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Entre Rolande et Julien, mon cœur balance, pour le lycée

L’Astragale, d’Albertine Sarrazin

Jean-Jacques Pauvert, 1965, 192 p., épuisé

samedi 18 octobre 2008, par Lionel Labosse

Voici un classique atypique du XXe siècle un peu oublié (il n’est actuellement disponible qu’en version brochée chez Pauvert, à 18 €, avec une nouvelle préface de Jean-Jacques Pauvert). Jeunesse, sexe, bisexualité, prison, prostitution, cavale, maladie… ingrédients explosifs pour une écrivaine de talent à l’écriture recherchée, métaphorique, élitiste, dans la veine de Jean Genet. Des élèves de 1re littéraire avaient repéré ce livre l’an dernier pour un TPE sur les femmes en prison, et puis abandonné ; elles trouvaient ça trop compliqué. Je l’avais inscrit sur ma liste de lectures, et voilà. Un bon roman à proposer en lycée, roman de femme, roman du réel, et roman de la bisexualité. 15 ans après Le Rempart des Béguines, de Françoise Mallet-Joris. Pour les jeunes, comme le rappelle Jean-Jacques Pauvert dans sa préface, Albertine Sarrazin est aussi l’histoire d’une adolescente qui s’est fait coffrer pour un hold-up raté commis avec une copine à l’âge de 15 ou 16 ans, ce qui leur avait valu en 1953, les « honneurs » d’une revue surréaliste dont les auteurs s’ébaubissaient de l’impertinence d’Albertine (Anne-Marie en réalité) au tribunal.

Résumé

Anne, 19 ans, s’enfuit d’une prison pour mineure en sautant de dix mètres. Elle se brise l’astragale, et, incapable de marcher, est recueillie par Julien, malfrat et bon garçon qui l’héberge et la planque chez sa mère. Pendant quelque temps, elle y reste sans soins, de peur d’être reprise, mais nourrie et logée. Une idylle se noue avec Julien, mais celui-ci est persuadé qu’Anne, habituée aux relations lesbiennes, couche avec lui par intérêt : « je suis un salaud d’avoir couché avec toi (p. 29). Anne a en effet rendez-vous avec Rolande, à l’extérieur. Mais le tuilage se fait, imperceptiblement, entre les deux amours, homo et hétéro. Anne est hébergée chez un couple d’aubergistes anciennement tôliers, que Julien arrose avec le fruit de ses rapines. Elle est ensuite opérée (astragalectomie, arthrodèse, cf. p. 68). Elle est logée chez Annie, « une ancienne prostituée » (p. 94) devenue couturière. La quittant sur un coup de tête, elle se remet à marcher, et en profite pour faire le trottoir. Julien est arrêté. Anne cambriole l’entreprise d’un de ses clients, en volant la clé dans sa poche. À la libération de Julien, elle peut lui donner de l’argent. Ils achètent une voiture et partent à l’aventure. Mais peut-on vivre perpétuellement en marge ?

Mon avis

L’astragale est une sorte de classique de la marge, à l’instar des écrits de François Villon, Jean Genet, voire Gabrielle Russier. La question sexuelle y prend une certaine place. Anne semble s’être livrée à l’amour des femmes par substitution de celui des hommes, impossible en prison. Elle évoque de mémoire « Cine, l’amie de l’an passé, qui en était encore à projeter de tout plaquer pour moi, alors que déjà je l’aurais oubliée » (p. 11). Cine l’a « encombr[ée] de [s]on amour » (p. 13), et elle lui a vite préféré Rolande, avec qui elle a un rendez-vous qu’elle n’honorera jamais. De la prison de femmes, elle se souvient que « tout alla très bien jusqu’au jour où les histoires de cul sale s’en mêlèrent » (p. 25). À mesure que se précise la relation amoureuse avec Julien, « Rolande s’irréalise » : « Crois-tu que je me soucie encore de pèleriner aux sources de ton derrière, maintenant que d’autres moyens de jouir et de pleurer me sont revenus ? » ; « Je ne sais pas si je goûte encore les femmes et si je dédaigne toujours les hommes ; mais l’homme à goûter, la femme à dédaigner, je sais leurs noms […] je comprends que l’heure est venue, que je ne peux plus gambader dans les traverses, qu’il va falloir me jeter sur une voie unique, oh ! Rolande, Julien, je m’écartèle… » (p. 108) ; « Je pense à Cine, à la cruauté haineuse qui avait remplacé les flammes et les larmes tendres, après notre « divorce » ; je pense à Rolande, à Jean, et bien avant eux aux amoureux de mon adolescence ; tous ceux qui m’ont mendiée et que j’ai bousculés avec indifférence pour m’enfuir plus loin, lorsque l’heure fut venue… » (p. 197). Le tuilage est consommé sur ces mots : « Rolande était la veilleuse, le jour est là, je l’éteins » (p. 191). Un peu triste côté altersexuel, mais soyons bon joueur : nulle acrimonie dans ces pages, c’est l’amour, non le ressentiment, qui guide la plume. Julien est un personnage masculin atypique : voyou au grand cœur mis en situation de toute puissance sur une mineure en cavale, il n’abuse pas de la situation, et ses scrupules l’étouffent, à moins que l’amour que lui porte la narratrice s’aveugle… De même, l’évocation des prostituées, dont certaines mineures, est atypique, à mille lieues du discours actuel convenu des féministes anti-sexe sur le sujet. Cela nous fait penser au discours de Marcela Iacub ou de Virginie Despentes. Voir la scène où le client fait une déclaration à Anne : « Qu’ils sont donc encombrants avec leurs « Je t’aime », qu’ils sont loin de l’amour ! » (p. 149).
La palette d’Albertine Sarrazin est large, de l’imparfait du subjonctif à l’argot, avec un usage consommé de l’allusion et de la métaphore : « le beauf est un bœuf, une limace géante, une otarie nageant dans une mer de Pernod » (p. 105). Terminons sur cette belle image de fuite, qui rappelle À bout de souffle de Jean-Luc Godard, sorti en 1960 : « La voûte des branches émet des toiles d’araignées géantes et sales, que les phares cisaillent et qui se reforment aussitôt ; à présent, les araignées pleuvent sur la voiture… » (p. 189).

- L’astragale a été adapté au cinéma par Guy Casaril en 1969. Marlène Jobert tient le rôle d’Anne. À noter que le même réalisateur a également adapté au cinéma Le Rempart des Béguines, de Françoise Mallet-Joris.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Un site (sans pub) consacré à Albertine Sarrazin


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