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Nicolas baiseur invétéré à Paris, pour lycéens & adultes

Monsieur Nicolas, de Nicolas Rétif de La Bretonne (5e époque)

Gallimard, La Pléiade, 1989, Tome 1, 1600 p., 66,5 €.

jeudi 21 juillet 2016, par Lionel Labosse

Après un premier article consacré à la première époque de Monsieur Nicolas de Nicolas Rétif de La Bretonne (1796), un 2e article consacré à la deuxième & troisième époques et un 3e article consacré à la quatrième époque(sur 9), nous voici à la 5e époque. À la fin de son apprentissage à Auxerre, à l’âge de 31 ans, il monte à Paris pour son compagnonnage. Comme ce qui précède, cette 5e époque constitue, plus que de la littérature, un document sociologique sur la vie sexuelle réelle au XVIIIe siècle, cette fois-ci à Paris. La foire aux hapax et aux néologismes continue. J’ai relevé taponner, bergopzom, panouffé, pudiforme, incrépatif, matrullê… Rétif continue à faire de fréquentes allusions à ses œuvres antérieures, dont Pierre Testud donne de larges extraits en notes. Voici donc l’installation à Paris à la recherche d’un état d’imprimeur, mais ce qui préoccupe au premier chef Rétif, c’est de baiser à couilles rabattues. Ce sont ses premières prostituées, mais aussi nombre d’aventures dignes de Casanova.

Cinquième époque (p. 900 à 1125)

Auxerre cessa d’être ma patrie le 1er septembre 1755, et Paris la devint le 3 » , ainsi commence la 5e époque. Dès les premiers jours, il marque un coup au but auprès d’une jeune femme amie de sa sœur : « Cette jeune femme n’avait point eu d’enfant : elle en aura un » (p. 904). Il renonce à fréquenter la maîtresse d’Armand, un « commensal » de sa sœur : « C’est l’unique fois de ma vie que j’aie eu quelque fermeté contre les goûts qui m’entraînaient » (p. 907). Il tient un discours original : « Je le dis, et je le répète : si la vertu ne donnait pas le plaisir, le bonheur, il faudrait abhorrer la vertu. Celle du puriste est haïssable ; elle n’est qu’une vertu de privation, de douleur, d’inflexibilité, sans dédommagement que la morgue… Je la maudis. » (p. 912). Ce qui n’était pas arrivé à Auxerre se produit vite : « Le II Janvier 1756, jour funeste à jamais… je vis, pour un écu, la première prostituée… Ô jour malheureux ! je te maudis !… » (p. 912). Il s’agit en fait d’une des deux voisines qui logent le soir dans un réduit, et dont Nicolas et ses colocataires font connaissance ; il a donc une liaison particulière avec cette prostituée nommée Argeville, qui le voit ainsi que ses camarades, en dehors des heures de bureau ! Mais le partage est difficile et confine au triolisme : « Enfin on fit l’accord qu’elle coucherait avec chacun de nous tour à tour, ainsi que sa compagne. Mais Boudard l’ayant eue le second, il ne voulait jamais souffrir qu’elle entrât dans le lit de l’horloger, qu’il accusa d’être malsain ; Argeville, qui ne l’aimait pas, se tint forte sur cette allégation pour ne pas quitter notre lit, où elle couchait entre nous deux Boudard… » (p. 914). Nicolas rencontre une Auxerroise orpheline, Jeannette Demailly, qu’il recueille chez lui et ne baise pas, allez savoir pourquoi ; bien qu’elle soit fort belle : « Arrivés à ma demeure, nous nous établîmes dans ma petite chambre, et nous vécûmes comme le frère et la sœur (si les choses étaient autrement, je le dirais). » (p. 915). Les voisins qui les espionnent tous (encore un trait de mœurs étonnant), s’étonnent, et l’une d’elles qui vérifient si ces prétendus frère et sœur ne couchent pas ensemble, leur dit qu’elle a vu « dans la maison de mon père, toute une famille dans un seul lit, père, mère, grande fille de seize ans, deux garçons de dix-huit à vingt » (p. 916). La propriétaire, Mme Lallemand, est amatrice de femmes, et pourtant Rétif ne nous invente pas un mot spécifique : « non que Mme Lallemand fût sage ; mais elle aimait les jolies femmes, et elle en était jalouse comme un amant ; aussi fut-elle enchantée, quand elle ne douta plus que Jeannette ne fût sage aussi. Ce n’était cependant pas du gibier pour elle » (p. 916). Grâce à cette réserve exceptionnelle de Nicolas, la belle orpheline va épouser un marchand aisé qui cherche une patronne pour sa boutique et une femme. Ce genre de mariage d’argent justifie sans doute l’attitude des jeunes gens pauvres, qui forniquent entre eux, sachant bien que la fille si elle est belle, finira dans le lit d’un vieux riche. Nicolas se retrouve avec sa logeuse : « je fus pendant quelque temps abandonné à la lubricité de la libertine Lallemand. Ses crapuleuses infidélités et son goût pour les femmes m’éloignèrent d’elle » (p. 923). C’est ainsi que son ami Gaudet viole une de ses sœurs de dix-sept ans, mais il ne lui en veut guère car son sort sera pire : « Il est si vrai qu’il n’avait aucune mauvaise intention que Geneviève, séduite, ou même violée par le prêtre Dusautoir son confesseur, étant devenue grosse, Louis Gaudet voulait absolument l’épouser, ce qui n’eut pas lieu uniquement parce que mes frères de Courgis firent enfermer l’infortunée Geneviève à Pélagie, où ils la détinrent environ huit ans » (p. 924). À propos de cette sœur, Rétif fait dire à une amie : « Elle me racontait souvent comme vous l’aimiez dans votre jeunesse, et les caresses que vous lui faisiez » (p. 925). Pierre Testud explique en note que la relation était présentée comme clairement incestueuse dans d’autres œuvres de notre érotomane. Rétif nous fait croire que son livre dit le vrai : « On découvre ainsi, dans cet ouvrage, les bases du Paysan-Paysanne pervertis, bases vraies, mais romanisées dans un roman » (p. 924). Monsieur Nicolas est lui-même très « romanisé » ! Le néologisme « matrullê », issu du grec ancien « matruleion » (mauvais lieu) est utilisé à plusieurs reprises : « C’est qu’une passion excitée réveillait en moi toutes les autres ; je me laissai leurrer par la description que me fit une matrullê, et je livrai mon corps à une jeune prostituée » (p. 926). « les moines, en se nommant frères, ne s’en détestent pas moins ; et les prostituées, en nommant leurs matrullês leurs mamans, ne les en respectent pas plus » (p. 937). Nicolas arrive à jouir au théâtre tellement il aime ça : « Cette actrice me causa une émotion si vive, que je donnai pour la première fois, à sa vue, dans un écart presque toujours répété depuis, quand je vais au spectacle : l’imagination embrasée, le corps tendu, emittebam nullo juvante coniadu » (j’éjaculais sans attouchement ; p. 927). Il suit une actrice jusque chez elle et la viole presque, mais en lui expliquant ce qu’il veut elle se laisse faire, puis lui fait la grimace, et son pote lui explique pourquoi : « elle était fâchée que je ne l’eusse pas payée » (p. 928). Il apprend que Toinette a quitté la maison Parangon : « Cette fille l’avait quittée de son aveu, après avoir été vivement attaquée, ou plutôt violée dans la maison » (p. 929). Vu ce qu’elle avait déjà subi, on comprend que cette fois-ci ç’avait été grave ! Nouvelle bonne fortune à Paris : « Au bout de la petite rue des Prêtres, dans l’endroit étroit où elle n’est plus qu’une ruelle, demeurait la Massé, ma compatriote (elle était de Nitry). Cette Macé, qu’était-ce ? Une matrullê passablement fameuse… Je l’avais déjà vue deux ou trois fois, et elle me favorisait beaucoup, parce, disait-elle, qu’étant petit, elle m’avait fait sauter sur ses genoux. Elle était en faction sur le pas de sa porte ; elle fit un signe de joie en m’apercevant, et me demanda comment je me portais » (p. 930). Comme il lui dit que ça fait longtemps qu’il n’a pas tiré son coup, elle lui fournit une femme sans qu’il lui « en coûte un sou ». Cette femme se trouve être par un hasard fort romanesque une superbe créature qu’il venait de croiser, en fait une aristocrate qui se prostitue pour le plaisir de se trouver des beaux mecs (c’est donc plutôt lui qui se trouve prostitué !) Une digression nous vaut des considérations sociologiques de Rétif, d’ailleurs à la mode selon Pierre Testud, bien qu’erronées : « C’est le but de la Nature, qu’un mâle suffise à plusieurs femelles. Aussi la conservation des femelles est bien plus importante pour la population que celle des mâles. Le genre humain, avec le système actuel des grandes armées et la monogamie chrétienne, doit décroître insensiblement, et décroît en effet » (p. 932). Cette dernière information est démentie par les historiens : au contraire, la population croît au XVIIIe siècle. Notre ami a beaucoup d’imagination pour améliorer la société : « Les princes pourront encore augmenter la Marine, qui consomme tant d’hommes, en permettant aux femmes des marins, non grosses au départ de leurs maris, de faire un enfant ou deux, suivant la longueur du voyage, avec un jeune et brave garçon désigné par l’époux, dont l’aveu rendrait cet enfant légitime » ; « Princes barbares, vous pouvez ensevelir dans les mines un tiers des hommes, en perdre un autre tiers dans le célibat de vos moines et de vos prêtres, pourvu que, suppléant exactement tous ces hommes, vous donniez à ceux qui restent autant de femmes à féconder (en pourvoyant à leur subsistance) que tous en auraient eues » (p. 933). Il se fait anti-chrétien : « Je ne sais quel génie puriste et destructeur s’est emparé des humains, depuis le christianisme ! Ils ont fait une honte, une imperfection de l’union des deux sexes, un vice de la gaieté et de ses accessoires, un crime du plaisir. Leur Jésus-Christ, ce crucifié, qui n’est peut-être qu’un personnage fantastique, réalisé par l’illuminé bancal Paul, puisque aucun des historiens contemporains n’en fait mention, leur Jésus-Christ, atrabilaire ou philanthrope par accès, a répandu sur toute la Nature le crêpe du deuil et de l’amère douleur » (p. 934). Nicolas emménage chez une Bonne Sellier, hôtesse fort accommodante : « Quoique Bonne Sellier ne fût plus jeune, il était établi que tous ses pensionnaires l’avaient, ou qu’elle avait tous ses pensionnaires ; c’était notre femme, en un mot ; la commodité lui tenait lieu d’attraits. Elle avait le plus grand soin de nous ; il semblait que chacun fût son unique mari, par les attentions qu’elle nous donnait en santé et les soins qu’elle prodiguait dans la maladie » (p ; 935). Rétif reprécise encore son projet : « dans Le Cœur humain dévoilé : le motif de mon travail est de présenter la vie d’un homme, telle qu’elle a été, sans réticences comme sans fard. Je ne sais que ce moyen de faire réellement connaître les ressorts du cœur humain : un seul fait déguisé doit égarer le lecteur ; il n’y est plus, et retombe dans le roman » (p. 935). Son ami Gaudet est une belle crapule, et un altersexuel redoutable : « Mes Cahiers contenaient en outre les noms et la demeure de plus de deux cents filles, auxquelles nous portions notre crapuleux hommage, Gaudet et moi, et dont chacune avait été visitée depuis notre séjour à Paris. Où Gaudet se rendit très coupable (écart dans lequel je ne l’imitai jamais), c’est dans les outrages faits à la nature : tantôt pædicabat ces malheureuses, ou irrumabat, ou mammellabat, ou buccinellabat, ou curatissime lotas fellabat. Il n’y avait pas à résister : Gaudet était extrêmement fort, et les coups auraient dompté la répugnance. Un jour, que nous étions chez une très jolie fille, à l’entrée de la rue des Mauvais Garçons, faubourg Saint-Germain, et qu’il m’en faisait jouir le premier, suivant son usage, il lui prit une frénésie, qui me mit dans la nécessité de me défendre contre lui : intra coitus nisus, accensus libidine spectator, me superpædicare conabatur. La rixe fut violente, et il fallut souffrir qu’infrapædicaret puellam en même temps, sans quoi il nous aurait exterminés tous deux. Il me fit ses excuses après… » (p. 942). Cela veut dire en bon français que Gaudet essaie d’enculer Nicolas pendant que celui-ci baise la fille, et que finalement, repoussé par ce Rétif camarade de baise, il se contente de sodomiser la fille que Nicolas baise par devant… À part ça, c’est à ce moment que Nicolas apprend le décès accidentel de Colette Parangon, tombée en allant lui poster une lettre. Son mari découvre la lettre, et du coup met fin au projet de mariage avec Fanchette, double perte pour Nicolas, qui se retrouve persona non grata à Auxerre, et ne peut retrouver aucune de ses victimes. À Paris, il est déclassé, ne peut plus prétendre à un beau parti, et obligé à user d’une bonne vieille ruse : « C’était une figure charmante ; sa mise et son air annonçaient la bonne bourgeoisie ; j’en fus affligé : j’aurais désiré qu’elle eût été la fille d’un crocheteur ou d’un porteur d’eau ; j’en aurais fait ma femme, si on avait voulu me la donner. Je tâchai néanmoins de lui exprimer mes sentiments, qu’elle écouta, parce que ma sœur était sa bonne amie. Ce premier point obtenu, il me fut aisé de gagner les bonnes grâces d’une jeune personne innocente et qui n’avait jamais rien vu. Je parvins à me faire aimer, et je voulus la rendre enceinte, pour l’épouser. Elle s’y prêtait, pendant que ma sœur faisait le guet, tenant la porte entrouverte » (p. 950). Cela échoue, mais il pourra violer la donzelle 12 ans plus tard, tranquillos : « Douze années après, je retrouvai Léonore mariée, à la place Louis-XV, le jour du grand étouffement. Je la reconnus ; mais elle ne me reconnut pas, et je lui sauvai la vie. On la croyait morte ; je l’emportai dans les Tuileries, où je satisfis ma passion brutale dans l’obscurité… Je ne me le reproche pas : ce fut ce qui la ranima, et elle fut en état de se retirer chez elle. Je n’osai l’accompagner, à cause de mon crime… » (p. 951). Sa sœur tente alors d’arranger un mariage, mais la jeune femme est d’une santé délicate, et « Elle cessa de vivre au bout de trois mois de souffrances, et je perdis en elle le dernier espoir d’un établissement avantageux » (p. 952). Il en est réduit aux prostituées, désignées par une belle périphrase : « Cependant, il me fallait des femmes ! Et je me contentai du spectre de ce chef-d’œuvre de la Nature » (p. 953). Sans périphrase, voici une mésaventure : « Avec Gaudet, j’allais crapuleusement, les dimanches et fêtes, de boucans en boucans, cherchant quelque fille plus fraîche que les misérables paillasses que nous avions ordinairement. […] Nous trouvâmes un jour, rue Beaurepaire, une jeune fille, prostituée de la veille seulement ; elle avait tous les symptômes de la fraîcheur et du non-usage. Un soldat aux gardes, qui en eut vent par le Monsieur de cette maison, disputait, quand nous entrâmes, pour l’avoir gratis, attendu que c’était le droit des militaires, des espions (disait-il), d’avoir la fleur des filles » (p. 953). Gaudet se bat avec le soldat, gagne, et « Nous restâmes avec la jeune fille ; nous tirâmes au sort qui l’aurait le premier. Le sort décida pour Gaudet. Dans ce cas, je ne succédais jamais : une sorte de répugnance invincible, jointe à un reste d’honnêteté, m’empêchait de m’assouvir sur une fille qui sortait des bras d’un autre. Gaudet le savait : il exigea que je jouisse le premier. Je n’ose répéter ce qu’il fit ensuite ; je dirai seulement que ses actions, assez semblables à celles dont on accusait faussement les Gnostiques de la primitive Église, marquaient à quel point Gaudet portait l’idolâtrie à mon égard ». Une longue note en latin précise qu’il s’agit d’avaler le sperme d’un homme comme si c’était le corps du Christ. Rétif ajoute : « On voit ici la source de ce dévouement que je prête à Gaudet d’Arras dans Le Paysan-Paysanne pervertis pour Edmond, et que j’y fondais ensemble deux hommes, Gaudet et Gaudet d’Arras » (p. 954).

- Site de la Société Rétif de La Bretonne
- L’image de vignette est dessinée et gravée par Moreau le Jeune, première illustration des Nuits de Paris (1788), représentant « le Hibou-Spectateur, marchant la nuit dans les rues de la capitale. » © Wikicommons.
- article en cours de rédaction.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Les lieux de Rétif de la Bretonne en images


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