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L’homme coupé en deux et l’expérience de Milgram

Paranoid Park, de Gus Van Sant

Un film sur les ados qui parle des adultes

mardi 4 décembre 2007, par Lionel Labosse

Juste quelques mots sur ce film, car dans les critiques qui me sont tombées sous les yeux, je ne retrouve pas ce que j’y ai vu ; sans doute, justement, le fait d’avoir lu que c’était ennuyeux, futile, répétitif, complaisant, m’a-t-il poussé à y chercher une « substantifique moelle » qui, spectateur naïf, m’aurait échappé. Gus Van Sant filme les ados, certes, mais il n’y a pas que ça. Les rapports des garçons entre eux et avec les filles semblent une démonstration que si on ne conditionnait pas lesdits garçons à aller vers lesdites filles, ils n’en auraient jamais l’idée. Faut-il compter les allusions ? La planche que le héros Alex rachète après avoir jeté la sienne, instrument du crime involontaire, est pour son copain Jared, une « planche de pédé ». Celui-ci le regarde avec un œil enamouré, et la sexualité à laquelle on s’entraîne est déjà vue comme un devoir conjugal auquel on se plierait pour toutes raisons, sauf par amour. Comme le dit l’amoureuse éconduite, « tu préfères être avec tes copains ». Ceux-ci tiennent sur les filles des propos de consommateurs, du type, « vaut mieux baiser que pas baiser ». On a envie de leur dire qu’ils n’ont pas besoin de meufs pour ça.

Si la scène de la douche, citée dans plusieurs critiques, ne m’a pas frappé, la scène centrale, qui a déjà investi ma mémoire durablement (je crois), est celle de cet homme (le vigile) coupé net en deux par le passage du train, dont le tronc rampe sur quelques centimètres et implore l’adolescent dans un silence assourdissant, image digne du Cri d’Edvard Munch, autant que de Freaks, de Tod Browning ou Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo. Une telle scène ne peut qu’avoir été pensée dans les moindres détails dans le but de frapper le spectateur, et à mon avis, c’est la scène clé du film, autour de laquelle tout s’articule [1]. D’ailleurs si je n’en ai pas trouvé la moindre représentation sur Internet, c’est sans doute une volonté de la production de garder intacte l’émotion produite par cette vision. Un homme coupé en deux, c’est le principe d’un des plus mémorables tours de magie qui ont frappé notre enfance. L’adolescence est peut-être ce moment de la vie où, si l’on persiste à croire en Dieu, on ne croit plus à la magie. On ne croit plus que les deux morceaux de l’homme vont se recoller et qu’il va repartir « comme devant ». Qu’a voulu symboliser Gus Van Sant par cette image ? La séparation entre enfance et âge adulte et l’impossibilité de les recoller ?

Expérience de Milgram ou double énonciation ?

Quelques indices me poussent à y voir le symbole de la déchirure du monde entre Nord et Sud, thème qui commence à être abordé dans la production cinématographique étasunienne. À plusieurs reprises, les ados évoquent la guerre en Irak ou la famine en Afrique, des thèmes peu prisés par les ados d’outre-Atlantique, si j’en crois par exemple Qui es-tu Alaska ?, de John Green. Alex dit à ses amis qu’il lui est arrivé « quelque chose », et que ce « quelque chose » l’amène à penser qu’il y a par le monde des événements plus importants que le divorce de ses parents. Et si cet « homme coupé en deux » était la prise de conscience par un ado de ce que ces petits coups anodins dont on croit frapper des inconnus ne sont pas sans conséquence, que nous sommes responsables de ce qui coupe le monde en deux parties qu’on ne peut plus joindre. Et si l’on voyait cette scène où les ados skateurs regardent ces photos du cadavre du vigile apportées par l’inspecteur comme une variante de l’expérience de Milgram ? Le réalisateur nous montre les ados rigolant, puis Alex terrifié, avant de nous laisser voir la photo, qui amènera la scène clé, réminiscence d’Alex, ce qui explique que dans cette scène, le demi-corps encore vivant est muet, bien qu’on l’imaginerait plutôt hurlant d’une terreur inouïe. Après avoir vu les photos, Alex va vomir, parce qu’il a intériorisé sa culpabilité, et qu’elles lui font retrouver la mémoire.

Et s’il s’agissait de nous tester, nous (télé)spectateurs, d’évaluer notre degré de sensibilité devant ce genre de photos d’hommes coupés en deux que produit la guerre en Irak par exemple, ou que produira sa variante en Iran lorsque Bush aura réuni les fonds nécessaires et convaincu Kouchner et Sarkozy d’y aller. Et si ce n’était pas tant la culpabilité d’Alex que celle du spectateur, qui était en jeu ? Ne serions-nous pas, nous, citoyens, des ados au regard vide, face aux enjeux politiques qui nous dépassent, mais qui coupent la planète en deux ? Nos petites tricheries quotidiennes avec l’avenir de la planète valent bien le petit arrangement d’Alex avec la loi, quand il s’agrippe à ce train en marche. Et nous le voyons se livrer à la consommation de masse, conduire seul une grosse voiture alors qu’il pourrait se contenter d’un vélo, surconsommer de la nourriture de fast-food. Ce meurtre involontaire aura au moins eu le mérite de le sortir de sa bulle de skateur faux rebelle, et de le pousser à lire un journal. Il ne s’agit que d’un gratuit, mais c’est un début. Je le trouve très pédagogique, l’air de rien, ce film, même si vous m’objecterez que cette « expérience de Milgram » que je crois y voir n’est rien d’autre que le principe de double énonciation propre à tout film ou toute pièce de théâtre. Et puis ces ados qui, à l’inspecteur qui leur parle de « communauté des skateurs », répondent qu’ils ne sont pas une communauté, ne sont-ils pas le symbole de l’individualisme de l’occidental, qui le cul juché sur son petit skate ombilical, se fout pas mal du monde qui gravite autour de lui ? Une autre scène clé pour moi est la séquence en plan fixe où les skateurs bondissent au ralenti et investissent le cadre. Quelle façon sobre de montrer que la posture rebelle des skateurs n’est en fait qu’une aspiration paradoxale à investir un cadre.

Pas étonnant que ce soient des assassins, ces jeunes : ils portent des bonnets en cours !

Terminons sur un détail futile : les scènes de classe montrent les élèves, calmes, polis, un bonnet bien enfoncé sur le crâne, ou un chapeau. Ils sont tout à fait mignons comme ça, mais ces scènes sont inimaginables en France, où une habitude incompréhensible dans aucun autre pays du monde (si, il y en a sans doute un, pardon pour l’hyperbole !) nous fait interpréter le simple fait de n’être pas nu-tête, comme une impolitesse ou un germe d’anarchie, voire de terrorisme. Dans le bahut en décomposition où j’ai l’honneur de bosser, des collègues dilapident leur énergie, non pas à redresser ce qui s’écroule pour que les élèves n’aient pas l’impression d’évoluer dans une ruine, mais à obliger les ados, même pendant la récré et dans la cour par 0 degré, à se découvrir. On est tellement habitués à ce comportement absurde, que je suis bien le seul à me croire sur la planète Mars, et à rêver de Lettres persanes qui nous mettraient les yeux en face des trous. Il se trouve, justement, que je prends un malin plaisir à porter des chapeaux variés que je rapporte de mes voyages… Mais je m’égare ! Voyez donc Paranoid Park, et dites-moi que je délire, que cet homme coupé en deux n’est qu’une image banale, que mes cauchemars doivent s’arrêter…

Lionel Labosse


Voir en ligne : Critique d’Olivier (Psychokwak)


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[1Sur le plan technique, je ne suis pas expert en traumatologie, mais je me demande si la chose est possible avec une telle netteté ; cela dit je suis prêt à passer une nuit complète dans une caserne de pompiers pour qu’ils m’expliquent en détail comment se présentent les victimes d’accidents ferroviaires !