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Les garçons qui s’aiment, à partir de 5 ans

Jérôme par cœur, de Thomas Scotto & Olivier Tallec

Actes Sud Junior, 2009, 32 p, 14 €

mercredi 10 mars 2010, par Lionel Labosse

Il est difficile de critiquer un album jeunesse sans tomber dans des appréciations subjectives. Disons tout de suite que c’est un bel album sur l’amitié de deux garçons, et qu’il réjouit l’âme. Et alors ? Loi du genre, le texte est très court, il tiendrait sur une page, de sorte que chaque mot semble pesé et prend une résonance peut-être excessive. Quant aux illustrations, je me sens peu compétent pour en juger. Essayons tout de même, car cet album me semble une sorte de modèle du genre, qui montre bien les caractéristiques de l’album jeunesse.

« Raphaël aime Jérôme », une affirmation problématique pour les adultes, qui ne l’est pas pour ce garçon amoureux ou ami d’un autre garçon. Au musée, « c’est moi qu’il choisit pour être bien en rang » et « ça ne me dérange pas ». On appréciera le jeu de mots, puisque l’antithèse « en rang » / « déranger » est au centre de la préoccupation de l’homophobie, qui taxe d’efféminement toute liaison trop tendre entre deux garçons, qu’il soit ou non question d’amour sexuel, et enjoint au coupable de rentrer dans le rang viril. En parlant de virilité, on reconnaît dans ce musée le fameux Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant, de Théodore Géricault. L’arrière-plan guerrier a été effacé ; ne reste que l’attitude belliqueuse du cavalier qui craint pour ses arrières. Le cavalier de l’album est menaçant, son visage laid, alors que celui du tableau original est serein, séduisant. À droite de ce grand tableau, un petit portrait paisible d’une reine (ou d’un roi) semble contempler l’ensemble avec sérénité. S’agirait-il, entre le musée et ses jeunes visiteurs, de remettre en question la virilité agressive, ou de s’en faire un monstre ? En contrepoint de cette peinture adulte, à la perspective anxiogène, l’aquarelle et le contour du crayon de papier maintiennent le personnage dans le monde clos, amniotique, rassurant de l’enfance. Poisson rouge en bocal…

Théodore Géricault

À part ce groupe en visite au musée, les deux garçons ne se confrontent dans l’album à aucun autre enfant, à aucun adulte. Leur monde, ou plutôt le monde de Raphaël, se limite aux parents de Raphaël. Les parents « ne voie[nt] pas » la force du lien entre les deux garçons, puis s’en agacent. L’illustration montre en miroir deux poissons rouges dans un bocal vide. Mettre une vitre entre son amour et le monde serait-il la solution ? Le monde ne semble plus exister pour Raphaël en dehors de Jérôme : il « fai[t] des provisions de lui pour la nuit ». Il commence à comparer son père à son ami, et trouve que ce dernier, lui, « jamais il ne se cache les yeux dans ses lacets ». On pense à Ami et Amile, la chanson de geste, qui nous rappelle qu’avant L’invention de l’hétérosexualité, l’amour unissait aussi bien des hommes. Du haut de ses cinq ou six ans, Raphaël semble ressentir sous une forme embryonnaire la contradiction entre l’amitié amoureuse entre garçons qu’il ressent, et une hostilité du monde pour l’instant limitée au bocal-cocon dont il n’est pas sorti. Or ce type d’amitié est fréquent, mais justement, la plupart des adultes réagissent avec réticence, comme les parents de cet album. Avec une grande économie de moyens, cet album met le doigt là où ça risque de faire mal ; en tout cas il constitue un excellent support à discussion entre adultes et enfants.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire l’avis de Jean-Yves.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Entrevue avec Olivier Tallec sur le site Ricochet


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