www.altersexualite.com

Bienvenue sur le site de Lionel Labosse

Accueil > Cinéma > La Jeune fille et la mort et autres films de Roman Polanski, en marge du (...)

Du crime, de la justice et du pardon.

La Jeune fille et la mort et autres films de Roman Polanski, en marge du harcèlement qu’il subit.

Mise en abyme d’une tragédie personnelle

mercredi 15 novembre 2017, par Lionel Labosse

« Je lui ai pardonné il y a bien longtemps, peu après ce qui est arrivé. Ce qu’il m’a fait ne m’a pas beaucoup affecté. Ce qui est arrivé avec la justice et les médias a traumatisé toute ma famille. À propos de ce qu’il a fait, les choses étaient bien différentes dans les années 1970 et je n’ai jamais cru que c’était aussi important que les gens le pensaient. […] Cela fait quarante ans. J’étais adolescente, sexuellement active. Je n’ai pas été traumatisée par l’acte sexuel comme tout le monde aimerait me voir l’être. » Ces phrases extraites du livre de Samantha Geimer, la « victime » de Roman Polanski seraient à méditer en cet automne 2017 où ce qui semble exciter les gazettes du monde entier n’est pas la lutte contre le terrorisme ni la pègre et l’évasion fiscale, mais la lutte contre le donjuanisme des mâles hétérosexuels. Nous relirons le film La Jeune fille et la mort, ainsi que d’autres films de Polanski, à l’aune de l’acharnement judiciaire et médiatique dont le réalisateur fait l’objet vingt-cinq ans plus tard.

Acharnement judiciaire, médiatique et « féministe »

J’ai fourni des éléments de réflexion sur la furie anti-Polanski de 2009, et d’autres sur la façon dont l’actuel président de république que nous avons en France utilise un fait divers lié à l’hétérosexualité masculine : le criminel de guerre nazi Harvey Weinstein sera donc privé de sa légion d’honneur, alors que le comique troupier Bachar el-Assad conservera la sienne. J’utilise l’expression « criminel de guerre nazi » par exagération, bien sûr, mais on n’en est pas loin, car c’est bien de crime contre l’humanité qu’el-Assad est suspecté, de même que Weinstein est suspecté de harcèlement sexuel et Fillon de détournement d’argent public. Aucun des trois n’est encore jugé, mais ce président de république a jugé que sur ces trois suspicions de crimes, le plus grave de tous les crimes était celui de donjuanisme. Et pas que ce président : il s’agit d’une déferlante mondiale, enfin occidentale. Et il a fallu la parution des articles sur les « Paradise papers », début novembre 2017, pour que l’on se remette enfin à parler de choses sérieuses, sans oublier le dossier des mâles. Il n’est pas un terroriste auteur de dizaines de cadavres pour lequel on n’aille creuser dans sa vie pour savoir s’il n’aurait pas par hasard eu « une enfance malheureuse ». Pour un homme hétérosexuel ayant touché une femme, jamais : c’est un monstre, point de discussion : haro ! Le cas le plus emblématique est celui du ministre de la défense britannique Michael Fallon, selon France 24 « accusé d’avoir posé une main sur le genou d’une journaliste au cours d’un dîner en 2002 » ! Je lis bien « posé une main sur le genou d’une journaliste » ! Et j’ai bien lu tout l’article : il semble n’y avoir dans ce cas-là qu’une seule accusation contre cet homme. Ne peut-on pas ouvrir la porte à la possibilité d’un coup de foudre ? Ne peut-on alléguer comme explication les innombrables couples composés d’un(e) journaliste et d’un(e) politicien(ne) ? Comme dirait La Fontaine : « Je mis sur ce genou la largeur de ma main ». Nos sociétés ont donc bien perdu mesure et raison ; les principes de présomption d’innocence, de circonstances atténuantes, de prescription, de proportionnalité des peines, de non-rétroactivité des lois ; tout cela est rayé de nos esprits dès lors qu’il est question de sexualité, même pour un délit mineur, alors que cela reste valable pour un tueur en série qui aurait découpé ses victimes à la machette. Poser sa main sur un genou est désormais aussi grave que violer et assassiner ; plus grave que de plonger cette main dans la poche profonde de l’argent public. Revenons-en à Polanski, 85 ans. Pardonné depuis plus de 25 ans par sa victime, mais harcelé dans le monde entier jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Pourtant, avoir un rapport sexuel avec un(e) mineure plus ou moins consentant(e), voilà qui est arrivé dans le passé à des hommes révérés dans le monde entier, comme Paul Verlaine ou André Gide. On est capable de penser que le fait de s’être fait sodomiser par Paul Verlaine (ou d’avoir sodomisé Paul Verlaine ; je n’y étais pas) à l’âge de 17 ans, a contribué à faire de Rimbaud un grand poète, mais on ne peut pas accepter de laisser tomber une accusation vieille de 40 ans quand une femme supplie qu’on cesse de harceler un homme qui abusa d’elle, certes, mais dont elle proclame qu’il lui a fait moins de mal que la prétendue justice. Une justice qui en vient à faire plus de mal à des victimes que ce qu’elles ont subi, voilà encore qui devrait nous faire réfléchir, mais nous avons perdu la raison dès lors qu’il est question de sexualité. La surpénalisation du donjuanisme masculin est la continuation par d’autres moyens de la répression de la sexualité par les religions telle qu’elle exista disons jusqu’en 1968. Le mariage gay étant désormais la loi, toute sexualité hors mariage redevient suspecte, et avant de poser la main sur le genou d’une femme, il faudra bientôt en avoir fait la demande par huissier, et conserver l’accord signé en 3 exemplaires dans un coffre en Suisse. On reviendra au mariage arrangé à l’islamique, seule façon de se vider les couilles légalement sans avoir à draguer une femme, donc à commettre un acte illégal.
Bref, je voudrais revoir ce film La Jeune fille et la mort, de Roman Polanski, à l’aune de cette affaire qui a pourri toute la 2e moitié de la vie du réalisateur. La rétrospective Polanski proposée par la Cinémathèque française en novembre 2017 tombe à pic. On se réjouit que cette institution ait tenu bon face aux aboiements des prétendus féministes, qui persistent à blesser, au nom des femmes, cette femme qui supplie qu’on l’oublie, et réclament la censure d’une œuvre considérable. Comme le dit le programme de la cinémathèque : « Et quand la rubrique faits divers le poussera à fuir définitivement les studios californiens, il devra écumer les bureaux des nababs internationaux, en comptant sur son nom et son talent pour susciter l’intérêt autour de projets ambitieux et atypiques. » La carrière entière de ce cinéaste est basée sur la fuite, sort commun à tous les Don Juan et les Casanova depuis que le monde est monde. Lisez cet article du Figaro pour vous convaincre de la vigueur de cette polémique, même au sein du gouvernement. La rétrospective que la cinémathèque devait consacrer à Jean-Claude Brisseau a été, quant à elle, annulée, la cinémathèque n’ayant pu résister au deuxième assaut de ces ligues de vertu adeptes de la censure ; retour par la fenêtre de l’ordre moral qu’on avait cru expulser par la porte. Il faudra donc maintenant vérifier que tout artiste programmé dans une institution publique ait un casier judiciaire vierge, ou bien n’est-ce valable que pour les condamnations concernant la sexualité ? J’ai noté dans certains articles que ces prétendus militants féministes (qui déshonorent le véritable féminisme) réclamaient surtout (lire cet article) de « multiplier par deux les subventions des associations qui s’occupent des femmes » : ben tiens ! Si l’on voulait vraiment prendre des décisions en faveur des femmes, on ferait mieux de redistribuer toutes ces subventions vers les clubs et fédérations sportives pour favoriser le sport féminin, notamment les sports de combat ; favoriser par divers moyens le sport féminin dans les établissements scolaires et universitaires. Nul doute qu’une rugbywoman ou une karatéka ne sache quoi faire en face d’un de ces gros porcs. Il est quand même hallucinant que l’on puisse déclarer sur des réseaux sociaux des choses comme : « Quand j’étais étudiante, j’apprends que mes amies à Sciences Po qui avaient DSK comme professeur, demandaient à leurs copines d’attendre devant la porte lorsqu’elles avaient à passer un oral avec lui, de peur de se retrouver dans une situation "délicate" », et que sur les centaines de jeunes étudiantes censées s’être retrouvées dans cette situation, aucune n’ait mis le coupable de ce comportement dans la situation d’avoir une incapacité de travail de 8 à 15 jours par un atemi bien placé. Les collectivités locales, aussi, devraient assortir leurs subventions aux clubs de foot ou autres, à la promotion du sport féminin. Comment expliquer que malgré des subventions gigantesques, le PSG ne soit connu du grand public que pour son équipe masculine et pas pour son équipe féminine ? C’est là qu’il faudrait agir, de façon positive, plutôt que de crier haro sur des boucs émissaires. Répulsion (1965), l’un des premiers films de Polanski, suggère ce genre de solution. Catherine Deneuve y campe une jeune femme que l’idée du contact des hommes terrifie. À la frontière entre réalité et fantastique, elle assomme avec un bougeoir, puis tue à coups de rasoir deux hommes, mais indifféremment celui qui la courtise respectueusement, puis celui qui tente de la forcer. C’est bien là le problème avec ce féminisme misandre : on ne fait plus la distinction entre dragueur et prédateur ; et un prédateur mérite-t-il la mort, réelle ou symbolique ? La scène d’anthologie de la séance de self défense féminine dans J’ai pas sommeil de Claire Denis (1994) avec Line Renaud en prof de sport, est un exemple de ce qu’on pourrait faire. Une collègue avec qui je discutais vaguement de ces polémiques féministes m’a spontanément dit qu’elle y voyait une attitude de meute. J’étais d’autant plus touché que c’est une collègue avec qui j’échange peu et qui ne connaît guère mes opinions. L’un des effets induits de cette inflation d’une polémique artificielle est qu’on craint d’aborder le sujet et de se fâcher. Le présent article va sans doute me valoir des réprimandes.

La Jeune fille et la mort

L’action a lieu dans un pays indéterminé d’Amérique latine. La démocratie a été établie après une dictature. Nous sommes dans un endroit isolé, un huis-clos comme les affectionne Polanski, dans une maison proche de la mer, loin de tout, pendant un orage qui cause une panne de téléphone et d’électricité. L’avocat Gerardo Escobar vient d’être nommé à la tête d’une commission d’enquête sur les crimes de l’ex-dictature militaire. L’information, qui devait être secrète, a filtré dans la presse, et l’avocat est d’autant plus menacé. Son épouse Paulina, ancienne victime de la torture, vit dans une crainte constante que ravive cette nomination. Elle éteint toute lumière dès qu’elle entend une voiture, et saisit un pistolet. Un lointain voisin raccompagne Gerardo, qui vient de crever sous l’orage. Le conducteur est le Dr Miranda, qui se présente comme un admirateur de Gerardo, dont il vient d’apprendre la promotion. Or Paulina reconnaît en ce Miranda (le nom vient d’un mot latin qui signifie « admirable ») le tortionnaire qui la viola à 14 reprises au son du quatuor de Schubert dont le titre est éponyme du film, et qui était chargé de veiller à ce que les prisonniers ne meurent pas sous la torture. Elle n’a jamais vu le visage de ce tortionnaire, mais dans sa voiture, elle trouve une cassette du quatuor, et elle reconnaît formellement sa voix et son odeur.
Une parodie de procès à huis-clos commence. Sous la menace de l’arme, Paulina exige des aveux complets enregistrés en vidéo, et force son mari à se faire l’avocat du diable (le diable, figure fréquente de la cinématographie de Polanski). Gerardo, d’abord sceptique, croit à une formidable coïncidence amplifiée par la folie de sa femme, mais les indices, tous insignifiants, se tissent en un faisceau concordant. Le type citait Nietzsche, or c’est ce que vient de faire Miranda pendant que Paulina s’est absentée. Miranda se prétend innocent, mais finit par se plier à la scène des aveux lus sous la menace devant une caméra vidéo, à la façon des autocritiques à la soviétique, à la chinoise, ou à la Daech (ou à la polonaise, pays où Polanski a réalisé son premier film). La vidéo noir et blanc fournit une mise en abyme de ce à quoi le cinéma peut servir de pire. Miranda lit le texte préparé par Gerardo, reprenant le récit que Paulina lui a fait. Or il rectifie un détail que celle-ci avait volontairement modifié en le racontant à son mari : les mains étaient liées par des fils électriques et non des cordes.
Le temps presse, et des gardes du corps envoyés par la présidence, sont en chemin. Paulina décide d’exécuter Miranda en l’amenant au bord de la falaise où elle a déjà précipité son véhicule. Il tente une dernière cartouche : un appel à Barcelone où il aurait été interne à la période des faits. Miraculeusement, la personne citée par le docteur répond et fournit l’alibi, mais Paulina a beau jeu de balayer cet alibi trop parfait pour n’être pas prémédité. Alors enfin Miranda, voyant qu’il n’a plus que cette carte à jouer, fait des aveux complets, jusqu’au plaisir qu’il éprouvait à ces viols, séquence en couleurs qui recouvre celle de la vidéo d’aveux. On croit qu’il va être exécuté, mais Paulina exécute ce qu’elle a dit : elle pardonne et délivre son violeur, tandis que son mari est incapable de le pousser dans le vide. Le camérateur, lui – ectoplasme de Polanski – exécute un très beau mouvement en avant, comme s’il plongeait dans le vide à la place du coupable. Une ultime séquence referme le film sur celle du début : Paulina et Gérardo assistent à un concert où est joué le quatuor. Un échange de regards amicaux a lieu entre elle, à l’orchestre, et Miranda, entouré de sa famille, à la corbeille.

À la date de sortie du film, les critiques ne pouvaient pas en comprendre le sous-texte. Certes, il s’agit d’une réflexion sur « vérité et réconciliation », comme on dit depuis. Mais ce film date de 1994. Il faut lire le dossier complet de l’affaire. En 1993, selon cet article, « Polanski s’engage à verser une indemnité de cinq cent mille dollars à Samantha Gailey, devenue épouse Geimer, à la suite d’un procès civil. Mais le réalisateur ne tient pas cet engagement dans le délai convenu et la somme qu’il a finalement versée demeure inconnue ». Bref, au moment de la rédaction du scénario, Polanski venait de payer une somme importante pour solder cette affaire vieille de 16 ans (c’est une habitude aux États-Unis, comme dans l’affaire Strauss-Kahn), et il pensait en avoir fini. Or il semble que le juge n’ait pas respecté son engagement (voir l’article), d’où l’acharnement. Tout le film ne prend son sens que si l’on songe à cette chronologie. Un homme a commis une chose abominable, il a violé une femme. Comment le juger, et dans quelle mesure cette femme peut-elle pardonner ? Cette république d’Amérique latine imaginaire, c’est notre démocratie où chacun s’érige « en censeur des actions d’autrui » (Molière, Dom Juan, V, 2). Le huis-clos du procès, c’est ce qui, dans une affaire de mœurs, devrait présider à un règlement d’une telle affaire. L’accusé, la victime et ses proches. La société n’ayant pas été lésée, et surtout, comme l’a écrit la victime, l’étalage public de l’affaire causant plus de dégâts que l’affaire elle-même, ne peut-on, dans le cas d’affaires privées, faire l’économie d’un procès coûteux au profit d’un règlement à huis-clos ? Dans les cas bénins comme les « vitres cassées », ou plus graves comme les agressions sexuelles, ne vaudrait-il pas mieux, sans ameuter la presse et la populace, régler l’affaire entre quatre-z-yeux. « Voilà, mon petit, tu as cassé une vitre ; moi juge, je te dis que ce n’est pas bien, et je te condamne, avec tes parents, à être privé de dessert pendant un mois ». « Voilà, Monsieur l’artiste, vous avez commis un acte abominable, vous allez payer tant, et votre victime, ici présente, va vous pardonner. »
Le thème du pardon est le moment clé du film, et en s’identifiant à Miranda (l’admirable), Polanski ne se fait pas de cadeau : Miranda devient humain en avouant son crime et le plaisir qu’il y a pris, et parce qu’il est sincère, elle lui pardonne. Et la séquence finale, cet apaisement des relations après que justice a été rendue, résonne avec cette information qu’on peut lire dans l’article de Wikipédia : « Elle confie correspondre ponctuellement par courriel avec le cinéaste depuis 2009 et s’exprime sur le pardon qu’on lui a « souvent reproché » : « Je ne souffre pas du syndrome de Stockholm. Je lui ai pardonné pour moi, pas pour lui. Tout le monde veut me voir traumatisée, brisée, mais c’était il y a trente-six ans, maintenant, ça va, merci. Et tant pis si je ne suis pas la victime idéale, celle que veulent voir les médias ou le procureur ». Cela rappelle les propos de Virginie Despentes sur les prostituées : on exige que les prostituées « appartiennent à une catégorie unique : victimes » ; « on exige qu’elles soient salies » (King Kong théorie).

Un détail troublant est que les faits, tels qu’ils sont rapportés par Wikipédia, rappellent étrangement une scène de Rosemary’s baby, tourné dix ans auparavant (1968) : Rosemary est violée pendant son sommeil par son mari, alors qu’elle a trop bu et qu’elle est inconsciente. La question de la prédation sexuelle est, de façon burlesque, également au centre du Bal des vampires, dans lequel le réalisateur, qui joue l’un des rôles centraux, est plutôt l’objet de la prédation homosexuelle du fils du vampire, auquel il échappe de justesse, puis de Sarah, la fille de l’aubergiste qu’il convoitait vivante, et qui, aussitôt devenue vampire, le mort et le contamine à son tour, avec cet avertissement final en voix off : « Cette nuit-là, fuyant la Transylvanie subcarpathique, le Pr Abronsius ne se doutait pas qu’il transportait dans son traineau un couple de ces créatures maléfiques. Grâce à lui le mal qu’il voulait détruire allait enfin se répandre à travers le monde ». Ce goût de Polanski pour l’unhappy end, à l’œuvre dans les deux exemples précédents, n’était-il pas prémonitoire ? Oui, cela est trouble chez Polanski, comme sans doute chez sa victime, qui savait et ne savait pas où elle mettait les pieds. Comme le disait Léo Ferré, « un poète ça sent des pieds ». Aux qualités qu’on exige désormais de tout homme public, artiste, sportif ou politicien, je ne connais pas « beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets » (Beaumarchais). Avec ce genre de moralistes déchaînés à qui les réseaux sociaux et les médias donnent désormais perpétuellement la parole, l’amour sera bientôt, comme le prophétisait Céline, mis à la portée des caniches. Et quand « le ministre de la justice polonais, le conservateur Zbigniew Ziobro annonce son intention de rouvrir la procédure d’extradition, affirmant que Polanski ne doit pas être favorisé en raison de sa carrière artistique » (Wikipédia), on doit constater qu’au contraire, si Polanski a été harcelé par un juge étasunien, par la presse et par des féministes misandres, c’est justement parce que c’est un pipole, et qu’on cherche à faire du bruit autour d’une célébrité. Le juge voulait même, selon Wikipédia, que le procès de Polanski fût télévisé, sans doute pour se faire mousser grâce à la popularité du prévenu. On touche à l’absurdité du système judiciaire étasunien. A priori, le fait que les juges soient élus plutôt que d’être nommés par le pouvoir, devrait garantir leur indépendance, mais en fait cela les pousse à vouloir se farcir des célébrités pour gagner en notoriété.

Donjuanisme : le crime des crimes

J’ai pu observer auprès de mes élèves de 1re les dégâts provoqués par l’aveuglement actuel sur ces questions de harcèlement sexuel. Au terme d’une séquence pédagogique sur le mythe littéraire de Don Juan, je leur ai proposé un sujet simple de dissertation : « Don Juan peut-il être considéré comme un héros ? ». La plupart des copies répondaient par la négative, achoppant sur les défauts irrémédiables pour les jeunes actuels, que sont l’irrespect envers la religion, mais aussi et surtout le comportement envers les femmes, soit une liste de défauts ou de qualités révélateurs de la mémérisation de nos sociétés occidentales, qui ne veulent plus pour « héros » que des boy-scouts ou des saints, et non des voleurs de feu. Évidemment, on leur ressassait tous les jours à la TV qu’un dragueur est un criminel, alors Don Juan… Voici l’intro que je leur ai proposée en correction :

Introduction : « C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un gentleman », chantait Jacques Dutronc à propos d’Arsène Lupin, héros de la littérature policière. Ces paroles exposent le paradoxe de la notion de héros à laquelle le sujet nous demande de réfléchir. Ce qu’on entend par « héros » va de la notion neutre de personnage principal d’une œuvre de fiction, à celle de personnage mythique ayant accompli des exploits extraordinaires. Dans la vie courante, on qualifie souvent de « héros » une personne ayant des qualités morales hors du commun, pouvant servir de modèle identificatoire. Pourtant, la plupart des héros littéraires sont loin d’être des prix de vertu, à l’instar des héros voleurs et justiciers ou agents secrets (Robin des Bois, Arsène Lupin, Zorro, James Bond), ou des héros de l’infidélité que sont Tristan et Iseult, Cyrano de Bergerac, ou Emma Bovary. Certains héros ne basent-ils pas leur héroïsme sur des meurtres ou sur leur habileté à tuer des animaux ? Le Cid, Jeanne d’Arc, les Trois Mousquetaires, Buffalo Bill, Tarzan, etc. Arjuna, le héros de la Bhagavad-Gita, est convaincu par Krishna qu’il n’est pas contraire à la non-violence de participer à la guerre contre les Kaurava, dont certains sont membres de sa famille. Les héros ou dieux de la mythologie grecque, à l’origine de la notion, fournissent maints exemples d’infidélité (Zeus), de vol et de ruse (Prométhée, Hermès), de meurtre (Œdipe), de désobéissance (Antigone). Cela sans parler des héros mortifères, comme les terroristes, admirés par certains esprits perturbés. Le mythe littéraire de Don Juan, inventé au XVIIe siècle par le prêtre Tirso de Molina et repris aussitôt, et sans arrêt depuis par de nombreux auteurs, est un parfait exemple de cette ambiguïté de la notion de héros. En effet, pour des spectateurs naïfs, ce personnage, sous ses différents avatars, se caractérisait par ses défauts qu’il s’agissait de corriger dans une perspective édifiante. C’est ce que faisaient ressortir les titres originaux (L’Abuseur de Séville ; L’Athée foudroyé ; Le Débauché puni). Ces défauts étaient le mépris des femmes, l’outrage à la religion, le déni de ses responsabilités et la fuite. Pourtant, lorsqu’on prend ce personnage non pas au premier degré mais comme un symbole, alors tous ses défauts se transforment en des qualités héroïques qui le constituent en mythe : le mépris des femmes devient la dénonciation du mariage forcé et la possibilité offerte aux femmes et aux hommes d’accéder au plaisir et non de se plier à un devoir social ; l’outrage à la religion se mue en révolte contre l’ordre établi ; le déni des responsabilités devient apologie de la liberté, possibilité d’être acteur de son propre destin plutôt que de subir le sort que nous réserve la société.

Conclusion : Pour conclure, la pérennité, voire le succès grandissant au fil des siècles, de cette pièce de Molière qui ne connut de son vivant qu’un médiocre succès et d’un opéra de Mozart qui, comme la pièce de Molière, ne reçut son titre définitif que de façon posthume, comme de toutes les autres versions de ce mythe littéraire, sont une preuve éclatante du paradoxe que constitue la notion de héros. En effet, loin d’être un personnage lénitif, édifiant, le héros littéraire et particulièrement théâtral, nous confronte, dans la tradition antique de la catharsis, à notre part sombre, et nous permet d’expérimenter par procuration des expériences de vie exaltantes autant qu’effrayantes. Édifiés par le théâtre, et parfois à l’encontre de la volonté des auteurs, c’est aux spectateurs d’effectuer leurs choix, d’exprimer leurs préférences. Si Don Juan est un héros, ce n’est pas parce qu’il est admirable, au contraire, c’est parce qu’il pousse chaque spectateur dans ses retranchements, et le somme, comme le pauvre dans la version de Molière, de choisir entre ses convictions et l’attrait éphémère d’un louis d’or.

Le Pianiste

Puisqu’il est question de la notion de héros, jetons un œil sur Le Pianiste (2002), le film qui a valu au réalisateur son plus grand succès. Par rapport aux autres grands films sur le génocide, celui-ci peut paraître sec. Aucune idéalisation dans la relation des faits, aucune atténuation de l’horreur. Le personnage principal représente le degré zéro de l’héroïsme : survivre. Il ne fait qu’attendre, muré dans différents huis-clos au hasard de sa fuite, elle-même enclose dans le huis-clos du ghetto, puis de Varsovie. Je voudrais juste revenir sur l’interrogation finale de Thomas Sotinel, dans son article pour Le Monde du 25.09.2002 : « Au bout de deux heures et demie d’un film digne dans son refus presque systématique de la manipulation des émotions, mais aussi rebutant par sa réticence obstinée à tomber les masques, l’énigme reste entière. Qui saura jamais pourquoi, de l’histoire qui lui est sans doute la plus proche, Polanski a tiré l’un de ses films les moins personnels ? » N’est-ce pas métaphoriquement que Polanski nous parle de lui-même dans ce film le plus personnel de sa carrière ?
Cet artiste condamné, au nom d’une faute qu’il n’a pas commise, à errer de cache en cache, jusqu’à un grenier sordide, en attendant que « ça s’arrête » : comment ne pas y voir Polanski errant de pays en pays, traqué par la folie d’un juge pour une faute qu’il a commise, mais qu’il a peut-être commise avec des circonstances atténuantes liées à ce qu’il aurait enduré dans son enfance ? Il y a peu de filmographie mentionnant tant de pays divers : tous ceux qui ont offert asile au réalisateur. Et ces deux scènes clés où le pianiste exerce son art en situation tragique. Première scène : il joue en silence sur un clavier pour ne pas faire de bruit, alors qu’il est caché dans l’antre du monstre, en face de l’hôpital allemand. Deuxième scène : il joue merveilleusement, pour la première fois depuis des années, devant l’officier allemand qui l’aide, à quelques jours de la libération par les communistes. Il est horriblement sale, pouilleux, couvert de vermine, et ses mains noires de crasse retrouvent toute leur vigueur et courent sur le clavier. N’est-ce pas Polanski, indirectement, qui crie : « vous voyez comme je suis sale de ce crime dont vous me poursuivrez jusqu’à la mort ; je suis sale, mais rien ne m’empêchera de jouer ma partition avec mes mains sales. » Polanski n’a jamais eu l’incorrection de se justifier par la Shoah. Ce sont ses défenseurs qui le font. La réflexion n’est pas : « Polanski doit être innocenté à cause de la Shoah », mais : « Cette génération née dans les années 30, avait une conception hédoniste de la sexualité, conçue comme une sorte de compensation de ce qu’ils avaient enduré. Ils ne pouvaient pas savoir que la sexualité allait redevenir à partir des années 1990, ce qu’elle avait été avant 1968, cette chose sale qu’il faut étouffer à tout prix ». N’est-ce pas le sens des propos de Samantha Geimer :« les choses étaient bien différentes dans les années 1970 » ? C’est un peu comme si on poursuivait encore 40 ans après, un type qui aurait provoqué un accident avec mort d’homme dans un cas de conduite en état d’ivresse, dans les années 1970. À l’époque, c’était admis, ça faisait rire. Maintenant personne ne pardonnerait à un conducteur ivre, et cela me semble juste. Mais il ne viendrait à l’idée de personne, même en cas de mort d’homme, de poursuivre ce genre de fait 40 ans plus tard. Alors pourquoi, dès lors qu’il s’agit de sexualité, et même quand il n’y a pas eu mort d’homme, et même quand la victime dit que ce n’était pas très grave, pourquoi nous est-il impossible de passer l’éponge ? Prolongeons la citation de Léo Ferré : « Un poète ça sent des pieds / On lave pas la poésie / Ça se défenestre et ça crie » […] « Vos démocraties où il n’est pas question de monter à l’hôtel avec une fille / Si elle ne vous est pas collée par la jurisprudence » […] « Nous sommes des chiens de bonne volonté / Et nous ne sommes pas contre le fait qu’on laisse venir à nous certaines chiennes / Puisqu’elles sont faites pour ça et pour nous ». Et puis zut ! Si vous voulez vous replonger dans le contexte des années 1970, je vous supplie de vous écouter « Faites l’amour » de Léo Ferré, un type qui s’il chantait ça maintenant serait sans doute conspué par des hordes de ce genre de féministes à la noix de coco. Et dites-moi un peu franchement si ces faux féministes avides surtout de subventions et de notoriété font avancer le schmilblick dans le bon sens… Quand je réécoute Léo Ferré, j’ai toujours 17 ans, et la même hargne m’habite contre la connerie humaine ; le problème est qu’elle a changé de masque.

- Pour terminer avec un sourire, un des articles consacrés à Polanski par notre regrettée Gudule, une vraie féministe, elle, enfin une féministe pro-sexe, à l’instar de Virginie Despentes ou Marcela Iacub : « Le bal des vamps pires ».

Lionel Labosse


Voir en ligne : Critique du film par Vincent Remy


© altersexualite.com, 2017.
Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires jeunesse & des critiques littéraires et cinéma adultes d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique.