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Êtes-vous plutôt flagellation, ou crucifixion ?

Sur un détail de la Crucifixion : les soldats jouant aux dés la tunique du Christ

Anouilh, Mantegna, Régnier, Picasso…

mercredi 16 août 2017, par Lionel Labosse

Voici un article pour les inconditionnels de la Crucifixion, façon Monty Python : La Vie de Brian (1979). Mon attention a été attirée par un détail d’Antigone de Jean Anouilh (1944). Non seulement celui-ci a remplacé l’unique garde du corps de Polynice dans la version de Sophocle, mais il a précisé qu’ils sont trois dans sa version, et il a dans son « Prologue », inventé ceci : « Enfin les trois hommes rougeauds qui jouent aux cartes, leur chapeau sur la nuque, ce sont les gardes. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils ont des femmes, des enfants, et des petits ennuis comme tout le monde, mais ils vous empoigneront les accusés le plus tranquillement du monde tout à l’heure. Ils sentent l’ail, le cuir et le vin rouge et ils sont dépourvus de toute imagination. Ce sont les auxiliaires toujours innocents et satisfaits d’eux-mêmes, de la justice. » Je ne sais plus comment cela s’est produit, mais j’ai fait le rapprochement avec ce détail de l’évangile de Jean sur les « soldats jouant aux dés la tunique du Christ », qui a souvent été représenté dans les Crucifixions.

Ce détail est un signe de la christianisation du mythe d’Antigone chez Jean Anouilh. À l’instar de L’Alouette (1953) ou de Thomas More ou l’homme libre (1987), Anouilh fait de ses personnages des martyrs chrétiens marchant vers le supplice la fleur au fusil. Une autre allusion aux évangiles est décelable dans la réplique d’Antigone lors de son long duel avec Créon, autre spécificité de la version Anouilh : « Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre » : allusion à la parabole du chameau et de l’aiguille dans le Nouveau Testament (évangile de Luc, 18.25) : « Il est, en effet, plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. ». Le thème est d’ailleurs également présent dans le Coran, Sourate 7 « Al-Araf », verset 38 : « Certes, ceux qui ont traité nos signes de mensonges et qui les ont dédaignés, les portes du ciel ne s’ouvriront point pour eux ; ils n’entreront au jardin que quand un chameau passera par le trou d’une aiguille. C’est ainsi que nous récompenserons les criminels ».

Manuscrit du XVe siècle, Livre d’heures à l’usage de Rome, entourage de Jean Fouquet à Tours, vers 1470-1475.

Mais revenons à nos troupeaux de crucifixions. L’évangile de Jean (Nouveau Testament, ch. 19, versets 23-24) dit ceci : « Lorsque les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses vêtements et firent quatre parts, une part pour chaque soldat, et la tunique. Or la tunique était sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut ; ils se dirent donc entre eux : « Ne la déchirons pas, mais tirons au sort qui l’aura » : afin que l’Écriture fût accomplie : Ils se sont partagé mes habits, et mon vêtement, ils l’ont tiré au sort. Voilà ce que firent les soldats. » La partie de la citation en italique provient des Psaumes de l’Ancien Testament (psaume 22, verset 19).

Selon le Nouveau Testament, Jésus-Christ fut condamné à mort par le préfet romain Ponce Pilate, et subit le supplice de la croix sur le Golgotha ou mont du Calvaire (colline à l’extérieur de Jérusalem).

Retable de San Zeno, d’Andrea Mantegna

Le Retable de San Zeno est le retable (construction verticale qui porte des décors sculptés et/ou peints en arrière de la table d’autel d’un édifice religieux) de la basilique San Zeno de Vérone. Il comporte des parties peintes en polyptyque du peintre du Quattrocento Andrea Mantegna (1431-1506), ensemble daté d’environ 1457-1460. Le retable entier a été dérobé par les troupes napoléoniennes en 1797, rendu en 1815 à l’exception des trois panneaux de la prédelle (partie inférieure d’un retable), remplacés par des copies. L’original de la Crucifixion est conservé au musée du Louvre, dont c’est sans doute la plus belle Crucifixion.
Andrea Mantegna (1431-1506), Crucifixion
Outre la scène typique de la Crucifixion avec Jésus au centre (plus précisément ses pieds cloués à la jonction des deux collines et du ciel), se détachent deux groupes de personnages : à la droite du Christ (gauche du tableau) les femmes pleureuses, le Bon Larron et Jérusalem ; à sa gauche, des soldats et personnages non identifiés et le Mauvais Larron, ainsi que les fameux soldats jouant aux dés sa tunique. Deux personnages (un de chaque côté en dehors de l’espace délimité par les croix) ferment l’espace représenté : à gauche, saint Jean (il surveille le respect de son copyright), et à droite un soldat à cheval, chacun de ces deux personnages étant tourné vers la scène de la Crucifixion. Le sol est fait de pierres taillées percées de trous pour y planter les croix. La scène me semble très théâtrale, voire typique du théâtre grec antique. Tout d’abord, la scène a lieu en dehors de la ville (Jérusalem est d’ailleurs vue dans une perspective étonnante en contre plongée, alors que le Golgotha est censé être une colline), et l’on distingue de nombreuses personnes sur le chemin qui relie cette scène à la ville. Ensuite, les trois protagonistes (Créon, Antigone, Hémon ?) sont exposés sur le proskénion, et une sorte de tombeau-fosse d’orchestre est visible à leurs pieds, qu’on pourrait prendre pour une réduction de l’orchestra. Parmi les personnages, on peut isoler deux demi-chœurs, les femmes à gauche, les hommes à droite, tandis que Jean, à gauche, pourrait tenir lieu de coryphée. Quant aux traditionnels crânes, à gauche ou au pied de la croix centrale, voilà pour la thymélé, autel de Dionysos, et la statue que l’on posait dessus au début des festivités théâtrales ! Les cinéphiles reconnaîtront à deux reprises le tableau de Mantegna très agrandi dans un décor épiscopal du film de John Boorman L’Exorciste 2 : L’Hérétique (1977).
Il existe plusieurs autres versions de ce thème, principalement de la même époque Renaissance [1] :
- La Crucifixion de Giotto di Bondone (vers 1330) visible au musée du Louvre est pour l’instant la plus ancienne de cet inventaire ; je l’ai trouvée grâce au blog Au Louvre j’aime….
- Une Crucifixion anonyme mais napolitaine du 2e tiers du XIVe siècle, est visible au musée du Louvre.
- Lorenzo Monaco (1370-1424) est l’auteur d’une Crucifixion (1387-88) appartenant au Musée du Louvre.
- Andrea di Bartolo (1389-1428) a fourni une version de la Crucifixion datée vers 1400, visible au Metropolitan Museum of Art de New York. À ne pas confondre avec son homonyme Andrea Solari, né Andrea di Bartolo (cf. ci-dessous).
- Le maître de Benediktbeurer (anonyme), auteur d’une crucifixion (1455) visible à l’Alte Pinakothek de Munich
- Un manuscrit du XVe siècle, Livre d’heures à l’usage de Rome, de l’entourage de Jean Fouquet à Tours, vers 1470-1475, trouvé sur le site de la bibliothèque de La Haye (cf. photo ci-dessus).
- Hans Memling (1435-1494), Panneau central du Triptyque Greverade (1491), conservé au Musée Sainte-Anne, de Lübeck.
- Andrea Solari né Andrea di Bartolo ((1460-1524), est l’auteur d’une Crucifixion (1503) appartenant au Musée du Louvre, dont les deux sites signalés au bas du présent article, parlent fort bien.
- Bernhard Strigel (1460-1528), auteur d’une crucifixion dont j’ai photographié un détail au musée du château de Prague, mais dont je n’ai pas noté la date, introuvable sur Internet.
- Jan Provoost (1465-1529), auteur de 2 versions, l’une de 1500, au Groeningemuseum de Bruges, dont le détail ci-dessous (volé à Wikicommons) est frappant ; l’autre à la même date, dont je n’ai trouvé qu’une occurrence non référencée sur Wikiart, et que je mentionne sans certitude.

Jan Provoost (1465-1529), détail de la Crucifixion (1500), Groeningemuseum de Bruges


- Lucas van Leyden (1494 - 1533) est l’auteur d’une Crucifixion non datée, visible au musée de la loterie de Bruxelles.
- Théophane le Crétois dit aussi Théophane Strelídzas (1500-1559), peintre d’icône grec orthodoxe de l’École crétoise, réalisa vers 1530 des fresques pour le Monastère de Stavroniketa, parmi lesquelles une superbe Crucifixion, très proche de celle de Mantegna (voir dans l’article de Wikipédia consacré au peintre).
- Pedro Campana (1503-1590) réalise en 1550 une Crucifixion typique du ténébrisme (à voir dans cet article), avec une vraie baston entre les trois soldats.
- Antonio Campi (1524-1587) est l’auteur d’une Crucifixion intitulée Les Mystères de la Passion du Christ (1569) appartenant au Musée du Louvre. Vous en trouverez une belle photographie dans l’article de Wikipédia consacré au peintre.
- Michel Coxie (1540-1616) serait l’auteur d’une Crucifixion exposée au musée des Bons-Enfants de Maastricht, mais j’en ai découvert une autre, dont voici une mauvaise photographie (dans une église, c’est difficile !), en rendant visite à une vieille amie à moi, à la Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles, en juillet 2017. Une recherche Internet m’a appris l’existence d’un autre triptyque du même peintre, exposé au Musée M de Louvain (vous en trouverez une bonne photo sur Wikicommons). Ce type les faisait à la chaîne ! Aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, c’est un petit tableau fort original de Jan Brueghel le Jeune (1601-1678), Calvaire, qui noie la scène dans une foule très flamande. Les soldats se sont mis dans le coin en bas à droite pour jouer aux dés tranquillement [2].

Michel Coxie (1540-1616), Crucifixion (date inconnue), Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles


- En dehors de la période Renaissance, on retrouve très peu ce thème dans les Crucifixions modernes.
- Frans Francken II (1581-1642) est l’auteur d’un tableau intitulé La Passion du Christ (1630-35 ) appartenant au Musée du Louvre.
- Nicolas Régnier (1591-1667) nous offre la seule représentation picturale, dans un style caravagesque, entièrement consacrée aux Soldats jouant aux dés la tunique du Christ (vers 1650 ; Musée des Beaux-Arts de Lille). Photo ci-dessous empruntée à Wikicommons).
- Karel Dujardin (1621-1622) est l’auteur d’un tableau intitulé Le Calvaire (1661 ) appartenant au Musée du Louvre.
- Voir aussi une lithographie anonyme du XIXe siècle.

Nicolas Régnier (1591-1667), Soldats jouant aux dés la tunique du Christ (vers 1650) ; Musée des Beaux-Arts de Lille.


- En visitant l’exposition Olga Picasso (Musée national Picasso-Paris, du 21 mars au 3 Septembre 2017), je suis tombé en arrêt devant une Crucifixion de Picasso (1930), que j’ai photographiée. Je n’avais pas encore connaissance de la version de Renato Guttuso (ci-dessous), et c’était pour moi un saut de 350 ans depuis la dernière version que je connaisse, celle de Karel Dujardin ! Dans cet article érudit, Philippe Sollers a déniché l’origine de l’étonnant tambour sur lequel les soldats lancent leurs dés : c’est dans la 11e gravure Les Grandes Misères de la guerre de Jacques Callot, intitulée « La pendaison ». C’est donc par un détour qui nous ramène à l’époque baroque, que Picasso donne un sens tout laïc et prosaïque à cette crucifixion très autobiographique ! (dans la même exposition on trouvait des œuvres des années 30 qui expliquaient parfaitement l’émergence des thèmes là aussi très personnels que l’on retrouvera dans Guernica). Mais si l’on cherche l’origine du jeu de dés, Wikipédia nous apprend : « Le mot hasard se trouve chez Wace en 1155 ; il vient de l’arabe ǎz-zǎhr, en transitant par l’espagnol et signifiait à l’origine « dés » (ou la fleur dessinée sur l’une des faces du dé), à l’instar du mot latin alea qui désignait déjà à la fois le dé, le jeu de dés et le hasard. » Donc notre ami Jean devait sans doute dans sa version de la crucifixion, faire allusion au hasard de la destinée du Christ avec ces dés.

Crucifixion (1930), Pablo Picasso


- Renato Guttuso (1911-1987) donna vers 1940 une version importante, exposée à Rome, Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea. On en trouvera une analyse complète dans « Crucifixions à scandale ? Guttuso, Manzù » de Brigitte Urbani, et une photographie grand format ici.

Ce qui est remarquable, c’est que de nombreux grands maîtres de la Renaissance ou du baroque qui ont traité la Représentation du Christ en croix se sont abstenus de représenter le détail des soldats, soit qu’ils se soient concentrés sur le seul personnage du Christ, soit qu’ils aient fait référence à un autre évangile que celui de Jean. Pour ne citer qu’un exemple, on pense au Retable d’Issenheim (1512-1516) de Matthias Grünewald. Étonnant aussi que Pier Paolo Pasolini pour La Ricotta, ait choisi une Déposition du Christ de Pontormo ou de Rosso Fiorentino, qui ne contient pas ce motif des soldats, dont on aurait pu croire qu’il l’aurait intéressé, mettant en scène des voyous ! Le tableau du Gréco Le Partage de la tunique du Christ a un titre trompeur en français, car le titre espagnol El expolio devrait plutôt se traduire par un « christ aux outrages » quelconque. Il n’y a pas de soldats jouant aux dés dans ce tableau.
L’autre question sans réponse est : pourquoi cette éclipse de 350 ans pour la représentation en peinture de ce thème mineur des crucifixions ?

- Si vous êtes décidément « crucifixion », vous en trouverez encore beaucoup (dessins, estampes, lithographies et même sculptures) en tapant simplement le mot « crucifixion » dans la rubrique « sujet représenté » du Portail des collections
des musées de France Joconde (cochez « avec image »). On trouve par exemple un dessin de Nicolas Poussin, etc. Sur le site du musée des beaux-arts du Canada, on trouve aussi un petit dessin attribué à Rembrandt intitulé Soldats jouant aux dés la tunique du Christ au pied de la Croix

- Lire cet article du blog anonyme Au Louvre j’aime…, consacré aux crucifixions, dont j’ai tiré plusieurs exemples. Le seul article que j’aie trouvé qui traite cette question ces soldats jouant aux dés la tunique du Christ, avec cet autre article plus court du site Les yeux d’Argus.

- Et si vous en connaissez d’autres, et si un(e) historien(ne) de l’art ou théologien(ne) digne de ce nom lit cet article et peut éclairer notre lanterne, je suis preneur ! Au fait, au risque de vous décevoir, pour répondre à la question en tête d’article, en ce qui me concerne, je serais plutôt flagellation, voire autoflagellation ! Ça vous étonne ?

Lionel Labosse


Voir en ligne : Analyse de la Crucifixion de Mantegna sur le site du musée du Louvre


© altersexualite.com, 2017.


[1Je remercie Fanny Gayon, professeur de lettres et histoire des arts, de m’avoir fourni quelques-unes de ces références.

[2Dans le même musée de Bruxelles, j’ai photographié deux tableaux qui pourront vous intéresser, à voir dans cet article.