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Émile Zola : « La vertu de la République ».

dimanche 22 juillet 2018

Émile Zola, Nouvelle campagne au Figaro, « La vertu de la République » (Le Figaro, 24 décembre 1895) », in Zola journaliste, articles choisi et présentés par Adeline Wrona, GF Flammarion, 2011.

Cet article est un de ceux publiés pendant six mois dans Le Figaro, constituant une nouvelle série de dix chroniques. Il sera repris en volume sous le titre Nouvelle Campagne en 1896. J’en publie ici un extrait utile en classe, qui est difficile à trouver sur Internet. Zola ne mâchait pas ses mots quand il fustigeait la « politiquaillerie » et les chéquards.

[…] « Est-il un exemple plus frappant que cette imbécile aventure du Panama dont notre France républicaine souffre depuis de longs mois, qu’elle porte à son’ flanc comme un ulcère, et dont elle finira peut-être par mourir ?
Je veux bien que l’honnêteté française soit un peu comme la jeune grande première de l’Ambigu, une honnêteté toujours sans tache, que pas un spectateur ne se. permettrait de soupçonner. Il se forme ainsi un type conventionnel de droiture, de loyauté, de fierté, qui témoigne du bel idéal des foules prises en masse ; et j’ajoute même qu’il y a, dans l’illusion d’un pareil type, un outil excellent de police sociale. Mais enfin, entre nous, il faut bien convenir que les affaires, en ce bas monde, deviendraient impossibles, si l’on n’avait pour les traiter que les pures abstractions des virginités et des probités de mélodrame. D’abord, vous êtes-vous jamais demandé ce qu’il serait advenu du Panama, si la catastrophe s’était produite sous une Monarchie ou sous un Empire ? Ah ! comme on l’aurait escamoté ! quel coup d’épongé immédiat ! quel silence salutaire imposé aux journaux, pendant qu’on se serait hâté de faire disparaître le cadavre ! Et, mon Dieu ! Cela n’aurait-il pas été plus propre, moins dangereux pour la nation, d’une politique beaucoup plus sage en tous cas ? Seulement, la République n’a pas pu, toujours parce qu’elle est la liberté et la vertu, l’honnête femme qui ne craint pas de laver son linge sale en public. Ses adversaires, qui l’ont forcée à ce déballage, dont ils n’auraient pas permis le scandale chez eux, lui feront bien voir si le jeu en est innocent.
Puis, où est donc le naïf qui s’imagine que les affaires d’argent peuvent être propres ? Dans ces énormes entreprises, quand on brasse les millions pour la réalisation de travaux gigantesques, il faut faire la part de la boue humaine, des appétits, des passions, dont on remue forcément la vase. Je veux bien qu’on ne le dise pas tout haut ; mais ce sont des choses qu’on sait, qu’on accepté. Suez n’a certainement pas été plus propre que le Panama. On y trouverait les mêmes pots-de-vin, les mêmes consciences achetées, les mêmes abominations et les mêmes turpitudes. La différence est simplement que les cadavres y dorment dans l’oubli, dans le pardon triomphal du succès. Ah ! si le Panama avait réussi, les actionnaires n’auraient pas assez d’acclamations pour ces financiers voleurs, pour ces députés vendus, que, la rage de tant de ruines fait aujourd’hui jeter au cloaque ! Ce n’est pas le crime qui fait le déshonneur, c’est l’insuccès.
Que s’est-il donc passé de si extraordinairement monstrueux, dans ce Panama dont les adversaires de la République usent et abusent, avec une telle persistance de scandale ? On y a vu un ministre vendu, d’autres soupçonnés de complaisances louches ; on y acompte jusqu’à une douzaine, mettons deux douzaines, de députés et de sénateurs achetés plus ou moins cher. Et voilà le crime sans exemple qu’on affiche, devant le monde entier, à grand renfort d’ignobles indiscrétions, en vidant les carnets graisseux des hommes de police ! Mais, grand Dieu ! cela s’est passé sous tous les régimes, il faut être sous cette grande bête de République vertueuse, pour affecter de l’ignorer et de s’en étonner. On le savait, on le disait moins haut, voilà tout. Et je trouve même que ce ministre vendu, ces députés et ces sénateurs achetés, sont des pleutres, de bien petites canailles, à côté des grands voleurs épiques et des vendus superbes de la monarchie et de l’Empire. Quelques millions à peine, des miettes jetées comme à des chiens, des petites gens sans élégance qui se contentent de simples pourboires ! mais c’est misérable quand on songe à ces hauts seigneurs dont les dettes à payer lassaient le souverain, à ces puissants de suprême distinction, qui étaient dans toutes les affaires, ramassant l’or dans toutes les poches !
Et cela recommence, avec l’idiote odyssée de cet Arton, qui ne sait rien, qui ne dira rien ! Et voilà de nouveau, pendant des semaines, la France bouleversée, devant des torrents d’encre et de boue ! Et tout cela pour arriver à constater qu’il y a, dans la politique, des pauvres diables malhonnêtes ! Assez, assez ! c’est imbécile ! Où est-il donc, le bon tyran qui rejettera la Vérité dans son puits, mettra les journaux au pilou et les journalistes sous clef ? » […]

Émile Zola

Voir un autre article, un troisième, et une autre citation de ce livre ici.

Image de vignette : Zola, caricature de C. Léandre vers 1898. © Wikicommons.