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De mâle en psy

Juste envie de dire merde

Pref Mag N° 32 – mai/juin 2009

dimanche 24 mai 2009, par Éric Verdier

Pour la seconde fois depuis que j’anime cette rubrique, j’ai envie de me taire (quasi) complètement. D’autres témoignages me sont parvenus depuis le dernier numéro (notamment Fabien, qui répond à Gaëtan ; alors prépare-toi Gaëtan, c’est pour le numéro d’été !). La raison de cet effacement ? Un long témoignage, fort et interpellant, un de ceux qui suscitent moult réactions de votre part. Alors je me tais.

« La vie n’est pas « un long fleuve tranquille ». Je préfère aux fleuves l’Océan. Quand je suis assis sur mon rocher à La Rochelle, face à l’Atlantique, à l’endroit où reposent les cendres de Clénil, je sais qui m’attend sur l’Autre Rive. La vie est tout sauf un « long fleuve tranquille ». Chacun de nous l’apprend un jour, à ses dépens. Certains « fleuves » sont néanmoins plus capricieux que d’autres, et il m’arrive parfois de trouver le mien infranchissable, tant il me semble hostile lorsqu’il se déchaîne. Il faut dire que je suis un piètre nageur, et que je n’ai jamais réussi à passer vraiment d’une rive à l’autre : les périodes d’accalmie ont toujours été trop courtes, et le gros temps qui leur a succédé m’a plus d’une fois fait frôler la noyade. Adolescent, j’enviais mes camarades dont le fleuve bouillonnait déjà : orphelins de père ou de mère, « enfant de divorcés » comme on disait à l’époque, ou élevés par une « fille-mère » (autre terme tout empreint de sensibilité et de compassion…). « Eux » avaient quelque chose à raconter. Moi, je n’étais que l’avant-dernier d’une famille de cinq enfants dont les parents, aux revenus pourtant modestes, avaient su gérer leur vie de façon à offrir à leur progéniture tout le confort matériel et l’éducation qu’un gamin mérite. Mon fleuve était tranquille, sa surface était lisse, et l’on percevait sans difficulté, d’une rive, l’autre.
Cette enfance « ordinaire », dont j’ignorais à l’époque l’importance dans la construction de l’individu, je la maudissais fréquemment. C’est après que le cancer qui rongeait le cerveau de ma mère eut fait son office que mon fleuve a commencé à s’agiter. L’arrivée d’une belle-mère calculatrice, et avec elle l’éclatement de tous les liens familiaux qui me tenaient alors lieu de repères, l’obligation de choisir un camp (celui, restreint, de ceux qui encourageaient mon père à reconstruire « sa » vie), puis l’évidence de ne plus avoir ma place « même » dans ce camp (et d’être toujours indésirable dans l’autre), et ma décision de m’en exclure avant d’en être banni, ont fait que, pour la première fois, à 18 ans, je me retrouvais, indubitablement, seul… Le vent à continué de souffler sur les rives de mon fleuve… Peut-être parce que la « famille », dans son sens le plus large, n’était plus pour moi qu’une vaste fumisterie, je me suis mis en tête de fonder la mienne. Je voulais une femme, je voulais des enfants. J’ai compris tardivement la raison de mes échecs sentimentaux avec la gent féminine, un beau jour où, dans un état second, j’ai acheté un numéro de Gai Pied dont j’avais inconsciemment repéré l’emplacement sur les rayonnages de mon tabac-presse habituel…
Je quittai définitivement, dans les jours suivants, la ville de mon enfance, de mon adolescence et de mes toutes premières années d’adulte, pour Saumur où je me rapprochais de ma sœur aînée. Découvrir que j’étais homosexuel ne m’a pas posé de problèmes… au début. Comme lorsque j’étais gamin, j’avais encore ce besoin d’être « différent » qui se trouvait, là, comblé. Dans la foulée, je rencontrais mon premier « mec ». Deux magnifiques mois d’été, deux mois d’éclaircie sur mes rives. Le vent a soufflé fort ensuite. Sept années de tempête pendant lesquelles j’ai refusé, finalement, d’être à ce point différent. Sept années pendant lesquelles j’ai lutté, maladroitement, pour tenter de l’emporter sur la raison. En vain, bien sûr. La tempête s’est calmée le jour où je me suis résigné à faire une croix sur mon désir de famille, et plus particulièrement de paternité. J’avais, je crois, 29 ans, et je pouvais enfin m’adresser à mon reflet dans le miroir et lui dire « t’es pédé, mon gars ! » sans me sentir « minable ». Mes « années-Saumur » ont été les plus sereines. Elles ont été, aussi, le cadre d’un rapprochement familial entre ma sœur aînée, mon « petit » frère qui devenait adulte, mon père dépouillé par celle qui n’était plus que mon ex-belle-mère, et moi-même. J’ai quitté le calme bourgeois de Saumur pour la frénésie parisienne à la fin de l’été 99, pour prendre de nouvelles fonctions que j’exerce encore actuellement.
C’est un Parisien rencontré en province qui a orienté mon choix, en me faisant miroiter des perspectives de vie et d’appartement communs : je n’aspirais pas à vivre et travailler dans la capitale, mais j’étais dingue de ce mec… qui m’a bien entendu laissé tomber à mon arrivée. Le vent s’est remis à souffler sur mes rives… Le sentiment de trahison, la perte de repères personnels et professionnels, les amis laissés à Saumur, l’incessante trépidation parisienne, ont eu raison du beau temps, et les « plans cul » faciles n’ont pas été, loin s’en faut, une compensation. C’est dans mon bain, lors d’une immersion totale un peu trop longue, que j’ai compris que je ne faisais plus que surnager dans les eaux tourbillonnantes de mon fleuve, et que loin d’entrevoir un jour l’autre rive, je fonçais plutôt droit vers la noyade. En sortant la tête de l’eau, à court d’oxygène, j’ai décidé de consulter un psy. Je n’ai pas tout réglé, loin s’en faut. Mais ces consultations m’ont permis, pendant les cinq années qui ont suivi, d’affronter les bourrasques dans une coquille de noix, en étant moins mouillé… On m’a appris au téléphone que ma sœur aînée vivait ses derniers jours alors que je sortais d’une consultation. Même cause, même âge que notre mère. Bientôt mon tour ? On m’a appris au téléphone son décès une semaine plus tard, alors que je me rendais à la consultation suivante… Entre ces deux appels, la « famille » réunie au chevet de ma sœur s’est un peu plus déchirée, les liens ténus qui subsistaient ont volé en éclats.
Lors des obsèques, j’ai à peine reconnu mon père : il avait pris quinze années en quelques jours. Depuis, sa santé ne cesse de s’étioler. Trois mois plus tard, j’ai rencontré D., papa gay d’un adorable mioche de 8 ans. J’avais besoin de n’être plus seul, et je n’ai rien vu venir de la nouvelle tempête qui s’annonçait. D. ne voyait en moi, comme il le verbalisait d’ailleurs souvent, que « la pièce manquante à son puzzle », et attendait de moi que je prenne la forme de cette pièce. Je satisfaisais quant à moi, en partie, ce désir de paternité qui m’habite toujours en endossant avec un plaisir non feint le rôle de « coparent ». D. était amoureux de ce qu’il voulait que je devienne, pas de ce que j’étais. Et je n’étais pas amoureux de D. : je l’ai compris après quatre ans de turbulences, et la séparation a été douloureuse. Je perdais presque un fils… C’est précisément entre le 24 décembre 2005 à 15h et le 21 juin 2007 à 18h50 que j’ai connu la plus belle éclaircie. À un moment où je n’attendais plus rien. Entre le jour où j’ai connu Clénil et celui où je l’ai retrouvé sans vie, dans notre appartement, en rentrant du boulot… Clénil, je pourrais en parler des heures, des jours entiers. Avec lui et pendant 18 mois, nous avons tout réussi. Le 21 juin 2007, à 18h50, ce n’est pas une tempête mais un cyclone qui a déferlé sur mon fleuve. Les eaux en bouillonnent encore, et ma coquille de noix, ce soir-là, s’est fêlée. Je n’ai pas pris de bouée, de gilet de sauvetage. Aussi je m’accroche comme je peux à cette coquille fendue, et je cherche en vain du regard dans quelle direction se trouve tantôt une rive, tantôt l’autre… Le vent souffle à nouveau plus fort, depuis quelques jours. C’est la raison d’être du mail que je vous ai adressé dernièrement :

« À 18 ans, je suis devenu, un peu par tradition familiale, « donneur de sang ». Je suis O négatif, donneur universel. Mes dons étaient de fait très « appréciés ». Vers 24 ans, parce que j’assumais enfin ma sexualité, j’ai eu à cœur d’indiquer, dans le formulaire préliminaire au don, que j’étais homosexuel. On n’a plus voulu de mon sang… Une forme d’exclusion qui ne dit pas son nom, et qui m’a profondément blessé. Aujourd’hui, un de mes frères aîné souffre d’une leucémie aiguë. J’ai reçu il y a une semaine un message sur mon portable. « On » (une infirmière de l’hôpital de Marseille) me demande, en substance, ma moelle. Ma moelle pour un frère qui, depuis le décès brutal de mon compagnon il y a 19 mois, survenu juste avant que nous ne scellions notre union de la seule façon que la morale et la loi nous y autorisait, n’a pas jugé utile de se manifester, de quelque façon que ce soit, pour me demander des nouvelles, si j’allais bien, si je faisais face, si j’avais besoin de quelque chose… Ma moelle pour un frère qui a considéré que ma relation amoureuse, sentimentale, parce qu’elle était « homosexuelle », valait sans doute moins qu’une autre… Ma moelle pour un frère qui, même dans sa situation, laisse le soin à une anonyme infirmière de m’appeler, plutôt que de le faire lui-même, ou son épouse, ou l’un de ses enfants… Ma moelle de pédé, quand on crache sur mon sang de pédé. J’avoue ne pas trop savoir encore si je vais répondre à cet appel. Je n’en ai pas envie. Juste envie de dire « merde ». Envie aussi, peut-être, de « médiatiser » cette situation, afin que notre « chère » ministre en charge des problèmes de santé sache qu’un pédé est un être responsable qui peut sauver des vies, et que s’il peut pour cela donner sa moelle, rien ne justifie qu’on lui refuse le don de son sang. C’est la raison de ce mail. Si je choisis cette option, si cela en vaut la peine, vous êtes un vecteur idéal. »

Depuis ce mail, les choses ont un peu évolué. Dans le même sens hélas. Profitant de ma visite chez mon père, ma belle-sœur a choisi d’informer ce dernier de la santé de mon frère, pensant sans doute que l’état d’abattement qui suivrait me convaincrait de réagir. À aucun moment elle n’a émis le désir de me parler. Le surlendemain, nouveau message de l’hôpital, même demande. Inévitablement j’imagine, peut-être à tort, qu’« on » souhaitait vérifier si j’étais dans de meilleures dispositions… Au moment où j’écris ces mots, je ne suis toujours pas enclin à effectuer la moindre démarche pour quelqu’un qui refuse obstinément de s’abaisser à composer les 10 chiffres du numéro de téléphone de son frère pédé, même quand c’est de sauver sa vie dont il s’agit. Je ne suis toujours pas enclin à « sauver » celui qui me méprise autant, quand je n’ai pas réussi, un soir de juin, à sauver celui qui m’aimait tant. Un ami m’a demandé : « Et si c’était un parfait inconnu que tu pouvais sauver, tu le ferais ? ». Je lui ai répondu « Oui, sûrement plus facilement. » sans trop savoir ce qui motivait alors ma réponse. Je le sais maintenant : le parfait inconnu n’aurait pas pu manifester un tel mépris à mon égard. Le parfait inconnu n’aurait pas pu me blesser autant. Si mon frère succombe à la maladie, je sais que plus jamais les eaux de mon fleuve ne se calmeront. Mais ce n’est pas lui que je veux retrouver sur l’autre rive. » Eric.

Il y a encore tellement de couleurs derrière le gris… Quelles sont les vôtres ?

Éric Verdier


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