’Orient où il sert de parure à des peuples redoutés par la chrétienté du Moyen Âge occidental. » (p. 69). Cette loi faisait fi de la prescription du Lévitique, 19, 28, citée p. 79 (dans une traduction légèrement différente de celle-ci) : « Vous ne vous ferez pas d’incision dans le corps pour un mort et vous ne vous ferez pas de tatouage. » (Trad. Bible de Jérusalem, éd. du Cerf). Au siècle suivant, l’auteur signale un renversement du code : l’anneau est à la mode, et devient interdit aux juives ! La réputation d’efféminement d’Henri III est due, selon une remarque subtile, au fait que la mode qu’il suit s’avérera éphémère dans l’aristocratie masculine. J’en ai profité pour observer les portraits disponibles sur Internet du roi : tous, à partir du moment où il est roi, présentent une grosse boucle d’oreille (cf. le célèbre portrait anonyme ci-dessous) ; sauf le superbe portrait en prince par François Clouet, mais on peut se demander si elle n’est pas dissimulée dans la fraise, d’autant que le dessin préparatoire qu’on trouvera ici semble présenter une boucle. Cela dit, peut-on ranger une simple boucle d’oreilles dans la catégorie « piercing » ? Un cas extrême est signalé au XIIIe / XIVe siècles : « tout homme convaincu de [faux témoignage] doit parcourir la ville avec la langue percée d’une pointe de fer ».
Henri III, portrait anonyme.
On regrettera que les sources iconographiques soient fort peu complétées par des sources littéraires ou historiques. La Bible est mentionnée [3], ainsi que les « comptes royaux » du futur Charles V qui signalent l’achat d’anneaux pour les oreilles de son fou (p. 72). Le lecteur curieux aimerait savoir si oui ou non de tels anneaux sont mentionnés dans les portraits des Sarrasins dans les chansons de gestes, et plus tard dans les traductions des Mille et une nuits, les pièces de théâtres et tous textes littéraires [4]. Si l’auteur mentionne quelques récits de voyages en Orient, il expédie en quelques paragraphes, en fin de volume, le nouveau monde et l’Afrique, arguant qu’on n’est plus dans la peur, mais dans la découverte de l’Autre. Pour l’édification du lecteur, je me permets d’ajouter une référence aux textes cités dans l’ouvrage. « [Les hommes] ayant tous les lèvres de dessous trouées et percées, chacun y avait et portait une pierre verte, bien polie, proprement appliquée et comme enchassée, laquelle estant de la largeur et rondeur d’un teston, ils ostoyent et remettoyent quand bon leur sembloit. Or ils portent telles choses en pensant estre mieux parez : mais pour en dire le vray, quand ceste pierre est ostée, et que ceste grande fente en la levre de dessous leur fait comme une seconde bouche, cela les deffigure bien fort. Quant à la femme, outre qu’elle n’avoit pas la lèvre fendue, encores comme celles de par-deçà portoit-elle les cheveux longs : mais pour l’esgard des oreilles, les ayant si despiteusement percées qu’on eust peu mettre le doigt à travers des trous elle y portait de grands pendans d’os blancs, lesquels luy battoyent jusques sur les espaules. » (Jean de Léry : Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, 1578, éd. Lestringant, Le Livre de Poche, 1994, ch V, p. 149). La question est d’ailleurs abordée à plusieurs reprises dans le texte de Léry. On reste donc sur notre faim, et l’Asie, en dehors du Proche-Orient, est peu citée.
Karim&Julien, Éric Raspaut.
Pour sa conclusion, l’auteur est un peu entre deux feux : à la date de publication de l’article, le piercing est en train de devenir un phénomène de mode, mais tout est question de mesure : un piercing sur le visage passe, d’autant plus qu’on est jeune, mais plusieurs, non (du moins en France). Aussi conclut-il sagement par de belles questions rhétoriques, dans un passage qui peut s’avérer utile pour le thème au programme des BTS à la rentrée 2009 (« Génération(s) ») : « Aujourd’hui, l’Autre attire, surprend et émerveille ; hier, il effrayait. Ainsi, le piercing et le tatouage n’illustrent-ils pas une évolution de la société vers la tolérance et l’ouverture d’esprit ? Mais tolérer n’est pas accepter. Le piercing et le tatouage sont, ne l’oublions pas, la parure d’une minorité, de groupes encore marginaux dans notre société. Par ses jugements négatifs envers ses héritages tribaux, la société dans sa majorité ne trahit-elle pas encore sa méfiance à l’égard de l’autre ? » (p. 128). Que l’on me permette de mentionner ici la superbe image que le peintre Éric Raspaut m’a offerte pour la couverture de Karim & Julien. Il s’agissait à l’origine d’une peinture représentant deux filles, qu’Éric a retravaillée en image numérique pour en faire deux garçons d’aujourd’hui, et vous pourrez constater qu’il n’a pas lésiné sur les piercings. La question est : tels qu’ils sont représentés, posent-ils en marginaux ou en fashion victims ?
Couverture Karim & Julien Lionel Labosse

Pour approfondir la question


En ce qui concerne les piercings génitaux, ils sont absents de cet essai, leur nom n’est même pas mentionné, et pour cause : ils ne semblent pas avoir existé avant l’époque moderne. Il faudra se pencher sur d’autres sources, bien sûr (reste à savoir quelles sont les limites à se fixer dans le cadre du lycée). Les articles de Wikipédia Piercing, Piercing génital féminin et Piercing génital masculin sont remarquables (âmes sensibles s’abstenir). Pour le piercing génital masculin, je vous conseille Histoires du pénis, de Marc Bonnard et Michel Schouman, éditions du Rocher, 1999. Le chapitre « Histoires de blessures de pénis », très fourni et documenté, va de la circoncision à la castration, en passant par les piercings et autres « incrustations péniennes ». Le livre signale un piercing du prépuce pratiqué « dans le milieu sadomasochiste » (p. 152), qui ne figure pas encore sur la liste de Wikipédia.
- En ce qui concerne les documentaires pour les jeunes, il existe un titre : Tatouages, piercings… Modifier son corps , de Marie-Christine Colinon, De la Martinière jeunesse, 2009, réédition d’un ouvrage dont le titre était auparavant simplement Modifier son corps !
- En vrac : à la Galerie des Offices à Florence, j’ai repéré une belle boucle d’oreille sur un personnage à la droite de L’Adoration des mages de Filippino Lippi, et une autre sur celle d’Albrecht Dürer.
- Lire plusieurs évocations d’anneaux d’oreilles tribaux chez les Incas, dans Commentaires royaux sur le Pérou des Incas, de Inca Garcilaso de la Vega (1609).
- Si vous avez aimé cet article, vous aimerez celui sur la Crucifixion.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Conférence de Denis Bruna sur le site de l’ENS.


© altersexualite.com 2009
Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires jeunesse & des critiques littéraires et cinéma adultes d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique.


[1À la National gallery de Londres, j’ai pu admirer leur unique tableau de Bosch : Christ Mocked (The Crowning with Thorns). Agrandissez le personnage au coin supérieur droit, vous verrez un magnifique collier de chien qui n’a rien à envier aux meilleurs orfèvres actuels du S.M. !

[2J’en avais remarqué sur les bas-reliefs du fameux escalier est représentant la réception des ambassadeurs des nations assujetties à Persépolis, voir cet article.

[3Par exemple Isaïe, 3 16-24 : « Ce jour-là le Seigneur ôtera l’ornement de chaînettes […] les bagues et les anneaux de narines. […] Alors au lieu de baume ce sera la pourriture […] et la marque au fer rouge au lieu de beauté ».

[4Je crois que Voltaire n’a pas introduit d’anneaux pour relever les « plumes de colibri » dans ses portraits de natifs du Nouveau monde, dans l’Ingénu ou Candide. À confirmer… mais c’est un beau sujet de thèse, non ?