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Recueil d’articles érudits, pour éducateurs et étudiants

L’Inversion de la question homosexuelle, d’Éric Fassin

Éd. Amsterdam, 2008, 270 p., 9,8 €

samedi 6 octobre 2012, par Lionel Labosse

Éric Fassin est un intellectuel fréquemment invité à s’exprimer dans toutes sortes de médias (presse et audiovisuel), notamment sur les questions altersexuelles. Il a édité de nombreux ouvrages, par exemple celui-ci, il en a dirigé ou co-dirigé d’autres, par exemple celui-là, coécrit un certain nombre avec son frère Didier Fassin. La quatrième de couverture le présente comme « américaniste et sociologue ». Cet ouvrage, dont une première édition avait été publiée en 2005, a été revu et augmenté en 2008. Je me suis basé sur la version de 2008. La version 2005, d’un format plus grand, faisait 206 p., et ne comprenait pas, bien sûr, quelques articles parus subséquemment. Il recueille des articles sur la question homosexuelle publiés par divers supports généralistes, comme Le Monde, Le Monde Diplomatique, Libération, ou plus spécialisés, ou encore issus de livres, que ce soit des articles ou des préfaces. La thèse principale défendue autour de la défense du pacs et du mariage entre personnes de même sexe, est que les questions sociales, notamment l’homosexualité et les questions de genre, sont historiques et non figées, c’est-à-dire que la société est vouée à évoluer, et que les savants ne peuvent que décrire ou expliquer, quand c’est aux citoyens et aux politiciens de trancher et de légiférer « par la délibération démocratique et la négociation politique » (p. 15). Pour ce qui est du titre, Éric Fassin explique que « ce n’est plus tant la société qui interroge l’homosexualité, que l’homosexualité qui soumet la société à la question. » (p. 17). Mais on est déçu de constater que, autant Fassin se montre ouvert aux idées de Judith Butler sur la remise en cause du genre, autant il est imperméable à toute remise en cause du Saint Graal que constituerait l’accès au mariage pour les couples gays et lesbiens. Je me dois de préciser que si j’ai entrepris cette lecture (connaissant déjà quelques articles) c’est parce que j’ai eu l’occasion d’échanger avec Éric Fassin à la radio (voir cet article), et que je voulais mieux connaître ses écrits. Cet article ne sera donc pas objectif, vous voilà prévenu !

Dès l’intro, le ton est donné : « En France, il est vrai qu’à l’instar des militants radicaux américains, certains redoutent que l’ouverture du mariage et de la famille ne participe d’une semblable entreprise de normalisation de l’homosexualité, désormais condamnée à singer l’hétérosexualité » (p. 12). Dans tous les articles suivants, la pensée des opposants de poids aux couples de même sexe sera complaisamment et savamment disséquée, avec force citations, Irène Théry notamment apparaîtra en gayst-star d’un grand nombre d’articles, avec les redites inévitables dans une telle anthologie ; mais quant aux « militants radicaux américains » ou français, aucun ne sera seulement nommé. Par exemple, p. 51, il sera question de « féministes radicales », puis des « héritiers de Michel Foucault [qui] voient dans la domestication sexuelle la finalité du mariage, ce qui condamnerait les homosexuels à singer la norme hétérosexuelle » ; mais de ces féministes ou de ces héritiers, on n’en verra pas la queue d’un, sans doute moins prestigieux qu’Irène Théry… Si, l’un d’eux sera nommé, mais sans aucune citation : il s’agit du « théoricien queer Michael Warner » (p. 122) [1]. Dommage, car Éric Fassin est « américaniste » ; il lit aussi bien ce qui paraît outre-Atlantique que par-deçà, et il serait bien placé pour nous informer des nouveautés minoritaires. Mieux, toujours dans l’intro, Fassin lance une peau de banane sous les pattes de ces « militants radicaux » fantômes : « il devient absurde de dénoncer le conformisme du mariage ou de la famille, à l’heure où le mariage et la famille sont les armes avec lesquelles se battent des hommes, des femmes […] pour résister aux assignations normatives de l’ordre symbolique relayées par l’État » (p. 14). Je suis désolé, mais comme « assignation normative », on ne fait pas mieux que celle du couple, marié, pacsé, ou libre ! Encore mieux, Éric Fassin cite la fameuse dernière entrevue de Jacques Derrida pour Le Monde, mais il n’en retient qu’une remarque anodine sur le vrai-faux mariage de Bègles, qui « constitue un exemple de cette belle tradition que les Américains ont inaugurée au siècle dernier sous le nom de “civil disobedience” » (p. 18), et ne retient pas le paragraphe subséquent : « Si j’étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de “mariage” dans un code civil et laïque. […] on les remplacerait par une “union civile” contractuelle, une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé. » Où l’on voit que les lunettes de notre sociologue sont bougrement sélectives, et qu’elles servent un discours qui n’est pas si neutre et non-normatif que cela !
Le premier article PaCS socialista : la gauche et le « juste milieu » inaugure une longue suite d’articles qui vingt fois sur le métier remettent l’ouvrage d’Irène Théry, et ceci très poliment, entre sociologues de haute volée et de bonne éducation ! Cet article (et les suivants) constituent un excellent exposé de la position de Théry : « L’institution juridique de la différence se résume à ceci, dont nous n’avons pas fini de mesurer l’immensité : reconnaître la finitude de chaque sexe, qui a besoin de l’autre pour que l’humanité vive et se reproduise » (cité p. 35).
L’article de 1998 pour Le Monde Diplomatique commence par une citation d’Hannah Arendt qui connaît une fortune journalistique extraordinaire jusqu’à 2012, puisque Daniel Borrillo l’a reprise dans un récent article de Libération : « le droit d’épouser qui l’on veut est un droit de l’homme élémentaire, auprès duquel [tous les autres] sont bien mineurs » (p. 45). Éric Fassin, et c’est une de ses marques de fabrique, développe un parallèle fort intéressant entre homophobie et racisme, en partant ici de la question des mariages mixtes aux États-Unis. Il s’attaque à l’emprise de certains savants qui s’autorisent de leur savoir pour justifier des normes : « l’anthropologie ne se contente pas de mimer la biologie » (p. 47).

De l’impensé à l’impensable

« Les pacsés de l’an I », Le Monde, 2000, tire le bilan du jeune « PaCS » (sic) : « Ce qu’on disait hier impensable était seulement l’impensé de nos sociétés » (p. 54) [2]. Un article de Nouveaux regards prend pour objet la déclaration du futur président Sarkozy « Je suis né hétérosexuel » le 5 février 2007. « c’est parce que l’hétérosexualité est devenue problématique, incertaine et mouvante, qu’il importe de l’arrimer dans une naissance » (p. 68). L’article « Le « outing » de l’homophobie est-il de bonne politique ? Définition et dénonciation » est une conférence pour AIDES qui date de 1999, donc avant l’adoption du pacs. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre, dans un langage d’initiés compréhensible par le public choisi d’une telle conférence, le distinguo subtil établi, sur le modèle du racisme, entre une homophobie psychologique et une homophobie idéologique, opposée à « l’égalité des sexualités » (p. 77). Dans tout l’article, le mot « égalité » est à comprendre comme égalité entre l’hétéro et l’homosexualité. En dehors de ce contexte polémique de 1999 où c’était tout à fait compréhensible, cet usage absolu du mot « égalité », devenu un oukase du mouvement gay, peut paraître gênant, du moins me paraît-il gênant quand il se limite à un domaine très pointu. Douze ans après, limiter le mot « égalité » à l’octroi d’un droit, coûteux pour la société, au mariage entre deux personnes de même sexe, n’est-ce pas l’opposer à d’autres « égalités » que l’on ignore, ou que l’on considère impensables, comme celle entre les revenus, pourquoi pas ? Combien de catégories sociales pourraient défiler au nom de « l’égalité » ? Quand on voit dans une école un enfant pauvre et un enfant riche, est-ce que la question de l’égalité ne se pose pas ? Mais je m’égare ! [3]

Intellectuels et définition des normes

« Homophobie d’en bas, homophobie d’en haut » est extrait du Dictionnaire de l’homophobie, dirigé par Louis-Georges Tin, et s’appuie, ce qui étonne s’agissant d’un dictionnaire, sur des remarques contingentes à propos du débat sur le « PaCS » : « entre 1997 et 1999, dans l’ensemble, le ralliement au PaCS, voire à l’homoparentalité, semble avoir touché les médias de masse avant les médias d’élite. Les résistances étaient plus grandes sur France Culture ou même dans Libération que dans les émissions de télévision d’un Marc-Olivier Fogiel et même d’un Jean-Luc Delarue. » (p. 86). On note une réflexion intéressante sur la question de la bisexualité : « la vérité de l’homosexualité traversant toute l’expérience de la sexualité rend invisible, et donc impensable, l’ensemble des pratiques sexuelles qui n’entrent pas dans le partage entre homo- et hétérosexualité. C’est ainsi que la bisexualité ne peut exister que comme un reste de « fausse conscience » ou de « mauvaise foi », soit qu’elle manifeste une hétérosexualité qui se cherche, soit qu’elle trahisse une homosexualité qui n’ose dire son nom » (p. 97).
Un article sur l’héritage de Michel Foucault intitulé « Lieux d’invention : l’amitié, le mariage et la famille après Michel Foucault » suggère qu’« il s’agit moins de penser l’invention d’une culture gaie autour du mariage et de la famille qu’une culture inventive à partir de l’actualité homosexuelle de ces institutions » (p. 113). On voit combien l’actualité homosexuelle contredit cette prophétie : le mariage, le mariage et surtout interdiction de penser quoi que ce soit d’inventif ! Et pourtant, il y aurait tant à faire à partir des pistes suggérées par Foucault (adoption, amitié…), que rappelle également Didier Éribon dans son livre (Éribon et Fassin réfléchissent souvent de conserve à l’abreuvoir à idées de la rue d’Ulm).
« “L’intellectuel spécifique“ et le PaCS : politique des savoirs » constitue une sorte d’auto-définition de l’auteur de ces articles : « l’intellectuel spécifique doit bien souvent se définir contre les professionnels de la science — qu’il s’agisse des médecins hier ou aujourd’hui des psychanalystes, des sociologues ou des anthropologues, sans oublier les juristes. L’intellectuel spécifique se construit à partir de l’expert, c’est-à-dire aussi en s’en écartant : dérivation n’est pas filiation. » (p. 133). Il s’agit de dénier à certains savants la prétention « à dire le droit » (p. 136). Je suis bien d’accord, mais cet article me semble voler bien haut, et négliger une critique d’en bas pourtant fort pertinente : parmi les intellectuels, spécifiques ou non, lesquels ont open-bar perpétuel dans les médias, et lesquels n’ont droit qu’à des strapontins, voire à rien du tout, comme ces fameux « militants radicaux » ? C’est ce que dénonçait Serge Halimi dans Les Nouveaux Chiens de garde, et c’est ce que néglige, on s’en doute, Éric Fassin, désormais fort bien intégré à la communauté de l’open bar (Didier Lestrade parle de « grands garçons de la classe A culturelle » ; voir ce post sur son site).
L’article sur « Le savant, l’expert et le politique : la famille des sociologues » (voir ici) contient une analyse exhaustive du rapport d’Irène Théry intitulé Couple, Filiation et Parenté aujourd’hui (Odile Jacob, 1998), avec de nombreuses citations référencées, ce qui est grandement appréciable (vous reprendrez bien une louche d’Irène Théry !). Fassin s’amuse même à citer la sociologue dans un autre ouvrage, Le Démariage : « Ils pensent pour autrui » (cité p. 157 à propos d’experts qui abusent de leur savoir ; p. 398 & 422 du livre de Théry). Citant les travaux du juriste Yan Thomas sur le droit romain, il conclut : « Pour le droit, la filiation n’imite pas nécessairement la reproduction, c’est-à-dire qu’elle ne se confond pas avec la filiation dans le mariage : la culture n’est pas condamnée à singer la nature. » (p. 159). Dans l’article « Usages de la science et science des usages », Éric Fassin s’en prend à Françoise Héritier, qui dans son ouvrage Masculin/Féminin. La pensée de la différence (Odile Jacob, 1996), trouvait dans « la différence sexuée et le rôle différent des sexes dans la reproduction » un « butoir ultime de la pensée ». (p. 175). Dans le même article, Didier Fassin cite un article du 24 août 1999 de Libération, évoquant des « Filles de mai 1968, Carla et Marie-Laure [qui] ont vécu à trois (avec le petit ami de Carla), à deux puis à cinq, depuis qu’elles ont eu, ensemble, trois enfants par insémination artificielle » (p. 183 ; la citation entre guillemets est en fait un résumé de ce long article). Eh bien, voilà encore un exemple de vie de couple à plus de deux que j’aurais pu mentionner dans mon livre ! Mais depuis, il semble que la claire pensée de Carla ait quelque peu bruni !

L’inversion de la question homosexuelle

L’article éponyme pose bien la problématique majeure : « Si, depuis un siècle, la psychanalyse, avec l’ensemble des savoirs sur la sexualité, s’interroge sur l’homosexualité, c’est aujourd’hui l’homosexualité qui interroge ces disciplines. Dès lors que l’homosexualité pose moins problème, c’est l’ordre symbolique qui ne va plus de soi : avec l’explicitation du débat public, l’évidence des normes a cédé la place à une interrogation sur le processus normatif. » (p. 189). Le même article étudie la remise en cause de la psychanalyse qui a suivi les débats sur le pacs, en citant notamment Didier Éribon, et en faisant la fine bouche devant la tentative d’Élisabeth Roudinesco de réhabiliter Lacan (cf p. 205). L’article sur Judith Butler complète l’édition de son œuvre majeure procurée par l’auteur, en rappelant qu’elle a contribué « à remettre en cause la tour d’ivoire académique héritée des années 1980 » et que « la philosophie de Judith Butler ne nous parle pas seulement de philosophie, mais de vie. Aussi son public n’est-il pas seulement celui des professionnels de la pensée. C’est nous tous. » (p. 222). Dont acte : Éric Fassin ne se considérerait pas comme un « professionnel de la pensée »…

Et si nous nous étions tous trompés ?

La brève conclusion rebondit sur un éditorial de Têtu de novembre 2007 : « Et si nous nous étions tous trompés en 1998 et 1999 ? Nous parlions d’une demande sociale forte », « et nous voilà servis, le PaCS vit grâce aux hétéros » (p. 237). Je n’avais pas lu cet éditorial, mais cela m’amuse beaucoup. En effet si Têtu lisait mon dernier livre, ils y verraient qu’en cas d’adoption du mariage gay, cette proportion de 5 % de pacs de même sexe se verrait répartie entre pacs et mariage, et donc tomberait sans doute à 2%… On ne fait pas mieux comme « demande sociale forte » ! L’ouverture d’un pacs à plus de deux tournerait sans doute autour d’aussi modestes proportions, mais dans le milieu gay, on refuse complètement ce débat (voir cet article), alors même qu’on applaudit des deux mains Judith Butler qui a déconstruit l’idée de norme genrée en se basant sur une proportion infime de personnes intersexes. Il n’est bon bec que de… Berkeley ! La dernière page du livre aborde enfin un thème qui est désormais fréquent dans les interventions d’Éric Fassin à la radio : « Si la démocratie sexuelle est de plus en plus posée au cœur de notre identité supposée, autrement dit, si elle parle de « nous », alors, elle parle aussi d’« eux » (immigrés, Africains, musulmans…), qui n’en sont pas – en traçant une frontière qui nous sépare. » (p. 239). C’est un des aspects les plus appréciables de la pensée de Fassin, qui tranche avec ces gays qui selon Didier Lestrade, sont passés à droite…

- En octobre 2012, Éric Fassin est à nouveau invité par Têtu (qui n’a toujours pas daigné, six mois après sa parution, informer ses lecteurs de l’existence de mon livre et d’homosexuels opposés au « mariage gay »), à répondre aux « TÊTUnautes ». Il ressasse les mêmes arguments. Par exemple, à la question (qui semble « sur mesure ») « S’opposer au mariage pour tous, est-ce être homophobe ? », il répond exactement comme il y a quinze ans dans ce bouquin, et ne fait pas la moindre allusion aux homos qui sont opposés au « mariage gay ». Je vais finir par croire que j’ai rêvé : non, je ne lui ai pas envoyé un exemplaire de presse de mon livre ; non, il n’a pas débattu de mon livre à France Culture ; non, je n’ai pas débattu avec lui à France Inter. Bref, existé-je ? Et question subsidiaire : qu’est-ce au juste que ce grand intellectuel de la classe A entend par « délibération démocratique » ?

- Lire, chez le même éditeur, Queer Zones 3, de Marie-Hélène Bourcier.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le blog d’Éric Fassin sur Médiapart


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[1J’ai naguère fait la même observation à propos d’un livre de Didier Éribon.

[2N’en est-il pas de même, douze ans après, de toutes les formes d’union autres que le couple ?

[3À ce propos, on peut lire les réflexions de Didier Éribon, dans le livre Contre l’égalité et autres chroniques, Cartouche, 2008.