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Un seul abosse vous quitte…

L’ABOSSÉDAIRE

et tout est dépeuplé !

dimanche 15 juillet 2018, par Lionel Labosse

Désolé pour ce 2e texte nombriliste à la suite ; une fois n’est pas coutume, et bientôt nous allons revenir à du lourd, rassurez-vous ! Voici qu’en juin 2018 je quitte ce lycée Auguste Blanqui où j’ai passé huit ans. Ma carrière n’aura rien eu que de fort simple, une année de formation au lycée de Sens, une année en Seine-et-Marne partagée entre deux collèges semi-ruraux ; quatre années assez déterminantes au collège de Dammartin-en-Goële (77), où j’ai rencontré des amis & des élèves marquants, pour lesquels par exemple j’ai écrit et monté deux petites pièces de théâtre ; neuf années dans un collège de Tremblay-en-France (93) avec des élèves & collègues également marquants, l’époque où je faisais des projets. Et où j’ai commencé à théoriser la lutte contre l’homophobie & et à en publier les résultats sur Internet, à une époque où ce n’était pas encore la mode, à publier également des bouquins. Michèle, la doc de ce collège avait recommandé mon 1er livre au réseau de bibliothécaires de Seine-saint-Denis et en avait fait acheter une série pour les élèves ; j’ai raconté ces péripéties dans un essai paru en 2005. Un ancien élève était fier de me dire qu’il avait mis ce roman dans sa liste de bac. C’est encore dans ce collège que j’avais obtenu de haute lutte une médaille en chocolat qui fait bien dans un curriculum de prof. Puis cinq ans dans un lycée « zep » d’Aubervilliers (93), où j’ai découvert l’enseignement en BTS (que je vais retrouver dans mon nouvel établissement) & l’atelier Sciences Po.

Je guignais déjà une mutation à Paris, mais la proviseure de ce bahut ne supportait pas que je pusse, dans ce lycée difficile du 93, publier des articles qui mettaient l’altersexualité au premier plan. Sans doute fallait-il, quand on était prof & homo, raser les murs, puisqu’on était dans le 93. Sa façon de me le faire payer était de ne jamais me nommer prof principal. Or il se trouve que je suis aussi un prof qui aime son boulot, et que cela finissait par être intolérable d’être sur la touche. En gros, en tant que prof de français, on est toujours un peu prof principal de toutes ses classes (quel prof vous allez voir pour vos gosses : le prof d’EPS ou le prof de français ?), donc je faisais le job sans avoir le fric ni la reconnaissance. J’ai demandé un entretien avec des collègues à cette proviseure, qui a soutenu son rôle droite dans ses bottes. Je n’ai pas eu la patience d’attendre ma mut sur Paris ; j’ai préféré muter dans l’académie de Créteil, ce qui n’est pas difficile, et me retrouver dans un lycée du même type mais dont je découvris une fois installé, qu’il bénéficiait en plus des avantages non méprisables de la zone dite « sensible », que le précédent bahut aurait dû largement avoir si la proviseure avait fait son job (deux profs principaux par classe, et une bonification de plus de cent euros par mois, ce n’est pas rien ! Mais certains préfèrent faire le dos rond, dans l’espoir d’une mut, plutôt que de reconnaître les difficultés. Cette proviseure avait quand même été la cible de tirs de 22 long rifle depuis les immeubles environnants, et avait tu l’affaire, pour ne pas faire de vagues. Tout allait sur roulettes, elle gérait tellement bien cet établissement difficile ! Elle picolait un chouia quand c’était trop dur (elle avait aussi été menacée de mort dans un conseil d’administration, avait demandé un temps mort pour filer en douce dans son appartement, et on savait bien pourquoi !), et obtiendrait enfin mais trop tard pour moi, une mut pour un plus gros bahut. Administrativement parlant elle était loin d’être nulle ; elle était juste inhumaine comme on leur demande d’être sans doute. Donc j’ai dû me taper encore huit ans de 93 zone sensible avant d’obtenir cette mutation sur Paris, puisque l’Éducation nationale est un monstre froid qui considère les enseignants comme des pions. Passer d’un bahut difficile à un autre bahut difficile c’est repartir à zéro pour les mutations… Je ne le regrette pas car j’ai beaucoup appris & progressé je pense dans ce bahut où je suis resté 8 ans, avec des élèves certes pénibles, mais dont une bonne partie vous faisait sentir que vous leur étiez utile. Étant en souffrance à mon arrivée, j’avais indiqué d’entrée de jeu à la proviseure que j’avais œuvré dans le domaine de la lutte contre l’homophobie, et contre toute attente, elle m’avait accueilli à bras ouverts. Avec son adjointe, qui était une personnalité, nous eûmes de fréquents échanges. Elle lisait parfois mes articles et nous en causions ; cela changeait la donne, et quand on travaille en confiance, eh bien on travaille mieux ; la « bienveillance » n’est pas bonne que pour les élèves ! En lettres nous avions la chance d’avoir un excellent inspecteur, qui a su me conseiller et m’a poussé à améliorer ma méthode de « lecture analytique ». J’ai aussi découvert l’enseignement en terminale littéraire, qui m’a fait bien bosser. J’ai amélioré ma maîtrise de l’enseignement de l’histoire des arts intégrée aux cours de français, et je conserverai un souvenir très fort des classes de 1re L quand j’ai pu faire équipe avec ma collègue Sophie, prof de lettres chargée de l’option histoire des arts, grâce à qui la section L n’était pas constituée que de fainéants trop mauvais pour S ou ES & trop imbus d’eux-mêmes pour s’abaisser à la voie technologique, qui était pourtant dans ce lycée une voie de réussite où j’ai rencontré d’excellents éléments, noyés parmi la foule d’élèves en perdition, lycée « sensible » oblige. La section L sera une chose que je regretterai dans mon nouvel établissement.
Nous avions le monde entier en réduction (avec une très forte proportion musulmane, dont une minorité malheureusement prosélyte, une des causes de mon ras-le-bol). Parmi les élèves qui m’ont marqué, un excellent élève haïtien en 1re techno, qui me montra avec fierté la photo de Dany Laferrière en académicien. Je demandai à mon amie Catherine de lui refiler des livres d’Haïti qui encombraient sa bibliothèque, et je lui en remis un kilo, dont certains dédicacés par le maître ! Dans cette même classe il y avait aussi une Comorienne méritante. Un élève philippin qui n’était pas une flèche mais fort gentil me fit la surprise mémorable de me reconnaître lors d’un voyage aux Philippines ! La même année, nous eûmes à déplorer la mort de 3 élèves et un ancien élève. Il y en avait un seul que je connaissais pour l’avoir eu en 1re ; c’était un élève calme et un peu terne, mais j’étais loin de me douter qu’il allait mourir d’un cancer pendant sa terminale. Cette année 2018, un élève que j’avais eu en seconde est mort dans un accident de la circulation, et ce fut un choc. Il était assez populaire, et sans être parfait c’était un bon élève et un élève marquant. Même les élèves chiants étaient parfois attachants, et ce que la catégorie était représentée ! Il y eut des moments moins agréables, bien sûr, sinon ce type d’établissement ne mériterait pas sa classification, comme ce cas de harcèlement homophobe heureusement unique. Je me souviens d’un élève de 1re et terminale L, un islamiste dont l’oncle était un imam intégriste. J’avais mis à mon programme un essai d’Hélé Béji qui venait de sortir. Ce petit merdeux, sans daigner lire le livre, bavait ses mots d’ordres à la moindre occasion. J’étais loin d’être d’accord avec les propos de cette musulmane tunisienne, mais je trouvais son livre bien écrit et intéressant. Pour ce genre de fanatique, c’était peine perdue. Sinon, nous avions des élèves filles en abaya, ce qui constitue évidemment une infraction à la loi de laïcité, mais elles vous expliquaient les yeux dans les yeux que c’était culturel et non cultuel ; pourtant lors des oraux de bacs blanc, bizarrement, elles remisaient cet habit purement culturel… Je me serais bien accommodé jadis qu’on laisse les élèves, comme je l’ai vu en Allemagne par exemple, porter une marque discrète d’appartenance religieuse, mais c’est le non-respect de la loi, la zone de non-droit qui m’indispose. Il y avait aussi les garçons qui, dès que vous étudiiez un tableau avec femme nue, se voilaient les yeux et protestaient bruyamment, ce qui à la longue constituait entrave & prosélytisme, car à chaque fois que cela se présentait, vous vous demandiez si le tableau était vraiment utile. Mais ces élèves heureusement, étaient pour la plupart humainement parlant, sans reproches, et souvent ces filles étaient parmi les meilleurs élèves. Un jour pourtant j’eus à me bagarrer lors d’une sortie que j’avais organisée avec une fille en abaya, qui revêtit une écharpe dès la grille franchie. C’était parce qu’elle avait froid, la petite hypocrite, mais elle avait alors le parfait look iranien. Ce jour-là j’ai décidé de cesser d’organiser toute sortie. Les élèves me tannaient pour les amener au théâtre, mais niet, et je ne pouvais bien sûr pas leur expliquer pourquoi. La version officielle très jésuite était de laisser le parcours libre, de ne retrouver les élèves que sur le lieu de la sortie, mais alors que faire si l’une d’elles, sous votre responsabilité, mettait son foulard au théâtre ? D’autre part ce laxisme encouragé par les autorités avait entraîné le non-respect symétrique d’une autre loi : il existait dans ce lycée un lieu où l’on fumait. On, je veux dire certains membres du personnel. On se tenait donc par la barbichette…
Sinon, nous avions parfois d’excellents élèves, capables de décrocher un 19 ou un 20 au bac de français. Cette année, alors que j’étais de bac pour la première fois en série générale à Paris, j’eus l’occasion d’interroger des élèves du lycée Charlemagne, et je me rendis compte que sur les 9, à une exception près, tous étaient du niveau de nos un ou deux excellents par classe. Attention, j’ai aussi fait passer d’autres lycées, comme Montaigne, ou Paul Valéry, et j’ai eu des élèves que j’ai trouvés moins bons que les nôtres. À une différence dont les collègues parisiens n’étaient pas conscients : à l’écrit, les copies contenaient en moyenne moitié moins d’incorrections que celles du 93 ! Lors de l’harmonisation, je remontai la note d’une collègue novice. Elle avait mis 0 sur quatre à la question de corpus d’un candidat parce qu’elle n’arrivait pas à comprendre ce qu’il avait écrit. D’accord avec une autre collègue, nous attribuâmes 2 sur 4, et ajoutâmes de même 2 au commentaire, et la copie eut 9 au lieu de 5 ! (on relit les copies notées entre 0 et 5).
Lors de ma première année je me souviens d’une certaine Emma. Le collègue prof d’histoire avait dit au dernier conseil de classe quelque chose comme : « Je tiens à féliciter M. Labosse, car Emma, qui ne jurait que par tel vedette de boys band, ne jure plus désormais que par Rousseau » ! Bref, d’un côté je suis content de partir car je n’aurais pas voulu faire l’« année de trop », et je suis impatient de me retrouver dans un lycée un peu plus normal, avec des élèves un peu plus calmes, enfin j’espère ; d’un autre côté il y a des aspects que je regretterai, comme l’impression de faire vraiment progresser des élèves qui arrivent de collèges publics du 93 sans rênes ni selle, ni mors aux dents ! Quand les professeurs principaux faisaient leur boulot pour les quelques cas très durs qu’on récoltait en seconde, on arrivait, avec les CPE et l’AS, au moins à leur mettre le mors aux dents ! Ce sont des cas où le fric dépensé en aide aux devoirs est jeté par la fenêtre, et où seule une psychothérapie pourrait obtenir des résultats, mais au lycée c’est souvent trop tard. Ce sont en général des enfants intelligents, mais qu’un blocage psychique dans leur relation avec leurs parents, empêchent de se couler dans le moule. Il arrive qu’ils prennent le prof comme cible de leur règlement de compte ; à charge pour celui ou celle-là d’être une cible bienveillante ! J’ai eu la chance de partir sur une année où, en compensation de soucis personnels, j’ai eu les deux meilleures classes de 1re et la moins mauvaise classe de seconde que j’aie eues en 8 ans (je veux dire qu’en 2de je n’ai pas eu un seul de ces cas très durs que je mentionnais ci-dessus, alors qu’en général on en avait 2 à 3 par classe).
Lors de la soirée de fin d’année, il se trouva que j’étais cette année le plus ancien à partir, et mes collègues ont eu la charmante attention de m’adresser un discours & des chansons (j’avais été moi-même un grand pourvoyeur de ce genre de happening dans cet établissement comme dans les précédents). Je me permets de les reprendre ici, tout en remerciant leurs auteurs anonymes, notamment le perfide & néanmoins génial Monsieur Nicolas ! Au début je me demandais si le leitmotiv « Lionel nous quitte » était du lard ou du halouf ! C’est aussi dans ce lycée que j’avais fait la connaissance du regretté Bernard Lefort, de Michel Cand, d’Odile, prof de lettres qui était la « coordinatrice » à mon arrivée, et avait des qualités pour mettre en confiance les gens ; c’est elle qui me poussa à lire Bonjour tristesse de Françoise Sagan, qu’elle proposait à ses élèves de 1re ; de Marie-Jo qui était une secrétaire d’intendance passionnante et passionnée, de Manuella l’AS et de tant d’autres gens d’exception, par exemple Nathalie, une prof de SVT toujours optimiste qui avait entre autres projets installé une basse-cour avec des poules. Quand vous enseigniez à côté de ces poules, ce qui était mon cas le mercredi cette année, si vous entendiez leur caquetage plutôt que celui des élèves, c’était soit qu’il était 8h du mat, soit que votre cours ne les ennuyait pas trop.

Champ Fleury de Geoffroy Tory

L’ABOSSÉDAIRE

Les collègues m’ont d’abord concocté un « L’ABOSSÉDAIRE », que mes parents ont – chose vexante – trouvé bien vu ! Le voici, sans commentaire, mais avec quelques liens qui vous permettront de vérifier ou d’infirmer…

Anarchiste

Barbu

Cravaté

Durassophile

Élégant

Farouche

Généreux

Hilare

Incorruptible

Jovial

Kafkaïen

Lubrique

Maudit

Nageur

Obstiné

Phallique

Querelleur

Râleur

Sensible

Terrible

Ulcéré

Voy(ag)eur [1]

Wagnérien

Xénophile

YMCA

Zutique

Le discours

« AGNUS SCYTHICUS. (Hist. nat. bot.) Kircher est le premier qui ait parlé de cette plante. Je vais d’abord rapporter ce qu’a dit Scaliger pour faire connaître ce que c’est que l’agnus scythicus, puis Kempfer & le savant Hans Sloane nous apprendront ce qu’il en faut penser. « Rien, dit Jules César Scaliger, n’est comparable à l’admirable arbrisseau de Scythie. Il croît principalement dans le Zaccolham, aussi célèbre par son antiquité que par le courage de ses habitants. L’on sème dans cette contrée une graine presque semblable à celle du melon, excepté qu’elle est moins oblongue. Cette graine produit une plante d’environ trois pieds de haut, qu’on appelle boramets, ou agneau, parce qu’elle ressemble parfaitement à cet animal par les pieds, les ongles, les oreilles & la tête ; il ne lui manque que les cornes, à la place desquelles elle a une touffe de poils. Elle est couverte d’une peau légère dont les habitants font des bonnets. On dit que sa pulpe ressemble à la chair de l’écrevisse de mer, qu’il en sort du sang quand on y fait une incision, & qu’elle est d’un goût extrêmement doux. La racine de la plante s’étend fort loin dans la terre : ce qui ajoute au prodige, c’est qu’elle tire sa nourriture des arbrisseaux circonvoisins, & qu’elle périt lorsqu’ils meurent ou qu’on vient à les arracher. »

Lionel nous quitte !

« L’issue, à la vérité, n’est pas pour notre forme si dangereuse. Cette porte qu’il faut passer n’a qu’un seul gong de chair de la grandeur d’un homme, le surveillant qui l’obstrue à moitié : plutôt que d’un engrenage, il s’agit ici d’un sphincter. Chacun en est aussitôt expulsé, honteusement sain et sauf, fort déprimé pourtant, par des boyaux lubrifiés à la cire, au fly-tox, à la lumière électrique. Brusquement séparés par de longs intervalles, l’on se trouve alors, dans une atmosphère entêtante d’hôpital à durée de cure indéfinie pour l’entretien des bourses plates, filant à toute vitesse à travers une sorte de monastère-patinoire dont les nombreux canaux se coupent à angles droits, — où l’uniforme est le veston râpé.

*

Bientôt après, dans chaque service, avec un bruit terrible, les armoires à rideaux de fer s’ouvrent, — d’où les dossiers, comme d’affreux oiseaux-fossiles familiers, dénichés de leurs strates, descendent lourdement se poser sur les tables où ils s’ébrouent. Une étude macabre commence. Ô analphabétisme commercial, au bruit des machines sacrées c’est alors la longue, la sempiternelle célébration de ton culte qu’il faut servir. »

Lionel nous quitte !

Il a lu la Bible en entier
Il a lu tout Zola
Il a vu plus de vingt films de Samuel Fuller à la cinémathèque
Il a infligé à des cohortes d’élèves la lecture de l’article « Agnus Scythicus » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert [2]
Il a ri, tonné, intrigué, calomnié, râlé, tempêté, blagué, perturbé, dérangé, agacé, amusé, surpris et chanté
Il a défié en duel à maintes reprises ses coordinateurs de discipline qui ne sont pas si fous
Il a supplié son collègue de le traiter de « connard » et de le chasser d’une réunion [3]
Il nous a offert des briquets
Il a écrit. Beaucoup écrit. Sur son blog et ailleurs
Il a nagé des kilomètres
Il a voyagé dans le monde entier
Il a couru contre la faim
Il a crié en salle des professeurs les plaisanteries les plus douteuses et les plus laborieuses
Il a scandé des textes de Michel Cand accompagné à la guitare électrique par Michel Cerf
Il a enseigné des heures et des heures et des heures et des heures et des heures et des heures

Lionel nous quitte !

Puis une chorale improvisée chanta un extrait du « Cinématographe » de Boris Vian, puis un pastiche de « Comprend qui peut » de Bobby Lapointe, où « Marcel » était remplacé par « Lionel » !

« Quand j’avais six ans
La première fois
Que papa m’emmena au cinéma
Moi je trouvais ça
Plus palpitant que n’importe quoi
Y avait sur l’écran
Des drôles de gars
Des moustachus
Des fiers à bras
Des qui s’entretuent
Chaque fois qu’i trouvent
Un cheveu dans l’plat
Un piano jouait des choses d’atmosphère
Guillaume Tell ou l’grand air du Trouvère
Et tout le public
En frémissant
S’passionnait pour ces braves gens
Ça coûtait pas cher
On en avait pour ses trois francs »

« Lionel n’est pas ce qu’on appelle
Un intellectuel
Lionel, Lionel
Quand je l’appelle
Moi je l’appelle Lionel
Il n’ répond pas, mais il approche
De sa démarche gauche
Et l’on peut voir
Dans son regard
Comme une lueur d’intelligence
Il sait de quoi j’ai envie
Il n’est pas si bête
Il sait que c’est de son vigoureux corps d’athlète
Je pose ma main sur son gros bras que
M’arrive-t-il ça fait tilt
Il me susurre le curieux refrain
Tiens ! Voilà du boudin
Et puis en roulant les « R »
Oh, le grand nigaud
Il m’dit j’vais te faire
L’fameux coup du légionnaire
Et du sable chaud
Dans la légion étrangère
J’aime son heureux caractère
Toutes ses affaires
Et c’est pour ça que
Je dis que l’amour
Même sans amour
C’est quand même l’amour !
Comprend qui peut »

Merci chers collègues ! Et en route pour de nouvelles aventures !

Pour vous donner un aperçu du niveau hautement intellectuel de mes œuvres festives, voici le pastiche de « Marche à l’ombre » de Renaud par lequel je conspuai les ignobles lâcheurs (dont votre serviteur) quittant l’établissement. L’amie Franceska avait le plus grand mérite de tâcher de courir avec son accordéon magique après ma voix défaillante. Je n’ai jamais appris la musique, malgré une tentative vers l’an 2000 d’apprendre le solfège en cours du soir, qui fit long feu… Parmi nos collaborations marquantes, il y eut des pastiches de « Madame la marquise », pour le départ de l’agente-chef ; de « La vie en rose », pour Michel Cand, etc. Parfois la chanson n’était que le prolongement d’un sketch.

« Quand la prof de latin-grec
est sorti d’son coupé Mercédes
qu’elle avait garée à la Brigitte
d’vant mon bahut,
j’ai dit à Nico qui vapotait
Viens voir la bourgeoise qui s’ramène,
vise la dégaine,
quelle rigolade !
Tailleur-jupe moulante, le Who’s who des Macron dans la poche,
blagues à deux balles à mort, brushing impec, foulard Cardin
tu vas voir qu’à tous les coups
elle va nous taper cent balles
pour siroter son thé bio
à la récré

Avant qu’elle ait pu dire un mot,
j’ai chopé Sylvie par l’chmisier
et j’lui ai dit : Toi tu m’fous les glandes,
pi t’as rien à foutre dans ma cour,
arrache-toi d’là, t’es pas d’Blanqui
casse-toi, tu pues, et marche à l’ombre !

Une prof de sport toute blonde,
attifée comme une quiche lorraine
a débarqué dans mon lycée,
un peu plus tard.
J’ai dit à Nico qui fumait
Reluque la tronche à la Vosgienne,
même pas d’talons
chevilles en berne !
Survêt de sport, homologué chez les biffins,
Maquillage bio, pull de ski de fond tricoté main
qu’est-ce qu’elle vient nous frimer la tête ?
Non, mais elle s’croit à Décathlon !
J’peux pas saquer les Jeannie Longo
ni Mauresmo.
Avant qu’elle ait bu son lait-fraise
je l’ai chopée par l’anorak
et j’lui ai dit : Perrine, tu m’fous les glandes,
pi t’as rien à foutre dans ma cour,
arrache-toi d’là, t’es pas d’Blanqui
casse-toi, tu pues, et marche à l’ombre !

Un prof de lettres barjo,
le genre qui s’est gouré de gay pride
est v’nu jouer les intellos
dans mon bahut.
J’ai dit à Nico-nicotine
Arrête, j’ai peur, d’ses ch’mises à fleurs
J’veux pas d’histoires
avec ce connard
Et ses cravates, j’entrave que dalle à ses blagues
de carambar
L’arrête pas d’te guigner, faut qu’il arrête
Balance ce porc
Non mais, qu’est-ce que c’est qu’ce mec
qui vient r’luquer mon comptoir ?
L’a qu’a retourner métro Saint-Paul
se faire voir !

Avant qu’il ait bu son whisky
je l’ai r’tourné contre le copieur
et j’ui ai dit : Lionel, tu m’fous les glandes,
pi t’as rien à foutre dans ma cour,
arrache-toi d’là, t’es pas d’Blanqui
casse-toi, tu pues, et marche à l’ombre !

Pi j’me suis fait une CPE qu’avait raté tous ses concours
pi un’ proviseure adjointe genre prof de sciences
Quand Nico a massacré la copieuse
on avait plus une tune en poche,
j’ai réfléchi et je m’suis dit :
c’est vrai que j’suis musclé comme une salade de Monoprix
Et que d’main j’peux tomber sur une Alexandra
Qui m’casse la tête.
Si cette fille-là me fait la peau
et que j’crève la gueule sur le bar
si la Mort me paye l’apéro
d’un air vicelard,

Avant qu’elle m’emmène voir là-haut
si y’a du monde dans les bahuts,
j’lui dirai : Toi, tu m’fous les glandes
pi t’as rien à foutre dans ma cour,
arrache-toi d’là, t’es pas d’Blanqui
casse-toi, tu pues, et marche à l’ombre !

Et puis il y eut aussi un pastiche de « Fleur De Paris » de Maurice Chevalier, pour évoquer la mut, mais là j’ai trop honte !

Lionel Labosse (sauf le discours qui est une œuvre collective anonyme !)


© altersexualite.com, 2018
L’image de vignette et de l’article provient de ce site ; c’est le fameux Champ Fleury (1529) de Geoffroy Tory.


[1Et pour « voyeur », quand on est poli, on dit candauliste ! Passe pour le reste, mais là je m’insurge ! Si l’on ne peut plus, lorsqu’un petit-frère de coordinateur de discipline, s’exhibe impudemment en boxer & en face de chez vous, s’abstenir de fermer les yeux & contempler discrètement le paysage, alors tout va à vau-l’eau !

[2Je ne pense pas avoir été le seul prof de français à le faire, mais évidemment c’est un peu exigeant comme texte. L’autre extrait c’est un bout de « R.C. Seine n° » de Francis Ponge, et là par contre je crois être le seul fou à avoir dégoté ce texte pour une lecture analytique. La documentaliste & la collègue chargée de l’aide aux devoirs s’en sont arraché les cheveux. Quand je vois les textes limite nunuches qui tombent parfois au bac, je ne regrette pas de faire de la littérature exigeante, et je n’ai pas été le seul dans ce bahut. Pour ne prendre qu’un exemple, l’excellent caporal Thierry infligea du Wajdi Mouawad et du Samuel Beckett à des cohortes d’élèves, et l’un de mes grands souvenirs est le jour où j’interrogeai à un oral blanc l’un de ses élèves, un Tchétchène en situation précaire arrivé depuis deux ans en France, sur la tirade de Lucky dans En attendant Godot ! Le gars s’en tira brillamment. Comme quoi, comme dirait Gide, il faut suivre le nivellement, pourvu que ce soit vers le haut ! Et puis Sylvie proposa du Valère Novarina, et Philippe, le théâtreux, nous dégottait toujours une pièce inconnue de Corneille !

[3Voyez avec quel talent Roman Polanski dit « Conard » dans ladite tirade de En attendant Godot.