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L’œil et le sexe, de Julien Picquart

Pref Mag N° 23 – novembre/décembre 2007

vendredi 22 mai 2009, par Éric Verdier

L’exhibitionniste et son témoin ne sont-ils pas des compagnons de jeux dans la perversion, dans la haine érotique de l’autre ?
Il y a belle lurette que j’attendais un tel essai… La plupart des ouvrages que j’ai découverts ces derniers temps étaient attendus. Celui de Julien Picquart m’a surpris, je ne l’attendais pas. C’est pour cela que je l’attendais depuis si longtemps.
L’œil et le sexe. On pourrait croire que le lecteur se le rince, l’œil ; entre celui qui fantasme une éjaculation oculaire et celle qui croit observer le monde à partir de son vagin, Julien s’est fait une place au soleil : l’exhibitionniste est dévoilé, transpercé, pénétré.

oeil sexe

Est-il pervers ? « C’est dans cette objectivation de l’autre, dans ce déni de son consentement que le pervers trouve sa jouissance ». Le pervers jouit, l’exhibitionniste le suit, car il n’est pas sûr que l’œil ne soit pas consentant, il le suppose juste. L’exhibitionniste est plus pépère que pervers…
Est-il sale ? « La beauté appelle la souillure ». Comment jouit l’esthète sinon en accentuant le contraste entre ce qui le fascine et ce qui le dégoûte ? L’exhibitionniste est un adolescent amoureux qui ne se lave pas pour rendre plus éclatante encore la beauté de son adulé-e…
Est-il solitaire ? « La présence d’un partenaire autorise l’illusion du sentiment là où la masturbation confronte abruptement à la nécessité d’une vidange ». Il est pathétique, l’exhibitionniste, dans sa quête éperdue d’un complice effrayé, dans le soir tard ou le matin gris. « L’exhibitionniste ne désire pas autrui, il en a besoin »
Est-il victime ? « Au fond, l’exhibitionniste et son témoin ne sont-ils pas des compagnons de jeux dans la perversion, dans la haine érotique de l’autre ? » Mais l’un fuit et l’autre pas, l’un reste et l’autre crie, l’un jouit et l’autre est interdit… Car comme le dit Pierre Fédida « ce que montre l‘exhibitionniste, c’est son vide ».
Julien nous amène progressivement vers une définition politique de l‘exhibitionnisme, dans une multiculture du narcissisme. Il ne l’exhibe pas, sa théorie, elle grandit en nous, elle s’impose, de manière douce et violente à la fois. « Rien d’étonnant à ce que le nombril soit descendu de quelques centimètres ces dernières années ».
Alors il se lâche : « Notre société réprime l’exhibition sexuelle au prétexte qu’il faudrait contenir notre animalité, mais en approuvant l’exhibitionnisme collectif, elle en réveille la bestialité ». « Pire, il s’agit surtout de parler de soi à travers le sexe, et pas autrement ». S’il dénonce impudemment notre soumission à la chose sexuelle, il souligne aussi les contours de nos nouvelles solidarités, celles de nos identités dessinées par cette même chose sexuelle. « Toute société qui penserait pouvoir faire de la satisfaction sexuelle une de ses priorités irait droit dans le mur ».
L’exhibitionniste est dos au mur, « car à trop exposer l’intimité, il rend paradoxalement celle-ci impossible ».
Mais, au fait, l’exhibitionniste est-il un homme ? « Une femme qui dénude ses seins ou ses fesses n’est pas jugée aussi exhibitionniste qu’un homme qui montre son pénis ». Il est vrai qu’elle dévoile ses atours (saillants) plus volontiers. Si elle ne le souhaite pas, elle est tout aussi fréquemment zyeutée, et donc objectivée. L’homme est bien à la place de « sujet sexuel et non pas d’objet ».
Ah ! Nous y voilà ! L’exhibitionnisme est un acte politique. Une Loi qui réprime est aussi un carcan pour celles qui sont objets aux yeux de ceux qui les assujettissent : les hommes hétérosexuels. Sexisme et homophobie vont encore de concert, car la judiciarisation de l’exhibitionnisme « nous maintient dans un système de valeurs qui place le sexe masculin très haut, alors que l’humour et le dédain le désacralisent et remettent en cause le phallocentrisme de notre société », « alors que l’homme exhibitionniste et la femme rebelle tendent justement à inverser ce rapport de force ».
Et si l’exhibitionniste était homosexuel ? « Au fond, s’exhiber, c’est vouloir participer à la vie publique, et taxer l’autre d’exhibitionniste, c’est essayer de l’en empêcher ». Mmmm, ça sent la gaypridophobie à plein nez… Oui « le personnel est politique », l’espace privé est le premier espace public pour un enfant, pourquoi devrait-il l’oublier lorsqu’il grandit ? L’explosion du privé dans le public est une métaphore conjointe de la révolution féministe et de l’exhibition éhontée des homosexuels dans le champ politique. Ce sont nos trous que nous exhibons lorsque nous exposons nos désirs féminins et les rendons saillants…
Alors Julien Picquart nous exhorte à appeler un chat un chat et une chatte une foufoune, comme le disait si bien Chantal Lauby. « En matière d’exhibitionnisme, il me semble qu’il y a plus à craindre d’une réaction disproportionnée des parents que de la vue d’un sexe par un gamin quel que soit son âge. Il ou elle a vu une bistouquette dans la rue ? Et alors ? Est-ce une catastrophe ? »
Et la matrilité merverse (virilité et perversité au féminin, mais ça c’est de moi !) de nos sociétés contemporaines nous amène à confondre « ce qui est illégal et ce qui est psychologiquement traumatisant », affirme Julien en reprenant les propos du philosophe Ruwen Ogien, comme si nous cherchions à (sur)protéger nos progénitures de « l’inévitable émancipation sexuelle ».
Sommes-nous en train de jeter le bébé avec l’eau du bain ? « L’idée que nous cachons nos sexes parce qu’ils nous échappent masque le fait que tout notre corps est animal ». Et le bébé (humain) qui s’est accroché au bord du vide nous rappelle que pudeur et intimité, c’est un tantinet lié à notre humanité…
Et Julien de conclure « C’est l’intimité qui est sacrée, pas le sexe ».
Alors que dire, sinon que ça fait belle lurette qu’un livre ne m’avait autant donné envie d’écrire la suite. Car si les hommes ont le public, et l’imposent dans le privé, qu’adviendra-t-il demain d’une société ou le privé devient public, et où les mères imposent avec la même violence une inversion des liens là où les lois sont défaillantes ? L’envie d’écrire une histoire de pères inhibant leurs sentiments là où les mères exhibent les leurs, où les lesbiennes sont leurs alliées quand leurs amours de femmes se veulent masculines : L’inhibition devient rebelle quand l’exhibition devient la règle. L’intrusion du public dans le privé peut être une autre facette du sexisme et de l’homophobie, plus masquée, plus voilée, plus camouflée. Avec des femmes et des pères, des lesbiennes non mères et des pères gays, aussi…
Le livre de Julien exhibe l’intérieur de la boîte de Pandore.
Merci de ne pas la refermer avant d’avoir respecté son intimité.
« Quand chaque individu s’exhibe pour ne plus être dominé, comment construire une société ? »
Merci à toi, Julien, de nous y aider.

Éric Verdier

- Voir aussi la critique de Sébastien Vaumoron.


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