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Un si grand gain d’un si petit livre…

Carnet d’Asies, de Chris-Tian Vidal

Éditions Publibook, 2008, 44 p, 10 €

mardi 18 mars 2008, par Lionel Labosse

J’ai fait la connaissance de Chris-Tian Vidal et de son premier livre par le fameux blog de Jean-Yves, Culture & débats. L’article de Cat et bien sûr les articles de Jean-Yves sont suffisamment éloquents pour que je ne revienne pas sur ce qui y est déjà dit, mais apporte un éclairage tout personnel sur ce petit livre si riche en réflexions.

Ce court essai se présente comme une psychothérapie destinée à évacuer les « bouchons de souffrance » dus au fait que l’auteur s’est « toujours senti étranger parce qu’[il] aimai[t] les garçons » (p. 10). Il s’envole « en Asie » (il ne quitte guère Pékin, mais « l’Asie » est à constamment donnée comme une synecdoque presque épique) pour « savoir enfin, ce que c’est que d’être étranger de par sa couleur de peau ». L’objectif sera atteint : « pour la première fois, je n’ai pas eu peur que l’on observe ma différence » (p. 36). On ne trouvera pas dans cet opuscule le compte-rendu exhaustif de ce voyage, mais l’exposé d’une démarche intellectuelle fortement investie par la façon de penser de l’auteur, trait constitutif de l’essai (étymologiquement issu du latin exagium, pesée, examen). On pense évidemment à Montaigne : « il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté ; sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usances du pays où nous sommes » (Essais, I, 31, « Des Cannibales », orthographe modernisée). Se confronter à autrui autant qu’accepter « l’autre en soi » sont les deux buts de Chris-Tian, dont la nouvelle orthographe du prénom symbolise sans doute le désir de trouver un équilibre entre le « chris(t) » et le « Tian », caractère désignant le ciel et qui ressemble tellement au Temple du Ciel dont la photo est en couverture (présent aussi dans le nom de la fameuse place centrale de Pékin, connue pour la répression des manifestations de 1989, évoquées dans les Carnets).

Je ne vais pas en dire plus, sinon préciser que c’est un beau texte [1], qui parfois peut titiller, comme tous les textes de stylistes. Par exemple, l’auteur fait parfois du Duras, étant fan. Certaines allusions cryptiques à ses potes peuvent agacer aussi, ou bien le fait de désigner ses chanteurs favoris comme « amis ». Ce qui m’a intéressé, c’est le côté non-conventionnel : à aucun moment Chris-Tian Vidal ne prend la pose et ne fournit les passages attendus du « voyage-en-Asie ». J’y ai trouvé des points communs avec mon poème sur la Route de la Soie, ou des divergences. Un aspect qui me plaît est que Chris-Tian consacre une bonne part de son Carnet au trajet en avion, au risque de sembler naïf, même s’il déclare, pince (durassienne) sans rire : « Là, c’est une digression dans ce carnet de voyage ! » (une digression dans ce livre de 44 p !) J’ai eu la même naïveté au début de mon texte sur un Voyage en Indonésie. À part cela, nos conceptions du voyage d’une part, de la Chine d’autre part, n’ont rien à voir, c’est ce qui rend ce texte intéressant pour moi… et pour vous d’autant plus la confrontation des deux ! (et de mon autre article Le Yin, le Yang et le Gai, d’autant plus que pour mes textes au moins, ça ne vous coûtera pas un yuan !)

- Chris-Tian évoque « la beauté des traits des visages des Asiatiques » (toujours cette extrapolation ; p. 20). Cela m’amuse, car dans la partie non publiable de mon poème, je partais dans un délire sur l’idée contraire. Délire pas politiquement correct, car bien sûr en réalité je trouve parfois les Chinois beaux, parfois pas beaux, cela dépend, mais cela m’amusait d’exprimer sans ambages un rapport distant avec une culture si différente. Je n’ai pas mis en ligne cette fin de mon texte parce que cela me semble trop subtil et provocateur pour être livré à la lecture à fleur de peau des censeurs surfeurs du Web… dans un livre imprimé, le rapport au texte est plus intime…

- L’allusion à la « trumanité », au « trumain » est fort amusante, surtout que Chris-Tian nous laisse comprendre qu’il doit s’agir d’une trouvaille lacanienne de son psy (ce qu’on appelle une déglutination, comme quand un enfant ou un étranger se trompe et dit « un arbre, des narbres » ; on suppose qu’un Chinois apprenant le français a dû confondre « être humain » avec « et trumain », et que l’analyste s’en est emparé). À nous de laisser errer notre esprit sur cette piste…

- Sur les hutongs, je ne suis pas d’accord avec la vision misérabiliste, pas plus qu’avec la vision des « immenses gratte-ciel, toujours plus hauts » (p. 28). Les immeubles du centre de Pékin qui m’avaient le plus impressionné sont ceux qui « poussent » plutôt en largeur, c’est ce qui reste de l’ancienne prescription qui interdisait de dépasser la hauteur de la Cité Interdite.

- Je me suis laissé dire que les « masques de chirurgien contre la pollution ou contre le SRAS » (p. 31) servaient plutôt aux personnes malades à éviter de contaminer les autres, mais on me l’a dit à propos du Japon…

- J’aime bien le portrait féroce de « madame B. », une Chinoise enrichie par un mariage avec un Français, qui vient nuancer « cette tradition respectée dans les gestes, la délicatesse, l’accueil, les sourires, les regards insistants, mais jamais dérangeants ». Évidemment, sur un milliard trois cents millions, il y a de quoi trouver des gentlemen et des rustauds qui crachent partout et vocifèrent, surtout que tous les Chinois ne sont pas encore des Hans, qui continuent leur colonisation au rouleau compresseur dans les régions autonomes du Tibet ou du Xinjiang [2].

- On retrouve la scission « Chris / Tian » à la fin du texte, avec l’évocation de Dédale et Icare. Un célèbre sonnet de Philippe Desportes est cité, avec une (rare) coquille qui, après une allusion à Lacan, ne peut pas ne pas être volontaire, car malicieusement, Chris-Tian a substitué « Qui tire un si grand grain » à « gain », cela après avoir évoqué les « raisins de la misère » de son enfance. La question de l’homosexualité étant réglée (« Je ne suis pas mort ! J’ai cru longtemps, inconsciemment, que l’homosexualité était ma transgression. Aujourd’hui, je peux dire qu’il n’en est rien, que je me trompais. », il peut se consacrer à son « besoin pulsionnel de devenir un paysan des mots pour chanter les misères […] des vignes sans raisins, sans argent, donc ! ». Concluons cette lecture de ce petit texte fort riche par cette citation : « seule la littérature autorise la véritable évasion, celle qui parle du sexe, de la mort et de la survie intellectuelle » (p. 43). Tiens donc, Chris-Tian !

Lionel Labosse


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[1Texte au style assuré, dépourvu de coquilles en plus. Je signale ce détail trivial uniquement parce que c’est rare chez Publibook, éditeur particulier qui n’assure pas systématiquement la relecture des manuscrits. On me demande souvent si je suis satisfait de mon éditeur. La réponse est oui, mais il faut accepter les règles. Seuls les profs de français (c’est le cas de C.V., cf. p. 38) ou les champions d’orthographe peuvent prétendre relire leur manuscrit seul, encore vaut-il mieux se faire aider de plusieurs amis eux-mêmes champions…

[2Mon point de vue sur la question du boycott des Jeux Olympiques est que ce ne sont pas les Jeux qui doivent être boycottés, mais leur médiatisation. En effet, le plus choquant dans les événements du Tibet, c’est la façon dont les journalistes sont interdits par la « dictature » comme dit avec raison Chris-Tian. Les médias occidentaux devraient à mon sens réagir en disant : « Tant qu’on ne peut pas aller au Tibet, on ne va pas à Pékin ». Qu’il n’y ait que les sportifs.