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Incitation à la débauche pour bambins !

Tous à poil !, de Claire Franek & Marc Daniau

Éditions du Rouergue, 2011, 40 p., 15,1 €.

samedi 18 octobre 2014, par Lionel Labosse

Tous à poil ! est un album tout simple et sans prétention autre que décomplexer le jeune lecteur sur la question de la nudité, mais aussi de son propre corps. Leçon de choses : nous avons tous un corps, et quels que soient nos habits, à poil nous nous ressemblons. Il s’agit en fait de répondre à l’appel de la mer, d’aller se baigner, et cela sans maillot de bain. Apologie du nudisme ? Éloge de l’exhibitionnisme sexuel ? Manque de respect à représentants de corps constitués ? Que nenni ! Simple proposition de réfléchir en s’amusant sur l’évolution des mœurs. Pas de quoi casser trois pattes à un canard, mais il n’en fallait pas plus pour déchaîner les foudres de groupuscules cathos intégristes qui ont trouvé en ce début 2014 le créneau de la littérature jeunesse pour continuer à occuper l’espace médiatique après le succès de leur agitation anti-mariage gay.

Résumé

L’album nous est présenté comme ayant une auteure et un illustrateur, mais la première doit avoir un poil dans la main, car l’ensemble des textes ne constitue que le ressassement de l’expression : « À poil le/la » suivie du nom d’une ou de plusieurs personnes ! Chaque double page présente donc soit une personne (« la boulangère », « la mamie », « le policier », et même « le chien » !) soit un groupe de personnes (« les voisins » ; « les footballeurs ») en train de se dévêtir, donc soit en slip, soit déjà le sexe à l’air (mais rassurez-vous, on n’est pas dans le précisionnisme, et zézette ou zizi sont noyés dans un flou artistique qui laisse peu de chance à nos chers bambins d’être perturbés par ces dessins naïfs bien moins provocateurs que la première publicité venue affichée dans la rue)… La double page finale réunit tout ce beau monde (sauf le chien) se précipitant comme un seul homme vers la mer, sur une plage. Cet album est un excellent médium pour ouvrir un dialogue sur le corps, la nudité, la pudeur, avec des illustrations qui sont tout sauf provocatrices, et ne prennent pas à rebrousse-poil les convictions des plus pudiques de nos élèves. Tout au plus pourrait-on chercher la petite bête en soulignant un aspect un poil sexiste (métiers sexués de façon un peu caricaturale : le policier / la baby-sitter / les footballeurs / la maîtresse / le docteur / le PDG / les dames de la cantine). En tout cas cet album ne présente rien que de très banal en littérature jeunesse, alors qu’est-ce qui a provoqué l’ire de nos intégristes de tout poil ?

La polémique

Un quarteron de cathos en retraite a voulu créer de toutes pièces un buzz autour de la littérature jeunesse, en manipulant des gens pas informés et dénués du moindre humour. Cet album n’a été qu’un livre parmi une dizaine d’autres, qui ont été pris pour cibles, au hasard. L’attaque a été relayée par un Jean-François Copé en peine de combats d’avant-garde, qui s’est ridiculisé sur le sujet (voir cet article). Rassurons-nous, en l’occurrence, ce buzz a eu pour effet de faire une publicité d’enfer aux éditions du Rouergue, qui ont dû réimprimer en hâte l’album pour faire face aux demandes. Succès inattendu qui cache peut-être des défaites sur d’autres titres dont la censure a été moins médiatisée, comme chez le même éditeur Le Jour du slip / Je porte la culotte d’Anne Percin & Thomas Gornet. De toute façon, il ne faut jamais prendre à la légère les tentatives de censure, car même quand elles sont ridiculisées, elles gagnent par le sentiment de peur, l’autocensure qu’elles suscitent, et le parfum d’opprobre qu’elles laissent traîner derrière elles. En ce qui me concerne, bien que potentiellement cible de choix avec ce site altersexualite.com, je n’ai jusqu’à présent pas été montré du doigt directement (ce qui m’aurait fait une pub d’enfer à moi aussi !), mais souvent mentionné par les deux partis, comme une référence soit de la perversion de la jeunesse, soit de la théorie du genre, et au fil des polémiques, je vois dans les statistiques de ce site, la fréquentation de tel ou tel article multipliée par 10 ou par cent l’espace de quelques jours. Que j’aie été presque le seul militant altersexuel opposé au mariage gay, et qu’il m’arrive de publier des critiques défavorables des livres que ces officines vouent aux gémonies, cela ne les interpelle pas, car ces gens-là ne prennent pas un quart de seconde pour jeter un œil aux sites vers lesquels ils renvoient : du moment qu’il y est question d’homosexualité, Satan les habite…
Les livres qui ont fait l’objet d’attaques sont notamment Papa porte une robe, Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ?, La princesse qui n’aimait pas les princes, Le rouge vous va si bien, etc. Deux d’entre eux ont été attaqués pour des adaptations théâtrales, preuve de leur succès. Mais en face, comme avec les autres attaques intégristes sur les ABCD de l’égalité, le gouvernement a eu tort de donner l’impression de flancher. Que des associations de cathos recommandent tel ou tel livre ou déconseillent tel autre livre, c’est leur droit le plus intégriste, comme c’est le nôtre de publier une sélection. Qu’elles vouent aux gémonies telle ou telle association ou tel ou tel particulier qui, comme votre serviteur, ne fait que faire comme eux, donner son avis critique sur les livres, et publier ses préférences, c’est déjà plus contestable, surtout quand la critique se fait a priori, et non pour des faits précis étayés par des citations. Mais que des responsables politiques relaient ces accusations et accusent le gouvernement de conseiller tel ou tel livre, cela témoigne d’un mélange des genres. Si M. Copé croit que c’est au gouvernement de décider quels livres doivent être présents dans les bibliothèques ou les CDI, il devrait d’urgence réviser ses notions de démocratie. En ce qui concerne l’album qui fait l’objet de cet article, il ne s’agissait que d’une liste privée d’ouvrages appréciés, en l’occurrence par une association de parents ! Le plus bête, c’est que ces polémiques sont toujours lancées à l’aveugle, et souvent sur d’excellents livres, alors que les habitués de ma sélection savent bien qu’il m’est arrivé d’incendier des ouvrages, et parfois en les traitant d’ouvrages de propagande, par exemple pour le mariage gay, ou pour une vision communautariste de l’« homoparentalité », quand cette homoparentalité confine à l’aliénation parentale. Les années 2012 et 2013 ont notamment battu le record de publications de livres minables surfant sur la vague du débat, et la véhémence des adversaires du mariage gay a poussé les éditeurs à publier n’importe quoi pourvu qu’il y fût question d’homosexualité, cette baisse de la qualité des ouvrages étant une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’arrêter mon recensement systématique (voir cet article). Car je ne suis pas un propagandiste, mais un enseignant, un humaniste, et l’objet de ce site n’est en aucun cas de participer à une propagande gay, mais à une éducation de tous au respect d’autrui avec des ouvrages de qualité (voir ma déontologie). Je ne vais évidemment pas donner des titres ici, mais si un jour ces intégristes prenaient pour cible l’un de ces titres que moi-même j’ai déconseillés, le cas serait plus délicat ! Il y a cependant fort peu de chances que des censeurs fassent preuve de discernement. Enfin, la réaction épidermique compréhensible contre ces censeurs ne doit pas aveugler de colère les enseignants et les professionnels du livre, ni leur interdire une réflexion déontologique. N’y aurait-il pas, derrière cette levée de bouclier pudibonde, quand même un fond légitime ? L’ensemble de la littérature jeunesse, il faut le reconnaître, présente une ligne politique plutôt progressiste et de gauche, notamment sur les idées sociétales. La quasi totalité des romanciers chroniqués sur ce site professent des idées de gauche ou altermondialistes, ou bien, au pire, ne professent aucune idée politique ; mais je n’ai pas le souvenir d’un seul ouvrage professant des idées de droite. Or j’ai beau être aussi tant soit peu gauchiste, cela ne m’empêche pas d’avoir une déontologie et d’être soucieux de pluralisme. Sans céder à la censure, c’est-à-dire ôter de nos rayons des livres qui déplaisent à la droite, ne serait-il pas légitime d’ajouter à nos rayons des ouvrages pour les jeunes plutôt à droite (s’il en existe !) ?
Une autre polémique récente au sujet d’une tentative de censure plus grave, car venant d’une inspectrice, a été révélée par le journal Sud-ouest. Les documentalistes ont réagi en rappelant qu’ils étaient des professionnels, et que c’est précisément leur métier de choisir les livres adaptés à leur public. Il est vrai que par le passé, l’Éducation nationale a créé des précédents en publiant des listes de livres de littérature classique ou jeunesse recommandés. Certes ils ne constituent pas des obligations, seulement des conseils, mais je me souviens d’une excellente tribune de Thierry Lenain dénonçant l’existence même de ce genre de liste, qui constituait selon lui un dangereux précédent, en cas d’arrivée au pouvoir d’un parti totalitaire. Le principe devrait être la responsabilité et la liberté de choix des professionnels de la lecture que sont bibliothécaires, documentalistes et enseignants. En dehors des livres imposés par certains programmes scolaires changés régulièrement, toutes les listes de conseils de lecture devraient être supprimées du BO. Seuls les CRDP devraient pourvoir publier de simples listes de conseils, ou mieux, des listes de listes, de façon à ne pas apparaître comme prescripteurs directs. Avant l’époque d’Internet, les listes officielles correspondaient à un réel souci des enseignants débutants de choisir des livres adaptés au niveau des élèves (car ils n’avaient pas le temps de tout lire, ou de tout relire) ; mais maintenant, on trouve très facilement de tels conseils, et l’État agirait sagement en se désengageant totalement de la question.

Et l’abrogation de la loi de 1949 ?

Ce qui ne laisse pas de m’étonner dans cette polémique sur la littérature jeunesse, c’est que le seul point intéressant n’ait pas encore à ma connaissance été abordé par les intellectuels qui ont le droit de s’exprimer dans les médias. D’un côté comme de l’autre de la polémique, partisans de la censure comme partisans de la liberté d’expression devraient se mettre d’accord sur le constat de l’inutilité de la Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Je me suis exprimé à maintes reprises pour la suppression de cette loi liberticide et obsolète, et la dissolution de la commission fantoche censée la faire appliquer. Du côté des partisans de la censure, on devrait s’accorder à reconnaître que cette commission est inutile, puisqu’elle laisse passer tant d’ouvrages scandaleux qui menacent d’effondrement moral toute une génération d’ados et de bambins. Autant la supprimer, remettre au goût du jour le regretté Office catholique français du cinéma, et apposer sur les livres admis au saint des saints des pastilles en forme d’hosties d’associations intégristes ! Du côté des partisans de la liberté d’expression, on se mettrait d’accord avec les censeurs sur l’argument du coût : à une époque où l’on gratte les fonds de tiroirs, cette commission onéreuse qui n’a pas pris la moindre décision depuis plus de cinq ans, doit être balayée dans les oubliettes de l’histoire. Mais aussi, dans la perspective d’un retour au pouvoir d’intellectuels aussi avertis que M. Copé (et aussi à cheval sur les questions de morale) ou pire, il serait temps de supprimer cet outil de censure avant qu’ils ne reviennent. Vous allez me dire qu’ils n’auraient qu’à le rétablir. Je rétorquerai que même les partisans de la censure sont près de leurs sous, et qu’ils tiqueraient à l’annonce d’une dépense et d’une re-création de postes de fonctionnaires pour un but qui pourrait être atteint autrement. De façon plus sérieuse, à l’ère d’Internet, cette commission n’a plus aucun sens : on trouve en trois clics des quantités de listes de livres pour les jeunes, listes qui ne coûtent rien à la collectivité mais sont proposées, à l’instar de votre site favori, par des amateurs de tout poil dévoués à la cause publique. Un gouvernement n’aurait qu’à émettre une préférence pour telle ou telle liste, avec un coût zéro… Ce qu’il nous faut défendre, et ce qu’un gouvernement de gauche devrait défendre pendant qu’il en est encore temps, ce sont des principes. Principe d’absence de censure, principe de liberté pédagogique, principe de responsabilité professionnelle. À quelques jours d’élections municipales qui vont voir des mairies de grandes villes basculer au Front national, et connaissant l’interventionnisme de ce parti auprès des bibliothécaires, la gauche (manquerait-elle de poil au cul ?) a raté une occasion de rappeler un principe fondamental de la démocratie : quel qu’il soit, le pouvoir n’a pas à chercher à diriger nos choix de lectures… Donc, quel média aura le courage de poser la seule question qui mérite d’être posée : celle de l’abrogation de la Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ? La loi « de simplification » n° 2012-387 du 22 mars 2012, dite "Warsmann IV", a entériné la suppression du dépôt légal du ministère de l’intérieur (article L132-3 du code du patrimoine). C’était un dépôt légal qui s’ajoutait à celui à la bibliothèque nationale (et n’avait rien à voir avec le dépôt jeunesse, qui se fait au ministère de la Justice, même si l’on peut soupçonner un certain nombre de maisons d’édition de s’en dispenser désormais, vu l’état de déliquescence de cette loi) et non seulement coutait cher aux éditeurs, mais était anti-écologique, vu le gaspillage de papier et de transport. Le seul dépôt légal utile est celui à la BNF, car c’est un dépôt patrimonial. Mais à part les milieux professionnels concernés, personne n’a entendu parler de cette abrogation beaucoup trop timide. Avoir le courage de passer un vrai coup de balai dans ces dispositifs pétainistes et coûteux, c’est trop demander à la « gauche ». Parmi les acteurs de la littérature jeunesse, une autre tactique s’impose : attendre que cette loi qui pourrit sur pied tombe toute seule, l’ignorer, ne plus encombrer les bureaux de la commission avec ces tonnes de papier inutile ; attendre en autruche que l’obsolescence gagne. Mais qui aura le courage de supprimer la mention de la loi sur les livres ? Les éditions Sarbacane, par exemple, ont eu ce courage, et le ciel ne s’est pas écroulé sur elles. Un peu de courage, donc, et d’action collective, ne serait pas inutile. En effet, si tous les éditeurs décidaient ensemble d’imiter Sarbacane, on voit mal le gouvernement punir tous les éditeurs et interdire tous les livres ! Et puis, une « manif pour tous » les lecteurs, ça nous réchaufferait les guibolles !

- Voir cet article qui fait le point sur la polémique.
- Une lettre ouverte de l’Observatoire de la liberté de création (créé par la Ligue des Droits de l’Homme) est publiée en mars 2014. Elle ne mentionne pas spécifiquement la loi de 1949, mais l’abrogation non pas de la loi entière mais de l’article 14 de ladite loi (celui qui permet d’interdire les publications pour adultes sous prétexte que leur affichage serait dangereux pour les mineurs !) fait partie du manifeste fondateur de l’Observatoire…
- Pour ne pas confondre les intégristes cathos avec les vrais cathos, on verra sur ce site que ces derniers sont sensibles aux questions de genre et favorables au rôle de la littérature jeunesse en ce domaine.
- En ce qui concerne la « théorie du genre », c’est un débat plus large, et vous connaissez mes idées sur la question, exprimées par exemple dans cet article. Voir aussi un article de Marcela Iacub, qui nous rappelle qu’il faut toujours s’opposer au bourrage de crâne, et lui préférer l’esprit critique, même quand les idées qui ont le vent en poupe nous paraissent aller dans le bon sens.
- Je remercie Bernard Joubert de ses conseils et rectifications lors de la rédaction de cet article.
- Cet article a été repris par Dimitri Jean pour le site Yagg.

Lionel Labosse, fondateur des éditions « À poil » !


Voir en ligne : Le site de l’illustrateur Marc Daniau


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