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En guise de séance diapo

Voyage en Indonésie

Ceci n’est pas un poème

samedi 11 août 2007, par Lionel Labosse

Après avoir publié Karim & Julien, qui est à la fois essai et roman, voici un texte à la fois disons slam et documentaire. Ce mélange des genres choque l’esprit français, cartésien, pour lequel une porte ne peut être qu’ouverte ou fermée, un prof « en lycée » ou « en collège », un homosexuel actif ou passif, un voyage organisé ou individuel, un auteur « jeunesse » ou « adulte », un peintre figuratif ou abstrait, une musique classique ou de variété, un être humain homme ou bien femme, et cochez donc la case dans laquelle vous êtes prié d’enclore votre existence.

J’espère seulement que vous prendrez quelque plaisir à parcourir ces lignes, et peut-être, apprendrez quelque chose en quelques clics (sans oublier de revenir lire la suite de mes élucubrations !) Il ne s’agit bien sûr que de quelques instantanés superficiels comme on peut en pondre quand on parcourt un grand pays avec des bottes de sept lieues…

Quelle est la frontière, où commence le voyage ?
Aéroport Charles-de-Gaulle. Dandinant, lymphatique, branché sur MP3,
Un rebeu en gilet jaune fluo, Amin ou Mohamed,
Nettoie négligemment son carré d’influence,
Il fait une halte à la borne de jeux des enfants,
Puis reprend sa collecte. Son intégration a l’air bien révolue.
Quelle est la frontière, où commence le voyage ?
À l’escale de Hong Kong, c’est moi qui me dandine, ayant picolé tout mon soûl


Comme il se doit dans un long-courrier ça fait le temps passer.
Dans les toilettes high-tech, le robinet me défie.
Tu m’auras pas, connard de gadget asiatique obsessionnel compulsif.
Quelle est la frontière, où commence le voyage ?
La frontière entre blanc et rouge dans le drapeau de ce pays,
Est-ce le blanc du riz, de la pureté, de la sève et du sperme ?
Est-ce le rouge du sucre, du soleil, de la terre, du sang ou de la Révolution ?
Est-ce le sang bleu arraché à l’étendard batave ?
Et la ligne entre blanc et rouge : symbole de l’équateur ?
Ou de la ligne Wallace ? Où donc est la frontière ?
Soekarno Airport de Jakarta aux faux airs de pagode selon le Routard,
Je dirais plutôt de meru qui se la pète,
Avec ses jardins ondulants ; tiens, un aéroport à dimension humaine !
Voici la vraie frontière, alors salut à ce cher Ahmed si révolutionnaire qui se cache sous Karno.
Je ne verrai ni ne vous parlerai de Jakarta ni Macassar à Célèbes,
Où errent paraît-il dans les plus infâmes des rades
Les vieux corsaires dont les grands-pères avec Conrad
En racontant des craques ont picolé des bocks ;
Mais de Yogyakarta. Telle est ma route : Java, Bali, Célèbes et Lombok.
Borobudur et ses cloches bouddhiques qui font la nique au volcan Merapi
Des meru partout des meru ces stupas d’andésite.
Aspiration du vide spirituel vers lequel on gravit cette pyramide
Qui s’était effondrée dans une nirvanesque apothéose,
Avant que des archéologues n’osent l’iconoclaste anastylose,
Pour que le cycle des incarnations reprenne sa roue danaïde,
Ainsi de Prambanan et ses mille candis éparpillés dans la plaine du temps.
Çiva, Vishnu et toute la clique relèvent la tête, comme les spectateurs
Assoupis du wayang kulit, spectacle d’ombres, quand retentit le gong
Ou que hurle le dalang.
Salut à vous Priono, Warohmat, étudiants volubiles au zèle de cire
Dont les volutes de salamalecs ont retenu mes pas de touriste pressé
Dans le dédale obscur de l’encyclopédie de bas-reliefs.
Le kraton et Taman Sari, le marché aux oiseaux, la mosquée souterraine,
Tout cela se visite en un tour de becak.
Dois-je vous assener dans ces vers la photographie de chaque ?
Serpents, mangoustes, chauves-souris dont les viscères
Guérissent l’asthme ; cafards, asticots, lapins, varans — pas de cerfs,
Ça fait joli sur les photos comme ces moineaux teints.

Indonésie j’aime tes couleurs vives.
Ton Louvre est dans la rue ce matin ;
Quelque Picasso d’occasion aligna ces becak en un arc-en-ciel de génie,

Tandis que les gerbes de riz à Célèbes
Sous la patte habile des moissonneurs,
S’incarneront en crinolines de carnaval qui virevoltent en chœur.

Et je ne parle pas de ce morceau de bois stupide, qui quand un Balinais le bosse
Même si le sot n’y voit qu’un bibelot pour faire braire les beaufs,
Devient aux yeux esthètes un sublime olisbos :
C’est l’Asie tout entière concentrée dans ta pogne.

Imogiri, mausolée du sultan Agung que l’on invoque à genoux dans l’encens ;
Syncrétisme amusant dans ce prétendu plus grand pays musulman du monde,
Où les religions se sont toujours tendu la perche,
Comme en témoigne la mosquée pendopo dont impair et impur le meru qui la coiffe
Fait la nique à La Mecque, et le selamatan,
Repas rituel de selamat, prospérité, dont le point d’orgue est le meru de riz !
Riz protégé même chez Mr Hadj par un autel mystère à Dewi Sri, déesse hindoue du riz.
Kebatinan, disent-ils, irréductible javanité ductile à tous les cultes,

Et Garuda qui veille sur les armoiries de l’Indonésie, la devise « divisée, elle est une » ;
Air Garuda qui nous envoie en l’air en toute légèreté,
Et le Pancasila, philosophie matoise digne de notre bon vieux Coué ;
Cinq principes aussi stables que les kaki lima,
Les « cinq jambes » des échoppes ambulantes qui brinquebalent et nonobstant
Emplissent deux cent cinquante millions d’estomacs
Qui ne se nourrissent pas que d’espoir et d’arec.
Tout cela, ce n’est pas une poignée d’agités qui va le balayer
Pour refourguer les pancapiliers de l’islam.
Après Soeharto, Abdurrahman Wahid, le vieux Gus Dur tempère les fumigations des nostalgiques de la charia,
Aussi étrangère à la culture indigène que les mosquées arabisantes qui pullulent dans l’archipel ; ça coûte pas cher une mosquée.
Bonjour Madame la reine de Solo qui caressez de vos ancêtres les vieux os,
À la manière de Java comme ailleurs on adapte les vieux us.
Au kraton le sultan expose de ses glorieux ancêtres aux oreilles pointues
Les chaussettes et les douilles militaires ou pâtissières ;
Façon moderne d’embrasser leurs genoux.
Gloire à toi Sultan très-abstinent qui répudias la polygamie mais pas le gamelan.
Et mêlas le Coran au Ramayana, sous la garde de Ganesh.
Ramayana parlons-en, le wayang wong théâtre de chair toujours vivace,
À Bali comme chez les susdits muslims qui jamais ne s’en lassent.
Le danseur est alus ou gagah ou kasar, gracieux, viril ou bête brute ;
Il y en a pour tous les goûts. Tel Alit, le rajah de Vicki Baum,
Je n’ai d’yeux que pour le Raka du jour qui joue Rama,
Lequel sans doute n’a d’yeux que pour sa Lambon du jour,
Laquelle se laisse séduire par un daim tout à fait féminin.
L’œil acéré semble plonger en jouant dans le désir,
Mais à l’heure du puputan les kriss plongent pareils dans les poitrines.
J’aurais aimé voir un ludruk, théâtre moderne où les hommes jouent les femmes ;
Ou bien un Mahabharata avec ses truculents panakavan dont le père Sémar
Distille la sagesse, dit-on sous un dehors de clown hermaphrodite.
On s’y perd dans cette Java du désir où les homos
Ne semblent exister qu’en avatar de travestis « banci » sur les trottoirs.
— Mais où sont passés les vrais de vrais, les gays invétérés ? —
Le touriste s’émoustille sans saisir la nuance
Entre respect et tolérance [1].
À propos de liberté, il est bien clair que l’Indonésie est une démocratie,
Contrairement à la Birmanie, pardon le Myanmar, qui est une dictature ;
La Chine on ne sait plus trop. Voici le nouveau mantra humanitaire :
« Peine de mort / droits de l’homme / minorités ethniques ».
Glop ou pas glop sont classés les pays d’ailleursland selon nos critères.
Allez savoir pourquoi. Demandez à Paul Kingsnorth, l’avocat des Papous.

Je ne verrai pas plus Surabaya que Makassar.
Le train me mène vers le mont Bromo, sacré volcan des Tengger,
Hindouistes qui perpétuent la tradition des volcans divinisés et mettent à mal
Le mythe de la fuite vers Bali. Les svastika ornent les temples,
Tournées vers la droite ou dextrogyres comme il se doit en bon auspice.
« Svastika » en sanscrit : « salamat » ; Asie n’est pas nazie !
Arjuna, Bromo, Semeru, Botok, tripotée de volcans :
Vous m’avez fait lever tôt ; ça permet de mater

Les touristes qui matent le soleil dans sa nudité du matin. Il y a Tintin
Reporter à houppette qui oublie sa copine ;
Et ce globe-trotter à short jaune et dents blanches,
Et ce couple en tandem qui se tape de ces côtes ;
Tout ça pour un moule à Charlotte émergeant de la brume.
Mais quelles putain de côtes ces plissements à l’infini du paysage,
Pattes d’aptéryx aux doigts ornés de choux,
Patchwork de champs grimpant au flanc des crêtes,
Palmiers, maïs, manioc jusque dans les jardins coquets,
Aux pendentifs de daturas, clochettes à l’échelle des feuilles de teck.
Mais où est passé ce millet d’avant riz, dont Java tient son nom ?
Et voici le volcan Ijen où des forçats préhistoriques,
Depuis le lac turquoise hissent des soixante-dix kilos sur leurs épaules.
Jaunes les blocs de soufre sur fond de fougères vert tendre.
Han han han hun, han han han hun, les paniers grincent

Sur les épaules nues de ces haltérophiles aux bottes percées.
Les écolos sont contents, aucun 4x4 à l’horizon. Ici, on soufre bio.

Adieu Java, vive Bali qu’on joint en un saut de ferry.
Je songe à vous ancêtres Austronésiens qui d’île en île passâtes à pied sec,
Ou sur vos coquilles de noix de Formose ou des Philippines,
Jusqu’à Madagascar. À Mayotte et à l’île de Pâques on retrouve vos traces !
Coucou font les messieurs à poil dans les rigoles au bord des routes,
Posément le sarong se noue autour du galbe de leurs croupes,
Sympa ce pays où la salle de bain n’a pas de porte. On se lave où y a de l’eau.
Dans les bassins sacrés tout nu barbote un groupe d’ados,
Tandis que les naïades cachent leurs fesses, c’est-y pas beau ?
Et tout ça avec le sourire, l’éternel sourire comme l’ont seuls les pauvres,
Tandis que nous les riches tels des corbeaux,
Le fromage en or massif qui nous pend de la gueule a niqué nos zygomatiques.
Ben tiens, on est pas là pour rigoler, à nous les petites rizières ;
Filets de pêche en 3D jetés sur ce pays où l’eau, le ciel et la terre,
Se recueillent dociles dans la main du paysan,

Ce marin de la glèbe qui sculpterait ses vagues,
Tandis que les canards niquent les canes
En leur plongeant la tête sous la surface. Elles en ont de la chance !
De terrasse en terrasse comme l’eau des rizières
La vie coule en torrents depuis le cratère hier
Vers la mer demain qui l’avale
Et aussitôt l’accouche par son volcan toujours béant.

Pas de becak à Bali c’est trop riche, mais le kecak vous entraîne,
C’est tout comme, à rotor d’homme.
Danse moderne due sans doute à un gars de Rotterdam.
Pardon ô Walter Spies, la transe de la rime m’entraîne à mentir.
Soixante mâles du quartier, le cul serti dans des damiers,
Quittent leurs champs pour vous rythmer Ramayana avec leurs tchak-tchak-tchak.
Leurs torses sont des gongs, leurs gosiers gamelans.
Entre-mâlés à l’indonésienne comme des dominos, fleurs d’hibiscus en pendentif ;
Legong c’est la même chose ; gamelan rock’n’roll,
Qualité pro, c’est pas comme ces concerts de casseroles ou d’oies,
Ne vous en déplaise, qui ici ou là s’oient.
Filles aux doigts cintrés, garçon couvert de fard et de bijoux
Qui danse un kebyar aux grâces adolescentes ambiguës.
On vante dans les guides la beauté des femmes de ce pays, et seulement des femmes ;
À croire que les chats feraient des chiens ; faut-il des yeux pour voir ?
Rassurons-nous car goutte à goutte la civilisation recouvre leurs poitrines nues.
Dans les hôtels chaque matin les arbres sont gaulés ;
Hibiscus et frangipaniers, cambogies et fleurs rouges en offrande partout.
Commence la tournée des temples pour le touriste ou l’indigène ;
Pura par-ci, pura par-là, meru de chaume en nombre impair selon le grade du dieu.
Sources sacrées, Tirta Empul, Tampaksiring, où l’on se baigne nu ou habillé.
Une équipe de football pour Çiva ; partout fruits et fleurs s’offrent.
Dans la forêt sacrée de Mengwi des keruing centenaires
Abritent les singes mêmes qui abattirent le méchant Ravana.
L’un de ces arbres — c’est véridique — a un yoni sur un lingam, sacré veinard.
Est-ce pour ça que les banyans portent des jupes à damier comme les danseurs et les statues des temples ?
« Damier ! Jupes à damier ! comme il nous traite ce touriste !
On dit poleng Môssieu. Craignez que les démons qui s’en ceignent
Ne soient saisis d’amok et ne vous saignent ! »
Vos temples sont interdits entre autres aux femmes en rougeurs utérines ;
Avec ça que l’islam serait pas cool pour les vagines…

Neka art museum à Ubud entre cinquante portraits de Mr Neka,
On aperçoit des lingas pénétrant des yonis, des kriss et autres scènes quotidiennes.
Je préfère l’atelier de Lymon avec ses nudités volantes.
Les trottoirs sont des pièges truffés de trous et bosses,
Et ces salauds sans cesse nous apostrophent, porte-monnaie ambulants.
Ça vous fait-y marrer qu’on s’étale sur vos carrés d’offrandes ?
« Transport, transport », vous est-il proposé d’un geste suggestif ;
Toutes les deux minutes. Que ne transforment-ils la rotation en translation !
Le doigt du commerçant balinais montre un gadget,
Au bout du cent millième on regarde son doigt
Et l’imbécile s’étonne du regard noir qu’on lui jette.

Puisque c’est comme ça je m’en vais à Célèbes
La ligne Wallace, c’est vrai qu’on la sent passer. Non, je rigole !
Dans cette île au trident de fer, comme à Bali Çiva Neptune a jeté son filet.
Sur la route de Rantapao en pays toraja,
Il a ramassé une montagne à la ligne salace, vulve et pénis, tiens ça change !
Mais surtout le réseau des rizières, terre et eau face au ciel.
Les Toraja n’ont pas changé depuis Nigel Barley.
Leur vie se passe entre maison et grenier à riz, buffle et cochon.
Tongkonan en bois au toit de tôle cintré sur pilotis de palmier lisse,
Orientés au nord, et les greniers au sud,
Ou le contraire, je ne sais plus,
Avec des sculptures symboliques, des coqs et des cornes de buffle
Scotchées comme des pin-up sur le mât de ces nefs
Qui vous tiennent au sec quand l’océan tombe du ciel.
On mange des pa’piongs, poulet ou porc avec noix de coco,
Cuits sur les flammes dans une rampe de lancement de fusées en bambou,

Arrosés de tuak, vin de palme à zéro degré.
Les funérailles occupent le meilleur de leur temps ainsi que les macchabées,
Dont ils tripotent les os quand ils ne sculptent pas les tau-tau —
Le To c’est le vivant, le tau-tau c’est le mort —
Le Tau-tau voit le To qui lui voit le Tau-tau le voir,
Jusqu’à cet arbre creux qui mange les bébés morts.
Impressionnant les obsèques des nobles chez ces drôles de paroissiens,
Gigantesque barbecue où l’on apporte son cochon
Couinant à la mort sur une palanche de bambou.
On égorge les gorets comme Frère Jean fait des soudards de Picrochole.

Rude fin de vie pour ces porcs ficelés comme saucissons
Au marché de Bolu.
Au moins leurs frères cornus sont chouchoutés.
Albinos, bichonné, ce buffle sait déjà —
Sa naissance l’ayant destiné à ces rails —
Qu’il sera dépecé en rites funérails.
Ainsi glisse la vie en pays toraja.

Trimer toute sa vie au soleil est le sort
Qui guette l’indigène au sortir de sa mère.
Qu’importe que son dos se casse à la rizière ;
Son crâne saura rire après qu’il sera mort !
Une quinzaine de bovins font les frais du spectacle.
Contrairement aux porcs, eux sont des sages.
Le buffle bave, bâfre, rumine et remue la queue ;
Il tire un peu la langue quand on l’égorge, et voilà tout ;
C’est à peine s’il beugle.
Puissé-je en faire autant au moment de la mort.
Sait-il dans sa cervelle d’animal
Que ces obsèques sont aussi les siennes ?
Sur le sol boueux même où il tenait debout,
Il est d’un même élan équarri, cuit, bouffé.
Pas étonnant Nigel que sa viande ait l’aspect d’une limace bouillie [2].
Merlin l’enchanteur n’a pas fait son office ;
On n’est pas dans la valse de L’année des treize lunes.
On ne mange pas de riz ; juste cette barbaque engloutie en potlatch.
C’est pas beau je sais de critiquer quand on est invité.
Le chant funèbre en rond conte la vie du défunt,
Tandis que le speaker commente le spectacle et salue les touristes
En attendant les funérailles, les morts sont dits malades,
On les garde chez soi ou dans un tombeau provisoire.
Enfin chers Toraja c’est un peu trop macabre à mon goût,
Et puis ces champs de riz récoltés et battus à la main,
Par des paysans aux airs d’automates,
Alors que dans les cours rutilent les 4x4
Et les paraboles Technosat ;
Ce buffle qu’on farte comme une planche de surf,

Certes ça fait de belles photos, mais songez donc à vous.
Le japanese buffalo [3] c’est pas mal pour augmenter le rendement.
D’autant que dans la plaine vos frères Bugis vous taillent des croupières.
Les buffles, ils vous les vendent, et le halouf c’est pas leur tasse de thé.
Pourtant dessous le masque du Christ ou de l’Islam,
Vous sacrifiez aux mêmes rites, et vos to burake tambolang [4]
Sont l’avatar de leurs bissu, prêtres hermaphrodites ou travestis,
Qui feraient rougir le pancasila et le mythe du dieu unique.
Réduire l’Indonésie à l’état de marigot infesté de terroristes,
À cause d’un attentat et de trois excités du turban,
Est aussi juste que de traiter la France d’État d’exception
À cause de quelque émeute et de voitures brûlées,
Ou d’un président qu’on élirait avec 82 % des voix.
Justement nous y voilà chez les Bugis, où les montagnes
Après l’orage nocturne passent une tête hagarde hors du sac de nuages.
Des gars se la roulent, chien devant, lance en main,
À la chasse au sanglier. Juste pour le sport ; après on les jette,
Ces animaux monsieur, c’est bon pour les cochons.
À Sengkang au bord du lac Tempe les couinements des gorets
Et les cocoricos nocturnes sont remplacés par les compétitions
De braillements de muezzin.
Chaque quartier a sa mosquée en style arabe,
Cubes inesthétiques à clochetons chromés,
Carrelés blanc et vert, comme les pierres tombales
Qui se vendent au milieu des bananes. À propos de bananes,
La banane d’Asie paraît-il est plus petite
Que la grosse banane africaine.

Les balanologues les plus émérites
Ne doutent pas que l’asiatique ait bien meilleure haleine.
Moi ce que j’en dis c’est que dans le doute,
La papaye bien mûre mérite qu’on y goûte,
Sans oublier la carambole, en anglais star-fruit
Mais je m’égare, et le jacquier, le sirlak, en français corossol,
Le salak fruit acide à peau de serpent, la noix de kemiri…
Retour à nos moutons.
Les candidats aux élections s’affichent avec un H comme hadj à gauche du nom.
Est-ce un hommage au dictateur qui en lança la mode ?
De même que ces enfants partout dans le pays,
Que les maîtres d’école font marcher en cadence
Des semaines en avance pour la fête de l’indépendance 17 août 45.
Grâce à Danone, cocorico, l’eau de source est halal
Eau égorgée au nom de Dieu, conformément aux préceptes de l’islam, et en plus mon frère c’est pas cher.
Eh ! Monsieur Danone, quand les présos seront halal ou casher,
On se niquera à la louange de ta mère.

De Célèbes à Lombok, la même île en plus cool, moins peuplée ;
Moins besoin de frimer à la face du monde.
Les plages de Kuta paradisiaques et désertes.
Abandonnés, des bungalows
Rappellent les spéculations des fils de Soeharto.
Des enfants de parents, petit garçon, petite fille, jouissent de ce paradis ;
Un rouleau de tissu c’est tout leur luxe et leur Game Boy.

Quelques surfeurs téméraires ont fui la foule et les frimeurs du Kuta de Bali.
Une vieille aux jambes sèches parcourt son champ comme un échassier.
Le soir les femmes et les enfants ramassent les algues sur la plage.
Un groupe de gamins perpétue la tradition du gamelan local.
Quelques maisons traditionnelles ont la silhouette emblématique
Des greniers à riz aux toits de chaume version Lombok.
Au marché tout se vend tout se discute. Dans un coin
Des hommes entre leurs cuisses caressent leurs coqs

— Sont-ils gaulois ces coqs pour qu’ils les logent là,
Et que seuls ils connaissent les secrets du sarong ? —
Qu’ils exhibent et lancent les uns contre les autres.
Il faut un exutoire à la promiscuité. Ici la corrida c’est les combats de coqs.
Coqs encagés aux éperons phalliques que l’abstinence aiguise.
On se soumet aux pères, mais quand on craque c’est l’amok ;
Comme un coq en colère il faut qu’on casse et qu’on occise en visant les coccyx.
Les gosses se précipitent vers tout visage blanc.

Qu’on les prenne en photo, qu’on leur serre la main.
Hurler comme des oies les change de défiler au pas d’icelles.

Pour reprendre l’avion il faut patienter au fameux Kuta de Bali
C’est un endroit à voir, plage, massages et surfeurs,
Commerce, arnaque au change systématique et discothèques.
Plaque commémorant les deux cents deux morts de 2002
Où êtes-vous, James Wellington, Manuel Mordelet, Ketut Nana Wijaya ?
Puissiez-vous avoir eu la dignité des buffles,
Tandis que vos tueurs dans leur enfer,
Ficelés tels des porcs aux marchés toraja,
Couineront pour l’éternité repentants de leur acte.
Comment jouir de ces lieux avec ce souvenir ?
La haine, cette vague qui gonfle, balaie sur son passage
Un javanais par-ci qu’on lynche lâchement
En représailles d’actes qu’il n’a pas commis.
De quoi je cause, moi qui ai la chance
De n’avoir rien devant ma porte
Qui ne se nettoie d’un revers de balayette ?
Une ado balinaise belle comme une rizière au soleil couchant
Picole un cocktail avec un vioc dont elle caresse le cock.
Ça choque un max, une jeune avec un vioc.
Faire porter soixante-dix kilos de soufre à un jeune Javanais
Par contre c’est viril, et vive les multinationales.
Les multinationales, Multatuli, tu connaissais pas ça
Toi le seul qui s’insurgea en ce XIXe siècle imbu d’Europe
Elles ont acheté les radios, les journaux, les télés,
Les ont pourvus de Droogstoppel en ribambelles
Qui savent désormais dribbler auditeur ou lecteur
Et couvrent les protestations des rares Max Havelaar
Des cris d’orfraies des pourfendeurs de l’esclavage moderne
C’est-à-dire la prostitution, la prostitution et seulement la prostitution.
On peut crever en paix, le nez dans la merde,
Tant qu’il n’y a pas de sexe, la morale est sauve.
Il paraît que toi aussi d’ailleurs ne crachas pas dans la soupe lascive
Ben mon cochon comment veux-tu qu’on croie ta grande lessive ?
Les petits mecs aux abdos bibelots luisants
Comme des tuiles vernissées c’est craquant ;
Plus — j’en suis profondément désolé — que les viocs au bide reluisant
Comme une lune pleine sur la plage aux soupirs de marijuana ;
Mieux vaut avoir le torse en p comme pectoraux
Qu’en b comme bide, et j’en suis désolé croyez-le bien.
Indonésiens chéris, certes vous êtes beaux, mais il faudrait vous multiplier par un virgule trois
Pour que vous me plussiez, je sais chuis difficile, mais l’en faut pour les dames,
Puisqu’il paraît qu’ici, mes gigolos, vous êtes aux dames ;
— À part quelque bar interlope que j’ai fini par débusquer —
Tant mieux pour vous ; moi je préfère les surfeurs.
Ah ! putain ! les surfeurs, ces Eldoradaustraliens de carte postale,
Rien que pour les mater le voyage vaut le coup.
Ils ont peur des voleurs, les pov’ chéris, ils sortent de l’hôtel
Torse et pieds nus, la planche en bandoulière, beurrés d’anti-soleil ;
Leur bermuda repousse la limite entre ventre et pubis ;
Leur thorax a des carres plus concaves qu’un grenier toraja,
Un peu comme une truelle qui plongerait dans mon désir.
Putain les mecs arrêtez, que voulez-vous que les Indonésiens
Fassent à côté de vous ? Pardon je suis incorrect ; mettons que j’ai rien vu.
Je mets les yeux dans ma poche, mais mes poches sont trouées ;
Les yeux coulent de leurs orbites.
Y en a un autre derrière moi beau comme je m’en suis jamais fait !
Je m’assois sur la plage, je vous regarde, paysans de la mer
Repiquant votre surf de terrasse en terrasse
Dans l’attente du tube d’apocalypse
Qui n’aura de fin que le ventre de la mer.
C’est loin, Paris ?
Où êtes-vous Samir, Nicolas, Thibaut, Guy, qui peuplâtes mes rêves ?
Adieu Kuta, Denpasar, Hong Kong, adieu Bali, adieu l’Indonésie.

À peine ai-je posé mon sac
Qu’à la radio d’État la connerie attaque.
Le pédophile du mois, marronnier de service,
Serait l’auteur, dit-on, d’innommables sévices.
Et en plus — bonté divine !— l’aurait croqué des pilules bleues…
Le gag du Viagra garnit les ventres des gazettes.
Pour magouiller tranquille — règle n°1 — gave la populace
D’un tiède tapioca d’anecdotes salaces.
Le super Président va régler ça en un clin d’zieux :
Qu’on leur coupe les couilles, peuchère !
Je suis donc bien rentré en France, c’est clair !

Lionel Labosse


© altersexualite.com 2007
Les photos sont de l’auteur du texte. Les armoiries de l’Indonésie ont été empruntées à l’article du même nom de Wikipédia. La photo de vignette représente un masque à l’entrée du kraton de Yogyakarta, censé éloigner les démons.
Merci à Anda Djoehana Wiradikarta, enseignant et chercheur, pour ses précieuses précisions, et son inlassable passion à redresser idées reçues et a priori. Si cet article vous a donné envie de creuser le sujet, consultez la Bibliographie sur l’Indonésie de Wikipédia, qu’il a en partie rédigée, ce sera plus sérieux !


[1Voir Des hommes et des dieux, d’Anne Lescot et Laurence Magloire pour la même confusion homo / transgenre en Haïti.

[3Nom qu’on donne aux motoculteurs.