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De mâle en psy

Naïvement

Pref Mag N° 26 – mai/juin 2008

vendredi 22 mai 2009, par Éric Verdier

Ce mois-ci, deux témoignages et une nouvelle lettre de notre premier témoin, Michel. Il est plus que témoin aujourd’hui, puisqu’il réagit, de chronique en chronique, à vos partages, et à mes propositions. Ces deux nouveaux témoignages sont denses, et aussi contrastés, qu’être un homme, un gay, un père, est compliqué aujourd’hui. Je vous laisse vous en imprégner avant de, naïvement, réagir.

Nicolas

« Tout d’abord, je voulais vous remercier car votre rubrique sur ce magazine aide beaucoup de personnes. Je me présente : Nicolas, 26 ans, habite à Marseille, et homo, lol. Je vous écris pour vous expliquer mon problème. En fait, depuis que je suis petit, j’ai été vraiment complexé par mon corps (j’étais assez gros) mais aujourd’hui je me sens bien, j’ai perdu tous les kilos en trop mais mon souci c’est que quand je dois passer à l’acte avec un garçon, blocage ! De quoi peut-il venir ? Alors, je vous dis pas après les remarques blessantes ! Avez-vous une réponse à cela ? Il faut également que je vous précise que dans mon entourage, personne ne le sait et aussi que ça ne fait environ que deux ans que j’ai des amis gays car avant, assez timide, je ne sortais pas seul en boîte. Sinon pour mieux me connaître, je suis quelqu’un qui est très à l’écoute des gens, comme vous, lol, et assez naïf je pense. J’ai découvert mon homosexualité à 12 ans, et depuis, désert total ; depuis ma perte de poids hallucinante, je me suis pris en main et je suis allé dans des boîtes gays à Marseille, tout seul, comme un grand, même si ce n’était pas facile. Et depuis j’ai rencontré d’autres personnes, certes plus jeunes (18-19 ans), mais sympathiques (mais je pense qu’ils m’utilisent un peu car j’ai la voiture et pas eux, lol). Naïf donc, à moins que je me fasse des films et qu’ils m’apprécient vraiment, mais au moins je ne sors plus seul. Le problème de blocage peut, peut-être, venir du fait que je me compare à eux (physiquement je parle) et que je me dévalorise… Je ne sais pas. Le problème est aussi que je n’ai pas Internet depuis longtemps (à cause d’un changement de domicile assez souvent, école, intérim…) et celui-ci permet plus facilement de rencontrer du monde. Et aussi en ce moment, je suis un peu triste car je vais déménager à la fin de la semaine (car j’ai signé un CDI depuis 9 mois) et donc j’ai assez peur de revenir à la case départ, car tous les fameux collègues venaient de Marseille. Donc j’ai peur de me retrouver seul, mais le seul point positif c’est que je vais avoir Internet, ouf ! Enfin ! Car là je suis au boulot lol ;-) ». Nicolas.

Aurélien

Le second témoignage, celui d’Aurélien, vous ne pourrez pas le lire. Il est le xième père gay à m’avoir contacté, et le xième également à ne pas vouloir témoigner, ou à se rétracter, en étant dans une situation d’éviction de son rôle paternel. La majorité d’entre eux a choisi pour mère de leur enfant une lesbienne, vivant pour la plupart en couple. Aurélien, comme beaucoup d’autres, parle de sa naïveté passée, celle qui l’a amené à faire confiance à une femme qui lui a assuré combien elle pensait qu’un père était fondamental pour un enfant, pour se rétracter ensuite. Aurélien, comme tous ces autres pères gays, a tellement désiré cet enfant qu’il n’a pas imaginé que la parole de celle à qui il permettait de réaliser ce rêve commun n’en aurait aucune reconnaissance. Aurélien, comme tous les autres, est terrorisé à l’idée que « la partie adverse » (une procédure juridique est engagée) devine qu’il s’agit de lui. Beaucoup de peur, voire de terreur, et de tristesse, voire de dépression, et finalement assez peu de colère. Je ne compte plus les pères, gays ou pas, qui m’ont parlé de leur découragement, de leur envie de suicide. Certains sont passés à l’acte et sont morts aujourd’hui. Aurélien ne m’en a pas parlé, mais au moment où il s’est rétracté, il m’a assuré que si son témoignage avait été publié, même considérablement transformé et anonymé, il n’en aurait pas dormi pendant plusieurs jours.

Dans ces deux témoignages (puisque j’ai eu la chance de lire les deux, moi !), un mot m’a frappé : naïf. Sommes-nous, nous, les hommes, devenus naïfs, au point de faire aveuglément confiance à la perversité – pas forcément masculine — du genre humain ? Serons-nous éternellement coupable d’une faute que beaucoup d’entre nous n’ont pas commise, et qui se nommerait « domination masculine » ? Ou bien est-ce parce que nous sommes homos que nous disposons de moins d’armes de défense contre la manipulation et le manichéisme ? La logique du « Les-femmes-et-les-enfants-d’abord » nous a-t-elle laminés au point de n’avoir aucune légitimité à exprimer notre désarroi et notre souffrance d’être ? Et notre capacité de révolte et de colère, qu’en avons-nous fait ?

Aujourd’hui, c’est aussi l’ère du non cumul – je ne parle pas des mandats bien entendu. Gros et gay, père et gay, ou comment être « Together avec soi-même », quand le regard social rend incompatibles deux aspects fondamentaux de son identité ? Probablement en les assumant simultanément, et en cherchant entre les deux cette fameuse troisième voie qui a fait l’objet de ma précédente chronique. Une troisième voie pour le masculin aujourd’hui en quelque sorte… Nicolas et Aurélien sont donc des cumulards : gay, soit ; mais (ancien) gros ou (futur) père, non ! Nicolas se sent contraint de masquer qu’il fut gros, avec toute la vulnérabilité qui était associée à la « grossophobie » ambiante. On pourrait clairement parler de « paterphobie », non seulement dans le regard des deux femmes qui élèvent son enfant, mais également dans une caution sociale que l’on sent aussi pesante que les avancées juridiques sont lentes…
Un Pater, deux Grossa Maria, et allez en paix, mes fils. Sainte Performance priera pour vous…
Alors, pour que la naïveté remette à l’honneur une gaieté retrouvée, terminons par notre témoin, limite coauteur de cette rubrique — Laughing Out Loud ! —, j’ai nommé Michel. Car le « together avec soi-même », Nicolas et Aurélien nous apprennent qu’il se décline aussi en « Lol » et « Colère » avec soi-même. La capacité de révolte naît de sa naïveté d’enfant, de jeune adulte, de père. Alors il nous faut la protéger. Ensemble, si nécessaire.

À toi Michel

« Bravo pour la publication du 2ème témoignage (celui de Philippe). La souffrance fait un peu froid dans le dos et même si on s’interdit de comparer, on n’a plus envie de se plaindre de son sort après avoir lu. J’ai bien aimé comme vous avez habilement utilisé « mes citations » et le « être Together avec soi-même » m’a fait éclater de rire. C’est la plus conne des évidences mais je n’y avais jamais pensé. La formule est choc et, sauf refus de son auteur, je vais moi aussi l’utiliser. (…) Je suis chat à mes heures mais pas inapprivoisable. Je vous avouerai maintenant qu’une de mes réticences à écrire ma bafouille de départ était d’alimenter la chronique bimensuelle d’un psy sans visage et peut-être hétéro ; maintenant que je sais que le chroniqueur est un père gay comme moi, la donne est changée. L’ouverture de votre espace parole est l’occasion d’une rencontre, d’autant plus que je suis d’accord avec la démarche amérindieno-empathique (l’idée du bâton de parole, symbolique, est loin d’être idiote, ça calme et structure le discours et oblige l’écoute). De quoi ai-je envie de parler ? Je dirai, de ce que les autres ont envie. Au risque de me répéter, j’ai passé l’étape de la souffrance et du combat, je crois avoir atteint un état de « togheterness with myself » et avoir dépassé le stade d’avoir besoin d’aide, je ne suis plus en position de demandeur mais plutôt de « donneur ». Comment « donner » ? En parlant de mon histoire, en écoutant celle de l’autre, autrement… du moment que je suis utile. » Michel.

Ah oui, une dernière chose : les espaces de parole ont donc démarré. Une seule chose vous est demandée : la parole que nous partageons ensemble, la vôtre, la mienne, la nôtre, nous souhaitons la faire partager plus largement encore. Cela signifie que cet espace n’est pas un trou noir, et qu’en protégeant votre anonymat (vos propos vous sont toujours soumis avant toute publication, afin que vous puissiez modifier tout ce que vous souhaitez), nous voulons en « faire quelque chose ». Parler, c’est faire bouger le monde.

Alors bougeons.

Éric Verdier


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