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Notes de voyage en Corée du Sud (2017)

La Corée du Sud ne perd pas le Nord (9/9)

Chapitre 9 : Séoulites, prostitution, bouddhisme & confucianisme, coutumes et ouverture d’esprit des anciens voyageurs.

vendredi 22 mai 2009, par Lionel Labosse

Après 8 épisodes consacrés à présenter mes lectures coréennes, puis à la question de la Corée du Nord, à des conseils pratiques pour les touristes, puis la rubrique « parlons prix », les transports et le métro, les services publics, la géographie et la géomancie, l’agriculture coréenne & les grands immeubles ; au physique et au moral des Coréens & Coréennes, à leurs costumes et chapeaux, à la femme coréenne ; aux bains publics, aux papas coréens, au record du monde coréen de miniaturisation du vous-savez-quoi, aux garçons & au patriarcat ; aux artistes, à l’architecture & à la musique ; à l’histoire, aux religions & superstitions, au chamanisme, à l’esprit de compétition, et à la langue coréenne ; à la flore, à quelques exemples de palimpsestes, à quelques faits culturels de l’ancienne Corée, à l’origine de l’expression « Pays du matin calme » & ses variantes, ainsi que d’autres noms de lieux comme « Quelpaert », puis à l’épopée des missionnaires & au colonialisme japonais ; nous nous intéresserons dans cet ultime article à nos amis les Séoulites, à la prostitution, à la concurrence entre bouddhisme & confucianisme, aux coutumes, et nous terminerons par un hommage à l’ouverture d’esprit des anciens voyageurs en Corée.


Les Séoulites selon Patrick Maurus
L’alcool est depuis longtemps ce qui permet de supporter la pression sociale. Le plus ancien écrivain Coréen moderne publié dans le livre de Patrick Maurus le présente ainsi, dans la bouche d’un mari découcheur, figure inévitable de Séoul : « La seule chose dont j’ai besoin est l’alcool. L’alcool fait tourner les entrailles et m’aide à oublier, c’est tout. Sa voix changea soudain, et avec une forte émotion : Ah ah, comment se fait-il qu’un homme paralysé devienne un homme capable et prometteur grâce à l’alcool ? » (Hyôn Chin’gôn, 1921, op. cit., p. 91). À l’époque plus moderne, Kim Seungok évoque l’alcoolisme par la discussion délirante qu’entretiennent des inconnus dans un bar. L’un demande : « Aimez-vous les choses qui se tortillent ? », et l’interlocuteur se met à raconter comment il s’y prenait, dans l’autobus, « Pour pouvoir par moments toucher la peau du poignet des jeunes filles, et même frotter leur cuisse » […] « mon ami et moi, nous nous glissions comme des pickpockets dans des bus bondés à l’heure où les gens allaient au travail, puis nous allions nous placer devant une jeune femme qui avait trouvé une place assise. […] je dirigeais lentement mon regard vers le bas-ventre de la femme assise devant moi. » […] « D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, mais de voir le bas-ventre d’une jeune femme bouger doucement dans un bus bondé apaisait et libérait mon cœur. » Et cela continue comme ça, et grâce à ces propos d’ivresse nous pénétrons dans l’âme des Séoulites des années 1960. Il faudrait citer plusieurs pages de ce récit à proprement parler d’anthologie. (Kim Seungok, 1964, op. cit., p. 102). Un mot existe : « Ce P’ungryu cher au cœur des Coréens désigne l’état d’esprit du vrai buveur, de celui qui goûte la vie avec délectation, s’en enivre et sait jouir de l’association de tous les plaisirs esthétiques qu’elle offre. » (Juliette Morillot, op. cit., p. 146).
Les campagnards installés à Séoul ont d’abord du mal à s’adapter, avec certains inconvénients teintés de nostalgie, aujourd’hui oubliés, de la vie moderne. Le poète Choi Seungho, né en 1954, évoque ainsi un trajet en bus : « Le chauffeur roi, qui met une chanson pongjjak très fort, fonce, fonce comme un tyran. Intempestif le frein, urgent comme la loi martiale chaque fois qu’il met le pied dessus.
En sens inverse enfoncés et étendus pour ne pas avoir à tomber et ramper, d’innombrables moi doivent rattraper d’innombrables équilibres, d’innombrables poignées. […]
Ainsi le bus porteur de publicité pour des biscuits à la crevette roule à toute vitesse dans des bulles imbibées de crépuscule »
(op. cit., p. 161).
La photo ci-dessous est à rapprocher de la fresque de rue visible dans cet article.

Deux filles timides faisant semblant de ne pas se rendre compte qu’un altersexuel est en métro de les mater.
Scène de la vie quotidienne des Séoulites.

L’écrivaine Pak Wansŏ (1931-2011) évoque cette époque intermédiaire en mettant face à face deux jeunes femmes dont l’une a renié son époque de misère dont elle est sortie en s’endettant pour loger dans un appartement neuf, alors que son amie poursuit l’existence de misère et de merde, mais par fierté, elle lui prête tout son argent durement économisé, alors que son ancienne voisine lui rend visite pour la première fois justement le jour de la vidange de la fosse septique, curieusement amnésique de son existence antérieure : « Ça aussi, c’est toi qui me l’as appris. Non seulement tu surveillais continuellement le nombre exact de seaux pour ne pas te faire rouler par l’homme de peine, mais tu en tenais aussi le compte avec des allumettes comme ça. » […] « Elle refusait non seulement le fait d’avoir jadis compté le nombre de seaux avec des allumettes pour ne pas être trompée, mais aussi la présence de ces choses dans ses intestins ». La raison de la morgue de cette femme est l’augmentation rapide de la valeur de son appartement : « Les appartements modernes n’étaient rien d’autre que la poule aux œufs d’or des histoires d’autrefois » (op. cit., pp. 199-202). « Une journée au plus près du visage de la vie », nouvelle de Ch’oe Yun, révèle peut-être un secret de l’agriculture post-moderne : « J’écoute, émerveillée, le long processus de fabrication de fausse viande au vrai goût de viande à base de navets séchés. Les jours de promenade où s’accumulent ces hasards bienheureux restent longtemps dans la mémoire. Si je n’avais pas cette habitude de marcher dans n’importe quel quartier choisi au hasard, comment aurais-je pu obtenir ce genre de secrets, ces connaissances vives, qui ne sont écrits dans aucun livre. » (op. cit., p. 214). Nicolas Bouvier n’aurait pas dit mieux, et cela nous prouve que voyager commence au coin de notre propre rue.
Le point de vue féminin qui ressort de Les Boîtes de ma femme, nouvelles de Eun Hee-Kyung, n’est guère enthousiasmant en ce qui concerne les relations amoureuses. La femme au foyer désespère en attendant chaque jour le retour de son mari alcoolisé, même si celui-ci est fidèle : « Presque tous les soirs, je bois avec des collègues de travail ; parfois même, je ne rentre pas. J’ai tellement pris l’habitude de traîner après minuit, voire jusqu’à l’aube, que je ne sens plus la fatigue. Un jour, ma femme m’a dit que je ne savais faire que deux choses dans la vie : boire et dessoûler » (p. 63). La couleur locale coréenne n’est pas forcément glamour : « mon supérieur hiérarchique nous a demandé, aux collègues et à moi, de solliciter nos femmes pour qu’elles assistent à des réunions dites « de prise de conscience ». Plus simplement, il s’agit de former nos conjointes à nous soutenir et nous encourager dans notre vie professionnelle » (p. 88). Et quand le mari meurt, « Elle a trouvé un emploi dans l’entreprise où lui-même était employé. Sans être habituel, procurer un travail aux épouses qui se retrouvent veuves est un simple avantage qu’offre cette entreprise » (p. 151). Georges Ducrocq notait que « Leur littérature populaire n’exprime que des chagrins d’amour, aveux d’un étudiant qui promet à sa belle d’enlever l’examen qui fléchira le beau-père, ou plaintes de fiancée abandonnée qui songe à l’absent » (Omnibus, op. cit., p. 290). La littérature moderne est plus réaliste, et son domaine est plutôt l’après-mariage !

De la prostitution
Ah, que voilà un sujet qui fâche ! Quand on parle de Corée dans un dîner en ville, une fois évacuée l’ambiguïté « du Sud / du Nord », on en vient à la question des suicides des étudiants stressés, puis à la question des femmes de réconfort, qui occulte toute la problématique du colonialisme japonais. Juliette Morillot retrace toute la barbarie de cette institution : « Beaucoup gardent en leur chair la cicatrice des interventions chirurgicales qu’elles subirent sous la contrainte : stérilisation mais aussi barbares opérations destinées à rendre les plus jeunes, encore étroites et impubères, aptes à recevoir suffisamment de soldats chaque jour » […] « la moindre marque de résistance était punie : un avertissement dans le meilleur des cas, des coups ou des mutilations en cas de récidive, puis la mort à coups de baïonnette dans le vagin. Afin de dissuader les autres femmes de se révolter à leur tour, les cadavres des rebelles étaient exposés dans l’indécente position de leur supplice plusieurs jours durant jusqu’à complète décomposition » (op. cit., p. 51-52). Il n’y a pas que les prostituées qui ont été torturées, et l’[Unité 731] de l’armée japonaise n’avait rien à envier aux pires tortionnaires nazis, dès 1932 jusqu’en 1945, sans compter le travail forcé (kyosei rodo) pour lequel des millions de Coréens furent déportés au Japon. Ce furent d’abord des prisonniers chinois des deux sexes et des enfants, qui furent victimes des atroces expériences japonaises, puis des prisonniers de guerre : « Près de 200 000 prisonniers de guerre, russes, chinois, américains et coréens auraient péri entre les mains des « docteurs » de l’unité 731 dont la tâche consistait à étudier les effets de maladies ou de gaz toxiques sur les organes vivants. Les « patients » se voyaient inoculer la peste bubonique, le choléra, la syphilis, ou exposés à diverses combinaisons de gaz toxiques en vue de l’élaboration d’armes nouvelles. Disséqués à vif, ils furent des milliers à mourir dans d’atroces souffrances, pendant les « opérations » ou après, entassés à demi morts dans des fosses que l’on ne recouvrait de terre qu’une fois pleines » (op. cit., p. 55).
Les États-Unis se voient reprocher par l’opinion publique coréenne d’avoir utilisé également les bordels de femmes de réconfort mis à leur disposition par le Japon, et d’avoir accordé l’immunité « aux auteurs de crimes de guerre en échange de services rendus dans le cadre de la guerre froide » (op. cit., p. 75). Kim Hoon évoque des supplices du même type à la fin du XVIe, déjà de la part des Japonais : « Les femmes coréennes devaient se dévouer aux plaisirs des généraux ennemis. […] Les femmes et les prisonniers coréens, tombés sur le chemin, étaient écrasés par les roues des voitures à cheval. Dans les villages parcourus par les ennemis, les enfants survivants devaient se nourrir de grains de céréales mélangés au crottin des montures ennemies. » (op. cit., p. 124). Notre Bordel militaire de campagne, institution gauloise autant que philanthropique, n’a rien à voir avec les exactions japonaises, car les prostituées y étaient heureuses et épanouies : la preuve, l’INA ne conserve le témoignage d’aucune d’entre elles recueilli par un journaliste qui aurait eu de la curiosité, entre deux reportages sur les « femmes de réconfort » des terribles Japonais. Les BMC poursuivaient la pieuse entreprise de combattre un certain penchant du trouffion à la sodomie, qu’on se le dise !
Le Quartier chinois de Oh Jung-hi, évoque une « pute à Yankee », Maggy, dont l’un des personnages, orpheline, envie le sort : « Plus tard, je serai une pute à Yankee » (p. 33). Dans « La Cour de l’enfance », nouvelle de Oh Jung-hi, la « grand-mère » se révèle une ancienne courtisane : « Quand il l’avait prise pour concubine, mon grand-père maternel avait fait construire, disait-on, une maison au toit de tuiles de quatre-vingt-dix pièces, grande comme une baleine » (p. 104). En effet, la gisaeng (ou kisaeng) est la courtisane traditionnelle, rien à voir avec une putain de bas étage ; elle est belle et intelligente, car formée dès l’âge de 13 ans dans une école spécialisée, et elle est souvent la concubine à qui est réservé le « sarang », l’amour passion, tandis que le « chông » est le lot de l’épouse (Juliette Morillot, op. cit., p. 159). Les gisaengs étaient les seules femmes instruites et lettrées, et certaines sont entrées dans la légende, à l’instar de Hwang Jini, poétesse du XVIe siècle et modèle pour les jeunes femmes actuelles. « Comme dans les anciennes sociétés grecque et romaine, le gynécée coréen reste fermé à l’intellectualité, tandis que les arts, encore que très élémentaires, demeurent l’apanage exclusif des bayadères, chanteuses, danseuses, sorcières et prêtresses » (Hippolyte Frandin & Claire Vautier, Omnibus, op. cit., p. 101).
Juliette Morillot raconte son enquête dans une maison de kisaeng en 1995, où elle a recueilli certains détails : « Les Coréennes ne portent jamais de parfums. Il n’y a que les Occidentaux qui ont ainsi besoin de cacher leurs odeurs corporelles ». Une kisaeng lui apprend qu’elle ne doit pas se faire entretenir par un seul homme, à moins qu’il ne dédommage la maison dont il la fait sortir. (op. cit., p. 164). Dans La Porte des secrets, une jeune gisaeng en remontre à un jeune lettré qui prétend n’avoir pas à la payer car elle aurait pris autant de plaisir que lui. Ils ferraillent à coup de métaphores, mais elle emporte le morceau : « tu oublies que pierre et faucille ne sont pas de même nature. Lorsqu’elles se frottent l’une sur l’autre, laquelle des deux en ressort brillante et aiguisée ? Le tranchant de la lame n’est-il pas plus effilé ? La pierre, elle, est simplement usée. La faucille est venue demander à la pierre, il est juste que la pierre reçoive de l’argent de la faucille » (p. 103).
Angus Hamilton observe les courtisanes parmi les femmes : « Jusqu’ici la position de la femme coréenne a été si humble que son éducation n’a pas été nécessaire. Sauf parmi celles appartenant aux classes les moins honorables, les facultés littéraires et artistiques demeurent incultes. Parmi les courtisanes cependant, les talents intellectuels sont cultivés et développés en vue de faire d’elles des compagnes brillantes et divertissantes. Le seul signe de leur profession est la culture, le charme et l’étendue de leurs connaissances. » […] « On les nomme gisaing, et elles correspondent aux geisha du Japon ; leurs devoirs, leur entourage et leur mode d’existence sont presque identiques. Officiellement, elles sont attachées à un département de l’État, et sont sous le contrôle d’un bureau spécial, dont dépendent également les musiciens de la cour. Elles sont soutenues par le trésor national et elles assistent en évidence aux dîners officiels et à toutes les fêtes du palais. Elles lisent et récitent ; elles dansent et elles chantent ; elles deviennent des artistes et des musiciennes accomplies. […] Par leurs dons artistiques et intellectuels, les danseuses sont, — et cela est assez ironique, — exclues des positions auxquelles leurs talents les rendent si particulièrement propres. […] On les rencontre dans la maison des personnages les plus distingués, elles peuvent être choisies comme concubines de l’empereur […]. Cependant un homme de naissance ne peut les épouser, bien qu’elles incarnent tout ce qu’il y a de plus brillant, de plus spirituel et de plus beau. Parmi les personnes de leur sexe, leur réputation correspond au niveau de leur moralité, car on fait une distinction entre celles dont le métier est embelli par la quasi-honnêteté d’une concubine, et celles qui sont confondues avec les simples prostituées à l’étalage prétentieux. Dans l’espoir que leurs filles atteindront le succès qui leur assurera des ressources pour la vieillesse, les parents pauvres font entreprendre à leurs filles le métier de gisaing, de même qu’ils préparent leurs fils à celui d’eunuque. » (Omnibus, op. cit., p. 232).
Richard Katz évoque la triste prostitution des fillettes : « Oui, vraiment jeunes. Ces deux petites par exemple, la forte, en larges pantalons rouges et veste jaune, et l’autre, à côté d’elle, en bleu, avec une longue tresse, n’ont guère plus de dix ans. Si, elles les ont. Comme elles mûrissent vite ici ! Et comme elles s’efforcent d’avoir des clients ! Même ce paysan Coréen ivre, qui bave dans sa barbe ! Non, est-ce vraiment indispensable ? La patronne vous battrait-elle si vous l’évitiez ? Mais ce type-là ne vous donnera rien. Ni lui, ni bien d’autres. L’argent, votre papa l’a déjà certainement touché. « Viens avec moi, petite fille » a-t-il dit et il vous a prise par la main et amenée ici. Et la vieille a servi des gâteaux et, soudain, le papa a disparu et vos hurlements n’y pouvaient rien. Il avait besoin d’argent pour le tombeau du grand-père ou pour sa nourriture ou seulement pour venir boire ici. Ou peut-être avait-il déjà assez de petites filles à la maison et il n’en voulait plus, parce qu’il n’avait pas de fils. Il a donc vendu une fille pour acheter une seconde femme qui lui donnera peut-être un garçon » ; mais le même auteur relativise : « Beaucoup d’écoliers en uniformes se promènent dans les petites rues, des petits garçons de douze ans, dix ans peut-être. Ils n’ont pas besoin « d’initiation sexuelle ». Ils achètent un livre qui les renseigne pour deux yens cinquante. Pas de complexes chez eux. Pas de problèmes. Il y a deux côtés aux choses. Ça n’est pas aussi mal en Extrême-Orient que ça en a l’air, au début. Il y a même des jeunes filles de ces petites rues qui trouvent à se marier. Et, si elles ne se marient pas, mieux vaut vivre ici, après tout, que mourir de faim. Et il y en a tant d’autres, dans ce pays, qui meurent de faim ou de froid. La vie des hommes n’y vaut pas cher. Oui, les gens n’y sont ni fiers, ni tourmentés… et, pourtant, ils sont heureux. » (Omnibus, op. cit., p. 794-795).
Loin de ces courtisanes raffinées et des femmes de réconfort, les « putes à Yankees » ont accueilli d’autres publics au fil du temps, comme les Russes qui ont déferlé sur la Corée du Sud dans les années 1990, pour y faire de l’import-export plus ou moins mafieux et se donner du bon temps : « Les Russes, hier encore incarnation du diable, arpentent aujourd’hui sans problèmes les rues de Séoul, même si les nouveaux arrivants n’ont pas la tenue et l’éducation que les Coréens apprécient » (Juliette Morillot, op. cit., p. 90). Vingt ans plus tard, j’ai vu les boutiques destinées aux Russes autour de la porte de l’Est signalées par Juliette Morillot.

Bouddhisme vs confucianisme
Dans le passé, le respect de rites dépourvus de sens semble la marque de la Corée, comme en témoigne Koei-Ling, ambassadeur chinois auprès du souverain coréen en 1866 : « cette cérémonie fut accompagnée du salut des trois agenouillements et des neuf prosternements. » (Omnibus, op. cit., p. 19). Maurice Courant donne son avis sur la différence entre bouddhisme et confucianisme : « Ce confucianisme renouvelé, plus large et plus humain que le premier, était merveilleusement approprié aux Coréens, d’un esprit moins terre à terre que les Chinois, épris de spéculation plus que de pratique. Le bouddhisme, pour populaire qu’il fût, et peut-être parce qu’il était resté trop uniquement populaire, s’était toujours borné à un enseignement s’appliquant à la vie de chaque jour, plein de compromis avec les superstitions du peuple et les vices des grands ; il n’avait suscité aucune grande œuvre de pensée ; les bonzes s’étaient fait remarquer par leur rapacité, souvent mêlés aux affaires de l’État, ils avaient donné les conseils et les exemples les plus déplorables ; la doctrine bouddhique, pour peu qu’on l’examine, apparaît comme destructrice de la famille et de la société civile ».
Mais voilà le confucianisme devenu pouvoir : « De sa longue infériorité, le confucianisme a gardé un besoin d’expansion et de revanche ; ne trouvant plus en face de lui rien qui soit capable de lui faire contrepoids, sentant d’autant mieux sa force que le pays est plus resserré et que les nouvelles y circulent plus rapidement d’un bout à l’autre, emporté par l’idéalisme de l’esprit coréen, il devient envahissant : les préceptes acquièrent l’autorité impérieuse de dogmes, le système moral et social prend les allures d’une religion d’État, qui persécute les dissidents et les infidèles : on interdit aux lettrés de lire les livres bouddhistes et taoïstes, de se servir, dans leurs écrits, d’expressions tirées de Lao tseuw et de Tchoang tseu ; dans les examens, on annule les compositions qui contiennent quelques-uns de ces termes mis à l’index ; on défend aux élèves du temple de Confucius d’aller voir les danses qui ont lieu dans les rues vers la fin de l’année et se rattachent aux vieilles croyances populaires ; des décrets royaux gourmandent les négligents. On détruit les bonzeries de Séoul, les bonzes ne peuvent plus entrer dans la ville où réside le roi ; les distinctions traditionnelles des diverses écoles bouddhiques sont supprimées ; toutes sortes d’entraves sont mises à la profession de bonze. » (Omnibus, op. cit., p. 59-60).

Sound of Bouddha, Ahn SungKeum, 2011.
Temple de Haeinsa.

Raoul Villetard de Laguérie raconte par le menu un cours auquel il a assisté, et qui se limite à réciter un livre de préceptes confucianistes : « La doctrine des Cinq Préceptes de Meng-tseu ». « Ire Règle. Le fils doit observer la soumission vis- à-vis de son père. […] IIe Règle. Le noble doit observer l’étiquette à l’égard du Roi. […] IIIe Règle. Le mari doit observer la démarcation avec sa femme. […] IVe Règle. Le cadet doit être subordonné à l’aîné. […] Ve Règle. Les amis doivent être fidèles l’un à l’autre » ; chaque règle est détaillée selon un catéchisme de bon sens : « Souvenez-vous qu’entre deux amis peuvent survenir des tristesses, des aigreurs causées par des bavardages et des médisances. Mais de véritables amis ne laissent jamais durer les brouilles. » Et l’observateur occidental de conclure : « Au lieu d’habituer les cerveaux à penser, en leur montrant que les caractères n’ont qu’une valeur relative, parce qu’ils sont des moyens de figurer tous les sons et tous les mots nécessaires à l’expression des modes innombrables de la pensée, ce système ne développe que la mémoire, accoutume les hommes à se souvenir au lieu de chercher à inventer, et les cristallise dans un formalisme étroit, dont l’accomplissement final est un pédantisme qui rend incapable de concevoir même la possibilité de notions différentes » […] « Les Coréens qui n’ont fréquenté que les écoles publiques ordinaires ont vite semé sur leur route les éléments inassimilables de ce maigre festin intellectuel, et si presque tous savent lire et figurer les caractères idéogrammes, presque tous sont d’une ignorance crasse, non seulement de tout le reste de la terre, mais même de la Chine, du Japon et de leur propre patrie ». (Omnibus, op. cit., p. 154-155).
André Bellessort juge le confucianisme avec la même sévérité : « Voltaire se faisait des illusions sur la Chine et sur le genre humain ; et il est regrettable que Candide n’ait point abordé en Corée. Il y aurait vu que la religion des Lettrés y était aussi intolérante que celle des Inquisiteurs. Elle proscrivit les livres bouddhiques et jusqu’aux termes mêmes dont usaient les bouddhistes chinois. Elle déposa les monarques soupçonnés de sympathie pour l’ancien culte. Elle s’appuya sur la noblesse qui avait adopté ses enseignements ; et elle considéra le peuple comme un troupeau vil. Le résultat ? Vous en avez l’emblème dans le chapeau de deuil des Coréens. Depuis cinq cents ans la Corée a été coiffée de cette cloche pneumatique. On est stupéfait, en feuilletant la Bibliographie Coréenne, de l’énormité du fatras que le confucianisme a produit et qui ne pèse pas, au regard de l’esprit humain, ce que pèse une ombre. Si l’on mettait le feu à la montagne d’ouvrages que les intellectuels coréens ont écrits sur la piété filiale et sur la coiffure virile, sur la modestie et sur les rites de bon augure, sur la fidélité au souverain et sur la liturgie des funérailles ou des mariages, sur les sacrifices aux ancêtres et sur les formules épistolaires, on n’y perdrait pas plus qu’à brûler un vieux stock de lanternes chinoises. » (Omnibus, op. cit., p. 669).

Concrétions « sari » provenant du corps d’un sage.
Busan, temple Beomeosa.

Dans les temples bouddhistes, il vous arrive de tomber sur des grains de riz sacré qui sont en fait des concrétions que l’on trouverait dans le corps des saints du bouddhisme. Du fait de l’homonymie avec le vêtement homonyme « sari », il est impossible de trouver une information sur ce mot sur Internet. En tout cas vous en trouverez ci-dessus une illustration parmi mes photos, prise dans le temple Beomeosa de Busan.

Coutumes
Commençons par une tradition coréenne complètement disparue, mais qui étonna longtemps les voyageurs, celle du repassage aux bâtons. Émile Bourdaret le décrit ainsi : « La première nuit en Corée ne manque pas d’impressionner le voyageur, par le bruit étrange qu’il entend et qui semble sortir de terre ou de la maison voisine, puis s’éloigner sous un autre toit de chaume, puis revenir et éclater enfin partout à la fois. C’est un roulement d’abord lent, puis un galop sourd, infernal, un ra-pa-ta-pa-ta-pa-ta-pa-ta-pan prolongé, infini, qui cesse et recommence longtemps, et très tard dans la nuit, comme une gigantesque mécanique qui fonctionnerait partout à la fois. Ce roulement rapide est produit tout simplement par des repasseuses. […] Le repassage se fait en frappant rapidement le linge par une pierre plus ou moins cylindrique, avec deux bâtons, parfaitement lisses de la forme de ceux des agents de police parisiens, et ce battage, auquel les femmes et les filles s’exercent dès le plus jeune âge, donne à l’étoffe l’apprêt et le glacé du neuf. Avant de laver et de repasser les vêtements, il faut d’abord les découdre et les décoller complètement, car les morceaux sont collés, puis cousus ensemble » (Omnibus, op. cit., p. 422). Voici une photo prise au musée national de Corée, qui représente ce genre de bâtons à repasser.

Bâtons à repasser du temps passé.
Séoul, musée national de Corée.

D’autres coutumes sont rapportées par les voyageurs. Jean de Pange : « On y voit […] des poneys que l’on ferre en les attachant par les quatre pieds et en les renversant sur le dos. Des peaux fraîchement écorchées sont étendues au milieu de la chaussée pour être tannées par le piétinement des passants. » (Omnibus, op. cit., p. 513). Confirmé par Jean de Nettencourt-Vaubecourt : « Le procédé de tannage, d’une ingéniosité barbare, consiste à étendre les peaux sur le sol des rues où elles sont foulées par les pieds des hommes et des chevaux » (Omnibus, op. cit., p. 563).
Le mariage traditionnel n’était pas une réjouissance pour la femme, comme le montre Georges Ducrocq : « Enfin, sur la dernière monture, un paquet tremblant de linge et de soie d’où sort une main brune où brille l’anneau nuptial : c’est la mariée. Elle est au supplice. […] On l’a coiffée, fleurie, enrubannée, empaquetée dans la soie ; elle est l’idole de la fête, mais elle est sourde, aveugle, muette, étrangement fagotée et pour elle seule les noces sont amères. De la marche nuptiale elle ne gardera le souvenir que d’une course à cheval où elle s’est crue cent fois désarçonnée ; elle est livrée comme une infirme à son mari : il dépend de lui désormais qu’elle voie, qu’elle entende, qu’elle respire, qu’elle parle. » (Omnibus, op. cit., p. 295). Heureusement, comme le raconte Émile Bourdaret : « Les Coréens pratiquent l’exogamie, c’est-à-dire qu’ils ne se marient pas entre consanguins. Ils sont monogames, et n’ont qu’une femme légitime ; mais ils peuvent avoir une ou plusieurs concubines logées séparément » (Omnibus, op. cit., p. 442). Le même auteur nous apprend comment les mariages sont arrangés : « La difficulté est de caser les jeunes filles infirmes, paralytiques, bossues, borgnes, mais comme les mariages se font souvent par des entremetteuses, celles-ci s’ingénient à cacher aux yeux des parents les difformités de leurs protégées, et le jeune mari, qui ne voit sa femme que le jour de son mariage, s’aperçoit, trop tard, qu’il a été trompé sur la marchandise. C’est une juste compensation aux nombreux cas où une jeune et jolie fille est mariée à un ivrogne ou à un malade. » (p. 448). La cérémonie contient des rites étranges : « Alors se passe une scène bizarre qui a pour but d’éprouver la jeune mariée, car le mari peut rire sans crainte, tandis que la jeune fille ne le doit pas. Deux femmes se placent à côté d’eux et débitent un tas de farces qui font rire aux larmes les assistants. On se demande quelle force de caractère il faut à cette enfant pour rester seule à ne pas sourciller, sans quoi elle serait jugée indigne du mariage » (p. 452).
Le mariage posthume n’existe pas qu’en France : « Cent jour après sa mort, Pu-ne se maria et reçut un morceau de tissu noué par des fils de soie rouge et verte renfermant la date de naissance du marié » […] « Le marié était le régisseur d’une métairie […] décédé l’été précédent des suites d’une morsure de serpent. La rumeur disait que la famille de la mariée avait d’abord été réticente au sujet de ce prétendant dont le statut social manquait de prestige ». (« La Cour de l’enfance », nouvelle de Oh Jung-hi, p. 132). Juliette Morillot signale que cette tradition destinée à « assurer à un célibataire une vie heureuse dans l’au-delà » a été respectée « À la suite de la catastrophe du Boeing de Korean Air au-dessus de l’ancienne URSS, le steward et une hôtesse de l’air ont ainsi été unis » (op. cit., p. 158).
Les naissances se font à « 10 mois », parce que l’on compte un mois à partir de la conception (La Porte des secrets, op. cit., p. 51). Cela paraît simple, mais Juliette Morillot, qui présente ces calculs comme « déroutants pour les Coréens autant que pour nous », tente d’expliquer que « outre les neuf mois de gestation, qui comptent pour une année, ils ajoutent une année correspondant au premier retour d’année lunaire après la naissance » (op. cit., p. 93). Les garçons en principe « ne coupaient jamais leurs cheveux, car cet élément du corps était rattaché à celui de leurs parents et de leurs ancêtres. » (La Porte des secrets, op. cit., p. 93). Juliette Morillot note une « volonté d’être entier dans l’au-delà », qui incitait les femmes à « conserver […] leurs rognures d’ongles et leurs cheveux tombés ». De même, « les attributs masculins des eunuques » étaient embaumés puis « enterrés avec leur propriétaire de façon que ce dernier puisse renaître entier dans une autre vie » (op. cit., p. 122).
Mis à part se prendre en photo mille fois par jour, les Coréens ont aussi d’étranges habitudes. Par exemple, non seulement ils se mettent un masque, noir ou blanc, sur la bouche dès qu’ils toussent, pour ne pas transmettre leurs germes, mais ils adorent se couvrir le visage avec des tissus divers, que ce soit le foulard pour protéger du vent et de la poussière en vélo ou au travail, et le plus étrange, c’est ce masque de tissu censé protéger du soleil le visage des femmes, très chic à la plage, et qui poserait problème dans les pays menacés par le terrorisme où des mesures ont été prises contre ce qui couvre le visage.
La viande de chien a longtemps été une tradition, signalée par Juliette Morillot en 1998, mais j’ignore si cela continue vingt ans après : « Afin d’attendrir sa viande, le chien, pendu par les pattes à une branche au-dessus d’un brasier, est battu à mort. Les Coréens se défendent de toute cruauté, affirmant que l’animal, la tête en bas, perd conscience, estourbi par l’action conjuguée des coups de gourdin, du sang qui afflue dans sa tête et de la fumée du feu… » (op. cit., p. 148). Émile Bourdaret témoigne d’une variante : « Pour tuer ces pauvres animaux, on leur passe un nœud coulant au cou, et on les fait tourner à tour de bras jusqu’à ce qu’ils perdent la notion des choses ; après quoi on les saigne » (Omnibus, op. cit., p. 464). Dans la Corée confucianiste, les bouchers de chien occupaient le bas de l’échelle : « Enfin, tout au bas de la pyramide, les classes méprisées : artistes, musiciens et danseurs, moines bouddhistes, chamanes, esclaves et tous ceux que le métier contraint à toucher des corps : courtisanes, prostituées, mendiants et bouchers. Ces derniers font enfin eux-mêmes l’objet de distinctions, avec en première place les bouchers spécialisés dans la viande de bœuf, puis de porc et, tout en bas, au niveau le plus vil, les bouchers de chien. Des parias, au même titre que les criminels ou les brigands. » (op. cit., p. 245). Le traditionnel mépris envers les métiers manuels hérité du confucianisme a longtemps été un frein à la modernisation de l’économie coréenne, car les parents étaient réticents à engager leurs enfants dans les filières techniques, même de pointe (J. Morillot, op. cit., p. 251).

Voyageurs en Corée et relativité des coutumes
Les voyageurs en Corée des temps passés, s’ils adoptent un ton supérieur, savent aussi souvent reconnaître la valeur propre du génie national, et ont retenu la leçon de Montaigne sur la relativité des coutumes. Hippolyte Frandin & Claire Vautier évoquent ainsi le hara-kiri local : « Ces exécutions, en pareil cas, n’étant point considérées comme peine infamante, mais seulement expiatoire d’un crime de lèse-législation, sont en quelque sorte volontaires. […] Un yatagan est apporté, en grande pompe, au coupable, qui s’en ouvre le corps et meurt sur ses entrailles pantelantes. […] Une idée philosophique et concluante se détache, peut-être, de cette coutume, qui nous semble barbare, alors que nous trouvons naturel et nécessaire d’échanger une balle ou un coup d’épée avec un monsieur qui, par inadvertance, nous a marché sur le pied ou qui, louchant simplement, paraît nous regarder de travers. » (Omnibus, op. cit., p. 83). D’après les mêmes auteurs, le monarque coréen était ouvert à la critique, et le passage suivant pourrait convenir à un groupement de textes où il jouxterait le chapitre de l’Eldorado de Candide de Voltaire sur l’étiquette royale : « Il y a quelques années encore, l’étiquette exigeait que les étrangers reçus à la cour – bien qu’on ne pût les astreindre au salut coréen, qui consiste, comme on sait, à se traîner à quatre pattes – se tinssent néanmoins devant sa majesté l’échine courbée et les yeux baissés. Mais, à la réception du dernier résident de France, celui-ci refusa formellement de se soumettre à cet usage. Le roi se montra étonné plutôt que formalisé. « Pourquoi, demanda-t-il, ne vous courbez-vous pas, et me regardez-vous en face ? — C’est, répondit le résident, parce que l’étranger, avant tout sincère, n’a rien à cacher, et s’il ouvre tout grands les yeux, c’est afin que le roi puisse y lire sa loyauté et son dévouement. » Cette réponse conquit le roi et, désormais, modifia l’étiquette ». (p. 99). Charles Victor-Thomas pratique l’auto-ironie : « Les Coréens, en foule compacte, qui viennent nous voir, représentent, pour moi les Parisiens qui se précipitent au Jardin d’Acclimatation pour y voir une tribu de sauvages, mais ils ont l’avantage de me voir pour rien, car je ne les fais pas payer… » (Omnibus, op. cit., p. 596). Tout s’éclaire !

- Le Réseau des études sur la Corée de l’université Paris-Diderot est une ressource savante incontournable, que l’on peut investir par le trou de souris de son blog.
- La MGT, médiathèque du grand Troyes, a réalisé un dossier illustré complet sur la Corée ancienne.

- La photo de vignette de l’article représente un lotus du temple de Jogye-sa, à Séoul.

- Lire le chapitre 1, le chapitre 2, le chapitre 3, le chapitre 4, le chapitre 5, le chapitre 6, le chapitre 7, le chapitre 8.

Lionel Labosse


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