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Un best-seller pour la plage

La Bible & ses figures de style

Desclée de Brouwer / éditions du Cerf, 1973, 2174 p.

vendredi 1er juin 2018, par Lionel Labosse

Je dois posséder cette « Bible de Jérusalem » (en abrégé JER) depuis 35 ans, enfin depuis le début de mes études de lettres, et si je l’ai abondamment et régulièrement feuilletée pour trouver les références de telle ou telle allusion, je n’avais jamais eu le courage de me taper les 2147 pages d’affilée comme un petit Proust ou Zola. Avant mon départ en Palestine et Israël, j’étais tombé sur une publicité pour le tourisme en Terre sainte, dont le slogan était à peu près ceci : « Vous avez aimé le livre ; vous aimerez le pays ». Chiche ! me dis-je, et de glisser cette bonne vieille Bible dans mon sac. En plus c’est un bon rapport encombrement / temps de lecture. Mais j’ai commencé par un certain nombre de livres plus en phase avec les problématiques actuelles, puis une bible de L’Humour juif, puis Comment le peuple juif fut inventé, de Shlomo Sand, ce qui en tout constitue peut-être autant de texte que la Bible, sans parler des articles. Paradoxalement, je m’étais déjà tapé le Coran en entier il y a fort longtemps, tout simplement parce que c’est bien plus court. Il faut dire que la Bible n’est pas un bouquin fort plaisant ; en dehors des épisodes connus il y a des tunnels, et même parmi ces épisodes connus il y a des longueurs, comme les interminables Dix plaies d’Égypte, y compris le Nouveau Testament, dont les épîtres sont aussi avenantes que les dix plaies d’Égypte ! Je dirais même plus que l’Ancien Testament est parfois écœurant, avec ce dieu non pas seulement jaloux, qui agit comme un criminel de guerre, qui ne pense que punition et interdictions, obsédé sexuel refoulant la sexualité, maniaque dans ses prescriptions. Comment peut-on considérer comme saint un tel fatras ? Il faut dire que dans le Pentateuque, le dieu des juifs sent encore son hénothéisme à plein nez, c’est un dieu blédard, dieu bouseux et chauvin qui doit prouver qu’il en a une plus grosse (colère, jalousie) que les dieux des bleds d’à côté, le dieu d’un seul peuple qu’il soutient contre les peuples voisins. C’est la notion de peuple élu, exprimée par exemple en Dt, 7-6-7 : « Car tu es un peuple consacré à Yahvé ton Dieu ; c’est toi que Yahvé ton Dieu a choisi pour son peuple à lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre. Si Yahvé s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples : car vous êtes le moins nombreux d’entre tous les peuples. » Même à l’époque du roi Salomon, Yahvé lui reproche, à la fin de sa vie, de s’être prosterné devant les dieux des autres peuples : « C’est qu’il m’a délaissé, qu’il s’est prosterné devant Astarté, la déesse des Sidoniens, Kemosh, le dieu de Moab, Milkom, le dieu des Ammonites, et qu’il n’a pas suivi mes voies, en faisant ce qui est juste à mes yeux, ni mes lois et mes ordonnances, comme son père David » (1R 11-33). Et le Nouveau Testament n’est en reste ni sur l’homophobie, ni sur la sexisme, ni sur l’apologie de l’esclavage.
Comme il est impossible d’écrire quoi que ce soit de neuf sur le sujet, je me suis dis que j’allais vous me faire un petit répertoire des figures de style, augmenté de quelques notes sur des passages frappants. Allons-y !
Un étonnement que j’ai eu en lisant des livres sur Israël est que le mot « Bible » est utilisé par les juifs. Je croyais qu’il fallait utiliser des mots comme « Torah » ou je ne sais quoi. « Bible » désigne aussi bien la Bible hébraïque ou « Tanakh », acronyme désignant les 3 parties de la bible des juifs, la Torah (la Loi ou Pentateuque) ; les Nevi’i (les Prophètes) ; les Ketouvim (les autres Écrits ou Hagiographes), que la Bible des chrétiens, qui est celle des juifs rebaptisée « Ancien Testament », augmentée du Nouveau Testament (Évangiles, Actes des apôtres, Épîtres, Apocalypse). Attention, la Bible catholique inclut 9 livres deutérocanoniques (ou apocryphes), ignorés par juifs et protestants [1]. Pour cet article j’utiliserai un site extraordinaire qui permet (entre autres) de comparer 13 versions de la Bible en français, dont celle d’André Chouraqui (1917-2007), qui sera mon point de comparaison quand nécessaire, car elle est la plus proche du style de l’original, dont la plupart des autres traducteurs ont gommé les rugosités, comme si le style ne faisait pas sens dans cette œuvre dont une grande partie relève de l’écriture poétique. Les ouvrages de référence que j’ai utilisés pour les figures sont le Gradus de Bernard Dupriez (1984), et les Éléments de rhétorique et d’argumentation, de Jean-Jacques Robrieux (Dunod, 1993). Information utile : la Bible est découpée en chapitres appelés Péricope pour les chrétiens ; Parasha pour les juifs, ce qui entraîne des intertitres, lesquels ne font pas partie du texte proprement dit, et utilisent souvent des mots modernes, comme « Transjordanie ».

Liste alphabétique des figures & procédés
Accumulation
Adynaton
Allégorie
Allitération
Anadiplose
Anaphore
Aniconisme
Antithèse
Apologue
Calembour
Chiasme
Comparaison
Conglobation
Ekphrasis
Énallage
Énumération
Épiphore
Épithète homérique
Euphémisme
Expolition
Gradation
Hendiadyn
Heroic fantasy
Homéotéleute
Humour
Hyperbole
Hypotypose
Ironie
Isolexisme
Marabout… bout de ficelle
Métalepse
Métaphore
Métaphore filée
Métonymie
Mise en abyme
Oxymore
Parabole
Parallélisme de construction
Parastase
Périphrase
Personnification
Pléonasme
Prolepse
Question rhétorique
Rythme
Sermocination
Stichomythie
Symbole
Synecdoque
Tautologie
Tmèse
Trouple
Truisme
Yaourt
Divers (fin de l’article)

Pléonasme

« Dieu dit : « Que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant sur la terre selon leur espèce des fruits contenant leur semence » et il en fut ainsi » (Gn, 1-11). Bel exemple de pléonasme : « verdisse de verdure », qui nous rappelle la différence entre les pléonasmes scolaires (« se dépêcher vite ») et cette ineffable poésie biblique. « Verdisse de verdure » ne peut avoir été engendré que par un nomade du désert assoiffé arrivant soudain au terme de son voyage, au bord de la rivière de Babylone, et voyant surgir le vert en lieu et place du sable. La version Chouraqui renforce les trois pléonasmes contenus dans ce verset, ce qui en fait un trait caractéristique de l’écriture biblique : « Elohîms dit : «  La terre gazonnera du gazon, herbe semant semence, arbre-fruit faisant fruit pour son espèce, dont la semence est en lui sur la terre.  » Et c’est ainsi. » « Gazonner du gazon », « semer semence », « fruit faisant fruit » : Dieu crée une création capable de se recréer elle-même sans qu’il ait besoin d’y retourner.
D’autres pléonasmes sont juste des précisions, comme « La jeune fille était très belle, elle était vierge, aucun homme ne l’avait approchée. Elle descendit à la source, emplit sa cruche et remonta. » (Gn, 24-16). Chouraqui traduit : « L’adolescente très belle à voir, vierge, homme ne l’ayant pénétrée ». On comprend que même si elle a détourné l’usage de la cruche, ça compte pour du beurre ; le pléonasme n’en est pas vraiment un.
En Gn, 1-28, on trouve de beaux spécimens : « dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » L’homme étant à peine sorti de l’œuf, le verset fait imagier : « le poisson, chéri, c’est dans la mer ». Idem en Ps, 8-9 : « l’oiseau du ciel et les poissons de la mer ». D’autres enfoncent le clou, si l’on peut dire : « Tous les animaux qui sont avec toi, tout ce qui est chair, oiseaux, bestiaux et tout ce qui rampe sur la terre, fais-les sortir avec toi : qu’ils pullulent sur la terre, qu’ils soient féconds et multiplient sur la terre » (Gn, 8-17) « Pour vous, soyez féconds, multipliez, pullulez sur la terre et la dominez. » (Gn, 9-7) En un mot : maintenant qu’on est à nouveau sur terre, il faut baiser ! En Gn, 24-50, les potaches trouveront l’excuse au pléonasme habituel des mauvaises copies : « Laban et Bétuel prirent la parole et dirent : « La chose vient de Yahvé, nous ne pouvons te dire ni oui ni non. » » En 1R, 8-5 : « Le roi Salomon et tout Israël avec lui sacrifièrent devant l’arche moutons et bœufs en quantité innombrable et incalculable. » (Chouraqui : « qui ne se dénombrent et ne se comptent pas en multitude. »). En 2M, 10-35, un bon vieux pléonasme : « Le cinquième jour commençant à poindre, vingt jeunes gens de la troupe de Maccabée, que les blasphèmes avaient enflammés de colère, s’élancèrent contre la muraille, animés d’un mâle courage et d’une ardeur farouche, et ils massacrèrent quiconque se présentait devant eux. » La suite de ce verset est du même tonneau avec son style de roman de gare ! Étant un livre deutérocanonique, on ne peut comparer les traductions, mais c’est sans doute un pléonasme de traducteur. On retrouve le même pléonasme en 2M, 13-17, puis en 2P, 1-19, redoublé d’un lever de soleil redondant : « Ainsi nous tenons plus ferme la parole prophétique : vous faites bien de la regarder, comme une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à poindre et que l’astre du matin se lève dans vos cœurs. » Chouraqui s’en sort mieux dans ce dernier cas où l’on peut comparer les versions : « jusqu’à ce que le jour commence à briller, et que l’astre lumineux se lève en vos cœurs. »

Euphémisme

Dieu les bénit et dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez l’eau des mers, et que les oiseaux multiplient sur la terre. » » (Gn, 1-22) Chouraqui traduit : « Elohîms les bénit pour dire : «  Fructifiez, multipliez, emplissez les eaux dans les mers, le volatile se multipliera sur terre.  » » Baisez, mes enfants. Les féministes devraient applaudir, car « Soyez féconds » / «  Fructifiez » s’adresse aux deux sexes, et même davantage aux femelles (l’homme n’est pas encore créé). L’homme (le « glébeux » pour Chouraqui) recevra la même injonction : Soyez féconds, multipliez / Fructifiez, multipliez » (Gn, 1-28). Et pourtant la femme n’est pas encore de la partie, et cela nous laisse à penser la partie que cela devait être entre « glébeux » ! Mais le plus célèbre euphémisme biblique est l’utilisation de « connaître » pour « pratiquer le coït vaginal » : « L’homme connut Eve, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn et elle dit : « J’ai acquis un homme de par Yahvé. » » (Gn, 4-1). Chouraqui traduit sans ambages « Adâm pénètre Hava, sa femme. Enceinte, elle enfante Caïn. Elle dit : « J’ai eu un homme avec IHVH-Adonaï. » » Hosannah ! L’euphémisme est donc imputable aux traducteurs anciens, non à l’original. Idem pour l’histoire des anges de Sodome : « Ils appelèrent Lot et lui dirent : « Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Amène-les nous pour que nous en abusions. » » Cet euphémisme de la Bible de Jérusalem est rendu plus clair par Chouraqui : « Ils crient vers Lot. Ils lui disent : « Où sont les hommes qui sont venus vers toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous : pénétrons-les » ! » (Gn, 19-5) L’histoire de Lot est dupliquée en Jg 19-22 : « Pendant qu’ils se réconfortaient, voici que des gens de la ville, des vauriens, s’attroupèrent autour de la maison et, frappant à la porte à coups redoublés, ils dirent au vieillard, maître de la maison : « Fais sortir l’homme qui est venu chez toi, que nous le connaissions. » De même, Chouraqui écrit : « Nous le pénétrerons ! » L’euphémisme est parfois une périphrase. L’onanisme est un euphémisme incontournable : « Cependant Onân savait que la postérité ne serait pas sienne et, chaque fois qu’il s’unissait à la femme de son frère, il laissait perdre à terre pour ne pas donner une postérité à son frère. Ce qu’il faisait déplut à Yahvé, qui le fit mourir lui aussi. » « Laissait perdre à terre », comprenez : « éjaculait par terre » (Gn, 38-9-10). En revanche, la Bible de Jérusalem sait parfois appeler un chat : « L’homme aux testicules écrasés, ou à la verge coupée ne sera pas admis à l’assemblée de Yahvé. » (Dt, 23-2), alors que Chouraqui est plus vague : « Le blessé de constriction, le tranché de l’urètre ne viendra pas dans l’assemblée de IHVH. » De même en Dt, 23-11 : « S’il se trouve parmi les tiens un homme qui ne soit pas en état de pureté, par suite d’une pollution nocturne, il sortira du camp et n’y rentrera pas ». Cette version JER paraît édulcorée, et pourtant Chouraqui l’est plus encore : « par accident de nuit » ! Pourtant, en Dt, 25-11, c’est JER qui euphémise : « Lorsque des hommes se battent ensemble, un homme et son frère, si la femme de l’un d’eux s’approche et, pour dégager son mari des coups de l’autre, avance la main et saisit celui-ci par les parties honteuses », alors que Chouraqui, cette fois, est plus burné : « saisit ses testicules.  » Le mot « chose » constitue une parade facile quant aux contondances du langage : « David répondit au prêtre : « Bien sûr, les femmes nous ont été interdites, comme toujours quand je pars en campagne, et les choses des hommes sont en état de pureté. C’est un voyage profane, mais vraiment aujourd’hui ils sont en état de pureté quant à la chose. » Chouraqui là aussi préserve le vague de la chose : « David répond au desservant et lui dit : « Oui, la femme nous est prohibée d’hier et d’avant-hier quand je sors ; et les engins des adolescents sont consacrés ; c’est la route profane habituelle. À plus forte raison aujourd’hui, où leurs engins sont particulièrement consacrés. » (1S, 21-6). Dans 1R 1-1-4, « Le roi David était un vieillard avancé en âge ; on lui mit des couvertures sans qu’il pût se réchauffer. Alors ses serviteurs lui dirent : « Qu’on cherche pour Monseigneur le roi une jeune fille qui assiste le roi et qui le soigne : elle couchera sur ton sein et cela tiendra chaud à Monseigneur le roi. » Ayant donc cherché une belle jeune fille dans tout le territoire d’Israël, on trouva Abishag de Shunem et on l’amena au roi. » Cette jeune fille était extrêmement belle ; elle soigna le roi et le servit, mais il ne la connut pas. » Chouraqui traduit, bien entendu, par « mais le roi ne la pénètre pas » ! En tout cas, que voilà de belles traditions bibliques, les racines bibliques du suggar daddy ! Dans le Nouveau Testament, idem : « et il ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta un fils, et il l’appela du nom de Jésus » (Mt, 1-25) donne « Il ne la pénètre pas » chez Chouraqui.

Isolexisme

Le mot « isolexisme » est un néologisme de Bernard Dupriez permettant de réunir sous une même appellation des figures très proches que ses prédécesseurs avaient nommées « polyptote » ou « dérivation ». La langue rugueuse de la Bible abuse du polyptote, figure consistant à enfiler les mots en changeant la terminaison ou en modifiant la préposition qui les introduit : « Vite elle vida sa cruche dans l’auge, courut encore au puits pour puiser et puisa pour tous les chameaux. » (Gn, 24-20). Mais cet exemple croise le polyptote avec la « dérivation », figure consiste à « rapprocher des termes issus du même radical, généralement afin de faire réfléchir sur les subtilités du vocabulaire » (Robrieux, op. cit., p. 58). Ici, c’est « puits » et « puiser », nom et verbe, alors que « puiser » et « puisa » est un polyptote, ce qui donne raison à Dupriez de confondre les deux notions sous le nom « isolexisme ». « Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, bestioles, bêtes sauvages selon leur espèce » et il en fut ainsi. » (Gn, 1-24) Chouraqui traduit : « Elohîms dit : «  La terre fera sortir l’être vivant pour son espèce, bête, reptile, le vivant de la terre pour son espèce.  » Et c’est ainsi. » La dérivation, donc, semble inventée par les traducteurs de la Bible de Jérusalem, pour souligner une unité entre les catégories du vivant, absente du texte original si l’on suit Chouraqui. Autre exemple à l’article Parallélisme. En Ps, 35-1 : « Accuse, Yahvé, mes accusateurs, assaille mes assaillants ». Le Nouveau Testament affectionne aussi cette figure : « Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés ; car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous. » (Mt, 7-1-2). L’isolexisme est vraiment la notion valable, car ce nouvel exemple prouve que polyptote et dérivation vont de conserve.

Chiasme

Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. (Gn, 1-27) Le chiasme remplit ici son rôle canonique de souligner la symétrie spéculaire de la situation. Le fond se confond avec la forme comme l’homme avec Dieu. « Ne fais pas périr l’innocent ni le juste et ne justifie pas le coupable. » (Ex, 23-7) : le chiasme souligne la fragilité des témoignages qui peuvent faire pencher la vérité d’un côté ou de l’autre de la balance de la justice. Joli chiasme pour souligner la punition que mérite amplement la salope qui s’est tapé un autre mec que son mari : « Il fera boire à la femme ces eaux d’amertume et de malédiction, et ces eaux de malédiction pénétreront en elle pour lui être amères. » (Nb, 5-24). On note la pointe finale de la répétition de l’épithète « amère », qui existe aussi dans la version Chouraqui, ce qui confirme que le chiasme doit exister en langue originale : « Il abreuve la femme des eaux amères qui rendent maudit. Les eaux qui rendent maudit viennent en elle, amères. » En Dt, 22-5, le chiasme présente comme une évidence symétrique la distinction genrée des vêtements : « Une femme ne portera pas un costume masculin, et un homme ne mettra pas un vêtement de femme : quiconque agit ainsi est en abomination à Yahvé ton Dieu. ». Et l’évolution vers plus de clémence sensible en Dt, 24-16 choisit aussi cette figure : « Les pères ne seront pas mis à mort pour les fils, ni les fils pour les pères. Chacun sera mis à mort pour son propre crime. » Cela tranche avec la cruauté barbare du dieu de l’Exode : « [Yahvé] ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. » (Ex, 34-7). De même ce double chiasme de Qo, 8-14 qui relativise le sentiment de l’injustice par sa symétrie résignée : « Il y a une vanité qui se fait sur la terre : il y a des justes qui sont traités selon la conduite des méchants et des méchants qui sont traités selon la conduite des justes. Je dis que cela aussi est vanité. » Le Nouveau Testament use fort simplement de la figure : « que le Père est en moi et moi dans le Père » (Jn, 10-38). « Ce n’est pas l’homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et ce n’est pas l’homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. […] Aussi bien, dans le Seigneur, ni la femme ne va sans l’homme, ni l’homme sans la femme » (1Co, 11-8-9-11). Autre occurrence plus subtile, pour une pensée fort moderne : « Qu’est-ce à dire ? Que la Loi est péché ? Certes non ! Seulement je n’ai connu le péché que par la Loi. Et, de fait, j’aurais ignoré la convoitise si la Loi n’avait dit : Tu ne convoiteras pas ! Mais, saisissant l’occasion, le péché par le moyen du précepte produisit en moi toute espèce de convoitise : car sans la Loi le péché n’est qu’un mort » (Rm, 7-7-8).

Épiphore

Répétition du même mot en fin de groupe, symétrique de l’anaphore. « Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma, après tout l’ouvrage qu’il avait fait. » (Gn, 2-2). Répétition simplement rythmique, à la base de la poésie antique chantée.

Métaphore

« Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite ? pourras-tu la dominer ? » (Gn, 4-7). La version Chouraqui simplifie : « N’est-ce pas, que tu t’améliores à porter ou que tu ne t’améliores pas, à l’ouverture, la faute est tapie ; à toi, sa passion. Toi, gouverne-la. » Métaphore réduite au verbe personnifiant, la traduction traditionnelle en avait fait une véritable métaphore évoquant le diable. Quant au verbe « circoncire » et au nom prépuce, il est souvent employé en comparaison ou en métaphore. Ex : « Yahvé ton Dieu circoncira ton cœur et le cœur de ta postérité pour que tu aimes Yahvé ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, afin que tu vives. » (Dt, 30-6). Autre exemple plus animalier en 2R, 19-28 : « Parce que tu t’es emporté contre moi, que ton insolence est montée à mes oreilles, je passerai mon anneau à ta narine et mon mors à tes lèvres, je te ramènerai sur la route par laquelle tu es venu. » L’homme est donc assimilé à un chameau ou autre taureau muselé. La race d’Abel n’est pas oubliée, avec un trope récurrent, alternativement comparaison ou métaphore : « Sont-ils comme la paille face au vent, comme la bale qu’emporte l’ouragan ? » (Jb, 21-18). « Arrière ! qu’ils reculent confondus, ceux qui ruminent mon malheur ! Qu’ils soient de la bale au vent, l’ange de Yahvé les poussant. » (Ps, 35-5 ; nombreuses autres occurrences ici et là). La Bible est volontiers misogyne, y compris dans son très sage Ecclésiaste, pour lequel tout est vanité, sauf le mépris des femmes : « Et je trouve plus amère que la mort, la femme, car elle est un piège, son cœur un filet, et ses bras des chaînes. Qui plaît à Dieu lui échappe, mais le pécheur s’y fait prendre. » (Qo, 7-26). On peut animaliser un pays : « L’Egypte était une génisse magnifique un taon venu du Nord s’est posé sur elle. Ses mercenaires aussi, chez elle, ressemblaient à des veaux à l’engrais : eux aussi tournent les talons, ils s’enfuient tous ensemble, ils ne peuvent tenir » (Jr, 46-20-21). Le Nouveau Testament abuse de la métaphore car le Christ s’exprime en paraboles : « La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux » (Mt, 6-22). Il arrive souvent que la métaphore soit obscure et que Jésus laisse son interlocuteur douter du comparé et du comparant : « On ne met pas non plus du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. Mais on met du vin nouveau dans des outres neuves, et l’un et l’autre se conservent » (Mt, 9-17). Le « vin nouveau » c’est la parole nouvelle du Christ, mais les « outres neuves » ? Sans doute ce qui contient ce « vin nouveau », soit le Nouveau Testament lui-même ? Comme le verbe s’est fait chair (Jn, 1-14), la métaphore est performative (le mot constitue l’acte) : « Or, tandis qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : « Prenez, mangez, ceci est mon corps » » (Mt, 26-26). De même : « Et il l’interrogeait : « Quel est ton nom ? » Il dit : « Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup. » » (Mc, 5-9) : ce verset est à l’origine de l’expression « être légion » (il s’agit des esprits mauvais qui se cachent dans un homme).

Métaphore filée

Il est difficile de déterminer la limite qui fait d’une métaphore une métaphore filée et une allégorie ; c’est le paradoxe sorite ; enfin voici un exemple en Jr, 17-7-8 : « Béni l’homme qui se confie en Yahvé et dont Yahvé est la foi. Il ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant : il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert ; dans une année de sécheresse il est sans inquiétude et ne cesse pas de porter du fruit. » Avec 7 propositions formées autour d’un verbe conjugué, est-ce suffisant ?

Ekphrasis

Heureusement le Cantique des cantiques rattrape tout, avec ses fameuses métaphores surréalistes, et lorsqu’elles sont fournies en paquet comme ci-après, on pourrait parler peut-être, d’ekphrasis métaphorique ? « Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile, tes cheveux comme un troupeau de chèvres, ondulant sur les pentes du mont Galaad. Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n’en est privée. Tes lèvres, un fil d’écarlate, et tes discours sont ravissants. Tes joues, des moitiés de grenades, derrière ton voile. Ton cou, la tour de David, bâtie par assises. Mille rondaches y sont suspendues, tous les boucliers des preux. Tes deux seins, deux faons, jumeaux d’une gazelle, qui paissent parmi les lis. » (Ct, 4-1-5). Comme quoi le cannabis devait bien se cultiver en Palestine ! On passe d’ailleurs à une métaphore puissance 2, puisque le comparant devient comparé d’une nouvelle métaphore : « Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée. Tes jets font un verger de grenadiers, avec les fruits les plus exquis. » (« les jets » ne peut se comprendre que d’un jardin, devenu réel »). Quant à la suite, je ne saurais la qualifier (il est toujours question d’un jardin) : « Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi. » (Ct, 5-4). Comme diraient mes élèves : il est och, là !

Question rhétorique

« Yahvé dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » » (Gn, 4-9). Caïn fut donc le premier potache bottant en touche lorsque son prof Yahvé lui pose une question embarrassante : « Où est ton devoir maison ? — Quel devoir maison ? » « Si l’on égorgeait pour eux petit et gros bétail, en auraient-ils assez ? Si l’on ramassait pour eux tous les poissons de la mer, en auraient-ils assez ? » (Nb, 11, 22). Avec ce que je me tue à faire pour vous ? Contient aussi une hyperbole. Le Nouveau Testament, par la bouche du prof Jésus, socratise beaucoup à la question rhétorique : « C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? ou des figues sur des chardons ? » (Mt, 7-16). Et quand le potache-apôtre ne comprend pas la métaphore, il se fait engueuler : « Comment ne comprenez-vous pas que ma parole ne visait pas des pains ? Méfiez-vous, dis-je, du levain des Pharisiens et des Sadducéens ! » Dans leurs épîtres, les apôtres en usent aussi façon Jésus : « Vous aurais-je donc exploités par l’un quelconque de ceux que je vous ai envoyés ? J’ai insisté auprès de Tite, et j’ai envoyé avec lui le frère. Tite vous aurait-il exploités ? N’avons-nous pas marché dans le même esprit ? suivi les mêmes traces ? » (2Co, 12-17-18).

Hyperbole

« C’est que Caïn est vengé sept fois, mais Lamek, septante-sept fois ! » (Gn, 4-24) Lamek est l’arrière-arrière petit-fils de Caïn. Chassé par Yahvé après le meurtre de son frère, il avait demandé protection, et Dieu lui avait mis un signe selon lequel « si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois » (Gn, 4-15). Son descendant renchérit, à titre anecdotique. Il s’agit de donner un exemple de l’exaltation sauvage de la vengeance, laquelle sera atténuée par la loi du Tallion (sur laquelle on fait toujours un contresens consistant à oublier qu’elle consistait à limiter ce type de vengeance hyperbolique pratiquée antérieurement). Autre exemple géographique : « Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol, tu déborderas à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi, et tous les clans de la terre se béniront par toi et par ta descendance » (Gn, 28-14). Chouraqui va moins loin, il remplace ainsi « l’occident » et le « midi » : « tu fais brèche vers la Mer et vers le levant, vers le septentrion et vers le Nèguèb ». Mais on connaît la propension des Méditerranéens à l’hyperbole… Bonne vieille comparaison hyperbolique en Gn, 32-13 : « Pourtant, c’est toi qui as dit : Je te comblerai de bienfaits et je rendrai ta descendance comme le sable de la mer, qu’on ne peut pas compter, tant il y en a. » L’épisode des Dix plaies d’Égypte est un festival d’hyperboles : « Elles [les sauterelles] couvriront la surface du sol et l’on ne pourra plus voir le sol. Elles dévoreront le reste de ce qui a échappé, ce que vous a laissé la grêle ; elles dévoreront tous vos arbres qui croissent dans les champs » (Ex, 10-5). Une bien sympathique crée une monnaie plus originale que la monnaie de singe : « Vous direz ceci à David : Le roi ne désire pas un paiement, mais cent prépuces de Philistins, pour tirer vengeance des ennemis du roi » (1S, 18-25). Et pour un café-croissant, c’est combien en prépuces ? Mais la plus émouvante n’est-elle pas celle de David pleurant Jonathan ? « Jonathan, par ta mort je suis navré, j’ai le cœur serré à cause de toi, mon frère Jonathan. Tu m’étais délicieusement cher, ton amitié m’était plus merveilleuse que l’amour des femmes » (2S, 1-25-26). Chouraqui préfère répéter le mot « amour » : « Je suis en détresse pour toi, mon frère Iehonatân, si exquis pour moi ! Ton amour m’était merveilleux plus qu’amour de femmes ! » Figure proche : voir adynaton.

David & Goliath (1555), de Daniele da Volterra (1509-1566).
Côté pile.

Symbole

« La colombe revint vers lui sur le soir et voici qu’elle avait dans le bec un rameau tout frais d’olivier ! Ainsi Noé connut que les eaux avaient diminué à la surface de la terre » (Gn, 8-11). Le désormais symbole universel de la paix est inventé par les traducteurs anciens, car Chouraqui traduit plus simplement : « Et la palombe vient vers lui, au temps du soir, et voici une feuille fraîche d’olivier dans son bec. Noah sait que les eaux se sont allégées sur la terre. » Je ne sais trop dans quelle figure classer la longue histoire symbolique d’Israël épouse de Yahvé vue comme une « prostituée », pardonnée et reprise par son époux, développée dans tout le XVIe chapitre d’Ézéchiel : « Fils d’homme, fais connaître à Jérusalem ses abominations. […] À ta naissance, au jour où tu vins au monde, on ne te coupa pas le cordon, on ne te lava pas dans l’eau pour te nettoyer, on ne te frotta pas de sel, on ne t’enveloppa pas de langes. […] À toutes les prostituées, on donne un cadeau. Mais c’est toi qui donnais des cadeaux à tous tes amants et qui leur as offerts des présents, pour que, de tous côtés, ils viennent à toi dans tes prostitutions. Pour toi, ce fut le contraire des autres femmes dans tes prostitutions : nul ne courait après toi, c’est toi qui payais et l’on ne te payait pas ; tu faisais le contraire » (Ez, 16-2-34). Ce n’est pas un apologue ni une parabole, et il est difficile de se représenter visuellement Israël en prostituée comme une allégorie. « Histoire symbolique de Jérusalem » paraît convenir, comme l’indique le titre du péricope. Dans le même livre, la même ville est vue comme une « marmite toute rouillée, dont la rouille ne peut être ôtée ! », et le symbole est développé sur une dizaine de versets : « Mets la marmite vide sur les charbons, afin qu’elle chauffe, que le bronze rougisse et que fonde la souillure qui s’y trouve, que soit consumée sa rouille. Mais la masse de rouille ne s’en va pas au feu. Ta souillure est une infamie, car j’ai voulu te purifier, mais tu ne t’es pas laissé purifier de ta souillure. Tu ne seras donc plus purifiée jusqu’à ce que j’aie assouvi ma colère contre toi » (Ez, 24-6-13).

Oliviers à Battir (Palestine).

Périphrase

La périphrase suivante constitue un euphémisme pudique désignant les menstrues (mais dans le contexte ce sont surtout les enfants, ce qu’ont les femmes et que Sara a cessé d’avoir !) : « Or Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d’avoir ce qu’ont les femmes » (Gn, 18-11) ; (Chouraqui : « Abrahâm et Sara, vieux, déclinent dans les jours. Elle a cessé d’être pour Sara, la voie des femmes ! ») Même emploi en Gn, 31-35 : « Rachel dit à son père : « Que Monseigneur ne voie pas avec colère que je ne puisse me lever en ta présence, car j’ai ce qui est coutumier aux femmes. » » (Chouraqui : « Oui, à moi la route des femmes »). Dans le registre guerrier, périphrase euphémique aussi : « Lorsque Jéhu eut achevé d’offrir l’holocauste, il ordonna aux gardes et aux écuyers : « Entrez, frappez-les ! Que pas un ne sorte ! » Les gardes et les écuyers entrèrent, les passèrent au fil de l’épée et arrivèrent jusqu’au sanctuaire du temple de Baal » (2R, 10-25). Chouraqui traduit : « Ils les frappent à bouche d’épée. » C’est juste une joliesse stylistique sans doute, car les massacres pullulent sans ambages au fil des pages de l’Ancien Testament ! Une périphrase constitue une sorte de refrain des Chroniques, suivie pourtant du mot qu’elle est censée éviter : « Asa se coucha avec ses pères et mourut dans la quarante et unième année de son règne » (2Ch, 16-13) ; « Josaphat se coucha avec ses pères et on l’enterra avec eux dans la Cité de David » (2Ch, 21-1), etc. Jean, dans le Nouveau Testament, use de la périphrase pour se désigner lui-même assistant au crucifiement de Jésus : « Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait » (Jn, 19-26) ; « Pierre sortit donc, ainsi que l’autre disciple » (Jn, 20-3). Ce n’est qu’en conclusion de son évangile que ce mystérieux « disciple qu’il aimait » fait son coming-out : « C’est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage est véridique. » Quant à savoir qui est ce « nous », c’est une autre histoire (cf. Corpus johannique).

Stichomythie

La stichomythie se coule parfaitement dans le verset biblique pour le fameux marchandage très juifs du Sentier de Yahvé avec Abraham (Gn, 18-26-32, à lire avec l’accent) : « Yahvé répondit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes dans la ville, je pardonnerai à toute la cité à cause d’eux. »
Abraham reprit : « Je suis bien hardi de parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Mais peut-être, des cinquante justes en manquera-t-il cinq : feras-tu, pour cinq, périr toute la ville ? » Il répondit : « Non, si j’y trouve quarante-cinq justes. » Abraham reprit encore la parole et dit : « Peut-être n’y en aura-t-il que quarante », et il répondit : « Je ne le ferai pas, à cause des quarante. »
Abraham dit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas et que je puisse parler : peut-être s’en trouvera-t-il trente », et il répondit : « Je ne le ferai pas, si j’en trouve trente. » Il dit : « Je suis bien hardi de parler à mon Seigneur : peut-être s’en trouvera-t-il vingt », et il répondit : « Je ne détruirai pas, à cause des vingt. » Il dit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas et je parlerai une dernière fois : peut-être s’en trouvera-t-il dix », et il répondit : « Je ne détruirai pas, à cause des dix ». Voyez ce que fait Mordecai Richler à partir de cette stichomythie, dans L’Humour juif.

Trouple

Ce n’est pas une figure de style, mais un style de vie qu’on aurait tort de croire nouveau. « Jacob s’unit aussi à Rachel et il aima Rachel plus que Léa ; il servit chez son oncle encore sept autres années » (Gn, 29-30). Rassurez-vous, ce n’est pas un vrai trouple, mais plutôt de la polygamie, puisque Rachel et Léa ne font rien ensemble. Mais ce n’est pas tout : courroucée d’être stérile alors que sa sœur a donné plusieurs enfants à Jacob, Rachel étend le trouple aux relations ancillaires : « Elle lui donna pour femme sa servante Bilha et Jacob eut des relations avec elle » (Gn, 30-4). Mais Léa en fait autant : « Léa, voyant qu’elle avait cessé d’avoir des enfants, prit sa servante Zilpa et la donna pour femme à Jacob. » Jacob se voit donc à la tête de quatre femelles, mâle heureux !

Allitération

L’allitération n’existe en principe que dans la traduction, sauf cas exceptionnel où le traducteur transcrit un jeu de sonorités présent dans l’original. « Dieu lui dit : « Je suis El Shaddaï. Sois fécond et multiplie. Une nation, une assemblée de nations naîtra de toi et des rois sortiront de tes reins » (Gn, 35-11). Fait exceptionnel, Chouraqui conserve une partie de la traduction, ce qui laisse croire qu’il y a un écho de la version originale : « et des rois sortiront de tes reins ». En revanche, pour Ps, 37, les échos sonores « les impies périront » ; « la lignée des impies extirpée » ; « tu verras les impies extirpés » ; « la postérité des impies extirpée » (versets 20, 28, 34, 38) sont absents de Chouraqui, lequel traduit « criminels » pour « impie ». Vous en trouverez d’autres exemples alliés à d’autres figures.

Tautologie

« Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui est. » Et il dit : « Voici ce que tu diras aux Israélites : Je suis m’a envoyé vers vous. » » (Ex, 3-14). « Je suis celui qui est » ; « je suis » : tu l’as dit, bouffi ! « Je fais grâce à qui je fais grâce et j’ai pitié de qui j’ai pitié » (Ex, 33-19). Pour qui il se prend, Yahvé ? Pour un ponte de la mafia ? Exemple plus banal en 2R, 25-3 : « Au quatrième mois, le neuf du mois, alors que la famine sévissait dans la ville et que la population n’avait plus rien à manger ». Non ! Non seulement il y avait la famine, mais en plus on n’avait rien à se mettre sous la dent ? Sans blague !

Humour

Comme l’explique Shlomo Sand, rien de moins juif que l’humour juif, qui est plutôt un humour yiddish. Certaines situations prêtent à rire, mais à leur corps défendant : « Lorsque Moïse tenait ses mains levées, Israël l’emportait, et quand il les laissait retomber, Amaleq l’emportait. Comme les mains de Moïse s’alourdissaient, ils prirent une pierre et la mirent sous lui. Il s’assit dessus tandis qu’Aaron et Hur lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi ses mains restèrent-elles fermes jusqu’au coucher du soleil » (Ex, 17-11-12).

Antithèse

« Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car moi Yahvé, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punis la faute des pères sur les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants pour ceux qui me haïssent, mais qui fais grâce à des milliers pour ceux qui m’aiment et gardent mes commandements » (Ex, 20-5-6). Le « mais » biblique du dieu jaloux est quasiment hugolien. Attention le bout des doigts ! On peut trouver une source biblique de l’opposition des Gras et des Maigres chez Zola dans Le Ventre de Paris : « Eh bien ! ainsi leur parle le Seigneur Yahvé : Me voici, je vais juger entre la brebis grasse et la brebis maigre » (Ez, 34-20). Le Nouveau Testament use différemment de la brebis : « Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces » (Mt, 7-15). Imaginez la scène illustrée par Jean-Marc Reiser !

Rythme & Énumération

Du groupe à rythme binaire à l’accumulation, toutes les strates possibles de l’énumération sont utilisées pour imposer les diktats judaïques. Dire à partir de quel nombre on bascule de l’énumération à l’accumulation revient au paradoxe sorite ; ce n’est pas vraiment une question de nombre, mais d’impression globale. Impression d’ordre : énumération ; impression de tas : accumulation ; et quand du tas sort finalement un ordre, c’est la conglobation !
- rythme unaire : « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain » (Ex, 20-17). Ce n’est pas, comme ci-dessous « la maison ni le champ », donc le rythme unaire a un sens : la « maison » est unique et plus importante que ses habitants.
- groupe à rythme binaire : « Vous ne maltraiterez pas une veuve ni un orphelin » (Ex, 22-21) ; « vos femmes seront veuves et vos fils orphelins » (Ex, 22-23). On peut donc maltraiter le reste du monde ? Cela fait penser aux comptes rendus d’attentats : dix-huit morts dont deux femmes et un enfant. Sous-entendu que les 15 mecs adultes, c’est bien fait pour leur gueule !
- rythme ternaire : « Je sèmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples où tu pénétreras, et je ferai détaler tous tes ennemis » (Ex, 23-27). Il y a intérêt à faire partie du peuple élu, parce que les autres seront karchérisés ! Idem en Ex, 32-27 : « Il leur dit : « Ainsi parle Yahvé, le Dieu d’Israël : ceignez chacun votre épée sur votre hanche, allez et venez dans le camp, de porte en porte, et tuez qui son frère, qui son ami, qui son proche. » Plus sympa en Dt, 24-19-21, une générosité qui triple le rythme ternaire, réitéré à l’identique sur trois versets successifs : « Lorsque tu feras la moisson dans ton champ, si tu oublies une gerbe au champ, ne reviens pas la chercher. Elle sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve, afin que Yahvé ton Dieu te bénisse dans toutes tes œuvres. Lorsque tu gauleras ton olivier, tu n’iras rien y rechercher ensuite. Ce qui restera sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu n’iras rien y grappiller ensuite. Ce qui restera sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. » En 2M, 12-21 : « Informé de l’approche de Judas, Timothée envoya tout d’abord les femmes, les enfants et le reste des bagages au lieu dit le Karnion ». Tout est dit ! Cette assimilation des femmes & enfants au bien d’un homme se retrouve dans le Livre de Job, où Satan a droit de s’attaquer à « tout ce qu’il possède » (Jb, 1-12), c’est-à-dire à tuer ses bêtes et sa famille.
- rythme quaternaire : « Il fit sept aspersions sur l’autel et oignit pour les consacrer l’autel et ses accessoires, le bassin et son socle » (Lv, 8-11). Rythme propice à l’exhibition d’une réalité classée, ordonnée, ici d’un rituel consacré. Idem en Lv, 16-4 : « Il revêtira une tunique de lin consacrée, il portera à même le corps un caleçon de lin, il se ceindra d’une ceinture de lin, il s’enroulera sur la tête un turban de lin. Ce sont des vêtements sacrés qu’il revêtira après s’être lavé à l’eau. » Et en Lv, 22-24 : « Vous n’offrirez pas à Yahvé un animal dont les testicules soient rentrés, écrasés, arrachés ou coupés. Vous ne ferez pas cela dans votre pays. » Cette énumération de 1M, 2-38, révèle que la femme et l’enfant ne sont pas comptés parmi les humains, mais plutôt les objets : « La troupe leur donna l’assaut en plein sabbat et ils succombèrent, eux, leurs femmes, leurs enfants et leur bétail, au nombre d’un millier de personnes. » En 1M, 3-20, le 4e terme du rythme n’est plus le bétail, mais le surcroît d’ignominie après l’extermination : « Ceux-ci viennent contre nous, débordant d’insolence et d’iniquité, pour nous exterminer, nous, nos femmes et nos enfants, et nous dépouiller. » Dans le même livre (1M, 5-51), le rythme n’est plus celui d’une énumération mais de la phrase répartie en quatre segments, qui fait comprendre finalement qu’il y a quand même un avantage à ne pas faire partie de la partie mâle de l’humanité : « Il fit passer tous les mâles au fil de l’épée, détruisit la ville jusqu’aux fondements, en ravit les dépouilles et traversa la place sur le corps des tués. »
- rythme quinaire : « Les graisses de ce taureau et de ce bélier, la queue, la graisse enveloppante, les rognons, la masse de graisse qui part du foie, il les posa sur les poitrines et les fit fumer à l’autel. » (Lv, 9-19-20). Mieux que cet étal de boucher, la liste des impuretés sexuelles : « Telle est la loi concernant l’homme qui a un écoulement, celui que rend impur un épanchement séminal, la femme lors de la souillure de ses règles, l’homme ou la femme qui a un écoulement, l’homme qui couche avec une femme impure » (Lv, 15-32-33).
- rythme sénaire : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain » (Ex, 20-17). On peut donc convoiter l’enfant de son prochain ! Quant aux accessoiristes du spectacle, « Ils avaient la charge de l’arche, de la table, du candélabre, des autels, des objets sacrés pour officier, du voile avec tout son appareil » (Nb, 3-31).
- rythme septénaire : « mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes » (Ex, 20-10). Le 7e jour, 7 types de personnes ou bêtes chôment, sauf la femme qui fait la tambouille ! Idem en Ex, 21-23-25, avec un rythme double 2 x 7 : « Mais s’il y a accident, tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, pied pour pied, brûlure pour brûlure, meurtrissure pour meurtrissure, plaie pour plaie. » Idem en Lv, 21-18-20 : « Car aucun homme ne doit s’approcher s’il a une infirmité, que ce soit un aveugle ou un boiteux, un homme défiguré ou déformé, un homme dont le pied ou le bras soit fracturé, un bossu, un rachitique, un homme atteint d’ophtalmie, de dartre ou de plaies purulentes, ou un eunuque. »
- rythme octonaire : Voilà le barda qu’il faut transporter pour assurer le cirque nomade : « Ils porteront les tentures de la Demeure, la Tente du Rendez-vous avec sa bâche et la bâche en cuir fin qui la recouvre, la portière d’entrée de la Tente du Rendez-vous, les rideaux du parvis, le voile d’entrée de la porte du parvis qui entoure la Demeure et l’autel, les cordages et tous les accessoires du culte, tout le matériel nécessaire » (Nb, 4-25-26). Plus rythmé, 1S, 15-3 : « Maintenant, va, frappe Amaleq, voue-le à l’anathème avec tout ce qu’il possède, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes. »
- rythme novénaire : « Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu n’y feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne ni aucune de tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes » (Dt, 5-13-14). La 2e version du Décalogue dans le Deutéronome ajoute le bœuf et l’âne à la version primaire qui proposait une liste septénaire (cf. supra).
- rythme dénaire : C’est le menu du jour selon le code deutéronomique (qui n’en est pas la première version ; le lévitique, 11, indiquait plutôt ce qui n’était pas au menu) : « Voici les animaux que vous pourrez manger : le bœuf, le mouton, la chèvre, le cerf, la gazelle, le daim, le bouquetin, l’antilope, l’oryx, le mouflon » (Dt, 14-4-5).
- rythme hendécanaire : « Celui qui apporta son offrande le douzième jour fut Ahira, fils d’Enân, prince des fils de Nephtali. Son offrande comprenait : une coupe d’argent pesant cent trente sicles, une coupe d’aspersion en argent de soixante-dix sicles (en sicles du sanctuaire), toutes deux remplies, pour l’oblation, de fleur de farine pétrie à l’huile, une coupe d’or de dix sicles, pleine d’encens, un taureau, un bélier et un agneau d’un an pour l’holocauste, un bouc pour le sacrifice pour le péché, et pour le sacrifice de communion, deux bœufs, cinq béliers, cinq boucs, cinq agneaux d’un an » (Nb, 7-78-83). Il est difficile de trouver un rythme, d’autant que la répartition en versets indique un rythme pour la récitation. Je compte en fait onze objets ou groupes d’objets donnés, trois coupes et huit animaux ou groupes d’animaux, ce qui fait onze. Mais ce chapitre est globalement rythmé par une succession à l’identique de douze offrandes en douze jours, des « princes des tribus [qui] présidaient au recensement », dont celle-ci est l’ultime. Il y a donc (selon mon compte) douze offrandes de onze groupes d’objets. Est-ce un dieu ou un percepteur ? Chez Chouraqui, les trois coupes sont un moule, une aiguière et une buire, mais le nombre de onze se retrouve.
- rythme dodécanaire : « Ils le garnirent de quatre rangées de pierres. Une sardoine, une topaze, une émeraude pour la première rangée ; pour la deuxième rangée, une escarboucle, un saphir et un diamant, pour la troisième rangée, une agate, une hyacinthe et une améthyste ; pour la quatrième rangée, une chrysolithe, une cornaline et un jaspe. Elles étaient serties dans des chatons d’or. Les pierres étaient aux noms des Israélites, elles étaient douze, selon leurs noms, gravées comme des sceaux, chacune au nom de l’une des douze tribus » (Ex, 39-10-14). On arrive au terme de ce qui est identifiable comme énumération, avant de passer à l’accumulation. Le texte souligne le nombre, et les douze sont subdivisés en 4 séries de 3, on ne peut plus carré !
- accumulation : « Et voici la contribution que vous accepterez d’eux : de l’or, de l’argent et du bronze ; de la pourpre violette et écarlate, du cramoisi, du lin fin et du poil de chèvre ; des peaux de béliers teintes en rouge, du cuir fin et du bois d’acacia ; de l’huile pour le luminaire, des aromates pour l’huile d’onction et l’encens aromatique ; des pierres de cornaline et des pierres à enchâsser dans l’éphod et le pectoral » (Ex, 25-3-7). Au-delà de douze, et surtout quand les niveaux syntaxiques sont emmêlés comme ici, il n’est plus possible de percevoir un rythme particulier ; on est donc passé de l’énumération à l’accumulation. Autre ex. en Dt, 14-11-20 : « Vous pourrez manger de tout oiseau pur, mais voici ceux des oiseaux dont vous ne pourrez manger : le vautour-griffon, le gypaète, l’orfraie, le milan noir, les différentes espèces de milan rouge, toutes les espèces de corbeau, l’autruche, le chat-huant, la mouette et les différentes espèces d’épervier, le hibou, la chouette, l’ibis, le pélican, le vautour blanc, le cormoran, la cigogne et les différentes espèces de héron, la huppe, la chauve-souris. Vous tiendrez toutes les bestioles ailées pour impures, vous n’en mangerez pas. Vous pourrez manger de tout volatile pur. » J’avoue ne pas bien comprendre la distinction entre bestiole ailée et volatile, et Chouraqui n’éclaire guère, qui parle de « foison de volatile » et de « tout volatile » ! Un cas mémorable d’énumération est fourni en Jos, 12-7-24. Il s’agit d’énumérer « les rois du pays que Josué et les Israélites battirent en deçà du Jourdain » ; cette énumération se fait sous la forme de 16 versets de ce type : « Le roi de Jéricho, un ; le roi de Aï, près de Béthel, un », jusqu’au dernier : « le roi de Tirça, un ; nombre de tous ces rois : trente et un ». Trente et un peuples massacrés, un par jour, youpi ! De quoi se mettre sur son trente et un !

Anaphore

C’est bien sûr la figure chérie de la partie centrale du Décalogue, et l’anaphore se retrouve identique dans la version Chouraqui, c’est dire si elle est au cœur de l’injonction.
« Tu ne tueras pas.
Tu ne commettras pas d’adultère.
Tu ne voleras pas.
Tu ne porteras pas de témoignage mensonger contre ton prochain.
Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain » (Ex, 20-13-17). Qui dit mieux ?
En Lv, 18-7-17, la formule « Tu ne découvriras pas la nudité » est répétée dix fois en tête de verset : « Tu ne découvriras pas la nudité de ton père ni la nudité de ta mère. C’est ta mère, tu ne découvriras pas sa nudité. Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton père, c’est la nudité même de ton père. » […] « Tu ne découvriras pas la nudité d’une femme et celle de sa fille ; tu ne prendras pas la fille de son fils ni la fille de sa fille pour en découvrir la nudité. Elles sont ta propre chair, ce serait un inceste. » Compris ! En fait pas vraiment compris, car la version Chouraqui remplace « nudité » par « sexe », ce qui est plus explicite : « Le sexe d’une femme et de sa fille, tu ne le découvriras pas. La fille de son fils et la fille de sa fille, tu ne la prendras pas pour découvrir son sexe. Elles sont sa viande, c’est une préméditation. » La nuance est importante, car si l’on suit Chouraqui, on peut voir son père ou sa mère en jockstrap ou en string, mais pas sa mère à poil ! Dans le Nouveau Testament, on peut citer l’anaphore célèbre « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les affligés, car ils seront consolés » suivie de 7 autres versets commençant par « Heureux » (Mt, 5-3-11).

Épithète homérique

« Yahvé dit à Moïse : « J’ai vu ce peuple : c’est un peuple à la nuque raide » (Ex, 32-9). L’épithète homérique « peuple à la nuque raide » est reprise trois fois dans les deux chapitres suivants : « mais je ne monterai pas au milieu de toi, de peur que je ne t’extermine en chemin car tu es un peuple à la nuque raide » (Ex, 33-3). « Dis aux Israélites : Vous êtes un peuple à la nuque raide » (Ex, 33-5). « Si vraiment, Seigneur, j’ai trouvé grâce à tes yeux, que mon Seigneur veuille bien aller au milieu de nous, bien que ce soit un peuple à la nuque raide » (Ex, 34-9). De plus, le mot nuque est employé dans des termes qui précisent la pensée du dieu jaloux, l’air de pas y toucher : « Les premiers ânons mis bas tu les rachèteras par une tête de petit bétail et si tu ne les rachètes pas, tu leur briseras la nuque » (Ex, 34-20). L’épithète sera reprise telle quelle dans le Deutéronome (« Sache aujourd’hui que ce n’est pas ta juste conduite qui te vaut de recevoir de Yahvé ton Dieu cet heureux pays pour domaine : car tu es un peuple à la nuque raide », Dt, 9-6), plus d’autres allusions sous d’autres formes ici ou là.

Anadiplose

Reprise en tête de phrase du dernier mot de la phrase précédente. « Mais tout ce qui n’a point nageoires et écailles, dans les mers ou dans les fleuves, entre toutes les bestioles des eaux et tous les êtres vivants qui s’y trouvent, vous les tiendrez pour immondes. Vous les tiendrez pour immondes, vous n’en mangerez point la chair et vous aurez en dégoût leurs cadavres » (Lv, 11-10-11). L’effet est ici la dramatisation de la faute.

Comparaison

« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. » (Lv, 18-22). La comparaison ici, compare deux faits identiques, mais pour faire le distinguo entre homme et femme. La version Chouraqui remplace la comparaison par un joli chiasme : « Avec un mâle, tu ne coucheras pas à coucherie de femme. C’est une abomination. » On retrouve presque la même formule en Lv, 20-13 : « L’homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c’est une abomination qu’ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux. » Chouraqui traduit de même : « L’homme qui couchera avec un mâle à coucherie de femme, ils font une abomination ». Pour relativiser l’anathème, on peut signaler que le mot « abomination » au singulier et au pluriel totalise 106 occurrences sur le site levangile.com, qui ne contient pas les livres deutérocanoniques, sans compter 35 occurrences de « abominable(s) » (dans la version JER)… L’homosexualité ne semble donc pas plus grave que bien d’autres infractions dans cette religion qui jouit d’interdire tout et n’importe quoi… Le mot « prostitution » et tous ses avatars totalise quant à lui 126 occurrences. En Lv, 19-23, une étrange comparaison hypothétique a un rôle didactique, car la version Chouraqui use d’une métaphore inattendue : « Lorsque vous serez entrés en ce pays et que vous aurez planté quelque arbre fruitier, vous considérerez ses fruits comme si c’était son prépuce. Pendant trois ans ils seront pour vous une chose incirconcise, on n’en mangera pas. » / « Quand vous viendrez vers la terre et que vous planterez tout arbre nourricier, vous prépucerez son prépuce, son fruit. Trois ans il sera pour vous prépuce, il ne sera pas mangé. » La comparaison peut se faire pléonastique d’une métaphore, comme en Nb, 22-4 : « il dit aux anciens de Madiân : « Voilà cette multitude en train de tout brouter autour de nous comme un bœuf broute l’herbe des champs. » »
Une comparaison des plus simples ne laisse pas d’être émouvante : « Lorsqu’il eut fini de parler à Saül, l’âme de Jonathan s’attacha à l’âme de David et Jonathan se mit à l’aimer comme lui-même. Saül le retint ce jour même et ne lui permit pas de retourner chez son père. Jonathan conclut un pacte avec David, car il l’aimait comme lui-même » (1S, 18-1-3). Chouraqui préfère : « comme son être même. » L’histoire de David et Jonathan est souvent considérée comme une apologie de l’amour entre hommes, mais l’histoire de David et Goliath n’est pas forcément dépourvue d’ambiguïté. Comparaison radicale en 2R, 21-13 : « Je passerai sur Jérusalem le même cordeau que sur Samarie, le même niveau que pour la maison d’Achab, j’écurerai Jérusalem comme on écure un plat, qu’on retourne à l’envers après l’avoir écuré. » Est-ce clair ? Comparaison littéraire dans un chapitre conçu comme un roman avec un narrateur qui s’explique : « De même en effet que l’architecte d’une maison neuve doit s’occuper de toute la structure, tandis que celui qui se charge de la décorer de peintures à l’encaustique doit rechercher ce qui est approprié à l’ornementation, ainsi, pensé-je, en est-il pour nous. Pénétrer dans les questions et en faire le tour pour en examiner avec curiosité tout le détail appartient à celui qui compose l’histoire, mais, à celui qui fait une adaptation, il faut concéder qu’il recherche la concision de l’exposé et renonce à une histoire exhaustive » (2M, 2-29). Dans ces chapitres deutérocanoniques, le verset semble abandonné au profit d’une prose romanesque. Le chapitre d’ailleurs se clôt sur une autre comparaison du même tonneau : « Comme il est nuisible de boire seulement du vin ou seulement de l’eau, tandis que le vin mêlé à l’eau est agréable et produit une délicieuse jouissance, de même c’est l’art de disposer le récit qui charme l’entendement de ceux qui lisent le livre. C’est donc ici que j’y mettrai fin » (2M, 15-39). On apprécie comme un ruisseau d’eau claire les comparaisons surréalistes et quasi altersexuelles du Cantique des cantiques : « Mon bien-aimé est semblable à une gazelle, à un jeune faon » (Ct, 2-9). Dieu sait déjà nager sans avoir appris : « Car la main de Yahvé reposera sur cette montagne et Moab sera foulé sur place, comme on foule la paille dans la fosse à fumier. Il étend les mains, au milieu de la montagne, comme le nageur les étend pour nager » (Is, 25-10-11). J’ai un petit faible pour cette comparaison facétieuse : « Comme un épouvantail dans un champ de concombres, qui ne protège rien, ainsi en est-il de leurs dieux de bois dorés et argentés » (Ba, 6-69).

Parastase

Appelée aussi « commoration » ou « expolition », cette figure utilise la redondance à des fins de persuasion : « Ne vous rendez impurs par aucune de ces pratiques : c’est par elles que se sont rendues impures les nations que je chasse devant vous. Le pays est devenu impur, j’ai sanctionné sa faute et le pays a dû vomir ses habitants. Mais vous, vous garderez mes lois et mes coutumes, vous ne commettrez aucune de ces abominations, pas plus le citoyen que l’étranger qui réside parmi vous. Car toutes ces abominations-là, les hommes qui ont habité ce pays avant vous les ont commises et le pays en a été rendu impur. Si vous le rendez impur, ne vous vomira-t-il pas comme il a vomi la nation qui vous a précédés ? Oui, quiconque commet l’une de ces abominations, quelle qu’elle soit, tous les êtres qui les commettent, ceux-là seront retranchés de leur peuple. Gardez mes observances sans mettre en pratique ces lois abominables que l’on appliquait avant vous ; ainsi ne vous rendront-elles pas impurs. Je suis Yahvé, votre Dieu » (Lv, 18-24-30). C’est un peu la loi de l’armée ou de l’entreprise : que les ordres soient clairs ou non, légitimes ou non, la conclusion est toujours : « c’est moi le patron ! » Cette figure est fréquente, et on imagine l’effet de ces fulminations psalmodiées par un prêtre de carnaval dans une obscurité agrémentée de fumées d’encens : « Chez ceux d’entre vous qui survivront, je ferai venir la peur dans leur cœur ; quand ils se trouveront dans le pays de leurs ennemis, poursuivis par le bruit d’une feuille morte, ils fuiront comme on fuit devant l’épée et ils tomberont alors que nul ne les poursuivait. Ils trébucheront l’un sur l’autre comme devant une épée, et nul ne les poursuit ! Vous ne pourrez tenir devant vos ennemis, vous périrez parmi les nations et le pays de vos ennemis vous dévorera. Ceux qui parmi vous survivront dépériront dans les pays de leurs ennemis à cause de leurs fautes ; c’est aussi à cause des fautes de leurs pères, jointes aux leurs, qu’ils dépériront. Ils confesseront alors leurs fautes et celles de leurs pères, fautes commises par infidélité envers moi, mieux, par opposition contre moi. Moi aussi je m’opposerai à eux et je les mènerai au pays de leurs ennemis. Alors leur cœur incirconcis s’humiliera, alors ils expieront leurs fautes » (Lv, 26-36-41).

Heroic fantasy

Exode, Lévitique et Nombres me font penser au mieux à l’ancêtre de l’heroic fantasy, et je me demande comment on peut prendre ce genre de récit au sérieux. On aurait envie de ponctuer chaque verset d’un « ta ta ta » hypocoristique : « Israël s’établit dans le pays des Amorites. Moïse envoya espionner Yazèr, et Israël la prit ainsi que ses dépendances ; il déposséda les Amorites qui y habitaient. Puis ils prirent la direction du Bashân et ils y montèrent. Le roi du Bashân, Og, marcha à leur rencontre avec tout son peuple pour livrer bataille à Edréï. Yahvé dit à Moïse : « Ne crains pas, car j’ai livré en ton pouvoir, lui, tout son peuple et son pays. Tu le traiteras comme tu as traité Sihôn, roi des Amorites, qui habitait à Heshbôn. Ils le battirent, lui, ses fils et son peuple, sans que personne en réchappât. Ils prirent possession de son pays » (Nb, 21-31-35 ; repris en Dt, 3-1-3). Le Nouveau Testament offre avec l’Apocalypse un modèle du genre : « Je vis ensuite un autre Ange puissant, descendre du ciel enveloppé d’une nuée, un arc-en-ciel au-dessus de la tête, le visage comme le soleil et les jambes comme des colonnes de feu » (Ap, 10-1).

Marabout… bout de ficelle

« Les Israélites partirent de Ramsès et campèrent à Sukkot. Puis ils partirent de Sukkot et campèrent à Etam, qui est aux confins du désert. Ils partirent d’Etam, ils revinrent sur Pi-Hahirot, qui est en face de Baal-Cephôn, et campèrent devant Migdol. Ils partirent de Pi-Hahirot, ils gagnèrent le désert en passant à travers la mer, et après trois jours de marche dans le désert d’Etam ils campèrent à Mara. Ils partirent de Mara et arrivèrent à Elim. À Elim il y a douze sources d’eau et 70 palmiers ; ils campèrent là. Ils partirent d’Elim et campèrent près de la mer des Roseaux. Ils partirent de la mer des Roseaux et campèrent dans le désert de Sîn. Ils partirent du désert de Sîn et campèrent à Dophka. Ils partirent de Eçyôn-Gébèr et campèrent dans le désert de Cîn ; c’est Cadès. […] Ils partirent de Cadès et campèrent à Hor-la-Montagne, aux confins du pays d’Édom. » Bref, on finit par avancer, mais cela prend son temps ; nouveau récit de la fuite d’Égypte (Nb, 33, 5-37). Ce jeu prend déjà 32 versets, mais il recommence des versets 41 à 49…

Sermocination

La sermocination est un cas particulier de prosopopée, consistant à faire parler un absent, un mort, une abstraction, etc. La sermocination est une figure constitutive de la Bible, puisque la majorité du discours de cet ouvrage composite est censé être l’œuvre d’une entité appelée Dieu ou Yahvé, qui prend plus particulièrement la parole à l’intérieur du discours de Moïse son prophète. Certains versets sont plus explicites. Yahvé ne parle jamais directement, il est toujours rendu présent par une sermocination au compte de Moïse : « Mais, à cause de vous, Yahvé s’irrita contre moi et ne m’exauça point. Il me dit : « Assez ! Ne continue plus à me parler de cette affaire ! Monte au sommet du Pisga, porte tes regards à l’occident, au nord, au midi et à l’orient ; regarde de tes yeux, car tu ne passeras pas le Jourdain que voici. Donne tes ordres à Josué, fortifie-le, confirme-le, car c’est lui qui passera, à la tête de ce peuple ; à lui de les mettre en possession du pays que tu vas voir » (Dt, 3-26-28). Mais Dieu n’est pas le seul à s’exprimer par intermédiaire. Dans 2R, 18-28-29, c’est le roi d’Assyrie qui parle par la bouche de son grand échanson qu’il a envoyé sur place : « Alors le grand échanson se tint debout, il cria d’une voix forte, en langue judéenne, et prononça ces mots : « Écoutez la parole du grand roi, le roi d’Assyrie. Ainsi parle le roi : Qu’Ézéchias ne vous abuse pas, car il ne pourra pas vous délivrer de ma main. » Un cas limite de sermocination consiste non à faire parler une abstraction, mais à s’adresser à elle, sans qu’elle daigne répondre. Tel est le cas en Jb, 17-14 : « Je crie au sépulcre : « Tu es mon père ! » à la vermine : « C’est toi ma mère et ma sœur ! » Baudelaire n’aurait pas dit mieux ! (« Une charogne »). En Pr, 8-4-12, la Sagesse s’adresse aux humains : « La Sagesse n’appelle-t-elle pas ? L’Intelligence n’élève-t-elle pas la voix ? Au sommet des hauteurs qui dominent la route, au croisement des chemins, elle se poste ; près des portes, à l’entrée de la cité, sur les voies d’accès, elle s’écrie : « Humains ! C’est vous que j’appelle, ma voix s’adresse aux enfants des hommes. Simples ! apprenez le savoir-faire, sots, devenez raisonnables. Écoutez, j’ai à vous dire des choses importantes, j’ouvre mes lèvres pour dire des paroles droites. […] Moi, la Sagesse, j’habite avec le savoir-faire, je possède la science de la réflexion. »

Aniconisme

L’aniconisme n’est pas une figure de style, mais l’interdiction des images plastiques dans certains cultes. Elle est maintes fois mentionnée dans le Pentateuque, et peut-être est-il utile de la rappeler face à l’idée reçue selon laquelle l’aniconisme serait une caractéristique essentielle de l’islam. « Prenez bien garde à vous-mêmes : puisque vous n’avez vu aucune forme, le jour où Yahvé, à l’Horeb, vous a parlé du milieu du feu, n’allez pas vous pervertir et vous faire une image sculptée représentant quoi que ce soit : figure d’homme ou de femme, figure de quelqu’une des bêtes de la terre, figure de quelqu’un des oiseaux qui volent dans le ciel, figure de quelqu’un des reptiles qui rampent sur le sol, figure de quelqu’un des poissons qui vivent dans les eaux au-dessous de la terre » (Dt, 4-15-18).

Parallélisme de construction

« Il n’y aura pas de prostituée sacrée parmi les filles d’Israël, ni de prostitué sacré parmi les fils d’Israël » (Dt, 23-18). Étonnant parallélisme, qui souligne une équivalence de ce qui est la plupart du temps, encore et surtout de nos jours, un tabou des plus hypocrites. Quand un politicard franchouillard en quête de popularité pond sa nième loi contre la prostitution, il n’est jamais question que des prostituées, et évoquer le fait que que certains « gigolos » ou autres « escorts » de sexe masculin s’accommodent parfaitement de leur statut et du nom de « putain » frise le politiquement incorrect, car seuls peuvent être qualifiés de « populistes » les partis de Melenchon et de Le Pen et non ceux qui depuis des dizaines d’années nous pondent une nouvelle loi au gré du journal de 20h de TF1 [2] En Jg, 16-30, dans l’histoire de Samson, le parallélisme est enrichi d’un isolexisme : « et il s’écria : « Que je meure avec les Philistins ! » Il poussa de toutes ses forces et l’édifice s’écroula sur les princes et sur tout le peuple qui se trouvait là. Ceux qu’il fit mourir en mourant furent plus nombreux que ceux qu’il avait fait mourir pendant sa vie. » La version Chouraqui est plus savoureuse, renforce l’isolexisme avec une allitération : « Shimshôn dit : « Meure mon être avec les Pelishtîm ! » Il se tend avec force et la maison s’écroule sur les tyrans et sur tout le peuple qui s’y trouvait. Les morts qu’il met à mort en sa mort sont plus nombreux que ceux qu’il avait mis à mort en sa vie. » Plus simple dans Tb, 4-16 : « Donne de ton pain à ceux qui ont faim, et de tes habits à ceux qui sont nus », précepte repris en Mt, 25-35-36. Dès les premières attaques de Satan, Job a recours à un sobre parallélisme devenu proverbe pour se résigner : « Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, j’y retournerai. Yahvé a donné, Yahvé a repris : que le nom de Yahvé soit béni ! » (Jb, 1-21). Parallélisme macho en Si, 42-12-13 : « Devant qui que ce soit ne t’arrête pas à la beauté et ne t’assieds pas avec les femmes. Car du vêtement sort la teigne et de la femme une malice de femme. » Proverbe fameux en Os, 8-7 : « Puisqu’ils sèment le vent, ils moissonneront la tempête ». Le Nouveau Testament utilise aussi beaucoup la figure : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui souille l’homme » (Mt, 15-11).

Hypotypose

On peut parler peut-être d’hypotypose quand le récit-description des maux envoyés par Yahvé contre son peuple désobéissant atteint ce luxe d’horreur dans les détails : « Tu mangeras le fruit de tes entrailles, la chair de tes fils et de tes filles que t’aura donnés Yahvé ton Dieu, pendant ce siège et dans cette détresse où ton ennemi te réduira. Le plus délicat et le plus amolli d’entre les tiens jettera des regards malveillants sur son frère, et même sur la femme qu’il étreint et ceux de ses enfants qui lui resteront, ne voulant partager avec aucun d’eux la chair de ses fils qu’il mange : car il ne lui restera rien, à cause du siège et de la détresse où ton ennemi te réduira dans toutes tes villes. La plus délicate et la plus amollie des femmes de ton peuple, si délicate et amollie qu’elle n’aurait pas essayé de poser à terre la plante de son pied, celle-là jettera des regards malveillants sur l’homme qu’elle étreint, et même sur son fils ou sa fille, sur l’arrière-faix sorti de ses flancs et sur l’enfant qu’elle met au monde, et elle se cachera pour les manger, dans la privation de tout, à cause du siège et de la détresse où ton ennemi te réduira dans toutes tes villes » (Dt, 28-53-57). L’hypotypose marche main dans la main avec l’hyperbole, bien entendu. En 2M, 7, on a l’histoire macabre des sept frères, torturés et tués sous les yeux de leur mère. Aucun détail n’est épargné, pour la plus grande joie des amateurs de gore : « Sitôt qu’ils furent brûlants, il ordonna de couper la langue à celui qui avait été leur porte-parole, de lui enlever la peau de la tête et de lui trancher les extrémités, sous les yeux de ses autres frères et de sa mère. Lorsqu’il fut complètement impotent, il commanda de l’approcher du feu, respirant encore, et de le faire passer à la poêle. Tandis que la vapeur de la poêle se répandait au loin, les autres s’exhortaient mutuellement avec leur mère à mourir avec vaillance » (2M, 7-5-6), et ça continue comme ça ! Un peu plus loin dans le même livre, la mort de Razis est appétissante : « Razis, cerné de toutes parts, dirigea son épée contre lui-même ; […] Son coup ayant manqué le bon endroit […], il courut allègrement en haut de la muraille et se précipita avec intrépidité sur la foule. […] et déjà tout à fait exsangue, il s’arracha les entrailles et, les prenant à deux mains, il les projeta sur la foule, priant le maître de la vie et de l’esprit de les lui rendre un jour. Ce fut ainsi qu’il mourut. » Comme disait Samuel Fuller, voilà un vrai moyen pour que le spectateur se sente concerné !

Truisme

« Quant à leurs fils, il les établit à leur place, et ce sont eux que Josué circoncit : ils étaient incirconcis, car on ne les avait pas circoncis en chemin » (Jos, 5-7) Tu l’as dite, bouffi ! Chouraqui circonscrit le pléonasme par l’utilisation du mot « prépucé » (déjà utilisé par Voltaire) : « C’est leurs fils qu’il établit à leur place. Ce sont eux que Iehoshoua’ circoncit. Oui, ils étaient prépucés, car il ne les avaient pas circoncis en route. » Cette figure convient bien au Livre de Josué, indigeste récit des guerres tribales et des massacres par lesquels Yahvé installe ce qu’il reste de son peuple élu après quarante années de tribulations dans le désert, au cours desquelles il élimine ceux qu’il a sauvés d’Égypte, du moins les mâles au bénéfice desquels il avait un peu génocidé les Égyptiens en massacrant leurs premiers nés : « pendant quarante ans les Israélites marchèrent dans le désert, jusqu’à ce que toute la nation eût péri, à savoir les hommes sortis d’Égypte en âge de porter les armes ; ils n’avaient pas obéi à la voix de Yahvé, et Yahvé leur avait juré de ne pas leur laisser voir la terre qu’il avait juré à leurs pères de nous donner, terre qui ruisselle de lait et de miel » (Jos, 5-6). T’as désobéi : privé de circoncision ! Pour ceux qui douteraient de la parole de Dieu, Ps, 12-7 est là : « Les paroles de Yahvé sont des paroles sincères, argent natif qui sort de terre, sept fois épuré ». Puisque vous le dites… Ma bonne dame profère aussi des paroles du style que j’aime à répéter à mes élèves quand ils me demandent en plein milieu d’une analyse de texte : ça sert à quoi tout ça ? : « Et je fais l’éloge de la joie, car il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger, le boire et le plaisir qu’il prend ; c’est cela qui accompagne son travail aux jours de la vie que Dieu lui donne sous le soleil » (Qo, 8-15).

Apologue

L’apologue est à distinguer de la parabole, en ce sens que la parabole est une courte histoire tirée de la vie quotidienne à titre d’argument, alors que l’apologue est un conte imaginaire qui pourrait commencer par « il était une fois » si ce n’était la Bible, qui préférera une formule moins enfantine comme « Un jour ». Exemple en Jg, 9-7-15 : « On l’annonça à Yotam. Il vint se poster sur le sommet du mont Garizim et il leur cria à haute voix : « Ecoutez-moi, notables de Sichem, pour que Dieu vous écoute ! Un jour les arbres se mirent en chemin pour oindre un roi qui régnerait sur eux. Ils dirent à l’olivier : Sois notre roi ! L’olivier leur répondit : Faudra-t-il que je renonce à mon huile, qui rend honneur aux dieux et aux hommes, pour aller me balancer au-dessus des arbres ? Alors les arbres dirent au figuier : Viens, toi, sois notre roi ! Le figuier leur répondit : Faudra-t-il que je renonce à ma douceur et à mon excellent fruit, pour aller me balancer au-dessus des arbres ? Les arbres dirent alors à la vigne : Viens, toi, sois notre roi ! La vigne leur répondit : Faudra-t-il que je renonce à mon vin, qui réjouit les dieux et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des arbres ? Tous les arbres dirent alors au buisson d’épines : Viens, toi, sois notre roi ! Et le buisson d’épines répondit aux arbres : Si c’est de bonne foi que vous m’oignez pour régner sur vous, venez vous abriter sous mon ombre. Sinon un feu sortira du buisson d’épines et il dévorera les cèdres du Liban ! » Lisez une analyse de cet apologue sur le site de Murdarco.

Parabole

La parabole se distingue de l’apologue, en ce sens que ce dernier est un conte imaginaire, alors que la parabole est une courte histoire plus vraisemblable tirée de la vie quotidienne, censée révéler par ce détour une vérité délicate. Ainsi en 2S, 12-1-7 : « Yahvé envoya le prophète Natân vers David. Il entra chez lui et lui dit : « Il y avait deux hommes dans la même ville, l’un riche et l’autre pauvre. Le riche avait petit et gros bétail en très grande abondance. Le pauvre n’avait rien du tout qu’une brebis, une seule petite qu’il avait achetée. Il la nourrissait et elle grandissait avec lui et avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans sa coupe, dormant dans son sein : c’était comme sa fille. Un hôte se présenta chez l’homme riche qui épargna de prendre sur son petit ou gros bétail de quoi servir au voyageur arrivé chez lui. Il vola la brebis de l’homme pauvre et l’apprêta pour son visiteur. » David entra en grande colère contre cet homme et dit à Natân : « Aussi vrai que Yahvé est vivant, l’homme qui a fait cela est passible de mort ! Il remboursera la brebis au quadruple, pour avoir commis cette action et n’avoir pas eu de pitié. » Natân dit alors à David : « Cet homme, c’est toi ! Ainsi parle Yahvé, Dieu d’Israël ». Je vous laisse découvrir de quel forfait s’était rendu coupable le bon roi David. La présence de la formule « Il y avait » pourrait plaider pour un apologue, mais l’aspect fait divers vraisemblable fait pencher la balance du côté parabole. Un peu plus loin, une autre parabole incontestable & canonique : « Le roi [David] lui demanda : « Qu’as-tu ? » Elle répondit : « Hélas ! je suis veuve. Mon mari est mort et ta servante avait deux fils. Il se sont querellés ensemble dans la campagne, il n’y avait personne pour les séparer, l’un a frappé l’autre et l’a tué. Voilà que tout le clan s’est dressé contre ta servante et dit : « Livre le fratricide : nous le mettrons à mort pour prix de la vie de son frère qu’il a tué, et nous détruirons en même temps l’héritier. » Ils vont ainsi éteindre la braise qui me reste, pour ne plus laisser à mon mari ni nom ni survivant sur la face de la terre. » Le roi dit à la femme : « Va à ta maison, je donnerai moi-même des ordres à ton sujet » (2S, 14-5-8). Or David se fait à nouveau piéger, et l’on appelle par cette parabole à sa clémence pour son fils Absalom, lequel a tué Amnon, qui avait couché avec sa sœur Tamar (sœur d’Absalom ; demi-sœur d’Amnon dans le cadre de la polygamie). Tiens, puisqu’on en est là, voici le tableau d’Alexandre Cabanel Thamar et Absalom, qu’Émile Zola conspua (voir cette page). Les imprécations de Jérémie contiennent une étrange parabole métaphore prosopopée question rhétorique : « Si un homme répudie sa femme, et que celle-ci le quitte et appartient à un autre, a-t-il encore le droit de revenir à elle ? N’est-elle pas totalement profanée, cette terre-là ? Et toi qui t’es prostituée à de nombreux amants, tu prétends revenir à moi ! Oracle de Yahvé. Lève les yeux vers les monts chauves et regarde. Où ne t’es-tu pas livrée ? Tu étais là, pour eux, le long des chemins, comme l’Arabe au désert. Tu as profané le pays par tes prostitutions et tes forfaits ; aussi les pluies furent-elle retenues et l’ondée tardive ne vint plus. Mais tu conservais un front de prostituée, refusant de rougir » (Jr, 3-1-3). Yahvé s’adresse (prosopopée) à Israël, son épouse (métaphore) qu’il traite de pute en lui posant la question rhétorique de façon provocatrice de la parabole d’un mari qui répudie sa femme et veut lui revenir.

Thamar et Absalon d’Alexandre Cabanel.
Un tableau qui donna lieu à une critique féroce de Zola.

J’ignorais que « La Cigale et la Fourmi » eût une origine biblique [3], en une parabole mentionnée à plusieurs reprises, par exemple Pr, 6-6-9 : « Va voir la fourmi, paresseux ! Observe ses mœurs et deviens sage : elle qui n’a ni magistrat, ni surveillant ni chef, durant l’été elle assure sa provende et amasse, au temps de la moisson, sa nourriture. Jusques à quand, paresseux, resteras-tu couché ? » Le mot « parabole » est utilisé dans le texte, et c’est sans doute la seule figure en ce cas : « Il conserve les récits des hommes célèbres, il pénètre dans les détours des paraboles. Il cherche le sens caché des proverbes, il se complaît aux secrets des paraboles » (Si, 39-2-3). En Is, 28-23-29, la parabole est « in absentia », comme on dit des métaphores dont le comparé n’est pas exprimé : « Prêtez l’oreille et entendez ma voix ; soyez attentifs, entendez ma parole. Le laboureur passe-t-il tout son temps à labourer pour semer, à défoncer et herser son coin de terre ? Après avoir aplani la surface, ne jette-t-il pas la nigelle, ne répand-il pas le cumin ? Puis il met le blé, le millet, l’orge… et l’épeautre en bordure. Son Dieu lui a enseigné cette règle et l’a instruit. On n’écrase pas la nigelle avec le traîneau, on ne fait pas passer sur le cumin les roues du chariot. C’est avec un bâton qu’on bat la nigelle, et le cumin se bat au fléau. Lorsqu’on foule le froment, on ne s’attarde pas à l’écraser ; on met en marche la roue du chariot et son attelage, on ne le broie pas. Tout cela est un don de Yahvé Sabaot, merveilleux conseil qui fait de grandes choses. » « Parabole » vient du même mot grec ancien désignant une comparaison, qui a donné « parler ». On retrouve ce sens étymologique dans cette parabole des figues (Jr, 24-1-5) : « Voilà que Yahvé me fit voir deux corbeilles de figues disposées devant le sanctuaire de Yahvé. […] Une corbeille contenait d’excellentes figues, comme sont les figues précoces ; l’autre contenait des figues gâtées, si gâtées qu’elles en étaient immangeables. Et Yahvé me dit : « Que vois-tu, Jérémie ? » Et je répondis : « Des figues. Les bonnes sont excellentes. Les mauvaises sont gâtées, si gâtées qu’on ne peut les manger. » Alors la parole de Yahvé me fut adressée en ces termes. Ainsi parle Yahvé, Dieu d’Israël. »

Oxymore

Bel exemple en 2S, 20-3 : « David rentra dans son palais à Jérusalem. Le roi prit les dix concubines qu’il avait laissées pour garder le palais et les mit sous surveillance. Il pourvut à leur entretien mais il n’approcha plus d’elles et elles furent séquestrées jusqu’à leur mort, comme les veuves d’un vivant.  » C’est bien l’alliance de deux termes incompatibles. Chouraqui traduit aussi « veuves d’un vivant », ce qui constitue une allitération peut-être présente dans l’original, qui renforcerait l’oxymore.

Synecdoque

« Mais j’épargnerai en Israël sept milliers, tous les genoux qui n’ont pas plié devant Baal et toutes les bouches qui ne l’ont pas baisé » (1R, 19-18). Belle façon de réduire l’idolâtrie à des gesticulations du corps où l’esprit n’a point de part, et d’amenuiser les troupes de Baal. La traduction Chouraqui est équivalente. « Mes frères et moi, et la maison de mon père, nous avons combattu les ennemis d’Israël depuis notre jeunesse jusqu’à ce jour, et nos mains ont réussi à sauver Israël maintes fois » (1M, 16-2). « La bouche du juste murmure la sagesse et sa langue dit le droit » (Ps, 37-30). Pb, 6-16-18 : « Il y a six choses que hait Yahvé, sept qui lui sont en abomination : des yeux hautains, une langue menteuse, des mains qui répandent le sang innocent, un cœur qui médite des projets coupables, des pieds empressés à courir au mal ». Pour « cœur », on serait plutôt dans la métonymie, si on ne le considère pas comme une partie du corps, mais le siège symbolique des sentiments. L’image évoque sans doute un homme si peu maître de lui que la volonté de ses membres lui échappe. On retrouve ce cœur en Jr, 48-36, dans une double image amusante : « Aussi mon cœur hulule sur Moab à la manière des flûtes ; mon cœur hulule sur les gens de Qir-Hérès à la manière des flûtes ; parce qu’il est perdu, le trésor amassé ! » Un peuple est désigné par un attribut physique : « Je vais les disperser à tout vent, ces Tempes-rasées, et de tous côtés je ferai venir leur ruine, oracle de Yahvé » (Jr, 49-32). Une synecdoque du tout pour la partie figure en Am 4-8 : « deux, trois villes allaient en titubant vers une autre pour boire de l’eau sans pouvoir se désaltérer ; et vous n’êtes pas revenus à moi ! » Le Nouveau Testament, « Verbe [qui] s’est fait chair » (Jn, 1-14), prend la synecdoque au mot : « Que si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne » (Mt, 5-29). Si la partie peut désigner le tout, on peut jeter la partie pour sauver le tout ! En prestidigitateur, Jésus autonomise chaque partie du tout : « Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt, 6-3).

Hendiadyn

Je crois identifier cette figure dans 2R, 15-16 : « il châtia la ville et éventra toutes les femmes enceintes. » En effet, la conjonction « et » a le sens ici d’une subordination : « en éventrant », ce qui est la définition de cette figure. Mais la traduction Chouraqui révèle que l’hendiadyn est sans doute dû à la traduction : « Il frappe. Toutes ses femmes enceintes, il les pourfend. »

Prolepse

Cet argument consiste à anticiper l’argument contraire de l’adversaire, pour lui couper l’herbe sous le pied. Il est utilisé en 2R, 18-22 : « Vous me direz peut-être : C’est en Yahvé, notre Dieu, que nous avons confiance, mais n’est-ce pas lui dont Ézéchias a supprimé les hauts lieux et les autels en disant aux gens de Juda et de Jérusalem : C’est devant cet autel, à Jérusalem, que vous vous prosternerez ? »

Mise en abyme

Ces versets de Ne, 13-1-3 incluent plusieurs versets du Deutéronome, mais en les résumant, et en aboutissant à une conclusion plus rigoureuse : « En ce temps-là, on lut au peuple dans le livre de Moïse et l’on y trouva écrit : « L’Ammonite et le Moabite ne seront pas admis à l’assemblée de Dieu, et cela pour toujours, car ils ne sont pas venus à la rencontre des Israélites avec le pain et l’eau. Ils soudoyèrent contre eux Balaam, pour les maudire, mais notre Dieu changea la malédiction en bénédiction. » Dès qu’on eut entendu la Loi, on exclut d’Israël tout élément étranger. » Voici la citation telle qu’elle apparaît dans Dt, 23-4-6 : « L’Ammonite et le Moabite ne seront pas admis à l’assemblée de Yahvé ; même leurs descendants à la dixième génération ne seront pas admis à l’assemblée de Yahvé, et cela pour toujours ; parce qu’ils ne sont pas venus à votre rencontre avec le pain et l’eau quand vous étiez en route à la sortie d’Égypte, et parce qu’il a soudoyé Balaam fils de Béor pour te maudire, de Pétor en Aram Naharayim. Mais Yahvé ton Dieu ne consentit pas à écouter Balaam, et Yahvé ton Dieu changea pour toi la malédiction en bénédiction, car Yahvé ton Dieu t’aimait. »

Métonymie

Occurrence canonique en Jdt, 9-8 : « Car ils ont projeté de profaner tes lieux saints, de souiller la tente où siège ton Nom glorieux et de renverser par le fer la corne de ton autel. » Le fer pour l’épée… (La matière pour l’objet).

Gradation

Il s’agit d’une énumération dont les termes sont classés par ordre croissant ou décroissant. Dans Est 7-4, la gradation est decrescendo : « Car nous sommes livrés, mon peuple et moi, à l’extermination, à la tuerie et à l’anéantissement » (si l’on considère que l’« anéantissement » pourrait n’être que moral).

Métalepse

Cette figure de substitution consiste à remplacer une chose par une autre qui la suit ou la précède ou s’y rattache d’une façon quelconque. Est, 7-8 en fournit un exemple : « Quand le roi revint du jardin dans la salle du banquet, il trouva Aman effondré sur le divan où Esther était étendue. « Va-t-il après cela faire violence à la reine chez moi, dans le palais ? » S’écria-t-il. À peine le mot était-il sorti de sa bouche qu’un voile fut jeté sur la face d’Aman » (ce voile signifie qu’il va être pendu).

Adynaton

C’est une hyperbole exagérée, impossible, souvent par humour. J’en trouve deux par la négative en Sg, 7-9 : « Je ne lui ai pas égalé la pierre la plus précieuse ; car tout l’or, au regard d’elle, n’est qu’un peu de sable, à côté d’elle, l’argent compte pour de la boue. » Plus canonique en Is, 11-6 : « Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. » Cet adynaton aboutit à une conglobation. Le Nouveau Testament raffole de la figure : « Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » (Mt, 19-24).

Conglobation

À partir d’un adynaton, on aboutit à une conglobation (énumération de termes semblables suggérant un argument ou une idée qui n’est exposée qu’à la fin de ce développement) : « Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. La vache et l’ourse paîtront, ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le bœuf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Yahvé, comme les eaux couvrent le fond de la mer » (Is, 11-6-9).

Yaourt

Il ne se contente pas de brouiller les langues dans le mythe de Babel, mais Yahvé est un rappeur qui rappe en yaourt : « quand il dit : çav laçav, çav laçav ; qav laqav, qav laqav ; ze’êr sham, ze’êr sham. Oui, c’est par des lèvres bégayantes et dans une langue étrangère qu’il parlera à ce peuple » (Is, 28-10-11).

Homéotéleute

Cette figure évidemment ne passe pas toujours la traduction, même si un bon traducteur devrait s’efforcer de rendre les jeux de sonorités existant dans les textes originaux, et de ne pas en créer de fâcheux. En Is, 30-10, la Bible de Jérusalem traduit : « Dites-nous des choses flatteuses, ayez des visions trompeuses », mais Chouraqui s’en fiche : « Ne voyez pas pour nous les évidences. Parlez-nous de flatteries, contemplez des fictions. »

Allégorie

La comparaison ou la métaphore du potier et de l’argile est un leitmotiv, elle fonctionne in absentia à force d’être répétée : « Souviens-toi : tu m’as fait comme on pétrit l’argile et tu me renverras à la poussière » (Jb, 10-9). « Quelle perversité ! Le potier ressemble-t-il à l’argile pour qu’une œuvre ose dire à celui qui l’a faite : « Il ne m’a pas faite », et un pot à son potier : « Il ne sait pas travailler » ? » (Is, 29-16). « Malheur à qui discute avec celui qui l’a modelé, vase parmi les vases de terre ! L’argile dit-elle à son potier : « Que fais-tu ? ton œuvre n’a pas de mains ! » (Is, 45-9). Elle prend même la dimension d’une allégorie, par exemple en Jr, 18-2-6 : « Debout ! Descend chez le potier et là, je te ferai entendre mes paroles. » Je descendis chez le potier et voici qu’il travaillait au tour. Mais le vase qu’il fabriquait fut manqué, comme cela arrive à l’argile dans la main du potier. Il recommença et fit un autre vase, ainsi qu’il paraissait bon au potier. Alors la parole de Yahvé me fut adressée en ces termes Ne suis-je pas capable d’agir envers vous comme ce potier, maison d’Israël ? oracle de Yahvé. Oui, comme l’argile dans la main du potier, ainsi êtes-vous dans ma main, maison d’Israël ! » et Jr, 19-11 : « Je vais briser ce peuple et cette ville comme on brise le vase du potier, qui ne peut plus être réparé. » L’idée se retrouve dans le Nouveau Testament : « Ô homme ! vraiment, qui es-tu pour disputer avec Dieu ? L’œuvre va-t-elle dire à celui qui l’a modelée : Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? Le potier n’est-il pas maître de son argile pour fabriquer de la même pâte un vase de luxe ou un vase ordinaire ? » (Rm, 9-20-21). Peut-être peut-on classer dans les allégories cette vision frappante des os dispersés puis rassemblés figurant Israël au XXXVIIe chapitre d’Ézéchiel (versets 1 à 12) : « Or les ossements étaient très nombreux sur le sol de la vallée, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit : « Fils d’homme, ces ossements vivront-ils ? » Je dis : « Seigneur Yahvé, c’est toi qui le sais. » Il me dit : « Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : Ossements desséchés, écoutez la parole de Yahvé. Ainsi parle le Seigneur Yahvé à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau, je vous donnerai un esprit et vous vivrez, et vous saurez que je suis Yahvé. » […] il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent les uns des autres. Je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair avait poussé et la peau s’était tendue par-dessus, mais il n’y avait pas d’esprit en eux. Il me dit : « Prophétise à l’esprit, prophétise, fils d’homme. Tu diras à l’esprit : ainsi parle le Seigneur Yahvé. Viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts, et qu’ils vivent. » Je prophétisai comme il m’en avait donné l’ordre, et l’esprit vint en eux, ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds : grande, immense armée. Alors il me dit : Fils d’homme, ces ossements, c’est toute la maison d’Israël. Les voilà qui disent : « Nos os sont desséchés, notre espérance est détruite, c’en est fait de nous. » Dans le Nouveau Testament, l’Apocalypse, qui en est le dernier chapitre, n’est qu’allégories. En voici une parmi d’autres : « L’Ange alors jeta sa faucille sur la terre, il en vendangea la vigne et versa le tout dans la cuve de la colère de Dieu, cuve immense ! Puis on la foula hors de la ville, et il en coula du sang qui monta jusqu’au mors des chevaux et sur une étendue de mille six cents stades » (Ap, 14-19-20). Plus loin, ce vin de la colère est consommé par les pécheurs : « Car au vin de ses prostitutions se sont abreuvées toutes les nations, et les rois de la terre ont forniqué avec elle, et les trafiquants de la terre se sont enrichis de son luxe effréné » (Ap, 18-3).

Tmèse

La Tmèse est une figure moderne typique de l’écriture artiste de la fin du XIXe consistant à intercaler un élément entre deux éléments que la syntaxe en principe ne peut dissocier. En voici un exemple trivial : « passe fissa moi le sel ». On ne la trouvera pas dans ces écrits anciens, mais certains tours avec des éléments intercalés qui truffent une phrase s’en rapprochent, comme dans Jérémie, le refrain « oracle de Yahvé » : « Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands – oracle de Yahvé – parce que je vais pardonner leur crime et ne plus me souvenir de leur péché » (Jr, 31-34).

Personnification

« Damas est découragée et s’apprête à la fuite, un tremblement l’a saisie, (angoisse et douleurs l’ont prise comme une femme en couches) » (Jr, 49-24) est une personnification sans doute dévalorisante vu la conditions des femmes. Idem en Lm, 1-1 : « Quoi ! elle est assise à l’écart, la Ville populeuse ! Elle est devenue comme une veuve, la grande parmi les nations. Princesse parmi les provinces, elle est réduite à la corvée. Elle passe des nuits à pleurer et les larmes couvrent ses joues. Pas un qui la console parmi tous ses amants. Tous ses amis l’ont trahie, devenus ses ennemis ! » Dans le Nouveau Testament, la charité est personnifiée pour montrer qu’elle est supérieure à la foi et à l’espérance (les trois vertus théologales). « La charité est longanime ; la charité est serviable ; elle n’est pas envieuse ; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (1Co, 13-4-7).

Énallage

On peut voir un énallage dans l’usage répétitif du mot « Nils » au pluriel au lieu du singulier attendu : « Je vais mettre des crocs à tes mâchoires, coller à tes écailles les poissons de tes Nils et te tirer du milieu de tes Nils, avec tous les poissons de tes Nils collés à tes écailles » (Ez, 29-4). Chouraqui traduit par un énigmatique « tes Ieor ». D’autres versions préfèrent « fleuves », comme on peut le voir sur le comparateur de versions.

Ironie

L’ironie est la dernière des figures que je pensais trouver dans la Bible, le dieu des juifs n’étant pas un comique troupier, eh bien, c’est en effet la dernière des figures que j’ai trouvées dans l’Ancien Testament ! « Ils t’ont chassé jusqu’aux frontières, ils se sont joué de toi, tous tes alliés ! Ils t’ont dupé, tes bons amis ! Ceux qui mangeaient ton pain tendent des pièges sous tes pas » (Ab 7 ; Abdias est le seul livre de l’Ancien Testament composé d’un seul chapitre, alors que plusieurs épîtres du Nouveau sont dans ce cas).

Calembour

Le Nouveau Testament est plus taquin que l’ancien, et adore le calembour : « Eh bien ! moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle » (Mt, 16-18) ; « Tout homme qui prie ou prophétise le chef couvert fait affront à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef ; c’est exactement comme si elle était tondue » (1Co, 11-5-6). Pourtant Chouraqui traduit « la tête couverte déshonore sa tête », ce qui estompe un peu le calembour.

Divers

Rivers of Babylon est une chanson rendue célèbre par la reprise du groupe Boney M. en 1978, basée sur le Psaume 137, point commun avec le non moins célèbre Va, pensiero du Nabucco de Verdi.
- Spécial Végan : je ne résiste pas au plaisir pour les plus végan de nos lecteurs, de signaler l’une des nombreuses allusions du Lévitique aux sacrifices d’animaux : « S’il offre un mouton, il l’offrira devant Yahvé, il posera la main sur la tête de la victime et l’immolera devant la Tente du Rendez-vous, puis les fils d’Aaron en répandront le sang sur le pourtour de l’autel. De ce sacrifice de communion il offrira la graisse en mets consumé pour Yahvé : la queue entière qu’il détachera près du sacrum, la graisse qui couvre les entrailles, toute la graisse qui est au-dessus des entrailles, les deux rognons, la graisse qui y adhère ainsi qu’aux lombes, la masse graisseuse qu’il détachera du foie et des rognons » (Lv, 3-7-10). Ou encore : « La peau du taureau et toute sa chair, sa tête, ses pattes, ses entrailles et sa fiente, le taureau tout entier, il le fera porter hors du camp, dans un lieu pur, lieu de rebut des cendres grasses. Il le brûlera sur un feu de bois ; c’est au lieu de rebut des cendres grasses que le taureau sera brûlé » (Lv, 4-11-12). Mais on ne s’arrête pas en si bon chemin, et les enfants également fournissent un délicieux méchoui : « De tendres femmes ont, de leurs mains, fait cuire leurs petits : ils leur ont servi d’aliment dans le désastre de la fille de mon peuple » (Lm, 4-10).
Dans ce registre végan, j’ai été étonné de la mention de porcs sur une terre censée en être purgée : Or il y avait là, sur la montagne, un grand troupeau de porcs en train de paître. Et les esprits impurs supplièrent Jésus en disant : « Envoie-nous vers les porcs, que nous y entrions. » » (Mc, 5-11-12). Est-ce à dire que les juifs voisinaient avec d’autres peuplades ignorant leurs interdits ?

Le Pêcheur à l’épervier, Frédéric Bazille
Fondation Rau pour le Tiers-Monde, Zurich.


- Le nudisme est inventé par les apôtres qui fuient lors de l’arrestation de Jésus : « Un jeune homme le suivait, n’ayant pour tout vêtement qu’un drap, et on le saisit ; mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu. » (Mc, 14-51-52). Je ne sache pas que cet épisode ait donné lieu à une peinture, quel dommage ! Lire une analyse de ce verset. La mode fait fureur sur le lac de Tibériade où Jésus ressuscité apparaît aux apôtres pêcheurs, qui pratiquent la pêche nus : « Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur ! » À ces mots : « C’est le Seigneur ! » Simon-Pierre mit son vêtement – car il était nu – et il se jeta à l’eau » (Jn, 21-7). Le nudisme halieutique se pratiqua d’ailleurs en France au XIXe siècle, comme l’atteste le tableau Le Pêcheur à l’épervier, de Frédéric Bazille (cf. Le Ventre de Paris, d’Émile Zola), dont j’ignorais qu’il représentât en réalité l’allégorie de Saint-Pierre « pêcheur d’hommes » ! Cela dit, « à poil » ne veut pas dire « en cheveux », car : « La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour l’homme de porter les cheveux longs, tandis que c’est une gloire pour la femme de les porter ainsi ? Car la chevelure lui a été donnée en guise de voile » (1Co, 11-14-15).

- J’ignorais jusqu’à cette lecture que le Nouveau Testament contînt, en plus de l’Ancien, des versets homophobes : « Aussi Dieu les [les païens] a-t-il livrés à des passions avilissantes : car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; pareillement les hommes, délaissant l’usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leurs personnes l’inévitable salaire de leur égarement » (Rm, 1-26-27). Certes, c’est moins meurtrier que Lv, 20-13 [4], mais quand même, ce n’est pas gay friendly ! Pas plus que : « Certes, nous le savons, la Loi est bonne, si on en fait un usage légitime, en sachant bien qu’elle n’a pas été instituée pour le juste, mais pour les insoumis et les rebelles, les impies et les pécheurs, les sacrilèges et les profanateurs, les parricides et les matricides, les assassins, les impudiques, les homosexuels, les trafiquants d’hommes, les menteurs, les parjures, et pour tout ce qui s’oppose à la saine doctrine » (1Tm, 1-8-10). Chouraqui traduit : « pour les putassiers, pour les pédérastes, pour les trafiquants d’hommes ». J’ignorais également que ce même évangile qui prétend que les hommes sont tous frères, considérât l’esclavage comme un fait normal : « Maître, accordez à vos esclaves le juste et l’équitable, sachant que, vous aussi, vous avez un Maître au ciel » (Col, 4-1) ; « Tous ceux qui sont sous le joug de l’esclavage doivent considérer leurs maîtres comme dignes d’un entier respect » (1Tm, 6-1).

- Dans notre article sur Piercing, sur les traces d’une infamie médiévale, de Denis Bruna, vous trouverez les mentions du piercing dans la Bible.
- Lire aussi nos articles sur L’Humour juif, sur Comment le peuple juif fut inventé, de Shlomo Sand, sur la littérature israélienne, juive & arabe, sans oublier le voyage en Palestine et Israël.

Lionel Labosse


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[1Lire cet article exhaustif sur cette question.

[2Au moment où je publie cet article, je tombe sur un excellent article « Vidéosurveillance : paradigme du technosolutionnisme » hélas passé inaperçu, à propos d’un exemple parmi d’autres de ce populisme ordinaire des partis au pouvoir, celui du marché juteux autant qu’inefficace des caméras de vidéosurveillance. Vous remarquerez l’absence, dans ce long article, des mots « corruption » ou « pot-de-vin ». Les journalistes tiennent à leur poste. Et pourtant, dès qu’il est question de dépenses publiques massives dont l’inefficacité est prouvée, si nous étions un pays démocratique, la justice devrait immédiatement lancer une enquête en suspicion de corruption…

[3Ceci est un scoop, car ni l’édition des classiques Bordas, ni l’édition de la Pléiade ne signalent cet apologue biblique parmi les sources de la fable ! Même si le mot « cigale » ne figure pas dans la Bible, La Fontaine ne pouvait pas ignorer ces versets.

[4« L’homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c’est une abomination qu’ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux. »