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Plaidoyer pro-homos, pour adultes

Homosexualités, l’adieu aux normes, de Jacques Fortin

Textuel, 2000, 176 p., 17,1 €

samedi 20 octobre 2012, par Lionel Labosse

M’étant quelque peu emmêlé les pédales dans mes commandes de livres, je me retrouve à lire cet essai de Jacques Fortin douze ans après sa parution. J’ignore s’il s’agit de la première édition d’un livre republié en 2010 chez le même éditeur sous le titre : L’Homosexualité est elle soluble dans le conformisme ?, ou si ce sont deux livres totalement distincts, mais je tâcherai prochainement de compléter cette lecture par celle de ce nouvel opus sans doute plus actuel, par lequel j’aurais dû commencer. En effet, le propos de cet essai est aujourd’hui un peu daté. Comme le rappelle la 4e de couverture, Jacques Fortin est membre fondateur du Groupe de Libération Homosexuelle de Marseille, président des Universités d’été euroméditerranéennes des homosexualités et du comité de rédaction de la revue Masques. C’est dire qu’il est un militant phare dans la communauté altersexuelle ! Ce que ne dit pas la 4e de couv, c’est qu’il est également militant de longue date à la LCR ; il faut lire cette entrevue pour le savoir. Il faut dire que le contenu de l’essai n’est guère communiste ni révolutionnaire ! Dans ce premier ouvrage, Jacques Fortin semble vider son sac d’homosexuel qui en a vu des vertes et des pas mûres, avant de tenter de situer une identité homosexuelle entre acceptation d’une norme par nécessité de réagir à la stigmatisation subie, et refus ou brouillage de toutes normes.

La malle aux souvenirs

L’avant-propos décèle l’ambiguïté de la thèse défendue : « Notre lutte contre l’oppression, pour les alliances nécessaires et possibles avec les femmes, dont la cause ébranle si fort l’ordre établi des genres, avec les exploités dont le combat attaque l’ordre établi des classes, nous mène, hors des sentiers battus, sur la voie inexplorée de modes de vie émancipés, encore inédits. » (p. 9), qui sera discutée dans un deuxième temps, après que l’auteur se sera livré à un historique qui relève davantage des mémoires que de l’essai. De nombreuses allusions cryptées s’adressent aux initiés : « perturbation-interruption d’une émission radiophonique connue, consacrée au “douloureux problème” » (p. 17). Le lecteur inverti docteur en histoire gay sait qu’il s’agit de la fameuse émission de Ménie Grégoire, mais le lecteur non averti doit se sentir largué ! Allusion à « Jean, sans doute… », p. 57, à propos du Christ, ou à « Cambacérès… » à la même page. Les points de suspension font l’économie d’informations qui auraient sans doute appris des faits instructifs à quelques en culottes courtes… De même avec un jugement non-motivé sur la revue Arcadie, p. 19 : « confite en conformisme et en bigoterie ». On eût aimé que le militant très informé développât ses souvenirs, d’autant que les homos étant rarement homos de père en fils, ils peuvent rarement piocher dans la malle aux souvenirs du grenier ! On apprend que Jean-Paul Sartre fut inculpé en tant que directeur du journal TOUT « qui avait publié les textes du FHAR » (p. 19). On aimerait en savoir plus sur les « “parades“ de nus qui se déroulent à certains moments historiques (par exemple en 1921 à Moscou !) » (p. 49).

Le dispositif homophobe

Dans la partie plus théorique de l’ouvrage, Jacques Fortin s’attaque aux normes. Son point de vue est intéressant, sans doute nourri par les Universités de Marseille qui sont parmi les plus altersexuelles des institutions LGBT, en ce sens qu’elles ont toujours été très fréquentées en masse par les transgenres : il conçoit l’homosexualité comme une question d’identité de genre autant que d’orientation sexuelle : « [ Le dispositif homophobe] participe de la constitution même de chaque individu, des processus sociaux qui fabriquent femmes et hommes, petits garçons et petites filles, petits bébés de rose et de bleu vêtus » (p. 53). Si le discours est intéressant, l’essai souffre de défauts de jeunesse qui brouillent la lecture. Usage fréquent de citations sans guillemets renvoyant à des notes précisant le titre d’un livre : on se demande à qui imputer la phrase renvoyant à la note (par exemple note 7 p. 53 renvoyant à un livre de Didier Éribon). Fautes éditoriales gênantes, sur « Pierre Ceels » au lieu de Pierre Seel, p. 73, ou « Étienne » au lieu de Éric Fassin, p. 137, de sorte qu’on évitera de prendre toutes les affirmations pour argent comptant ! Pour le reste, on apprécie l’analyse de Jacques Fortin, par exemple sur le « placard » : « Plus on s’attarde dans le placard, plus le prix à payer pour en sortir paraît considérable. Les petites ficelles, des petites esquives et des faux-semblants, et les gros liens des gros mensonges finissent par faire une grosse pelote où l’on s’enferre » (p. 83). Il s’oppose aux analyses de D. Éribon et de Pierre Bourdieu sur l’insulte constitutive de l’identité homo, et lâche en passant une petite pique sur « un sidérant accès d’homophobie alambiquée » de Pierre Bourdieu qui croit les homosexuels « relativement privilégiés, notamment du point de vue du capital culturel » (p. 91 ; là il y a des guillemets, mais point de référence précise !)

La posture militante

Jacques Fortin est tant soit peu difficile à suivre sur sa définition de la posture militante : tantôt il conspue ceux qui « placent ainsi l’acceptation de soi sur le plan de la conscience personnelle [… et] manifestent, autrement dit, une condescendance involontaire envers les combats, les mobilisations, les initiatives communautaires qui ont créé et maintenu le rapport de forces collectif permettant à leur aristocratique solitude de s’épanouir » (p. 95). On se retrouve pourtant contre l’ennemi commun, qui lors des débats sur le pacs accusait les homos de refuser l’altérité : « Deux porteuses de vagin ou deux porteurs de couilles qui se rencontrent, ça ne fait pas de l’altérité ! Pour qu’il y ait altérité, il faut deux vraies personnes, vraiment différentes, une vagin et l’autre couilles » (p. 97). Et dans la droite ligne de Daniel Borrillo, le militant LCR considère le pacs comme une « arnaque » car « il prétend innover là où, en réalité, il biaise » (p. 123). Il reproche au pacs que « la loi ne fait nullement référence à l’homosexualité », tout en concédant que « il n’est pas question de contester l’esprit universaliste » (p. 128). Comment concilier cette remarque avec l’allusion aux « couples ouverts, des trios, des familles d’amants de l’un et de l’autre, d’ex et de passagers qui se cherchent hors des rôles hétéros, hors des répartitions consacrées des tâches et des responsabilités ; une façon de vivre ensemble et durablement, mais pas forcément en cohabitation, pas toujours en faisant bourse commune […] » (p. 136), ou encore à l’affirmation selon laquelle « L’émancipation effective consisterait plutôt à “n’être plus obligé-e“ d’être soit l’un, soit l’autre, soit l’une, soit l’autre, prisonniers et prisonnières d’identités exclusives et de rapports contraints » (p. 152) ? C’était sans doute trop tôt en 2000 pour saisir la révolution et le succès futur du pacs, et sur ce point j’aimerais voir si l’auteur a changé son fusil d’épaule dans son ouvrage de 2010. Sur la législation anti-homophobe (qui n’existait pas en 2000), J. Fortin s’y oppose : « Je suis, en la matière, pour une logique de la stigmatisation plutôt que pour une demande de répression » (p. 142). Il avait annoncé la couleur dans l’intro : « la loi contre le racisme a-t-elle découragé les racistes ? » (p. 8). On retiendra pour terminer une phrase de la conclusion : « L’irrespect de toute norme ne se réduira pas à la différence qui divise et oppose, mais s’ouvrira à la diversité qui compose et conjugue, qui décline et improvise » (p. 172).

- Jacques Fortin a participé au film Les Invisibles, de Sébastien Lifshitz (2012)

Lionel Labosse

Voici une réponse de Jacques Fortin, reçue le 14/12/2012, à l’occasion de sa réaction à cet article sur la question du « mariage gay ».

« Je viens de lire votre article. Il souligne les défauts d’un bouquin avec quelque injustice et un point de vue un peu élitiste ! En effet, les sources, citations et autres ne sont pas très faciles à manier par quelqu’un qui n’est pas du sérail et à qui on demande d’écrire quelque chose qui est plus un témoignage qu’un essai. La vie d’un militant est faite d’apports multiples qui se conjuguent dans la mémoire et pas dans un répertoire organisé. C’est une sorte d’humus où lectures, vécus, bagarres se recomposent…
N’aurions-nous pas le droit alors d’écrire depuis ce matériau ?

Mais bon, ma réaction reste amicale et votre ton sévère.
Je ne vois pas trop ce que ma qualité de militant de la LCR ajoute ou enlève à ou en quoi elle obèrerait… mon discours ? Cet "outing" me semble bizarre ?
Vous ai-je demandé votre religion ? ou votre couleur politique ? Tous ceux qui me connaissent savent combien j’ai été et reste un militant LGBT comme on dit, probe qui a toujours su ne pas utiliser son action dans le mouvement homo pour refiler de la LCR…
Et, comme vous le dites d’ailleurs, on ne voit pas grand chose de spécifiquement LCR dans ce livre. Alors pourquoi ? Jeter une suspicion ? un discrédit ? Mais bref.

Pour le reste, mon autre bouquin va ailleurs et plus loin. Sachez que ce sont des commandes, je ne pouvais excéder les 190 000 signes qui m’étaient dévolus ! J’ai dû m’adonner à cet exercice passionnant mais austère de la sélection drastique et de la concentration des idées !
Soyez moins abrupt avec les non professionnels de l’écriture !
Bien cordialement. »


Voir en ligne : Interview de Jacques Fortin


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