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Un érotomane à Paris, pour lycéens & adultes

Monsieur Nicolas, de Nicolas Rétif de La Bretonne (5e époque)

Gallimard, La Pléiade, 1989, Tome 1, 1600 p., 66,5 €.

samedi 22 septembre 2018, par Lionel Labosse

Après un premier article consacré à la première époque de Monsieur Nicolas (1796) de Nicolas Rétif de La Bretonne, un 2e article consacré à la deuxième & troisième époques et un 3e article consacré à la quatrième époque (sur 9), nous voici à la 5e époque, dernière du tome 1 de cette belle édition de la Pléiade. À la fin de son apprentissage à Auxerre, à l’âge de 21 ans, Nicolas monte à Paris pour son compagnonnage, et cela durera quatre ans. Comme ce qui précède, cette 5e époque constitue, au-delà de la littérature, un document sociologique sur la vie courante et notamment sexuelle réelle au XVIIIe siècle, cette fois-ci à Paris. La foire aux hapax et aux néologismes continue. J’ai relevé au fil des pages taponner, bergopzom, panouffé, pudiforme, incrépatif, matrullê, hommée, sublévatrice, redingotage, locage, boucaner… Rétif continue ses allusions & recyclages fréquents à ses œuvres antérieures, dont Pierre Testud donne de larges extraits en notes. Voici donc l’installation à Paris à la recherche d’un état d’imprimeur & d’un mariage avantageux, ce qui le conduira à épouser… sa fille dans une construction très romanesque ; mais ce qui préoccupe au premier chef Rétif, c’est de baiser à couilles rabattues. Ce sont ses premières prostituées, mais aussi nombre d’aventures dignes de Casanova, entre lesquelles il parvient à tisser de solides et émouvantes – voire larmoyantes dans le goût mélo de l’époque – amitiés.

Cinquième époque (p. 900 à 1125)

« Auxerre cessa d’être ma patrie le 1er septembre 1755, et Paris la devint le 3 » , ainsi commence la 5e époque. Dès les premiers jours, il marque un coup au but auprès d’une jeune femme amie de sa sœur : « Cette jeune femme n’avait point eu d’enfant : elle en aura un » (p. 904). Il renonce à fréquenter la maîtresse d’Armand, un « commensal » de sa sœur : « C’est l’unique fois de ma vie que j’aie eu quelque fermeté contre les goûts qui m’entraînaient » (p. 907). Il tient un discours original : « Je le dis, et je le répète : si la vertu ne donnait pas le plaisir, le bonheur, il faudrait abhorrer la vertu. Celle du puriste est haïssable ; elle n’est qu’une vertu de privation, de douleur, d’inflexibilité, sans dédommagement que la morgue… Je la maudis » (p. 912). Ce qui n’était pas arrivé à Auxerre se produit vite : « Le 11 Janvier 1756, jour funeste à jamais… je vis, pour un écu, la première prostituée… Ô jour malheureux ! je te maudis !… » (p. 912). Il s’agit en fait d’une des deux voisines qui logent le soir dans un réduit, et dont Nicolas et ses colocataires font connaissance ; il a donc une liaison particulière avec cette prostituée nommée Argeville, qui le voit ainsi que ses camarades, en dehors des heures de bureau ! Mais le partage est difficile et confine au triolisme : « Enfin on fut l’accord qu’elle coucherait avec chacun de nous tour à tour, ainsi que sa compagne. Mais Boudard l’ayant eue le second, il ne voulait jamais souffrir qu’elle entrât dans le lit de l’horloger, qu’il accusa d’être malsain ; Argeville, qui ne l’aimait pas, se tint forte sur cette allégation pour ne pas quitter notre lit, où elle couchait entre nous deux Boudard… » (p. 914). Nicolas rencontre une Auxerroise orpheline, Jeannette Demailly, qu’il recueille chez lui et ne baise pas, allez savoir pourquoi ; bien qu’elle soit fort belle : « Arrivés à ma demeure, nous nous établîmes dans ma petite chambre, et nous vécûmes comme le frère et la sœur (si les choses étaient autrement, je le dirais) » (p. 915). Les voisins qui les espionnent tous (encore un trait de mœurs), s’étonnent, et une commère vérifie si ces prétendus frère et sœur ne couchent pas ensemble, et atteste qu’elle a vu « dans la maison de mon père, toute une famille dans un seul lit, père, mère, grande fille de seize ans, deux garçons de dix-huit à vingt » (p. 916). La propriétaire, Mme Lallemand, est amatrice de femmes, et pourtant Rétif ne nous invente pas encore un mot spécifique (mais il y reviendra) : « non que Mme Lallemand fût sage ; mais elle aimait les jolies femmes, et elle en était jalouse comme un amant ; aussi fut-elle enchantée, quand elle ne douta plus que Jeannette ne fût sage aussi. Ce n’était cependant pas du gibier pour elle » (p. 916). Grâce à cette réserve exceptionnelle de Nicolas, la belle orpheline va épouser un marchand aisé qui cherche une patronne pour sa boutique et une femme. Ce genre de mariage d’argent justifie sans doute l’attitude des jeunes gens pauvres, qui forniquent entre eux, sachant bien que vierge ou non, la fille si elle est belle, finira dans le lit d’un vieux riche. Nicolas se retrouve avec sa logeuse : « je fus pendant quelque temps abandonné à la lubricité de la libertine Lallemand. Ses crapuleuses infidélités et son goût pour les femmes m’éloignèrent d’elle » (p. 923). C’est ainsi que son ami Gaudet viole une de ses sœurs de dix-sept ans, mais il ne lui en veut guère car son sort sera pire : « Il est si vrai qu’il n’avait aucune mauvaise intention que Geneviève, séduite, ou même violée par le prêtre Dusautoir son confesseur, étant devenue grosse, Louis Gaudet voulait absolument l’épouser, ce qui n’eut pas lieu uniquement parce que mes frères de Courgis firent enfermer l’infortunée Geneviève à Pélagie, où ils la détinrent environ huit ans » (p. 924). À propos de cette sœur, Rétif fait dire à une amie : « Elle me racontait souvent comme vous l’aimiez dans votre jeunesse, et les caresses que vous lui faisiez » (p. 925). Pierre Testud explique en note que la relation était présentée comme clairement incestueuse dans d’autres œuvres de notre érotomane. Rétif nous fait croire que son livre dit le vrai : « On découvre ainsi, dans cet ouvrage, les bases du Paysan-Paysanne pervertis, bases vraies, mais romanisées dans un roman » (p. 924). Monsieur Nicolas est lui-même très « romanisé » ! Le néologisme « matrullê », issu du grec ancien « matruleion » (mauvais lieu) est utilisé à plusieurs reprises : « C’est qu’une passion excitée réveillait en moi toutes les autres ; je me laissai leurrer par la description que me fit une matrullê, et je livrai mon corps à une jeune prostituée » (p. 926). « Les moines, en se nommant frères, ne s’en détestent pas moins ; et les prostituées, en nommant leurs matrullês leurs mamans, ne les en respectent pas plus » (p. 937). Nicolas arrive à jouir au théâtre tellement il aime ça : « Cette actrice me causa une émotion si vive, que je donnai pour la première fois, à sa vue, dans un écart presque toujours répété depuis, quand je vais au spectacle : l’imagination embrasée, le corps tendu, emittebam nullo juvante coniadu » (j’éjaculais sans attouchement ; p. 927). Il suit une actrice jusque chez elle et la viole presque, mais en lui expliquant ce qu’il veut elle se laisse faire, puis lui fait la grimace, et son pote lui explique pourquoi : « elle était fâchée que je ne l’eusse pas payée » (p. 928). Il apprend que Toinette a quitté la maison Parangon : « Cette fille l’avait quittée de son aveu, après avoir été vivement attaquée, ou plutôt violée dans la maison » (p. 929). Vu ce qu’elle avait déjà subi, on comprend que cette fois-ci ç’avait été grave ! Nouvelle bonne fortune à Paris : « Au bout de la petite rue des Prêtres, dans l’endroit étroit où elle n’est plus qu’une ruelle, demeurait la Massé, ma compatriote (elle était de Nitry). Cette Macé, qu’était-ce ? Une matrullê passablement fameuse… Je l’avais déjà vue deux ou trois fois, et elle me favorisait beaucoup, parce, disait-elle, qu’étant petit, elle m’avait fait sauter sur ses genoux. Elle était en faction sur le pas de sa porte ; elle fit un signe de joie en m’apercevant, et me demanda comment je me portais » (p. 930). Comme ça fait longtemps qu’il n’a pas tiré son coup, elle lui fournit une femme sans qu’il lui « en coûte un sou ». Cette femme se trouve être par un hasard fort romanesque une superbe créature qu’il venait de croiser, en fait une aristocrate qui se prostitue pour le plaisir de se trouver des beaux mecs (c’est donc plutôt lui qui se trouve prostitué !) Mais nous apprendrons plus loin qu’en réalité cette femme cherchait une sorte de donneur de sperme pour se faire faire un enfant avec un homme moins laid que son mari.

Rétif éditorialiste

Une digression nous vaut des considérations sociologiques de Rétif, d’ailleurs à la mode selon Pierre Testud, bien qu’erronées : « C’est le but de la Nature, qu’un mâle suffise à plusieurs femelles. Aussi la conservation des femelles est bien plus importante pour la population que celle des mâles. Le genre humain, avec le système actuel des grandes armées et la monogamie chrétienne, doit décroître insensiblement, et décroît en effet » (p. 932). Cette dernière information est démentie par les historiens : au contraire, la population croît au XVIIIe siècle. Notre ami a beaucoup d’imagination pour améliorer la société : « Les princes pourront encore augmenter la Marine, qui consomme tant d’hommes, en permettant aux femmes des marins, non grosses au départ de leurs maris, de faire un enfant ou deux, suivant la longueur du voyage, avec un jeune et brave garçon désigné par l’époux, dont l’aveu rendrait cet enfant légitime » ; « Princes barbares, vous pouvez ensevelir dans les mines un tiers des hommes, en perdre un autre tiers dans le célibat de vos moines et de vos prêtres, pourvu que, suppléant exactement tous ces hommes, vous donniez à ceux qui restent autant de femmes à féconder (en pourvoyant à leur subsistance) que tous en auraient eues » (p. 933). Il se fait anti-chrétien : « Je ne sais quel génie puriste et destructeur s’est emparé des humains, depuis le christianisme ! Ils ont fait une honte, une imperfection de l’union des deux sexes, un vice de la gaieté et de ses accessoires, un crime du plaisir. Leur Jésus-Christ, ce crucifié, qui n’est peut-être qu’un personnage fantastique, réalisé par l’illuminé bancal Paul, puisque aucun des historiens contemporains n’en fait mention, leur Jésus-Christ, atrabilaire ou philanthrope par accès, a répandu sur toute la Nature le crêpe du deuil et de l’amère douleur » (p. 934).

Annales de la débauche

Nicolas emménage chez une Bonne Sellier, hôtesse fort accommodante : « Quoique Bonne Sellier ne fût plus jeune, il était établi que tous ses pensionnaires l’avaient, ou qu’elle avait tous ses pensionnaires ; c’était notre femme, en un mot ; la commodité lui tenait lieu d’attraits. Elle avait le plus grand soin de nous ; il semblait que chacun fût son unique mari, par les attentions qu’elle nous donnait en santé et les soins qu’elle prodiguait dans la maladie » (p. 935). Rétif reprécise encore son projet : « dans Le Cœur humain dévoilé : le motif de mon travail est de présenter la vie d’un homme, telle qu’elle a été, sans réticences comme sans fard. Je ne sais que ce moyen de faire réellement connaître les ressorts du cœur humain : un seul fait déguisé doit égarer le lecteur ; il n’y est plus, et retombe dans le roman » (p. 935).
Son ami Gaudet est une belle crapule, et un altersexuel redoutable : « Mes Cahiers contenaient en outre les noms et la demeure de plus de deux cents filles, auxquelles nous portions notre crapuleux hommage, Gaudet et moi, et dont chacune avait été visitée depuis notre séjour à Paris. Où Gaudet se rendit très coupable (écart dans lequel je ne l’imitai jamais), c’est dans les outrages faits à la nature : tantôt pædicabat ces malheureuses, ou irrumabat, ou mammellabat, ou buccinellabat, ou curatissime lotas fellabat (sodomisait, ou jouissait par leur bouche (cf. « irrumation ») ou leurs seins ; il les suçait après les avoir soigneusement lavées ; « buccinellabat » résiste à l’interprétation). Il n’y avait pas à résister : Gaudet était extrêmement fort, et les coups auraient dompté la répugnance. Un jour, que nous étions chez une très jolie fille, à l’entrée de la rue des Mauvais Garçons, faubourg Saint-Germain, et qu’il m’en faisait jouir le premier, suivant son usage, il lui prit une frénésie, qui me mit dans la nécessité de me défendre contre lui : intra coitus nisus, accensus libidine spectator, me superpædicare conabatur. La rixe fut violente, et il fallut souffrir qu’infrapædicaret puellam en même temps, sans quoi il nous aurait exterminés tous deux. Il me fit ses excuses après… » (p. 942). Cela veut dire en bon français que Gaudet essaie d’enculer Nicolas pendant que celui-ci baise la fille, et que finalement, repoussé par ce Rétif camarade de baise, il se contente de sodomiser par-dessous la fille que le conformiste Nicolas baise par devant…

L’Anti-Justine ou les Délices de l’amour, par Rétif de La Bretonne.
Édition du XIXe siècle. Figures libres hors-texte attribuées à Frédillo.

À part ça, c’est à ce moment que Nicolas apprend le décès accidentel de Colette Parangon, tombée en allant lui poster une lettre. Son mari découvre la lettre, et du coup met fin au projet de mariage avec Fanchette, double perte pour Nicolas, qui se retrouve persona non grata à Auxerre, et ne peut retrouver aucune de ses victimes. À Paris, il est déclassé, ne peut plus prétendre à un beau parti, et obligé à user d’une bonne vieille ruse : « C’était une figure charmante ; sa mise et son air annonçaient la bonne bourgeoisie ; j’en fus affligé : j’aurais désiré qu’elle eût été la fille d’un crocheteur ou d’un porteur d’eau ; j’en aurais fait ma femme, si on avait voulu me la donner. Je tâchai néanmoins de lui exprimer mes sentiments, qu’elle écouta, parce que ma sœur était sa bonne amie. Ce premier point obtenu, il me fut aisé de gagner les bonnes grâces d’une jeune personne innocente et qui n’avait jamais rien vu. Je parvins à me faire aimer, et je voulus la rendre enceinte, pour l’épouser. Elle s’y prêtait, pendant que ma sœur faisait le guet, tenant la porte entrouverte » (p. 950). Cela échoue, mais il pourra violer la donzelle plus tard, tranquillos : « Douze années après, je retrouvai Léonore mariée, à la place Louis-XV, le jour du grand étouffement. Je la reconnus ; mais elle ne me reconnut pas, et je lui sauvai la vie. On la croyait morte ; je l’emportai dans les Tuileries, où je satisfis ma passion brutale dans l’obscurité… Je ne me le reproche pas : ce fut ce qui la ranima, et elle fut en état de se retirer chez elle. Je n’osai l’accompagner, à cause de mon crime… » (p. 951). Sa sœur tente alors d’arranger un mariage, mais la jeune femme est d’une santé délicate, et « Elle cessa de vivre au bout de trois mois de souffrances, et je perdis en elle le dernier espoir d’un établissement avantageux » (p. 952). Il en est réduit aux prostituées, désignées par une belle périphrase : « Cependant, il me fallait des femmes ! Et je me contentai du spectre de ce chef-d’œuvre de la Nature » (p. 953). Sans périphrase, voici une mésaventure : « Avec Gaudet, j’allais crapuleusement, les dimanches et fêtes, de boucans en boucans, cherchant quelque fille plus fraîche que les misérables paillasses que nous avions ordinairement. […] Nous trouvâmes un jour, rue Beaurepaire, une jeune fille, prostituée de la veille seulement ; elle avait tous les symptômes de la fraîcheur et du non-usage. Un soldat aux gardes, qui en eut vent par le Monsieur de cette maison, disputait, quand nous entrâmes, pour l’avoir gratis, attendu que c’était le droit des militaires, des espions (disait-il), d’avoir la fleur des filles » (p. 953). Gaudet se bat avec le soldat, gagne, et « Nous restâmes avec la jeune fille ; nous tirâmes au sort qui l’aurait le premier. Le sort décida pour Gaudet. Dans ce cas, je ne succédais jamais : une sorte de répugnance invincible, jointe à un reste d’honnêteté, m’empêchait de m’assouvir sur une fille qui sortait des bras d’un autre. Gaudet le savait : il exigea que je jouisse le premier. Je n’ose répéter ce qu’il fit ensuite ; je dirai seulement que ses actions, assez semblables à celles dont on accusait faussement les Gnostiques de la primitive Église, marquaient à quel point Gaudet portait l’idolâtrie à mon égard ». Une longue note en latin précise qu’il s’agit d’avaler le sperme d’un homme comme si c’était le corps du Christ. Rétif ajoute : « On voit ici la source de ce dévouement que je prête à Gaudet d’Arras dans Le Paysan-Paysanne pervertis pour Edmond, et que j’y fondais ensemble deux hommes, Gaudet et Gaudet d’Arras » (p. 954). Une autre anecdote le voit profiter de la nuit pour se substituer à un amant qui n’aurait pas encore été au but. Après avoir dûment dépucelé, l’amant se pointe, et Rétif de se dissimuler dans les toilettes, où il entend tout (il a toujours un moyen d’entendre par le menu tout ce que disent ses personnages en son absence), et il assiste à un spectacle : « La fille y vint pisser, sans doute par un instinct naturel qui lui faisait cacher les traces fraîches… » (p. 964). Quand il voit l’amant, il le trouve fat, et s’exclame : « Je suis charmé d’avoir soufflé une fleur à cet efféminé-là ! » Puis il revient à une anecdote sur une logeuse qui couche avec tous ses pensionnaires, et ironise sur ce qui semble une coutume parisienne : « Il semblait que cette convention entrât dans les charges de la pension, et qu’elle se fût obligée à satisfaire tous nos besoins. Et des benêts de voyageurs, qui n’ont vu qu’une maison, dans chaque horde sauvage, viennent nous donner ce qu’ils ont aperçu, pour les mœurs générales ! C’est comme si j’allais dire aux étrangers, et même aux nationaux : « À Paris, il est de règle que les hommes qui se mettent en pension dans une maison, fussent-ils trente, aient tous droit aux faveurs de leur hôtesse… » » (p. 967). Et de citer plusieurs exemples, dont celui d’une maison où le pensionnaire se voit successivement aguiché par la grand-mère, puis la mère, avant de passer aux deux filles : « Vous l’aviez quelque temps, et c’était la manière d’agir avec elle qui décidait si vous auriez les filles : un trupelu n’avait que l’aïeule, qui en préservait la mère ; celle-ci préservait la fille aînée de l’homme douteux. Mais après que le jeune homme comme il faut avait eu quelque temps la mère, avec de bons procédés, la fille aînée, en déshabillé provocant, dessinant le nu, venait faire le lit du prédestiné. Elle faisait filer un peu l’amour ; enfin, si elle était contente de ses sentiments et de ses procédés, elle le rendait heureux… Il fallait être le chef-d’œuvre du mérite et de l’honnêteté, pour parvenir au tendron de quinze ans » (p. 968).

Lesbianisme, partouzes & syphilis

Voici donc le récit promis tacitement depuis quarante pages, des amours saphiques de Mme Lallemand : « Mme Lallemand était retournée demeurer dans la rue Jacinthe, au coin de celle Galande. Le bas de la même maison était occupé par un cafetier, dont l’épouse, belle brune, avait le goût antiphysique, que je ne connaissais pas encore dans les femmes. […] C’était cette jolie cafétiste, qu’on a vue depuis au coin de la rue du Fouarre… Sa gorge blanche et ferme, entièrement découverte, était dévorée de baisers par mon ancienne hôtesse, tandis que deux mains libertines, mutuellement occupées… Jamais surprise n’égala celle que j’éprouvai ! Je crus bonnement que la jolie Maximine Mâri était une femme à tempérament, qui, ayant un mari jaloux, n’osait pas s’exposer avec un homme. Dans cette idée, je tournai le bouton de la porte vitrée, et je me présentai… Les deux femmes poussèrent un cri aigu… Je les rassurai ; j’offris ardemment mes services à la belle limonadière, employant les expressions qui cadraient avec mon opinion erronée. Ses réponses me parurent inintelligibles. Mme Lallemand me les expliqua. « Ah, morbleu ! m’écriai-je, vous fraudez la nature… De par Vénus ! vous serez hommée ! » Et je mis les conditions à ma discrétion future… Je n’entendis rien : il fallut céder. La cafétiste passa la première, parce qu’elle ne voulait pas que j’eusse Mme Lallemand. Mais ces deux femmes se caressèrent pendant la jouissance et elles convinrent que c’était un nouveau ragoût, qu’elles ne connaissaient pas… (Lecteur, je te peins ce que j’ai vu, ce que j’ai fait. Pétrone nouveau, je ne te déguise rien. Connais ton siècle, ou plutôt connais tous les temps !) […] Je lui dis que je ne la comprenais pas. Alors cette lesbienne me détailla tous les écarts de son goût factice et coupable. Ses expressions furent si vives, si révoltantes, que, de ce moment, elle éteignit en moi tout désir de ses charmes ; le reste de la séance, je ne caressai plus que Mme Lallemand. Mais alors la cafétiste me l’enlevait avec fureur, de sorte que nous en vînmes à nous battre presque tout de bon » (p. 970). Nous avons ensuite le récit d’une « orgie » qui se tint « le 15 juin 1756 » dans une maison qui deviendrait celle de Beaumarchais. Après une soirée mondaine, les personnages restants s’accouplent après qu’on a éteint les lumières ; cela semble inspiré par un ambassadeur italien, Alvise Sebastiano Mocenigo (1725-1795), connu paraît-il pour son goût pour la sodomie et ses dépravations, dont Casanova dit un mot. Rétif s’y tape, grâce à une substitution et sans le savoir, l’actrice Guéant qu’il admire, et que cela ne gêne pas de nommer ! Puis une autre actrice, chez elle, parce qu’il admire son jarret. Ce n’est qu’à cette époque, ce qui paraît invraisemblable tant Rétif a déjà jeté sa gourme dans tout ce qui se présentait, qu’il contracte sa première syphilis : « Je dois le dire ici : ce n’est pas aux chirurgiens qu’on doit s’adresser pour la syphilis ; ils n’y sont que des charlatans fort gauches, et les charlatans, comme Nicole, Algeroni, etc., y sont les vrais médecins. Mon ami le Dr Gilbert de Préval m’en donnait pour raisons qu’ils ne connaissent que l’ancienne méthode insuffisante de traiter par le mercure ; que cette méthode demandait des attentions infinies , que les chirurgiens ordinaires négligeaient ; au lieu que ceux ad hoc avaient un traitement victorieux et point assujettissant, ce qui le rend immanquable… » (p. 977). Cela nous vaut une note passionnante de Pierre Testud sur ce Guibert (et non Gilbert) de Préval : « le 6 mai 1771, en présence du duc de Chartres et du prince de Condé, il eut un rapport sexuel avec une fille extrêmement vérolée, puis se frotta de sa préparation et ne fut pas contaminé ». Rétif défendit cet ami contre la faculté de médecine : « Son eau préservative, qui lui fit tant de jaloux, a guéri quarante mille militaires et plus de vingt mille autres particuliers » (p. 1525). Cette maladie nous vaut une saynète croustillante : « Vous vous abîmerez l’estomac, avec vos bols !… Voyons ?… » (Elle m’introduisit dans un cabinet)… « Défaites cela… Un peu de rougeur… mais… plus… d’écoulement… (sa main douce pressa tout)… « Sentez-vous quelque chose ? – Un grand plaisir ! Répondis-je… – « Ce n’est pas là ce que je vous demande, reprit-elle sévèrement ; « je m’intéresse à votre santé parce que M. Loiseau m’a dit du bien de vous, que M. Lacan vous néglige, et que Labadie, je ne sais par quel motif, semble vouloir éterniser votre traitement. » Elle avait continué de m’examiner en parlant. Je ne pus y tenir, et… eruperunt fontes vitæ… Mme Lacan examina froidement le résultat… et me dit : « Vous êtes guéri » (p. 977). Rétif justifie son comportement d’alors par un sentiment de honte intéressant : « Ô fatale humilité ! tu m’as plus fait de mal que la débauche, dont tu fus la fille et la mère !… Plongé dans cet état abject, j’y trouvai une sorte de repos ; je me sentis débarrassé de la peine de songer à moi-même : assis au dernier degré, plus de chutes à craindre ; je ne pouvais choir plus bas » (p. 978). Rétif confesse son addiction sexuelle avec des accents en avance sur son temps : « Cependant, les dimanches et les fêtes, j’échappais à ses soins et à ceux de Renaud ; souvent, après les avoir accompagnés à la promenade, si nous n’avions pas de femmes avec nous, je les abandonnais, m’ esquivant seul, pour retourner à Paris, goûter de crapuleux plaisirs avec le sexe qui pouvait seul me les donner, n’importe de quelle nature ils fussent ; je ne vivais, je ne respirais, je n’étais heureux ou mal-heureux que par les femmes » (p. 979). Une attestation rare nous fait toucher du doigt l’étymologie du mot « gouine » qui désignait alors les prostituées (d’un mot signifiant cochon, couiner, apparenté à « sagouin ») : « J’allais, j’allais, les yeux fixés sur elle, sans écouter, sans voir les agaceries des quouines qui bordaient chaque côté de cette rue infâme… » (p. 979).

La journée d’un ouvrier parisien

Fait rarissime en littérature, on trouve ici l’emploi du temps hebdomadaire d’un travailleur citadin : « J’étais ce qu’un maître imprimeur pouvait appeler rangé : c’est que je ne faisais pas de jours blancs dans la semaine, et jamais de ribaute. Je venais le lundi à 7 heures ; je corrigeais à la pointe mes épreuves, lues et corrigées à la plume par le prote ou par l’auteur ; cette journée était tout entière consacrée aux corrections. À 4 heures et demie, ma tâche achevée, j’allais à l’un des deux ou trois spectacles ouverts. Le mardi, je venais au travail à six heures ; je composais huit pages in-12 de cicéro, caractère et format de cet ouvrage-ci, payées huit sous la page, et j’achevais mes fonctions, c’est-à-dire, corrections d’épreuves, desserrage de lettre, imposition de formes, etc. Le mercredi, je venais à 5 heures, et je faisais dix pages, avec quelques fonctions, des secondes, etc., outre une distribution copieuse, c’est-à-dire la remise en casse des caractères qui composaient une feuille imprimée, pour en recomposer une autre… Le jeudi, je venais à 4 heures, avec mon hôte Sellier, imprimeur à la presse, et je faisais douze pages… Le vendredi, je venais encore à 4 heures, et je faisais quatorze pages ; je ne m’en allais qu’à dix heures du soir, afin de distribuer… Le samedi, je me levais à 3 heures, avec mon hôte, et je faisais seize ou dix-huit pages… Je travaillais avec tant d’action, les deux derniers jours de la semaine, que j’en avais les mains absolument couvertes de taches rousses… Le dimanche matin, j’avais seul le privilège, chez Claude, de venir remplir ma casse, et j’y faisais entrer ordinairement une feuille, ou vingt-quatre pages, en survidant. J’allais ensuite chez mon perruquier Lehon, beau-frère de mon ami Boudard, même rue Notre-Dame. Lorsque j’étais coiffé, j’allais dîner chez mon hôtesse, rue Galande. Je donnais le reste de l’après-dînée au plaisir. Le lundi, je recommençais. Une fête me faisait toujours perdre six francs sur ma semaine, par le dérangement qu’elle occasionnait, quoique je travaillasse le matin… ». Puis il raconte comment en un week-end il gagne l’admiration de son patron en composant à toute vitesse une commande pressée pour un procès : « À six heures du matin, les trois feuilles furent corrigées, et prêtes à mettre sous presse. C’était un coup d’or pour les parties. L’avocat parut à sept heures : on cousait son mémoire » (p. 984). Ancêtre du traitement de texte !

Zéphire, fille et putain

C’est en recherchant de telles femmes, que Rétif est censé découvrir la fameuse Zéphire [1]. Pierre Testud nous explique à quel point cet épisode est fabriqué à partir de bribes insignifiantes de la vie de Rétif. Il attribue successivement à cette jeune fille en avance sur son âge, quatorze, dix-sept, vint ans, avant qu’elle ne lui avoue en avoir seulement douze, ce qui ne le gêne pas (p. 995). Cette Zéphire, présentée comme vierge malgré son métier auquel la livre sa propre mère, donnera à Rétif un enfant nommé tantôt Zéphire, tantôt Zéphirette (note 4 p. 990). Rétif explique tant bien que mal comment cette jeune putain pouvait être vierge : « D’autres, effrayés des doutes qu’elle affectait sur sa santé, s’abstenaient de certaines infamies dont la bouche est l’organe. Comme elle avait encore l’haleine pure, au moyen des précautions qu’elle prenait, elle leur en déguisait la pureté en mordant toujours quelque fruit, orange, citron ou pomme, qu’elle suçait, auparavant d’ouvrir ; elle dérobait sa fraîcheur aux regards des libertins, par des moyens employés par d’autres pour cacher leur putréfaction » (p. 995). L’innocente enfant justifie le métier de putain : « Nous sommes nécessaires, tout comme les autres états, et c’est bien la raison que maman m’a donnée et qui m’a déterminée, quand elle m’a mise dans le monde. Maman assure que nous préservons les autres femmes et que, sans nous, il se commettrait bien des désordres. » Aussi maman se regarde-t-elle comme une femme à laquelle on doit des égards » (p. 996). Rétif en tire une conclusion : « est-il possible qu’il y ait de la vertu dans l’exercice volontaire de la prostitution ? » Oui, oui, Zéphire prostituée était vertueuse, et tant d’honnêtes femmes ne le sont pas !… » (p. 997).
La maman de Zéphire, qui se trouve être aussi sa vraie mère, est soulagée d’avoir casé sa fille : « Vous avez ôté, monsieur Dulis, un pesant fardeau de sur ma pauvre conscience ! car je n’ai jamais conduit un homme auprès de ma Zéphire, que je n’en aie frémi… Grâces à Dieu ! vous avez eu son pucelage, vous êtes le père de l’enfant qu’elle porte… Ainsi elle est, à votre égard, tout ce que peut être la plus honnête fille de Paris envers son prétendu. C’est là ma consolation, que son mari ait eu ce qu’il devait avoir. Et du depuis, elle n’a souffert que personne en fît autant que lui ; elle me l’a dit souvent » (p. 1007). Après la naissance de l’enfant, Rétif donne cette précision qui rabaisse encore l’âge de Zéphire, et classe – au regard des normes actuelles – cette relation dans la catégorie « pédophilie » : « Il faut songer qu’elle était née en 1746, au mois de mai, et qu’elle n’avait que douze ans quarante jours, encore qu’elle fût formée, pour l’achèvement du tempérament, comme une fille de seize ans » (p. 1011). Bien qu’il ait donné plusieurs indices déjà, Rétif dévoile la vérité en passant par une formule à double sens : « J’eus cette idée ; nous l’eûmes tous ! et ce furent ma femme et ma fille qui la firent naître ! » (p. 1016). Si Zéphire figure en premier de la liste donnée dans la 4e époque, Zéphirette n’y figure pas, et pourtant Rétif évoque pour la 1re fois précisément sa naissance, or c’est l’enfant de son enfant et de lui-même ! Un chiasme résume la destinée de Zéphire : « La pudeur commençait à naître, car Zéphire n’en avait jamais eu ; on l’avait prostituée à l’amusement des hommes avant l’âge où naît la pudeur… » (p. 1018).

De l’amitié

La réunion des amis est le départ d’une dissertation sur bonheur et amitié où Rétif développe le thème qui lui est cher de la vie communautaire : « Nos bons amis, en venant nous voir aujourd’hui, ont bien accru notre bonheur, car tout ce qui arrive à mon ami Nicolas m’arrive, soit en bien, soit en mal. – Et moi, lui dis-je, quand un bien m’est arrivé, je ne l’ai tout entier qu’au moment où tu le partages… Et quand c’est un mal, le récit que je t’en fais le diminue de moitié ! – Voilà deux vrais amis ! dit Zoé. – Ah ! je la trouve enfin, s’écria Renaud, avec cet enthousiasme pour le beau qui lui était naturel ; je la sens, je l’éprouve, cette divine amitié que j’ai toujours désirée !… Il faut nous mettre ensemble tous quatre, et même tous cinq ; car ce grand garçon-là (montrant Gaudet) me parait d’un bon caractère. Nous pensons de même, et ce que vous dites, toujours… je le trouve dans mon cœur. – Réunis, dit Loiseau, nous en ferons mieux face à l’adversité… Ne songeons pas à la fortune, elle n’est plus faite pour nous, mais au bonheur… On peut le trouver dans la pauvreté… » (p. 1019). Suit un éloge de la « Divine Pauvreté ».
Dans cet épisode on ne peut plus romancé, Rétif glisse une attestation de véracité fort mensongère ! « Voilà le trait, tel qu’il arriva : je pouvais mettre du roman dans mes autres ouvrages, mais ici je suis obligé de rétablir la vérité… » (p. 1034). La relation (inventée) avec Zéphire lui inspire cet aphorisme au style périodique prêté à un certain Blanchard- Lavalette : « Quand nous sommes sûrs d’être aimés, nous courons volontiers après les autres femmes ; nous sommes gais, enjoués, coquets. Notre maîtresse parait-elle disposée à l’inconstance ? nous devenons auprès d’elle de l’empressement le plus exact ; notre fidélité veut être scrupuleuse ; et nous ne songeons pas que cette conduite impatientante précipite son inconstance, au lieu de l’arrêter » (p. 1036). Mais le récit donne une autre cause à la constance du narrateur : « Ce n’était donc pas la fidélité, la tendresse vive de Zéphire, la préférence exclusive et flatteuse qu’elle me donnait, qui me rendaient fidèle : c’était un sentiment… paternel… Je ne la voyais face à face que les samedis soir, les dimanches et les fêtes ; mais j’étais journellement heureux par elle » (p. 1036). Les messages codés qu’il envoie à Zéphire dans sa boutique sont l’occasion d’une dissertation sur la musique où Rétif s’oppose à Rousseau, et montre qu’il a appris la musique, sans doute plus âgé, car je n’ai pas noté qu’il ait eu jusqu’à cette époque un maître de musique : « Je préviens que rien n’est plus facile dans nos langues modernes non accentuées, que d’y ajuster des notes, et je suis persuadé que la prose serait aussi commode au musicien de génie, peut-être plus que les vers. J’ai observé cent fois qu’animé par la passion, il me venait des passages d’autant plus mélodieux ou chantants, que c’était le sentiment et la portée naturelle de ma voix, sans gêne de rime ni de mesure (quoique souvent la rime s’y trouvât), qui réglaient et les modulations, et les octaves ; tout était parfaitement d’accord avec ce que je sentais, les dièses, les roulades, les cadences perlées ; c’était la nature même qui m’inspirait » (p. 1037). Une anticipation nous apprend que l’enfant Zéphirette lui sera soustrait par Manon Gaudet « n’ayant jamais eu d’enfants, et voulant faire illusion à son mari par la mienne » (p. 1038). Un jour de 1758, la lecture du Portier des Chartreux que lui prête un libertin, le pousse à commettre six viols en une journée, toutes les jeunes filles qui frappent chez lui pour une raison ou une autre : « je la soumets aussi vigoureusement à un sixième triomphe qu’au premier, soutenu que j’étais par la fougue de mon imagination » (p. 1044). Mais cette crise semble isolée. Rétif en profite pour condamner Sade, qu’il admire et imite pourtant (il publie L’Anti-Justine en 1798). Zéphire meurt après avoir attrapé froid en accourant au secours de Rétif, emprisonné pour avoir bastonné deux aristocrates qui s’en étaient pris à lui, ce qui nous vaut une envolée révolutionnaire : « Que je hais ces nobles insolents, qui se prévalent du frivole avantage d’être nés de parents jadis vertueux ou puissants, pour écraser l’homme utile qui vaut mieux qu’eux ! » (p. 1045). La cause de la mort de Zéphire est exprimée en termes contournés : « Une pleurésie, causée par son évanouissement au moment où elle était en sueur, se joignit à la suppression… Qu’on me pardonne ces détails ; ils sont permis à un homme qui perd son bonheur pour la dernière fois !… » (p. 1046). Une note indique sans plus de détail, que le mot « suppression » fait référence aux règles. Après la mort de Zéphire, Rétif apprend celle de Mlle Guéant, « Mais je n’ai su que longtemps après la part que j’avais à cette mort, innocemment causée par les suites d’un accouchement, dont la cause remontait à l’obscurité de notre partie » (p. 1056). Voilà une naissance qui aurait permis de vérifier les affirmations de Rétif, mais étonnamment, Pierre Testud n’en dit rien dans sa longue note sur l’actrice. Le coup de théâtre annoncé par allusions depuis des dizaines de pages arrive enfin : le vrai patronyme de Rétif étant lu lors du mariage de Gaudet et Manon, dont il est témoin, Nanette, alias la mère de Zéphire, le reconnaît, d’où un récit bien mélo de ce coït infantile : « Elle raconta donc qu’excitée à me poursuivre par Madelon Rameau, sous prétexte que j’étais sauvage et que je m’enfuyais des filles, elle m’avait surpris dans l’étable aux mules ; qu’elle m’avait embrassé, comptant que je me défendrais ; mais que tout le contraire arriva : je lui rendis ses caresses ; qu’émue par là, autant qu’excitée par la beauté que j’avais alors, elle s’était trouvée… dans une… si grande… passion amoureuse… qu’elle avait… cherché à la satisfaire… que je m’y étais prêté ; mais qu’à l’instant où elle s’y attendait le moins, vu ma jeunesse, j’avais poussé un soupir, et m’étais évanoui… qu’en ce moment nos corps étaient parfaitement unis, mais que j’étais tombé à côté d’elle, comme si j’eusse été mort ; qu’effrayée, elle m’avait jeté de l’eau fraîche au visage, ce qui m’avait fait revenir : qu’elle avait senti… que j’avais agi… en homme, parfaitement : ce qui l’avait autant surprise qu’inquiétée ; qu’en effet, au bout de trois à quatre mois, elle s’était aperçue de l’état qui précède l’accouchement… qu’elle nous protestait, en sa conscience, qu’elle n’avait été approchée par personne ; qu’elle le désirerait en ce moment, pour qu’il y eût au moins du doute… » (p. 1059).

De la prostitution

Nanette raconte la façon dont elle est devenue maquerelle, suite au décès de l’homme qui avait accepté de l’épouser enceinte d’un Rétif de 10 ans : « Comment, tu habilles des filles ? — Oui, des filles qui ont besoin d’être jolies, ou belles, pour gagner leur vie… Écoute ! J’ai des habits de toute taille, de toutes couleurs, de toute étoffe, de tout costume pour bien vingt mille francs ; pour duchesses, marquises, bourgeoises, actrices et grisettes. On me paye à proportion de ce qu’on gagne. On vient chez moi où j’ai cinq à six grandes baignoires : je lave, je masse, je dédurillonne, j’écorce, je désempuantis, je parfume, je blanchis, je peins. Je t’apprendrai à masser, et le reste. Le meilleur de mon achalandage, est de pouvoir faire changer d’habits tous les jours. En nous associant, nous les doublerons, car je vois à ton encolure et à ton économie que tes moyens correspondent aux miens. C’est une mine que cet état !… Nous ferons, à nous deux, changer tous les jours d’habit à nos pratiques, sans remettre le même pendant un an… » Je consentis à m’associer. Je montai ma maison comme la sienne, et… je m’aperçus bientôt que son commerce était encore plus étendu qu’elle ne me l’avait dit. Nous massions chez nous des personnes des deux sexes qui… (Mme Deschamps lui fit signe de supprimer les détails), qui payaient largement… » (p. 1063). Nous avons droit à un document fictif intitulé « Instruction pour les Dames-chefs de Maisons publiques, tenant des Filles », soi-disant émanant de la police, dans lequel Rétif reprend et développe son propos du Pornographe. On en citera certains alinéas croustillants :
« 2. La dame-chef se pénétrera de l’importance de son état, dont le but n’est pas seulement le plaisir à vendre, mais la santé à préserver, le libertinage à réprimer, la sûreté à procurer aux honnêtes femmes, en acceptant le sacrifice volontaire que font de leur honneur, de leur tranquillité, de leur pudeur, les filles et femmes qui se dévouent à satisfaire la brutalité des hommes.
3. […] Elle adoucira leurs vices, en leur montrant de quelle utilité leur profession est dans l’État, non seulement pour empêcher les attaques de femmes, filles, enfants, faire éviter la sodomie, éloigner la séduction et l’adultère des femmes mariées […].
4. La dame-chef doit visiter, ou faire visiter la santé génitale de tout homme qui se présentera pour voir ses filles. Elle rejettera, ou redingotera, les syphiliteux et les pelliculeux , ou même saquera ou épongera l’intérieur et l’extérieur de la fille, outre qu’elle ne leur permettra pas le lit. Elle fera vivre sainement, soigneusement traiter ses filles malades, et leur interdira l’homme. […]
7. L’espion auquel on aura annexé une fille, la fera seule chanter, M. l’inspecteur se réservant très expressément toute dame-chef… » (p. 1065).
La vie des filles est dangereuse, et le comportement des « princes » est dénoncé : « Un jour, elle échappa par là aux cruautés de nos princes, qui vinrent boucaner mes filles, et elle aurait été torturée, ou estropiée, comme quantité d’autres… » (p. 1067). « Boucaner » dans ce sens est un néologisme formé sur « boucan », lieu de débauche. « La police, dit Nannette, a sans doute ses raisons pour nous rendre la vie la plus dure qu’elle peut : hôpital toujours à craindre, rançonnements de l’inspecteur, vexation et tyrannie des locateurs, avanies des passants, tapage et brisements des boucaneurs, arrestations arbitraires du guet… Mais le pis, c’est le fait-chanter des espions. […] On en a vu ne pas laisser à une pauvre fille un instant de santé pendant plus de dix ans, et ne la quitter que quand elle était tout à fait abîmée. Ils lui salissent dégoûtamment toutes les ouvertures du corps… » (p. 1068). Et Rétif, pourfendeur de Sade, de décrire avec complaisance, par le menu, les turpitudes sadiennes : « Voici à présent ce que les filles ont à souffrir des hommes brutaux. Ils viennent ordinairement plusieurs, quand ils veulent tapager. Alors ils font mettre de force les filles nues ; ils leur font prendre des attitudes hideuses, repoussantes… Ils les maltraitent, les couvrent d’ordures… Les brutaux en particulier sont quelquefois plus terribles qu’en troupes ; j’en ai vu un assommer une fille d’un coup de poing, pour lui faire plus à son aise tout ce qu’il voudrait ; un autre, dans sa rage de passion, arracher avec ses dents le mamelon d’une fille dont il jouissait… Vous frémissez ! mais tout cela n’est rien, auprès de nos princes… Quand ils arrivent dans un endroit, tout tremble, tout fuit. Mais la porte est gardée. Ils font aussi mettre nues les filles. Ils en font attacher une, qu’ils savent chatouilleuse, par ses compagnes, sur le pied d’un lit, et la font titiller (c’est leur mot), ou chatouiller, jusqu’à perdre connaissance… Ils en attachent une autre par les quatre membres sur une table, et jouent au palet sur son ventre, une bougie allumée fichée au nombril : si la fille tressaille, ou qu’un palet attrape la bougie, elle tombe, et le cri de la fille brûlée divertit les joueurs, qui recommencent… Ils s’amusent des plus jeunes, dont l’haleine est encore pure, en s’en faisant téter ; il les forcent d’avaler ce qu’ils nomment leur lait : ensuite ils les saluent du nom de nourrissonnes des princes. Ils les font lécher par les autres. Ils font mettre l’urine des jeunes à part… Ils fouettent les filles nues, à grands coups, ou les font fouailler par leurs coureurs… Ils terminent ordinairement par obliger ces infortunées à se… servir d’hommes les unes aux autres, lardant les récalcitrantes à petits coups de pointe d’épée… Ils donnent presque toujours une jolie collation ; mais elle répond au reste : il y a toujours de cette urine des jeunes, ou même des princes, mêlée à quelque liqueur ; il faut la boire de bonne grâce, et sans en rien témoigner, sous peine d’être forcée, par tous les tourments imaginables, à manger d’une tourte à l’ail cru, qui ferait peler la langue. Et je ne dis pas la moitié de leurs horreurs, comme de repuceler des filles… » (p. 1070 ; le sens de ce dernier verbe n’est pas explicité par les notes). Rétif précise en note : « tout ce qu’on vient de lire en deux articles, a été fait en 1784 […]. Je n’aurais pu l’imprimer en France. […] Je comptais aller en Suisse pour y faire imprimer : la République décrétée ayant écarté ces obstacles, je n’ai plus été embarrassé. Je laisse les étrangers, et j’imprime ici. »
Rétif ayant appris que grâce à Marguerite Pâris, ses filles Éléonore et Zéphire auraient été élevées ensemble, il bâtit sur cela un fantasme de communauté familiale : « Éléonore et Zéphire se sont connues, elles ont vécu ensemble ! Les deux sœurs se sont aimées !… Ô mes chères filles ! Vous m’en devenez plus chères !… Éléonore me rendra Zéphire !… Elle servira de mère à Zéphirette, qui remplacera ma fille aînée ! Nous nous réunirons tous trois un jour, et peut-être avec d’autres… que je ne fais encore que soupçonner » (p. 1068). Il exprime une idée commune chez les moralistes, mais en mêlant l’inceste à ses autres passions : « Je n’étais jamais plus disposé à prendre une passion violente, que lorsque je venais d’être vivement attendri par le souvenir, soit de Jeannette Rousseau, soit de Colette, soit de Madelon, soit de Marianne Tangis, soit de ma sœur Demailly, soit en dernier lieu de mon incomparable Zéphire… » (p. 1075). Rétif a entrepris d’apprendre l’anglais : « ce quartier, jusqu’au Pont-Neuf, est celui des Anglais, et Suadèle, qui nous avait inspiré l’envie d’apprendre leur langue, n’avait eu cette idée, que pour entendre et répondre, quand des Anglaises venaient chez sa mère » (p. 1080). Cela lui sert évidemment à draguer une belle Anglaise ! Il projette un mariage avantageux avec une jeune anglaise qu’il rencontre, Henriette, et qu’il aide à récupérer un héritage d’un parent français, n’hésitant pas à mentir par omission à ses parents qui le croient toujours engagé avec Suadèle, qui vient de mourir de la rage. En une péripétie fort romanesque, les Anglaises filent à l’anglaise, emportant toute la fortune que Rétif gardait dans l’appartement commun : « Apostille de la tante : « Mon pauvre French, je ne t’avais donné ma nièce que pour avoir la succession, et pour la rendre bientôt veuve d’un Français. Tu la perds vivant ; mais nous avons ta succession. En puisses-tu cependant mourir de rage et de désespoir ! ce serait un ennemi de moins pour ma nation. » (p. 1093). Cet épisode est caractéristique de la façon de faire de Rétif, comme l’écrit Pierre Testud : « le récit autobiographique s’empare du matériau romanesque d’œuvres antérieures » […] « C’est dire que cette histoire où le personnage de Taaff, escroc notoire emprunté à la chronique parisienne, donne à l’imposture son sérieux et sa gravité, a essentiellement dans le récit une fonction narrative et pédagogique » (notes, p. 1572).

Un dernier plan cul, pour la route ?

Rétif décide de retourner à Auxerre, dans le but de voir si Marianne Tangis serait toujours vivante et bien disposée à son égard. Mais il nous glisse quelques derniers plans cul pour la route. D’abord un épisode oublié, où il avait baisé une Pèlerine Berthé pour voir s’il est encore contagieux de sa première vérole : « Le badinage alla fort loin ! mais je voulais m’en tenir au badinage. La jolie Berthé avait les yeux brillants, le feu jaillissait de toutes les parties de son corps… Je l’embrassais… je la pressais… et j’allais plus loin encore… Alors, sentant que je ne pourrais plus commander à mes désirs, je m’arrêtai par délicatesse. Je le dis à la jeune fille, ajoutant que je la perdrais. Soit qu’elle ne comprît pas toute la signification de ce mot, soit qu’elle fût dans une trop grande émotion de volupté, elle me dit : « Quoi ! vous me laissez, dans l’état où vous m’avez mise ?… Non… non… vous ne m’y laisserez pas !… » Je fus obligé de la satisfaire, car elle me tenait si ferme, que je ne m’en serais pas aisément débarrassé… Heureusement j’étais guéri !… Je m’informai tous les jours à cette enfant de ce qu’elle éprouvait ; je fus même jusqu’à la visiter, et je fus sûr enfin que je n’étais plus contagieux. Ce fut ce qui m’enhardit avec Thérèse » (p. 1103). Il se tape justement ladite Thérèse, une bonne chaudasse qui l’allume, et qu’il prend en levrette alors qu’elle cause à la fenêtre, comme il avait fait à Auxerre avec Marote et Toinette : « Elle ne changea pas de posture, quelque chose que je fisse ; elle souriait seulement en dessous, et continuait de causer. Je m’arrangeai donc : je lui mis le rideau sur sa croupe ; je la disposai tout à mon aise ; je cherchai le plaisir, et je le trouvai. Thérèse causait toujours, mais, enfin, elle syncopa… et déraisonnait si visiblement, que Bonne Sellier, qui ne se doutait de rien, éclata de rire, et lui cria par deux fois : « Mais que dites-vous donc là, mam’selle Thérèse ?… » (p. 1104). Tant qu’il y est, avant de quitter Paris, il échafaude un dernier projet de mariage, qui pourrait étonner ou plutôt scandaliser aujourd’hui : « Vis-à-vis l’imprimerie de Knapen, entre le café Dauphin, et le marchand de vin Forget, était une petite regrattière de sel extrêmement jolie, âgée de douze à treize ans. C’était la fille de la seconde femme d’un portefaix. Je me figurai un plaisir extrême à l’épouser à cet âge, et à la former. La mère m’éconduisit, me prenant pour un libertin. Elle se trompait ; j’avais de bonnes intentions. J’aurais donné la petite Eusébie Gomand à Mlle Zoé, qui en aurait fait un sujet ; je l’aurais ensuite placée chez Victorine, pour apprendre les modes ; je me serais établi ; j’aurais conservé Zoé, et j’aurais évité tous les malheurs qui me vont assaillir… » (p. 1107). Tant qu’à faire, il culbute aussi une belle voisine, Isabelle, qui a des raisons de se laisser faire : « Je fermai aussitôt la porte sur nous ; j’embrassai ma jolie voisine… je la pressai contre mon cœur. Elle reculait, en se défendant… Un lit se trouva derrière elle ; il l’arrêta ; je l’y renversai. La résistance fut médiocre… Je triomphai sans rien ménager ; je la traitai en ville prise d’assaut… Je crus que j’allais essuyer des reproches, de la part d’une jeune personne de dix-neuf ans… Non. Elle me dit en propres termes : « Je voulais vous prouver combien je vous estime. Vous avez eu ce que jamais personne n’a obtenu de moi, et cela, parce que vos vers m’ont touché le cœur […]. J’ai su qu’Éléonore et la jolie Zéphire étaient vos filles… c’est ce qui m’a déterminée… car ce n’est pas d’aujourd’hui que j’avais résolu ce que nous venons de faire. Vous me voyez ; mes deux petites sœurs cadettes ne me ressemblent pas du tout… et j’en sais de bonne part la raison. Il a fallu m’instruire : j’avais résolu d’en faire autant. Mais aimant l’aisance, je me marie pour certains avantages de fortune… » (p. 1110). Le bref voyage de retour fournit une conclusion de l’époque : « Je laissai là tous mes vices de Paris. Puissé-je ne pas les reprendre au retour !… (Ils coururent m’attendre à Dijon)… » (p. 1125).
Fin du 1er tome. Je prendrai une pause avant de lire le tome 2.

- Site de la Société Rétif de La Bretonne
- L’image de vignette est dessinée et gravée par Moreau le Jeune, première illustration des Nuits de Paris (1788), représentant « le Hibou-Spectateur, marchant la nuit dans les rues de la capitale. » © Wikicommons.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Les lieux de Rétif de la Bretonne en images


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[1Zéphire est un avatar méconnu de la riche lignée littéraire de la « prostituée au grand cœur », dont on trouve les racines dans Ishtar, la courtisane sacrée de Gilgamesh, et qui revient de temps en temps, par exemple dans Esther (Splendeurs et misères des courtisanes, d’Honoré de Balzac), dans Un Barrage contre le Pacifique et dans Madame Rosa (La Vie devant soi de Romain Gary). Voir aussi l’article sur prostitution et roman.