www.altersexualite.com

Bienvenue sur le site de Lionel Labosse

Accueil > Classiques > La Mégère apprivoisée, de Shakespeare

Du machisme considéré comme un des Beaux-Arts

La Mégère apprivoisée, de Shakespeare

Une des premières comédies de Shakespeare (1594)

jeudi 1er janvier 2009, par Lionel Labosse

Une des premières comédies de Shakespeare (1694), pas la meilleure sans doute, dans l’état où elle nous est parvenue. Mais c’est Shakespeare, Môssieu ! Sur le thème qui sera illustré plus tard par Pedro Calderón de la Barca dans La Vie est un songe, un lord mystifie un pochtron en lui faisant croire à son réveil qu’il est un riche seigneur ayant perdu la raison. Pour parfaire l’illusion, il lui fait jouer une pièce intitulée La mégère apprivoisée. Il y aura une seule interruption de cette pièce enchâssée pour revenir au récit-cadre, ce qui laisse croire à un état lacunaire du manuscrit, étant donné que notre Hocheur de Poire se fera quelques années plus tard le maître de la mise en abyme avec Hamlet. La mise en scène d’Oskaras Korsunovas à la Comédie Française en 2009 modifie le script et réserve cette unique intervention pour la fin. Je n’aurais pas écrit d’article sur cette pièce si un récent « post » de Jean-Yves ne m’avait rappelé une déclaration de Michel Foucault à propos de l’amitié. Les deux textes ont fait silex ; en voici la modeste étincelle.

Michel Foucault évoquait donc « la disparition de l’amitié en tant que relation sociale ». En attendant de mettre ce phénomène en relation avec L’invention de l’hétérosexualité selon Jonathan Ned Katz, on peut l’identifier en filigrane dans la pièce enchâssée. La trame est fort simple : à Padoue, le seigneur Baptista a deux filles à marier, la charmante Bianca, et l’irascible mégère Catarina, la première étant poursuivie des assiduités de deux gentilshommes, Hortensio et Gremio. Or Baptista se refuse à marier la belle avant que la mégère, son aînée, ne soit épousée. Il faut trouver l’oiseau rare qui accepte le challenge. Le gandin Lucentio arrive en ville, fermement décidé à « ajouter à ses richesses la parure de ses vertueuses actions ». Aussitôt a-t-il entrevu Bianca, qu’il abandonne cette velléité, et se met sur les rangs des prétendants. Il échange son état et son habit avec son serviteur, lequel est chargé de faire la cour officielle à Bianca, tandis que Lucentio, grimé en maître de lecture, lui fait une cour officieuse. Arrive également Petruchio, tout aussi pourvu en argent et désireux de convoler. C’est là qu’intervient l’idée de Foucault : si tout laissait croire qu’on ferait de Petruchio le dindon de la farce, au contraire, on lui présente clairement les choses, et c’est sciemment qu’il se lance le défi d’apprivoiser la mégère, tandis que les trois autres se préparent à lancer la seconde offensive, mais en gentilshommes, c’est-à-dire que leur amitié prime sur leur désir, comme l’exprime cette proposition de Tranio (il est vrai que lui joue pour son maître) : « En signe de cette entente, vous plairait-il de consacrer la soirée à festoyer et boire à la santé de notre maîtresse ? Imitons les avocats, qui luttent en adversaires au tribunal, mais mangent et boivent ensemble comme des amis. »

Mécanique du désir

Le désir, de fait, est envisagé comme un rut animal. Dans le récit-cadre, pour mystifier encore plus l’ivrogne Sly, le lord fait travestir son page, qui se présente comme sa dame, « bannie de [sa] couche » depuis 15 ans qu’il était devenu fou. À peine l’a-t-il vu(e), que Sly, bonne pâte, lui demande : « Déshabillez-vous, Madame, et couchons-nous vite ». De même dans la pièce enchâssée, Hortensio s’exclame devant ses concurrents : « Allons, puisque cette clause contraire nous rend amis, respectons-là dans l’amitié, jusqu’au jour où, ayant procuré un mari à la fille aînée de Baptista, nous rendrons la cadette libre de choisir un mari. Ensuite, nous reprendrons la lutte !… Adorable Bianca ! Heureux l’homme qui gagnera ce lot !… L’anneau est à celui qui courra le plus vite… » (I, 1). L’image de la course ou du galop est souvent reprise dans la pièce. Du côté des femmes, on s’amuse à relever une didascalie « Catarina, armée d’un fouet, en menace Bianca, blottie contre le mur, les mains liées », qui donne toute latitude au metteur en scène de souligner d’un contrepoint lesbien l’interprétation homosexuelle de l’amitié masculine… À la fin de la pièce, dûment apprivoisée, c’est pourtant encore Catarina à qui son mari ordonne à propos des deux autres jeunes mariées : « ramène-les à coups de trique auprès de leurs maris ». Toutes ces allusions (alter)sexuelles ont été gommées de la mise en scène — au demeurant excellente — d’Oskaras Korsunovas : dommage, car le spectateur amateur de beautés masculines y est amené à admirer du début à la fin dans le rôle de Petruchio, les abdominaux et les jolies jambes de Loïc Corbery, qui n’auraient aucune peine à mater un indécrottable méger comme votre serviteur ! [1]
Le mariage de Catarina est donc bâclé (II, 1) ; et pour sa cadette, Baptista déclare sans ambages : « celui de vous deux qui assurera à ma fille la dot la plus forte aura l’amour de Bianca ». Heureusement, en cachette, Lucentio déguisé épousera Bianca, mais c’est pour se retrouver avec une épouse bien moins docile que sa sœur, incapable qu’il est de l’attacher et de la fouetter ! Hortensio, quant à lui, prend ombrage d’un regard, et dévêt aussitôt sa passion pour Bianca : « Ne serais-tu qu’une fois inconstante, Hortensio changera vite d’amour pour n’être pas en reste avec toi. ». Le pompon de la désinvolture est décroché par Baptista, qui envoie un serviteur prévenir sa fille : « priez Bianca de se tenir prête […] ajoutez qu’elle va sans doute devenir la femme de ce jeune gentilhomme ». Un serviteur de Lucentio lui suggère de faire fissa : « Je connais une fille qui s’est mariée un après-midi en allant au jardin chercher du persil pour farcir un lapin » ! Le thème du travestissement est repris de façon vertigineuse quand Petruchio, désireux d’éduquer sa mégère, la dresse à toujours abonder dans son sens, malgré l’évidence. Rencontrant le père de Lucentio sur le chemin, il le salue comme si c’était une dame ; Catarina en fait de même, puis y reconnaît un homme dès qu’il vient à Petruchio la fantaisie de reconnaître sa méprise. La chute apporte la sentence la plus insupportable pour nous, dans la bouche de la mégère domptée : « Pourquoi notre corps est-il délicat, frêle et lisse, inapte aux durs travaux, aux fatigues du monde, si ce n’est pour que la douceur de nos cœurs et de nos caractères s’harmonise avec nos dehors ? »

Morale à géométrie variable

L’absence de retour au récit-cadre laisse la voie libre à l’improvisation pour peu que le respect des classiques ne nous paralyse pas. Quelle leçon Sly peut-il donc tirer de ce spectacle mis en abîme ? Qu’un maître et un serviteur peuvent changer leurs rôles ? Que s’il avait argent il aurait femme ? Qu’on peut voir un homme dans une femme, et vice-versa ? Heureusement que la langue de notre Hoche Poire donne libre cours aux lazzi… La mise en scène d’Oskaras Korsunovas fait donc la part belle au sacro-saint génie du Maître, pourtant ici mis en défaut. La pièce commence sur une exposition d’écorchés et de moulages d’atelier d’anatomiste, qui resteront accrochés aux cimaises comme une allégorie du théâtre. Les comédiens trimballent des planches à leur taille, ornées d’ébauches de vêtements. Planches de la comédie qu’on brûle, planches de salut, planches de cercueil, planches de palissades ; l’objet se prête à toutes les interprétations, d’autant plus que son verso est constitué de miroirs que les comédiens tendent sans cesse aux spectateurs. Jolie trouvaille qui, ajoutée à la beauté ingambe de Loïc Corbery, nous occupe les yeux, sinon l’esprit pendant les trois heures de représentation (qu’on aurait pu raccourcir pour cette pièce, pardonnez-moi de me répéter, qui n’est pas, de loin, la plus profonde de William). Mais je vous propose une défaite, alors que je vous dois une interprétation plausible… Allez, je me lance : et si notre Hocheur de Poire nous suggérait qu’en matière de mariage, l’amour n’a rien à faire, le bonheur s’accommode de l’argent et du hasard ; il suffit de s’apprivoiser réciproquement, de se tenir en respect comme des chiens. Morale en accord avec les mœurs du temps, à comparer avec la triste issue de Roméo et Juliette, composé quelque cinq ans plus tard. Bref, pour vivre heureux, sacrifions à la coutume du mariage hétérosexuel, en réglant ça en deux coups de cuiller à pot, afin de pouvoir consacrer tout son temps à quelque chose de bien plus important : l’amitié entre hommes. Il est à noter que le titre original, The taming of the shrew (« l’apprivoisement de la mégère »), met l’accent sur la prouesse du dompteur, tandis que le titre français, en remettant la lionne au centre de la piste, est déjà une tentative d’apprivoisement du sens de la pièce…

Très incidemment, je signale pour un cours sur les pronoms, un excellent cas de pronom explétif à sens bénéfactif dûment traduit de l’anglais par Marcelle Sibon : « Maraud, frappe-moi là bien fort », demande Petruchio à son valet nain Grumio (« knock me here soundly »). Le pronom « moi » n’a aucun rôle grammatical dans l’énoncé, il indique seulement à qui bénéficie l’action envisagée. Dans la mise en scène d’Oskaras Korsunovas le beau — l’aurais-je déjà dit ? — Loïc Corbery présente la plastique avantageuse de son torse nu, mais aussi son entrejambe dûment offert, qu’il serait dommage de frapper, à moins qu’alors on nous propose d’entrer !

- Poursuivre avec La nuit des rois, une pièce très transgenre du même auteur.
- Dans La Huitième Femme de Barbe-Bleue, film d’Ernst Lubitsch sorti en 1938, Mr Brandon (Gary Cooper), inspiré par la lecture de cette pièce de Shakespeare, tente vainement de mater son épouse (Claudette Colbert). C’est celle-ci qui gagnera le match ! Malheureusement, le riche épouseur dans ce film, est dépourvu de tout soutien, ami ou famille.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Un article du Journal d’une lectrice sur la mise en scène d’Oskaras Korsunovas


© altersexualite.com 2009
Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique.


[1Léger, légère ; méger, mégère !