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Aimer les hommes, aimer les femmes ?

Poésies ? et Les Feux, de Christophe Rafahel

À Hélice, 2011, 48 p, 11 €

lundi 5 décembre 2011, par Lionel Labosse

Poésies ? est une mince plaquette qui m’a été envoyée par la poste. Merci pour le cadeau, alors pourquoi ne pas en faire profiter les copains ? Ce ne sont pas des poésies destinées au public scolaire, bien sûr, mais des poésies d’aujourd’hui, alors pourquoi pas en glisser une plaquette entre Rimbaud et Verlaine ? L’auteur est censé être né à Nantua en 1947, et se présente comme « ingénieur agronome, expert en arachide », ce dont on doute fort, de même qu’on doute des notules pince sans rire qui précèdent les trois parties. Le nom fleure bon le pseudonyme, et quelque vers en page 44 (« Entendant cadencés les pas de l’occupant ») trahissent quelque quinze à vingt ans de plus au bas mot que la date de naissance présumée de l’auteur. J’ai également reçu le précédent ouvrage, Les Feux, paru chez le même éditeur en 1996.

Poésies ?

La plaquette se divise en trois parties. La première, « Un avent amoureux », est composée de six poèmes de forme proche (3 strophes de six vers, de longueur différente) qui constituent des déclarations d’amour de Christophe à un certain Geoffroy, récemment rencontré, et demandeur de tels exercices de style. La seconde, « Prières », comporte « douze douzaines d’alexandrins », c’est-à-dire douze poèmes de 3 quatrains, profession de foi déiste désabusée. La troisième, « Papiers de soi », que je préfère nettement, pour le fond et pour la forme, aborde des thèmes plus personnels, et complète le récit précédemment paru, Les Feux.

La première série de poèmes est adressée à un certain « Geoffroy », dont le nom, lu comme un calembour (j’ai froid) contraste avec le désir d’amour du poète, qui semble excéder les potentialités de cette rencontre éphémère : « Je prends ta main et je veux m’enflammer […] j’assume d’affirmer / Les mots brûlants que je n’ai jamais dits » (p. 7).

La deuxième série ne m’a pas enthousiasmé : le poète ne prêche que les convaincus anticléricaux, discours ressassé depuis Voltaire : « Les dogmes n’ont prêché que les armes en main » (p. 16). C’est un point de vue ; est-ce de la poésie ? Les derniers poèmes sont moins convenus, qui exaltent la créature en oubliant les récriminations contre le créateur absent, ce qui nous vaut par exemple ce superbe alexandrin : « Tout ventre est aventure et m’enfante à nouveau » (p. 23).

La troisième partie me parle beaucoup plus, fond et forme. Christophe Rafahel évoque, sur un ton plus personnel que dans les poèmes à Geoffroy son érotisme partagé entre hommes et femmes, dialoguant avec lui-même. « L’amour commun comment le satisfaire / Il semble simple à tous toi seul y vois l’enfer » (p. 29). « Longtemps tu as tenté de ressembler à tous / Les cadencés tous les virils comme il faut les époux / […] Mon corps où était-il je ne soupçonnais pas / Que le corps masculin seul m’offrirait l’extase. » (p. 35). La nostalgie du grand amour lui inspire des vers élégiaques : « J’attendais ma grande affaire l’incendie / Mon cœur hélas ne le méritait pas / Mais je vous remercie Seigneur / De m’en avoir accordé l’idée et le désir » (p. 37). Il a la gaytitude triste : « Se savoir gay est aveu triste / Comment vivre si différent » (p. 38). Le superbe poème « Vénus tes maladies » revient, mais avec plus d’originalité, sur ce Dieu qui décidément turlupine ce mal-croyant plus qu’un bigot. Le poète fait le bilan des maladies vénériennes qu’il a connues, et s’adresse à Dieu : « Pourquoi de vous n’ai-je jamais reçu le don d’un cœur / Qui batte plus violent que les glandes du corps » (p. 39).

Les Feux

Publié en 1996 chez le même éditeur, Les Feux (144 p., À hélice), est le récit réaliste et poignant de l’implosion d’un couple et d’une famille. Notre « ingénieur agronome », en poste soi-disant pour des projets coopératifs de développement de la culture des arachides, tâte de l’Inde, puis de la Sierra Leone. Deux cultures que tout oppose. Au gré de différents « feux » qui émaillent le récit, le lien conjugal avec sa femme Kathleen et familial avec ses trois enfants, dont une fille adoptée, se distend. Le feu principal est celui qui détruit le container en instance en Inde, au moment du déménagement. Une litanie d’objets futiles, qui rappelle sur le mode sérieux la scène première de l’acte II de L’Avare de Molière, évoque le détachement des biens matériels, prélude au détachement des liens familiaux de ce saddhu sans doute plus imprégné par l’Inde qu’il ne l’avoue. Le thème, mineur, de la bisexualité, apparaît encore plus discrètement que dans Poésies ?. Par exemple, dans la partie indienne, le récit revient longuement sur une amitié forte avec un jeune maître de sitar, célibataire, mais rien de plus, or la fin du récit nous suggère une probable pudique réticence sur cette amitié. On regrette de ne pas avoir connaissance du premier volume publié par l’auteur, qui sans doute éclairerait les zones d’ombre (Une ville sous les déluges, À hélice, 1994).
On retrouve les mêmes thèmes que dans Poésies ?, par exemple le déisme : « J’aime la ferveur de la prière, comme une gourmandise du cœur. À qui l’adresser ? Je n’ai pas vraiment choisi. Cela ne m’importe guère. » (p. 14). La relation de l’adoption (déguisée en naissance biologique pour échapper aux rigueurs de la loi) contient un remords qui devrait faire réfléchir les jusqu’au-boutistes de l’« homoparentalité » : le narrateur regrette d’avoir volontairement ignoré toutes les données sur la mère biologique, au nom du respect de son anonymat, d’ailleurs contraint par les coutumes : « Je ne pensais pas assez à l’enfant, à ses droits singuliers […] de quel droit m’adjuger l’exclusivité paternelle ? » (p. 59). L’aveu de la bisexualité est distillé au compte-gouttes. P. 75, alors qu’il pouponne seul sa fille adoptive, en l’absence de la mère, le narrateur évoque « la dernière femme de ma vie, ma fille ». Ce n’est qu’à la p. 124 qu’il précise : « mes hormones commençaient alors, impérieuses, à m’incliner vers les infidélités viriles. Je ne me l’avouais pas encore à moi-même tant cela me répugnait. Je m’effrayais. Je refoulais ce goût naguère découvert. ». Il fréquente un certain Kamara Cissé, bisexuel comme lui, et fort discret dans ses amours viriles, mais comme il est dit dans poésies, ce Kamara(de), si c’est un as pour les glandes du corps, ne lui apportera pas « le don d’un cœur », mais au moins l’impulsion nécessaire à faire cesser la comédie conjugale et à vivre « la solitude en solitaire » (p. 135).
Loin des textes militants et tape-à-l’œil, Poésies ? et Les Feux témoignent d’une expérience singulière, accessoirement bisexuelle. Une bisexualité de succession, non de simultanéité, qui ne s’épanouit pas dans l’allégresse.

- Lire l’article de Jean-Yves.

Lionel Labosse


© altersexualite.com, 2011
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