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Qui aime qui ? Qui tue qui ? pour les 3e.

Celle qui n’était plus (Les Diaboliques), de Boileau-Narcejac

Folio, 1952, 186 p., 4,6 €.

mardi 1er mai 2007, par Lionel Labosse

Un roman et un film cryptés qui offrent un beau travail d’élucidation à nos élèves. Belle leçon pédagogique sur ce polar psychologique, que de transformer le lecteur en enquêteur capable de lire entre les lignes, sous ce fameux récit où le meurtrier est retourné en victime, le retournement de l’hétérosexualité en homosexualité…

Résumé

Poussé par son amante Lucienne, Fernand Ravinel assassine sa femme Mireille au prix d’une machination diabolique. La voici endormie, noyée, roulée dans une bâche, rapatriée de Nantes à Enghien, et abandonnée dans un lavoir où elle est censée s’être noyée toute seule. Le délai de deux ans exigé par la police d’assurance pour qu’un suicide soit accepté comme cause de mort est écoulé. Tout se déroule comme prévu ; heureusement que Lucienne est médecin et qu’elle maîtrise les opérations, car Fernand a du mal à regarder la mort en face. Pourtant il a bien vu Mireille morte, même si le corps de la noyée n’est pas encore aussi dégradé que ceux qu’il rencontre au fil de ses déplacements de représentant. Voilà qu’à Enghien (Le gai logis, ça ne s’invente pas !) le corps qu’il était censé découvrir au retour d’une de ses tournées, a disparu. Fernand enquête, mais il doit se rendre à la raison : Mireille n’est ni morte ni vivante. Tout le monde la voit sans la voir. La preuve, elle rentre comme si de rien n’était… De quoi devenir fou — et pire…
Félicien Rops, {Le Sphinx}.

Mon avis

On connaît surtout ce roman par l’adaptation d’Henri-Georges Clouzot, dont Pierre Boileau et Thomas Narcejac, dans le premier paragraphe de la préface de la réédition de leur roman, donnent ce commentaire : « Entre Celle qui n’était plus… et le film que ce roman a inspiré à H.-G. Clouzot, Les Diaboliques, il n’y a qu’un lien, si mince qu’on pourrait croire le film étranger au livre, si solide qu’on est obligé de reconnaître leur profonde parenté. C’est qu’en vérité ils développent exactement la même idée avec des moyens différents et l’on peut aller jusqu’à dire que plus le film s’efforcerait de rester fidèle au livre, plus il était contraint de s’en éloigner. En ce sens le film de Clouzot est beaucoup moins une adaptation qu’une recréation dont il convient de souligner l’originalité. » Voici une excellente occasion, par la comparaison de l’œuvre originale et de l’adaptation, de travailler sur les allusions et connotations qui permettent de déjouer la censure pesant sur la représentation de l’homosexualité, en l’occurrence le lesbianisme, autant au cinéma qu’en littérature, dans les années 50. En ce qui concerne le roman, relevons une critique du mariage : « Une femme ! On la rencontre à l’heure des repas. On couche avec elle. On l’emmène au cinéma, le dimanche. On économise pour acheter un petit pavillon, en banlieue. […] Pourquoi l’a-t-il épousée ? Est-ce qu’on sait pourquoi on se marie ? » (p. 14). Le thème du brouillard prend la signification symbolique de l’absence à soi qu’entraîne la répression de la sexualité : « Plus tard, au moment de la première communion, quand l’abbé Jousseaume l’avait questionné : « Pas de mauvaises pensées ?… de gestes contre la pureté ?… », il avait tout de suite pensé au jeu du brouillard. Oui, c’était quelque chose d’impur, de défendu » (p. 18). L’amour de Lucienne et Mireille n’est révélé que par une ou deux phrases savamment distillées, qui prennent tout leur sens : « Qu’elle lui préférât Lucienne, c’est ce qu’il ne pouvait accepter » (p. 29). « Au début, elle semblait ne pas le voir. Elle ne s’intéressait qu’à Mireille » (p. 60). Ce dernier extrait est intéressant à étudier pour ses non-dits, ses allusions. Lucienne et Fernand y sont présentés comme des anormaux : « Oui, je vis à la lisière, comme un évadé qui cherche à retrouver son pays ! » Plus loin : « Il avait mal à la vie, voilà le mot. Il sait maintenant qu’il aura toujours mal » (p. 64). La question de la sexualité est posée, mais non résolue : « Ou bien il manque d’expérience, ou bien il ne rencontre que des femmes frigides » (p. 65). Une photo de Mireille suggère autre chose : « Mince comme un garçonnet, attirante avec ses grands yeux candides, fixés sur l’objectif, mais qui regardent plus loin, beaucoup plus loin, au-delà de son épaule, à lui, comme s’il avait masqué, sans le vouloir, l’image du bonheur. Comme s’il s’était interposé maladroitement entre Mireille et quelque chose que Mireille attendait depuis très longtemps » (p. 176). Ce « quelque chose » n’est-il pas désigné dans l’épilogue : « Couche-toi, ma chérie » ; « Mireille ne retrouve plus ses soucis de la veille. Elle est riche. Elles sont riches » (p. 185) ? Belle leçon pédagogique sur ce polar psychologique, que de transformer le lecteur en enquêteur capable de lire entre les lignes, sous ce fameux récit où le meurtrier est retourné en victime, le retournement de l’hétérosexualité en homosexualité…

- Le roman fut publié avec un frontispice de Félicien Rops, Le Sphinx (cf. ci-dessus).

- Des mêmes auteurs, lire La Mélodie de la peur et D’entre les morts (Sueurs Froides).

Lionel Labosse


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