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Émile Zola : Causeries du dimanche.

samedi 21 juillet 2018

Émile Zola, « Causeries du dimanche » (Le Corsaire, 3 décembre 1872) », in Zola journaliste, articles choisi et présentés par Adeline Wrona, GF Flammarion, 2011.

Cet article est un de ceux qui permettent à Zola de fonder la naturalisme en opposition à la mode littéraire dominante. J’en publie ici un extrait utile en classe, qui est difficile à trouver sur Internet.

« […]. En littérature, l’école du beau mène aux romans décents, aux études historiques arrangées pour la satisfaction des messieurs graves, à toutes les œuvres lavées à grande eau et coiffées selon la mode du monde. Le beau coupe, taille, rogne ; il faut que rien d’humain ne dépasse. Balzac est indécent.
On veut des livres qui puissent dormir sur les tables, sans parfum, comme des fleurs sèches. Si le livre n’est pas mort, si le livre est tiède du sang d’un cœur, on le prend avec des pincettes. C’est un polisson. Puis les dames boivent à petites gorgées l’eau sucrée d’un romancier bien ganté, où l’auteur, par un excès d’audace, a versé jusqu’à trois gouttes d’eau de fleurs d’oranger. Ah ! vraiment, il me prend des envies d’aller courir les prés et de revenir avec toutes les odeurs fortes des herbes foulées à mes semelles. Je voudrais rapporter, dans ces salons bégueules, les puissants parfums de la nature, les souffles des eaux et des bois, la senteur des foins qui grise les filles, les grandes rafales de thym et de lavande qui descendent des collines. Et là j’étalerais la nature en rut, goûtant une joie à faire évanouir les dames. Monde pudique qui nettoie son linge entre deux portes, et qui met son nez dans un livre, comme il l’enfoncerait dans une boîte de poudre de riz.
Le livre, le tableau, simples colifichets, bouts de ruban, choses sans conséquence, qui décorent un mur ou complètent une toilette. Le mieux est que cela soit de teinte neutre, pour ne pas déranger les ordures de la pièce ou les bijoux de la dame. Le tapissier se charge des peintures et du damas, et il fournit les volumes du jour avec le guéridon.
Une fenêtre ouverte sur le vrai trouerait désagréablement la muraille dans ce milieu faux ; une œuvre forte suffoquerait la vertu que ces femmes et ces hommes ont passée avec leurs jupons et leurs habits. Je sais des salons où l’on reçoit d’une façon fort aimable cinq ou six femmes adultères, et où Mademoiselle de Maupin et Germinie Lacerteux font pousser des cris de dégoût. Quand un monsieur comme il faut a marché dans une œuvre de talent, il s’essuie soigneusement les pieds sur les paillassons, à chaque étage, avant d’oser sonner.
Eh bien ! il faut leur dire tranquillement leur fait ; il faut leur défendre de châtrer l’art et de coller des feuilles de vignes à la littérature. J’aurais plaisir à remettre dans leurs boîtes à joujoux leurs artistes et leurs écrivains, des pantins aimables, aux ventres de son, et qui disent papa et maman comme des personnes naturelles. Et j’aurais plus de plaisir encore à baiser sur les deux joues les garçons inconvenants qui se permettent d’avoir du talent en dehors des mots d’ordre du monde, et qui poussent l’incongruité jusqu’à jeter au soleil des toiles et des livres nus, vivant de la vie moderne.
C’est là le grand crime. On ne tolère que les anatomistes qui fouillent les nations défuntes. Mais parler de l’âge actuel, et en parler en hommes résolus à tout dire, c’est trahir la conspiration tacite des hypocrites et répugner les délicats qui viennent se rincer les mains et les dents de leur dernière débauche.
L’art est l’éternelle floraison de l’humanité. Il pousse à toute heure, et en tout lieu, jusque dans les fentes du pavé des villes. Depuis le premier bégaiement, il est en nous ; il naît d’une création essentiellement individuelle. Une belle œuvre ne doit être qu’un coin de la nature vu à travers une personnalité.
Tout le reste, règles, convenances, est affaire de mode, d’école, de siècle, de pays. Il me paraît aussi absurde d’aller étudier un certain beau à Rome, qu’il le serait de porter des culottes courtes à Paris, en 1872. Nous devons trouver notre art, toute l’étude du passé n’est qu’un exercice, qu’une curiosité de savant ; c’est l’étude des langues mortes artistiques, que pas un artiste ne doit parler, et qu’on n’épelle dans son enfance que pour se rompre avec les difficultés de sa propre langue.
Quand un homme, dans la maturité de la trentaine, se trouve seul en face de son œuvre, il doit laisser tomber à ses pieds ses langues d’écolier, n’écouter que sa chair, n’écouter que son cœur. Alors peut-être ajoutera-t-il son mot à l’éternelle phrase de la création humaine, que chaque génie allonge, et que les imbéciles seuls recommencent. […] »

Émile Zola

Voir un autre article, un troisième, et une autre citation de ce livre ici.

Image de vignette : Zola par Gill (16 avril 1876). © Wikicommons.


Voir en ligne : Le roman selon Zola, TSAR bibliographie