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Fiche de lecture, maîtrise de langue française

Étude sur les périphrases verbales de la langue française, de Georges Gougenheim

Librairie A.-G. Nizet, 1971, 379 p., épuisé

mercredi 28 février 2018, par Lionel Labosse

Au fond de mes tiroirs dormait cette fiche de lecture réalisée dans le cadre du séminaire de langue française que je suivais pour une maîtrise en 1997. Voir l’article Leçons de linguistique 1943-1944 série A, Esquisse d’une grammaire descriptive de la langue française II, de Gustave Guillaume. En fait j’avais déjà préparé dans la foulée de mes études, vers 1987 ou 88, une maîtrise de littérature française, dont le sujet était « la révélation de l’homosexualité du baron de Charlus dans La Recherche du temps perdu de Marcel Proust », mais j’avais abandonné en cours de route, sans doute parce que ma propre révélation était hors maîtrise à cette époque. Devenu prof, je comble cette lacune, mais en langue française et non plus en littérature, et choisis comme thème principal « La périphrase dans les trois versions de la Justine de Sade ». Je mettrai peut-être cela en ligne un de ces jours. Il fallait en plus du mémoire, réaliser deux fiches de lecture sur des livres fondamentaux en lien avec les deux séminaires que l’on suivait, l’un avec mon directeur de recherche, l’autre avec je ne sais plus qui. Précisons que je n’ai pas été harcelé sexuellement par ce professeur, et qu’il fit consciencieusement son travail, me questionnant en détail sur ce mémoire, ce qui prouvait qu’il l’avait lu ! (pour une future rubrique « balance ton koala » !) Voici donc une fiche de lecture sur cet ouvrage passionnant ; lecture réservée aux spécialistes !

Fiche de lecture sur l’Étude sur les périphrases verbales de la langue française, de Georges Gougenheim (1900-1972).
1. De l’auteur de l’ouvrage et de sa place dans l’histoire de la linguistique. Rubrique qui contient aussi quelques considérations sur les prénoms et les dates à l’usage des étudiants en grammaire.

Les trop rares étudiants qui, parmi la foule des littéraires, se spécialisent en grammaire plutôt qu’en littérature, doivent s’habituer à certaines pratiques cabalistiques visant à protéger le Savoir des appétits des non-initiés. Ainsi, il n’existe aucune bibliographie de fin d’ouvrage, ou d’officine officielle ou non, dont le but déclaré est pourtant d’aider les étudiants, qui prenne le soin de préciser le sexe et le prénom des Auteurs dont la connaissance intime distingue le littéraire du linguiste. Comme la science linguistique en est encore à ses balbutiements et qu’aucun dictionnaire n’a panthéonisé les élus, le vergogneux et balourd bachoteur agrégatif en est réduit à ruser pour citer dans une dissertation quelque linguiste qu’il ne connaîtrait pas de première main : « Comme le dit M. Bakthine », ou bien pour éviter la confusion avec l’abréviation : « Comme le dit Monsieur Bakthine », quitte à risquer l’esclaffement du correcteur si par hasard, le M. en venait à dissimuler certaine incongrue Mauricette ou Mireille : « Comme l’explique si bien Monsieur Huchon dans son étude sur le français de la Renaissance que pensez-vous bien, M. le correcteur, je n’ai eu que ça à faire de lire pendant cette année de préparation, au cas où le XVIe tomberait dans une épreuve à si faible coefficient ! » Bref, cet usage élitiste des listes bibliographiques témoigne d’un temps où lesdites listes n’étaient pas encore lardées d’hétéroclites bas-bleus et autres femmes savantes. Peut-être serait-il temps d’ajouter les prénoms dans ces listes, de sorte que sous l’effet de la mode, O. Ducrot par exemple ne soit jamais traité d’Ophélie par quelque jeune étudiant mal orienté.
Dans le même ordre d’idée, et pour arriver à nos moutons, certains éditeurs de linguistique rébarbative sacrifient trop volontiers à l’usage détestable de ne pas mépriser le maigre public auquel ils s’adressent, au risque de le réduire encore davantage. Ainsi, supposons un étudiant bénévole, qui souhaiterait s’informer sur les périphrases verbales en français. Passant innocemment devant une vitrine de la rue de la Sorbonne, peut-être par un soir de décembre un peu sombre, y dénicherait-il un ouvrage aux marges non rognées qui pour la somme de 150 francs lui procurerait les informations souhaitées. Cherchant fébrilement la date de parution de l’ouvrage (nous supposons notre étudiant ignorant autant de l’œuvre que du sexe ou du prénom de G. Gougenheim), notre étudiant gêné par l’impatience du libraire asthmatique qui n’apprécierait pas particulièrement qu’on lui fasse remuer certains recoins peu sûrs de sa boutique, constatant pour seule et unique date avouée sur l’ouvrage, celle de 1971 inscrite dans le colophon, engloutirait imprudemment une grande part de son allocation d’études dans un ouvrage suranné.
Ce n’est qu’avec lenteur, délivrant une à une au coupe-papier les pages jumelles, qu’il découvrirait qu’aucun des exemples fournis par l’auteur n’est postérieur à 1928. Il lui faudrait alors se combler de ridicule pour oser demander à un professeur qui est ce Gougenheim, et découvrir que son étude date non pas de 1971, mais de 1929, et que Nizet l’a reprise à Champion, sans daigner gratifier le lecteur de la moindre information sur une hypothétique révision de l’ouvrage par l’auteur dans ce laps de 40 ans. Il s’agit tout simplement de la thèse principale de Gougenheim, qui s’imposera par la suite comme le grand spécialiste de la langue du XVIe siècle (grammaire incontournable pour un agrégatif), avec un ouvrage posthume publié en 1974 chez Picard. Également disponible une somme de lexicologie en trois tomes : Les Mots français dans l’histoire et dans la vie.
Tout ce laïus pour excuser Gougenheim de la caducité de son étude, nettement dépassée subséquemment par G. Moignet et autres L. Tesnière…

2. Du point de vue de l’auteur.
2.1 Éthos

Dans son introduction, Gougenheim adopte d’emblée l’éthos modeste du chercheur laborieux, simple maillon dans une lignée de successeurs à des chaires aussi prestigieuses que provisoires, destiné à accroître la somme des connaissances disponibles, pour léguer davantage qu’il n’a hérité des anciens : « Un hommage tout spécial de reconnaissance est dû à deux grands morts […] qui nous ont laissé le modèle d’une existence laborieuse, entièrement consacrée à la science et à la pensée. »
De cet éthos découlent pour le lecteur deux conséquences. Premièrement, les citations d’ancien français, et plus gênant de latin ou même d’anglais du XVIe (Palsgrave), ne sont que très rarement traduites, étant bien considéré qu’il serait inconvenant pour un linguiste de supposer que son lecteur ne sût pas le latin [1].Ce principe est fort gênant pour l’étudiant qui aurait un peu survolé les cours d’ancien français, car cette lacune lui fait manquer toutes les nuances des innombrables exemples de citations censées montrer l’évolution sémantique de chaque périphrase. Par exemple, page 39, la périphrase être + participe, disparue en français moderne, est illustrée par une suite ininterrompue de 21 exemples du XIIe et XIIIe siècle. On sent que l’auteur a voulu rentabiliser ses longues séances de recherche, au détriment de la synthèse des résultats : voici la seconde conséquence de l’éthos du chercheur laborieux. L’exemple extrême en est donné par les trente-quatre pages qui ouvrent l’œuvre, entièrement consacrées à une interminable théorie d’exemples classés en quatre périodes uniquement sur la périphrase aller + gérondif. Si l’auteur avait continué sur cette lancée, l’ouvrage ne se limiterait pas à 400 pages ! Heureusement, par la suite, des périphrases fondamentales comme aller + infinitif exprimant le futur prochain se limiteront à 20 pages.
Il adopte un point de vue diachronique et annonce la portée de son ouvrage, qu’il qualifie d’enquête : « Nous avons en effet voulu embrasser dans notre travail tout le domaine français, tant au point de vue historique qu’au point de vue géographique. Seule, croyons-nous, une enquête de cette étendue peut aboutir à des conclusions d’ensemble que des recherches plus poussées sans doute, mais plus restreintes, permettraient seulement de deviner. »

2.2. Champ
L’Étude sur les périphrases verbales de la langue française se présente donc comme le résultat du dépouillement non seulement de textes littéraires, mais aussi de toutes les grammaires, dictionnaires et études sur auteurs qui ont fait autorité depuis le XVIe siècle, sans oublier de nombreux ouvrages sur les patois, et l’Atlas linguistique de la France, « et autres cacologies provinciales », c’est-à-dire recueils de solécismes.
Ce n’est que dans la conclusion que Gougenheim se laissera aller à l’expression d’un point de vue personnel qui justifie ce champ de recherche : « L’idéal des grammairiens et des écrivains semble être une prose algébrique où chaque mot porte avec lui sa valeur et qui ne laisse aucune place à l’activité créatrice de la langue, en particulier de la langue affective. […] Bien que les grammairiens aient gêné leur développement, le français dispose cependant d’un ensemble important de périphrases verbales. Il superpose ainsi aux lignes un peu nues et abstraites de son système de temps une floraison de formes difficiles à classer, mais qui traduisent des nuances d’une richesse singulière. »
Le champ littéraire de l’étude est en réalité assez restreint, très riche pour le moyen âge et le seizième siècle, riche pour le théâtre classique, mais pauvre pour tout le reste, limité à une quantité forcément faible d’œuvres relues et compulsées pour l’occasion. Peu de poésie, et peu d’auteurs contemporains. Parfois Gide, mais jamais Proust, ni les poésies de Valéry. On peut le regretter quand on a en mémoire certaine tmèse de Narcisse :

Et qu’ils la font heureuse agenouiller dans l’or

ou au contraire s’en féliciter en classant Gougenheim avec Grevisse du côté des grammairiens de l’usage, qui reconnaissent à la prose populaire des nuances d’une richesse singulière, autant sinon plus qu’à la poésie, qu’il semble parfois mépriser, comme en témoigne cette remarque à propos de la périphrase aller + gérondif : « Ce tour faisait partie en effet de l’arsenal de la poésie lyrique du XVIe siècle et la langue, quelles que fussent ses répugnances rationnelles, ne s’en est pas débarrassée en un jour. »

3. De la classification adoptée par l’auteur.
Il semble que ce soit Gougenheim qui ait fondé la classification actuelle des périphrases verbales, celle qu’utilisent certaines grammaires, comme Le Bon usage de Maurice Grevisse, alors que d’autres, comme la Grammaire Larousse du français contemporain ou le Code du français courant de Bonnard, préfèrent disséminer les informations sur les semi-auxiliaires dans les chapitres consacrés aux différentes catégories du verbe : Temps & Aspect, Mode, Voix.
On comprend bien qu’entre ces deux partis pris, ce sont deux conceptions de la grammaire qui s’opposent, l’une normative concédant à ces périphrases la faculté de parasiter le système algébrique de la conjugaison française ; l’autre rendant hommage à la capacité créatrice de la langue, insinuant constamment dans les interstices d’un système trop rigide la richesse de tournures permettant d’exprimer des nuances particulières, source de ce qu’on a longtemps appelé l’universalité de la langue française : « La plupart sont dominées par leur valeur affective et, si celle-ci s’efface, la périphrase est renouvelée ; une périphrase affective, qui n’est plus qu’un outil grammatical, est remplacée par une autre périphrase sentie comme plus expressive jusqu’à ce que celle-ci s’use à son tour […] »
Gougenheim annonce une classification sémantique et non morphologique : « Nous avons groupé ces périphrases d’après l’idée qu’elles expriment et non d’après leur forme. » Ceci au risque de traiter plusieurs fois certains semi-auxiliaires exprimant l’aspect ou le mode (vouloir, devoir, pouvoir). L’Étude sera donc divisée en trois parties :

I Périphrases exprimant le temps et l’aspect
II Périphrases modales
III Périphrases factitives

Chacune de ces parties donnera lieu à une étude de nature différente : la première à une exploration systématique avant la lettre de la notion guillaumienne de subduction, exprimée en ces termes : « on peut suivre la voie par laquelle des verbes qui exprimaient, par exemple, le mouvement, ont perdu leur valeur propre et se sont cristallisés dans la fonction d’auxiliaire. »
La seconde partie se consacre à l’étude diachronique de l’enrichissement sémantique des auxiliaires de modalité depuis le latin, pour en arriver à un véritable système d’expression de « nuances modales ou temporelles ».
La troisième partie, plus limitée, préfère étudier les problèmes de syntaxe et d’accords, puisque « la périphrase factitive n’a subi que peu de changements dans l’histoire de la langue ».

4. De la définition de la périphrase.
On regrettera que Gougenheim n’ait pas cherché à rattacher son appellation de périphrase à la notion rhétorique de périphrase comme figure de substitution et d’allongement. En effet, si la périphrase verbale consiste effectivement dans la plupart des cas, à substituer à un seul mot, plusieurs qui forment le même sens, son but est rarement l’embellissement de l’expression (les difficultés augmentent / vont croissant) ou l’euphémisme (Veuillez passer à la caisse / passez à la caisse) ; il est plutôt dans sa nature de confiner à la catachrèse, c’est-à-dire à l’expression de nuances pour lesquelles il n’existe aucun terme propre, dans le but, précisément, d’éviter la circonlocution. Ce serait alors le contraire de la périphrase : au lieu de considérer il va pleuvoir comme l’allongement de il pleuvra, ne pourrait-on le considérer comme réduction de dans un délai indéterminé mais imminent, il pleuvra ? Nous préférerons donc le terme plus neutre de semi-auxiliaires, (terme non employé par l’auteur) tout en reconnaissant que l’étude de Gougenheim, forcément déductive dans sa méthode procède toujours de la phrase au verbe, et s’intéresse à la syntaxe de la périphrase plutôt qu’à une simple étude lexicale des semi-auxiliaires.
Voici la définition qui ouvre l’ouvrage :
« Nous entendons par périphrases verbales les locutions formées d’un verbe, en général à un mode personnel, dont le sens propre est plus ou moins effacé, et d’une forme nominale, participe ou infinitif, d’un autre verbe qui, lui, a gardé tout son sens. Le premier verbe sert à indiquer que le procès exprimé par le second est affecté de certains caractères de temps ou d’aspect, de mode, d’action. Le premier élément peut-être uni au second soit directement, soit par l’intermédiaire d’une préposition ou d’une locution prépositive. »
Bien entendu, cette première définition trop rigide sera modulée par les successeurs de Gougenheim, et l’expression dont le sens propre est plus ou moins effacé, donnera lieu à d’interminables et passionnantes discussions. Il est amusant de comparer cette définition avec celle du Bon usage (éd. 86), dans laquelle on notera l’absence de mention des périphrases de voix, pourtant traitées dans une liste purement alphabétique :
« On appelle semi-auxiliaires des verbes qui, construits avec un infinitif, parfois avec un participe ou un gérondif, perdent plus ou moins de leur signification propre et servent à exprimer diverses nuances de temps, d’aspect ou de mode. » (c’est moi qui souligne).
Cependant toutes les périphrases verbales ne sont pas des semi-auxiliaires, et il conviendrait de distinguer clairement être et avoir comme auxiliaires ; aller, devoir, pouvoir comme semi-auxiliaires ; et être sur le point de comme périphrase verbale. Mais à ce compte, où commence la périphrase, où finit le semi-auxiliaire ? Venir de est-il une périphrase ? Une mise au point terminologique manque à l’ouvrage, qui préfère étendre la catégorie des auxiliaires plutôt que d’en créer une nouvelle.
5. Classement des périphrases.
5.1. Périphrases exprimant le temps et l’aspect
Elles sont classées en 7 chapitres :
— périphrases duratives (aller + gérondif / être + part. prst / être à + inf / être après + inf/ être en train de + inf)
—  formes périphrastiques du futur (devoir / pouvoir / aller / venir à + inf)
— le futur prochain (vouloir + inf / aller + inf / s’en aller + part. passé / être pour + inf)
— le passé récent (venir de / ne faire que de + inf)
— périphrases de l’accidentel (venir à + inf)
— périphrases de l’action presque accomplie (cuider / penser / faillir /manquer + inf)
— périphrase du résultatif (rendre + part passé)
À noter :
— L’abondance de aller + gérondif et son déclin s’explique par la facilité de la rime en -ant dans les chansons de geste. Je regrette pour ma part l’oubli par Gougenheim de cet exemple célèbre de Ronsard :
Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle
Déjà sous le labeur à demi sommeillant
Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant…

Cependant il semble qu’il ait souhaité éviter les textes connus, préférant toujours au Cid quelque tragédie oubliée, ou aux pièces de Racine ses œuvres diverses. La seule exception étant les fables de La Fontaine dont il n’exclut pas systématiquement certains vers rebattus.
—  Passionnante analyse de la lente subduction de la périphrase être en train de + inf, du sens de être en humeur, en disposition, à la simple qualité de morphème indiquant l’aspect duratif.
— L’hésitation de vouloir + inf au moyen âge entre l’expression du futur et une idée d’intention, à rattacher à l’anglais will (Il advint que un chevalier… arriva ainsi comme l’on voulait alumer le feu pour l’[la pucelle] ardoir)
— Analyse intéressante de l’influence des grammairiens sur la langue. Pour aller + inf, « le nom de futur prochain lui fut donné en 1753 par l’abbé Antonini. » Par contre, Gougenheim n’invente pas pour cette périphrase à l’imparfait l’expression imminence contrecarrée.
5.2. Périphrases modales
Elles sont classées en 4 chapitres :
— l’obligation (devoir / avoir à / être à / faire à + inf)
— le pouvoir et la possibilité (pouvoir / savoir + inf)
—  la volonté (vouloir / querre / cuider + inf)
— périphrases diverses (habitude, savoir, audace, délibération, souhait, ordre, défense / souloir, savoir, oser, devoir, vouloir, pouvoir, aller + inf)
À noter :
—  le mode pas plus que l’aspect, ni la périphrase en général ne donnent lieu à une mise au point définitoire. Gougenheim se contente, dans l’introduction à cette partie, d’utiliser à quatre reprises le mot idée pour désigner ce qu’on entend par modalité : « D’autres idées modales sont moins importantes… »
— Création de « paradigmes qui offrent entre eux certaines analogies : devoir, souloir, pouvoir, vouloir, savoir », d’où la déformation dialectale de oser en osoir.
— Analyse statistique de la question de la place du pronom personnel complément de l’infinitif (la sultane en ce lieu se doit rendre)
—  Le sort de l’archaïsme n’en pouvoir mais, qui ne perdure après le XVIIe siècle que par « le souvenir des Fables de La Fontaine (qui) a contribué à sa persistance comme une sorte d’allusion plaisante. »
— La disparition de souloir pour marquer l’habitude, regrettée par Vaugelas : « Ce mot est vieux, mais il serait fort à souhaiter qu’il fût encore en usage, parce que l’on a souvent besoin d’exprimer ce qu’il signifie. » Citons pour le plaisir cet exemple tiré de L’éventail satyrique (1628) :
Ne portant plus de vertugades
Ainsi que vous souliez jadis
5.2. Périphrases factitives
Les deux seuls auxiliaires reconnus étant faire et laisser, le chapitre est construit autrement, sur des questions de syntaxe et d’accords. (à part les mentions de donner à + inf).
À noter :
—  Échanges de sens possibles entre les deux auxiliaires : « Faire est employé à la place de laisser pour mettre en relief la responsabilité du sujet en tant que cause de l’action. On dira ainsi : il a fait tomber ce livre sans que la personne dont on parle ait volontairement jeté le livre à terre, ou même l’ait laissé échapper en connaissance de cause. »
— En dehors de la périphrase, il existe d’autres moyens d’exprimer le causatif en français, par exemple en employant un verbe intransitif avec un complément d’objet : cesser ses plaintes ; sortir le cheval ; tomber son adversaire…
—  Emploi d’un faire de politesse : « L’emploi de faire est frappant dans les formules où, par politesse, on suppose que la personne à qui l’on s’adresse n’agira pas d’elle-même, mais simplement donnera des ordres. » C’est le faire mander des romans de chevalerie.
—  laisser + inf est moins intime que faire + inf, ce qui explique qu’auxiliaire et infinitif soient plus facilement séparés avec laisser : On fait manger les enfants. / On laisse les enfants manger.
—  Un fastidieux développement sur l’ancienne construction disparue pour ambiguïté : Et se laissant ravir à (= par) l’amour maternel (Corneille).
— La question de l’invariabilité du participe passé de fait, réglée par Vaugelas pour des raisons phonétiques, faire étant le seul semi-auxiliaire dont le genre du participe passé ait une traduction phonétique.
— Cette dernière partie semble la plus démodée depuis que L. Tesnière a introduit la notion d’actants et de valence en 1965 (Éléments de syntaxe structurale), en expliquant que l’auxiliaire causatif faire permet d’augmenter la valence du verbe de base d’un actant, en arrivant au mieux à des structures tétravalentes (qqun fait parvenir qqch à qqun par l’intermédiaire de qqun.) Cette notion permettrait en outre de régler la question de faire utilisé avec verbe réfléchi, et de la non expression du pronom réfléchi (Hugo : « Et semblait avoir peur de la faire envoler ») ; en effet, le réfléchi, à l’inverse du causatif, permet l’économie d’un actant en confondant sujet et objet. Il y a donc, selon L. Tesnière, conflit entre le mécanisme du factitif et celui du pronominal, et son emploi « choque toujours le sens linguistique. » (op. cité p. 264, dans le cours du CNED d’agrégation 1992 de Mme Fromilhague).
Conclusion
N’ayant pas étudié l’ouvrage de L. Tesnière, je ne puis évaluer sérieusement l’intérêt actuel de la thèse de Gougenheim, mais cette question des périphrases verbales étant elle-même considérée comme secondaire par la plupart des grammaires, on réservera en priorité la consultation de cette étude aux historiens de la langue et spécialistes d’ancien français, qui y trouveront une mine inégalable d’exemples (malheureusement rarement traduits) pour des périphrases dont plusieurs ont disparu, et ne sont donc pas traitées dans des études synchroniques de français moderne.

Lionel Labosse


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[1« — Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? — C’est, répliqua le savant, qu’il faut bien citer ce qu’on ne comprend point du tout dans la langue qu’on entend le moins. » (Voltaire, Micromégas, Chapitre VII).