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Un regard critique d’adolescents sur le monde qui les entoure.

L’Année de l’orientation

Lionel Labosse, roman publié en 2003, Éditions Publibook, 142 p.

jeudi 29 mars 2007, par Lionel Labosse

Julien et Karim ont 15 ans et tiennent à leur amitié, en dépit de l’éloignement. Julien, enfant de divorcés, a quitté Paris pour Bordeaux. Il entame une correspondance soutenue avec Karim, pour lui raconter ses mésaventures avec son « beau-père », puis le nouveau mode de vie de son père. Karim, quant à lui, expose ses difficultés familiales et ses problèmes d’intégration. Au collège, on lui parle d’orientation scolaire, mais il se pose des questions sur son orientation sexuelle. L’intégration la plus difficile n’est pas forcément celle qu’on croit.

Lettre n° 1

Le samedi 8 janvier 2000

Salut Karim.

« Abracadabra, c’est l’an 2000 ! Au revoir Vaujours, bonjour Bordeaux. Quand j’avais promis de t’écrire, Karim, j’avais dit ça à la légère, parce que parmi les copains de Vaujours, tu étais le seul que j’avais de la peine à quitter. Pourtant je ne sais pas grand-chose de toi, ni toi de moi. Dans le train, l’amitié a été mon premier sujet de réflexion. Je me suis dit : « Voilà, le premier lieu de ta vie se referme sur ton enfance. Quinze années. Bilan ? » J’ai eu peur de répondre à la question. C’est alors que j’ai pensé à toi, à cette étrange promesse. Cela fait sept ou huit ans qu’on se voit presque tous les jours. On a beaucoup parlé, mais peu parlé de nous.

Ce n’est pas difficile à cet âge de fabriquer des amis. On vous place sur une même table à l’école, hop ! et vous voilà potes. C’est comme pour apprendre à faire du vélo, on met des roulettes, et ça tient tout seul. Chez les adultes, avec la même recette, un humain avec un autre humain à côté, tu fabriques des guerres ou des ennemis héréditaires. C’est quoi l’amitié, si on enlève cette part de hasard ? Toi et moi, la seule chose qu’on ait en commun, c’est qu’on a peu de copains. Ne soyons pas amis par habitude, et faute de mieux. Je ne veux pas t’écrire des petites lettres où on ne se dit rien. Je voudrais qu’on s’écrive comme on ne s’est jamais parlé, je voudrais retirer les petites roues à cette amitié, pour voir si elle roule toute seule.

Les nouveaux copains sont comme les anciens, tout le monde se fiche de moi quand je parle de l’an 2000, et que la vie va changer. Ils disent que c’est juste un chiffre, que je ne vais pas penser comme les blaireaux, que le chômage y en aura toujours, que la terre est un grain de poussière dans les galaxies. Bref, leur enthousiasme a la vigueur caillée des laitues flétries. Maintenant je fais gaffe, je parle comme eux, je crois surtout pas en Dieu, je lis pas l’horoscope, et j’attends rien de la vie, à part que Bordeaux gagne le championnat. Mais à toi je vais dire la vérité. J’espère que tu ne vas pas me contredire, d’ailleurs tu ne peux pas, c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de t’écrire. En plus je crois que le mettre par écrit va l’obliger à arriver, le changement. Et puis la troisième comme ils disent, c’est l’année de l’orientation, alors notre vie doit prendre une orientation bénéfique, n’est-ce pas ?

La tempête a eu lieu juste après mon déménagement, quelques jours avant l’an 2000. Tu sais comme j’aime les arbres, eh bien tu vas trouver ça paradoxal de ma part, mais cette apocalypse m’a inspiré un enthousiasme suffisant pour étouffer la peine. Tous ces troncs qui ont poussé dru parfois pendant des siècles et qui faisaient de l’ombre aux jeunes pousses de toute la hauteur de leur autorité, les voilà qui gisent comme des géants vaincus. Dans le parc proche de chez moi, avant qu’ils n’en interdisent l’entrée, j’ai vu des hêtres. Avec leur peau grise, lisse, plissée et leurs branches sinueuses, ils se sont affalés comme des éléphants fatigués, enchevêtrés les uns dans les autres. Quant aux pins sylvestres, avec leur écorce écailleuse rougeâtre entremêlée de vert tendre, ce sont des boas empaillés, toujours superbes mais inoffensifs. Voici des choses immenses et terribles, qui poussaient toutes seules depuis des siècles, qu’on pensait éternelles, et le vent a soufflé, et les voilà par terre juste avant l’an 2000, et tout est à déblayer, et tout à replanter. À nous les tronçonneuses, à nous les pelleteuses, et puis à nous les nouvelles graines et les jets d’eau claire.

Tu sais comme j’ai eu du mal à quitter ma mère pour mon père. L’année du divorce, j’avais huit ans, et je n’ai pas eu le choix — d’ailleurs j’aurais choisi ma mère. Mon père, je le voyais les dimanches et les vacances. Elle me disait du mal de lui, des trucs que je préfère oublier, et de temps en temps quand je faisais la gueule, elle prétendait que j’étais bien le fils de mon père. Plus ça allait, moins elle me supportait, et elle me laissait de plus en plus avec lui le week-end, et puis toutes les vacances, même parfois le mercredi. Je la voyais de moins en moins, surtout depuis qu’elle a rencontré Bernard, tu sais, le bouddhiste vachement désintéressé des biens matériels qui a accaparé notre voiture après s’être fait voler la sienne.

Ils étaient bien tous les deux le dimanche quand je n’étais pas là, mais en semaine on sentait que je dérangeais. Elle ne voulait pas qu’il reste à la maison en ma présence, et pour être franc, je poussais un peu dans ce sens. Tout s’est corsé l’an dernier, depuis que papa a obtenu sa mutation. Il partageait une maison de ville avec Christophe, un collègue à lui, divorcé également, qui était parti en Aquitaine un an auparavant. Tu comprends, ça revient moins cher de partager une maison à deux que de louer un appartement tout seul. Elle ne peut pas le voir, Christophe. On dirait le diable. D’après elle, il a une mauvaise influence sur Papa. Brusquement, je ne pouvais plus rejoindre mon père qu’une fois par quinzaine, et le pire, c’était les vacances. Une fois sur deux il fallait que je reste avec elle, et les vacances avec elle, je peux te dire que c’est chiant. Heureusement que j’avais l’ordinateur, mais à part ça on ne sortait jamais. Et puis Bernard s’était habitué à rester, il a même fini par s’installer chez nous, et un jour ça les a pris comme une envie d’aller au Mac Donald, ils se sont mariés. Pour les impôts.

Au contraire les vacances avec Papa, il m’a toujours emmené en voiture, on dormait n’importe où à l’hôtel, on est allés en Bretagne, à Barcelone, à Strasbourg. Tu vas me dire c’est facile, il gagne mieux sa vie, mais même quand on ne bougeait pas, on allait au cinéma, ou parfois il m’emmenait avec Christophe chez des amis collègues de bureau — malheureusement leurs enfants sont trop jeunes — et je participais aux discussions, même si je ne comprenais pas tout. À la maison, Christophe jouait souvent avec moi sur l’ordinateur. »

- Commandez directement un exemplaire dédicacé ou non de L’année de l’orientation. [1]. On peut aussi l’acheter sur le site des Editions Publibook, qui propose également une version PDF, ou encore dans n’importe quelle librairie ou sur les principaux sites (Fnac, Amazon… Attention, certaines librairies paresseuses prétendent parfois que ce livre est épuisé, ce qui est absolument faux.

- Voir le site d’Éric Raspaut, auteur de l’illustration de couverture.

- Voir l’article de Benoit Anciaux pour Ado-Livres, la critique de Psychokwak, celle de David Tong pour La Lucarne, et un article du Parisien proposant une utilisation pédagogique de ce livre.

- En 2013, pour le dixième anniversaire de cette parution, un beau cadeau, la critique de La Petite Mu qui Plume.

- La suite des aventures des protagonistes est publiée en 2007 dans Karim & Julien.


Voir en ligne : Acheter le livre aux Éditions Publibook


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[1Voir les modalités dans cet article.

Messages

  • Je viens de lire L’année de l’orientation et cette lecture, par ailleurs très
    plaisante, a réveillé des souvenirs engloutis par ce qu’on appelle la maturité,
    ce roman "madeleine de Proust", m’a rappelé un questionnement que j’ai eu à une
    époque désormais lointaine, durant mes études au collège puis au lycée,
    l’adolescence, difficile époque durant laquelle, moi aussi, j’ai entretenu une
    relation épistolaire avec mon meilleur ami, parti suivre ses études dans une
    autre ville, un garçon qui m’a révélé ainsi son homosexualité, à qui j’ai confié
    du bout des lèvres - timide et réservé que j’étais - la mienne.
    J’ai retrouvé dans ce roman toute la candeur de la jeunesse qui n’a pas vécu,
    mais qui a des idées sur tout, une jeunesse naïve et maladroite, mais ô combien
    touchante.
    J’ai découvert une belle écriture, fluide, qui m’a permis "d’avaler" le roman en
    quelques heures et donné l’envie de les retrouver très vite ; fort heureusement
    j’ai appris qu’il y avait une suite intitulée Karim et Julien.

    Voir en ligne : Rue des deux anges