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De Paganini à Eminem

De la Musique à toute vitesse ou à toute lenteur.

Thème BTS « À toute vitesse ! » et « De la musique avant toute chose ? »

vendredi 10 août 2018, par Lionel Labosse

À l’occasion de la mise au programme des thèmes de BTS « À toute vitesse ! » et « De la musique avant toute chose ? », voici quelques éléments de réflexion d’un béotien sur la vitesse et la musique. Je précise d’emblée que je ne sais pas lire la musique ni jouer d’un instrument ; je suis juste un peu mélomane ; mais ce sera le cas d’une grande partie des enseignants de Culture générale et expression en BTS pour le thème « De la musique avant toute chose ? », alors lançons-nous ! Certains passages de ce cours sont paraphrasés d’articles de Wikipédia.

Prologue : lançons les thèmes en début d’année avec Carmen

À partir de 54’ cet extrait de 5 minutes de la « Chanson bohême » du début de l’acte II de Carmen (1875) de Georges Bizet m’a fourni une excellente introduction pour le cours de cette année 2020-21. Il s’agit d’une production de l’opéra de Vienne, avec Nadia Krasteva, Massimo Giordano et Anna Netrebko. Voici les paroles, qui constituent aussi un bon exercice de diction pour ce début d’année carnavalesque (mais le masque ne se met pas sur les yeux !).

« Les tringles des sistres tintaient
Avec un éclat métallique,
Et sur cette étrange musique
Les zingarellas se levaient.
Tambours de basque allaient leur train,
Et les guitares forcenées
Grinçaient sous des mains obstinées…
Même chanson, mêmes refrain,
La la la la la la !
Les anneaux de cuivre et d’argent
Reluisaient sur les peaux bistrées ;
D’orange ou de rouge zébrées,
Les étoffes flottaient au vent ;
La danse au chant se mariait,
D’abord indécise et timide,
Plus vive ensuite et plus rapide…
Cela montait, montait, montait, montait !…
La la la la la la !
Les bohémiens, à tour de bras,
De leurs instruments faisaient rage,
Et cet éblouissant tapage
Ensorcelait les zingaras !
Sous le rythme de la chanson,
Ardentes, folles, enfiévrées,
Elles se laissaient, enivrées,
Emporter par le tourbillon !
La la la la la la ! »

Les 6 morceaux de la liste du Bulletin officiel

Voyons d’abord les 6 morceaux que nous propose le Bulletin officiel, par ordre chronologique :

1. Niccolo Paganini, Caprice N°24. Il s’agit du 24e, dernier et plus célèbre des Vingt-quatre caprices pour violon (1819) de Niccolo Paganini (1782-1840). Paganini est très jeune un virtuose du violon. Il apprend la composition, et s’il n’a pas inventé chacune des techniques modernes du violon qui caractérisent ses œuvres, il les a réunies et systématisées, d’où la réputation de virtuosité de ses compositions pour certaines réputées injouables pendant longtemps, désormais passage obligé de tout violoniste en quête de notoriété.
Écoutons­ – et voyons – donc ce caprice n°24 interprété par le violoniste Kevin Zhu (né en 2000) au festival Paganini de Gênes en oct. 2018.

On peut apprécier aussi « La campanella », 3e et dernier mouvement (rondo à la clochette) du concerto pour violon n° 2 en si mineur, opus 7 (1826). Le rondo est une forme musicale, basée sur l’alternance entre une partie récurrente (parfois appelée refrain) et des épisodes contrastants (parfois appelés couplets), ceci indépendamment du tempo. Le rondo est ouvent utilisé pour le dernier mouvement d’une pièce musicale.

2. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Le Vol du Bourdon. Rimski-Korsakov est particulièrement connu et apprécié pour son utilisation de thèmes extraits du folklore populaire ou des contes, ainsi que pour ses remarquables talents en orchestration, qui lui valent souvent le titre de « magicien de l’orchestre ».
Le Vol du bourdon est un interlude orchestral écrit en 1899-1900 pour l’opéra Le Conte du tsar Saltan. Il clôt le premier tableau de l’acte III, juste après que le cygne magique a donné au fils du tsar, le prince Gvidon Saltanovich, les instructions pour se métamorphoser en insecte afin de rejoindre son père. Bien que dans l’opéra le cygne chante durant la première partie du Vol, sa partie est mélodique et facilement omise lors de l’interprétation du Vol du bourdon en pièce de concert. Le Vol du bourdon est reconnaissable à son rythme effréné lorsqu’il est joué au tempo, avec des montées et descentes chromatiques de doubles croches presque ininterrompues. La difficulté de l’interprétation ne vient pas de la hauteur ou de la gamme des notes jouées mais de l’habileté du musicien à les enchaîner rapidement.
Adaptée pour de nombreux instruments, le Vol du bourdon est devenu un défi de virtuosité pour instrumentistes, le défi étant de le jouer le plus vite possible. Écoutons-le ci-dessous joué par Katica Illényi et un orchestre, mais si vous voulez le voir dans son jus, interprété uniquement par l’orchestre dans l’Opéra, c’est entre 1h32’ et 1h34 dans cette vidéo de l’opéra entier. Et si l’on visionne un peu plus loin, le thème du bourdon est un leitmotiv qui accompagne son retour dans l’histoire, par ex. à 1h35.

3. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) est un pianiste virtuose et compositeur russe naturalisé américain. Le Concerto pour piano no 3 de Rachmaninov en ré mineur, op. 30 fut créé par le compositeur en 1909 à New York. Il est considéré comme l’une des partitions les plus difficiles du répertoire du fait de l’extrême virtuosité technique exigée du pianiste. Son exécution complète dure 37 à 43 minutes en moyenne. Écoutons-le ci-dessous joué par le jeune pianiste russe Alexander Malofeev (né en 2001), accompagné par le Russian National Youth Symphony Orchestra. La vidéo dure 43 minutes (avec présentation). Il est troublant d’admirer cet éphèbe imberbe et magnifique habité par la musique, accompagné par tout un orchestre lui-même assez jeune. La musique est un peu comme le sport, contrairement aux sciences, un domaine où l’on peut exceller jeune et décliner par la suite (ou, contrairement au sport, rester au top). Le 1er mouvement dure 17’40 dans cette version. C’est finalement ce que je propose de tenter de visionner avec les étudiants, en négociant avec eux la torture morale digne d’un tortinnaire nazi que constitue le fait d’imposer plus d’un quart d’heure de musique classique à des djeunes !


4. Arthur Honegger (1892-1955), Pacific 231 (1923). Il s’agit du premier des trois mouvements symphoniques écrits par le compositeur. La pièce est issue de la musique d’accompagnement du film La Roue (1923) d’Abel Gance. Il s’agit d’un parcours musical classique à bord de la célèbre locomotive à vapeur éponyme. Le morceau imite divers bruitages grâce aux instruments de l’orchestre symphonique : grincements de ferraille et fuites de vapeur rendus par les glissandi d’instruments aigus (violons), lourdeur du train au démarrage rendue par les instruments graves (cuivres), grand bruit de la pleine vitesse (tutti orchestral), fracas violent du freinage (percussions). Il y a de plus un aspect répétitif des bruits de roues à différentes allures, Honegger simulant l’aspect de rotation par des croches/triolets/ou doubles-croches longuement répétés, l’accélération du train grâce à des valeurs rythmiques en diminution (valeurs de plus en plus courtes), puis la décélération du train par la technique opposée, c’est-à-dire l’augmentation des valeurs rythmiques (valeurs de plus en plus longues). L’utilisation du bruit dans la musique en tant que recherche maximale des possibilités sonores s’imposera dans la deuxième partie du XXe siècle, surtout dans la musique électroacoustique, qui, par contre, abandonnera les instruments de musique au profit des objets-instruments, des bruits du quotidien et des sonorités électroniques. Pacific 231 préfigure la musique répétitive, c’est-à-dire avec une forte composante rythmique plus que mélodique, encore qu’on puisse facilement isoler plusieurs thèmes mélodiques, ce qui annonce Steve Reich. La pièce musicale dure 7’ (source Wikipédia).
Le réalisateur Jean Mitry (1904-1988) en tire un un court métrage (9 min 53 s) Pacific 231 réalisé en 1949, qui met en scène la locomotive à vapeur Pacific 231 E 24 « Chapelon. » On peut le visionner sur Youtube :

Comme dispositif pédagogique, je proposerais à la limite de profiter du fait que l’œuvre est brève pour commencer par une audition de la musique (avec vidéo de l’interprétation par l’Orchestre philharmonique de Radio France en passant le générique de début) pour demander aux étudiants si ça leur évoque quelque chose. Puis on pourrait passer au film de Jean Mitry pour réfléchir aux procédés cinématographiques corrélés à la musique (position de la caméra, montage, angle de prise de vue, travelling sur… rails, panorama, avec des images de paysages qui rappelleront les propos de Marc Desportes, plan débullé…).
On peut s’étonner à voir ce film que des inventions comme la plaque tournante, et des gares de triage avec un nombre de voies impressionnant.

5. Steve Reich (né en 1936) est un pionnier du courant de la Musique minimaliste ou répétitive. Il a notamment expérimenté le Phasing (déphasage en français), qui intéresse la question de la vitesse puisqu’il s’agit de superposer deux sources musicales, bandes enregistrées ou instrumentistes, en jouant sur le décalage de vitesse d’exécution. Clapping Music (1972) exploite le rythme de claquements de mains et a été adaptée en chorégraphie sous le titre Fase (1982) par Anne Teresa De Keersmaeker (née en 1960), et par Benjamin Millepied. On peut le voir interprété par le musicien ci-dessous (à droite, durée 5’). En 2020 les percussionnistes de Radio-France l’exécutent pour les soignants (2’).

Au progamme du BO pour notre thème figure Different trains (1988), œuvre pour quatuor à cordes et bande magnétique. Steve Reich met en parallèle son expérience d’enfant de parents divorcés, dont le père vit sur la côte est des États-Unis à New York et la mère sur la côte ouest à Los Angeles et qui devait fréquemment de 1939 à 1942 prendre le train pour aller d’une ville à l’autre au cours d’un voyage de trois jours —, avec la mémoire des déportés d’Europe convoyés dans les trains vers les camps de concentration. L’œuvre intègre des enregistrements d’entretiens réalisés pour l’œuvre, et non de simples bandes magnétiques retravaillées, procédé de « mélodie du discours ». Le compositeur alterne, en trois mouvements, bruitages évoquant les trains (sirènes, crissements), modifications de cordes et enregistrements de témoignages familiaux et historiques des témoins de cette époque. La composition utilise en partie le concept de répétition, marque des œuvres de Steve Reich. Les interviews, enregistrées dans les années 1980, sont composés de ceux de la propre gouvernante de Steve Reich, Virginia Mitchell, d’un porteur de bagages de la ligne New York-Los Angeles, Lawrence Davis, et de survivants de la Shoah (Rachella, Paul et Rachel). L’exécution de Different Trains dure environ 27 minutes, mais les transitions entre les mouvements sont peu perceptibles, sauf entre les 2e et 3e mouvement (vers la 17e minute) (source Wikipédia).
1. America – Before the War (9’)
2. Europe – During the War (7’ 30’’)
3. After the War (10’ 30’)
Un des principes de base de la composition est l’imitation par le quatuor de la mélodie du discours des personnes interviewées. Reich transpose la musique des voix enregistrées en notation musicale qu’il donne à jouer au quatuor à cordes en quatre partitions différentes. Le montage est alors effectué grâce à des samplers sur les enregistrements pour donner l’œuvre finie. Steve Reich adapte en 2000 une version pour grand orchestre de quarante-huit instruments. Écoutons et visionnons une version par le London Contemporary Orchestra en Septembre 2017.

6. Eminem (Marshall Bruce Mathers III, né en 1972), « Rap God » (2013). Ce morceau d’une durée de 6 minutes est fameux pour contenir à partir de 4’25 à peu près un « flow » de 101 mots en 16 secondes, soit 6,3 mots par seconde, ce qui en fait un des couplets les plus rapides au monde. Comme dit l’autre, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre, mais cela passionnera nos étudiants. Le clip est réalisé par Rich Lee.

Voici les paroles de ce flow en question, avec la traduction française et les notes explicatives puisées sur La Coccinelle :

« Lyrics coming at you at supersonic speed, [1]
Les paroles t’arrivent à une vitesse supersonique
Uh, sama lamaa duma lamaa you assuming I’m a human
Uh, sama lamaa duma lamaa [2], tu supposes que je suis humain
What I gotta do to get it through to you I’m superhuman
Je dois faire quoi pour que ce soit clair je suis un super-humain
Innovative and I’m made of rubber
Innovant et fait de caoutchouc
So that anything you say is ricocheting off of me and it’ll glue to you
Donc tout ce que tu dis ricoche sur moi et se colle sur toi
I’m devastating, more than ever demonstrating
Je suis dévastateur, plus que jamais démonstrateur
How to give a motherfuckin’ audience a feeling like it’s levitating
Voila comment donner à un putain de public l’impression de léviter
Never fading, and I know the haters are forever waiting
Jamais dépassé, et je sais que les rageux attendent toujours
For the day that they can say I fell off, they’ll be celebrating
Le jour de ma chute pour la célébrer
Cause I know the way to get ’em motivated
Car je sais comment les motiver
I make elevating music, you make elevator music
Je fais une musique qui s’élève, tu fais de la musique d’ascenseur [3] ».

Autres proposition de cours sur vitesse et musique

Voici quelques suggestions par ordre chronologique, en commençant par trois scènes inoubliables de Charlie Chaplin, le grand cinéaste qui avait un sens unique du timing.
- La Ruée vers l’or (1925) propose dans sa version sonorisée par Chaplin de 1942, une utilisation du Vol du bourdon lors de deux scènes dans la cabane des chercheurs d’or, d’abord brièvement à la minute 7, et surtout entre 1h16 et 1h20, lorsque la cabane menace de tomber dans le vide. Il est un peu inutile que je vous mette un lien car ces films sont assez vite retirés de Youtube, mais il y a un extrait incomplet de la 2e scène qui a des chances de passer inaperçu.
- Les Temps modernes de Charlie Chaplin : la scène de la machine à manger. La bande son mélange une musique dont la mélodie est du cinéaste lui-même, arrangée par David Raksin et les bruitages de la machine et ses ratés. C’est donc un travail qui poursuit les recherches de Honegger pour Pacific 231.

Dans le même genre, vous avez la scène d’ouverture du Dictateur (1940) avec la célèbre Danse hongroise nº 5 de Johannes Brahms (1833-1897), qui aurait pu faire partie de la liste du BO. À l’âge de 20 ans, Brahms devient ami avec le jeune compositeur prodige violoniste virtuose hongrois Ede Reményi, et l’accompagne au piano dans une tournée à grand de danse hongroise-traditionnelle-folklorique-tzigane-slaves. Cette musique lui inspire avec le temps sa série de compositions et d’arrangements de 21 Danses hongroises pour piano à quatre mains, inspirées pour la plupart d’airs populaires folkloriques de danses verbunkos et csárdás hongroises, arrangées avec des airs de musique tzigane (en vogue à l’époque) caractérisées entre autres par de brusques changements de temps lents et rapides typiques du folklore musical hongrois. Pour cette danse hongroise n°5, Johannes Brahms juxtapose la composition Erinnerung an Bartfeld (Souvenir de Bardejov) du compositeur hongrois Béla Kéler, avec des alternances de parties lentes et mélancoliques et de parties rythmées, rapides, enjouées, de musique hongroise, slave, et tzigane (source Wikipédia). On apprécie la chorégraphie parfaite d’un des plus grand plan-séquence de l’histoire du cinéma.


- Continuum (1968) de György Ligeti (1923-2006).

Continuum (1968) de György Ligeti, extrait de la partition.

C’est par Les Bienfaits de la musique sur le cerveau, d’Emmanuel Bigand que j’ai connu la pièce pour clavecin Continuum (1968) de György Ligeti qui « n’est écrite qu’avec une seule valeur rythmique répétée régulièrement à un tempo extrêmement rapide. Cependant les changements de hauteurs introduits de façon imprévisible suggèrent à notre perception des groupements qui contredisent la régularité rythmique réelle. Comme ces changements ne sont pas effectués au même moment à la main droite et à la main gauche, il en résulte des accents qui brisent la périodicité. Ce processus, varié tout au long de la pièce et modulé par des changements de registres, produit des illusions auditives dont le résultat esthétique est indiscutable » (p. 131). À vous d’apprécier avec l’interprétation du jeune Justin Taylor, sur un clavecin ancien qui fournit un contraste supplémentaire avec cette impression de vitesse. Un extrait commenté de la partition est donné dans le livre, pour que les mélomanes puissent mieux suivre.
- article en cours de rédaction

Lionel Labosse


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[1Référence au rappeur Fabolous qui a fait cette remarque en parlant du chanteur de RnB Ray J.

[2Référence au groupe américain J.J Fad et sa musique Supersonic.

[3Jeu de mots entre « elevating music », musique qui élève l’âme et l’esprit et « elevator music », musique d’ascenseurs.