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Entretien avec Éric Verdier

L’homosexualité et l’homophobie

Fil Santé Jeunes — Printemps 2009

dimanche 24 mai 2009, par Éric Verdier

FSJ : À propos des débuts de l’attirance homosexuelle… Quand l’adolescent commence à ressentir quelque chose de l’ordre d’une attirance homosexuelle. Comment parle-t-il de cette période-là ? Qu’est-ce qu’il se passe pour lui à ce moment-là ?

E. Verdier : La première chose à dire peut-être est que l’adolescent est déjà dans la construction identitaire de quelqu’un qui s’identifiera peut-être un jour à l’homosexualité ou à la bisexualité…

Il faudrait inclure une réflexion sur la bisexualité, voire la transsexualité, parce que même si ces jeunes sont extrêmement peu nombreux, ils font réellement partie de la même réflexion au niveau des angoisses, de la difficulté à accepter sa différence et le regard des autres… C’est encore plus aigu chez les jeunes transsexuels, on touche vraiment à une extrémité. Il me semble très important d’inclure dans votre réflexion toutes les vulnérabilités qui touchent à la sexualité. À propos de la transsexualité / du transgenre, il existe encore des débats très houleux sur le sujet, et ces jeunes sont assez peu pris en compte…
Si vous accordez une place à ces questionnements-là, vous allez répondre à des personnes qui sont en très grande souffrance et qui ne sont prises en compte par à peu près personne.
Il est important d’avoir en tête que la prise en compte de l’homosexualité est tardive. Pour la très grande majorité des jeunes homosexuels, cela fait déjà des années qu’ils sont face à des questionnements, à des souffrances liées au regard des autres, à des choses qu’ils vont cacher ou qu’ils vont plus ou moins bien assumer. Pour la plupart d’entre eux, il s’agit de quelque chose de très intérieur. À titre d’exemple, une étude américaine assez ancienne a montré qu’à peu près 10 % des jeunes hétérosexuels (ceux qui affirment leur hétérosexualité, c’est-à-dire en fait la majorité des jeunes), ont le sentiment d’avoir été différents des autres à partir de l’âge de 8-9 ans, pour des tas de raisons différentes : « Je suis pas comme les autres, je ne suis pas accepté… ».
Chez les jeunes homosexuels, ce sentiment se retrouve chez 90 % des personnes interrogées. Il est très important de prendre cela en compte, surtout si vous vous adressez à un public très large, parce que cela veut dire que cette souffrance est déjà ancienne. Il y a des cas quand même où il n’y a pas de souffrance, et ces cas existent de plus en plus.
Si le jeune sent que ce qui va s’appeler pour lui plus tard « homosexualité », « bisexualité » voire « transsexualité » est accepté par son entourage familial, scolaire ou amical, alors la plupart des « facteurs de protection » sont réunis.
Mais il s’agit encore aujourd’hui d’une minorité de jeunes, quoi qu’on en dise, et surtout pour les garçons. Cela ne veut pas dire que c’est plus simple pour les filles, c’est simplement qu’il y a moins de discrimination franche, moins d’insultes. De plus, elles prennent conscience de la discrimination lorsqu’elles sont plus âgées, à un âge où elles sont plus en capacité de se protéger. Je ne dis pas qu’il y a plus de discrimination du côté des garçons que du côté des filles, elle est seulement d’une autre forme. Comme par rapport aux hommes, la discrimination est plus franche, elle sanctionne beaucoup plus les enfants, les jeunes ados et les jeunes adultes, avec un taux de passage à l’acte suicidaire important : c’est quand même la première cause du geste suicidaire.

FSJ : Alors justement, que pourriez-vous nous dire à propos de cette articulation homosexualité et mal-être ?

E. Verdier : Le mal être est plus lié à l’homophobie et à l’homophobie intériorisée qu’à l’homosexualité. C’est une question très importante : sur le site, ne mettez jamais de lien entre homosexualité et suicide, mais toujours entre homophobie et suicide. Le suicide n’a aucun rapport avec la sexualité, mais a un rapport avec les discriminations qui touchent à la sexualité, le regard de l’autre mais également la partie intériorisée du regard de l’autre. On appelle cela l’homophobie intériorisée : c’est quand on en arrive à détester une partie de soi-même, quand on porte en soi une souffrance parfois liée à son histoire ou à celle de sa famille et qui laisse trace à l’intérieur de soi. Elle est beaucoup plus difficile à identifier. Dans tous les phénomènes de discrimination, on retrouve ça (ex : l’antisémitisme intériorisé) : les gens qui sont les premières victimes sont ceux qui se protègent mal voire ne se protègent pas, ce sont des gens qui à l’intérieur se font du mal à eux-mêmes.
Il est important de faire attention aux écueils qu’on entend régulièrement dans les discours « politiquement corrects ». Un des écueils auquel je suis confronté très fréquemment et notamment dans les collèges et lycées, consiste à « repérer » les jeunes homosexuels sous prétexte qu’ils sont à risque suicidaire plus élevé. C’est une aberration mais aussi une vulnérabilisation, une manière de les stigmatiser. Par contre, ils pourraient être intéressant de repérer les jeunes homophobes, parce qu’ils auraient peut-être besoin d’un accompagnement spécifique.
Il est important donc de mettre en parallèle non pas l’homosexualité et le suicide, mais l’homophobie et le suicide. Idem pour l’homophobie et toutes les conduites à risques. En cas de risques sexuels par exemple, il y a un lien très étroit entre ne pas se protéger contre le VIH et discrimination. On sait très bien que les jeunes homosexuels, surtout les garçons, ont un taux de contamination par rapport au VIH qui est démesuré alors qu’ils ont tout à fait la connaissance aujourd’hui des moyens de protection. Le seul lien évident qu’on peut faire est qu’ils ont intériorisé une part d’homophobie, qu’ils sont plus vulnérables que d’autres parce qu’ils se cachent, parce qu’ils sont dans la provocation, pour pouvoir se sortir de cette haine de soi.

FSJ : Ces jeunes dont vous parlez sont des jeunes qui commencent à vivre une (homo) sexualité, mais qui ne l’ont pas encore dit… ?

E. Verdier : Oui, tout à fait. Votre première cible, cela doit être ceux-là. Il ne s’agit pas de ceux qui ont franchi l’étape du fameux coming out et qui ne s’en sont pas trop mal sortis – parce qu’il ne faut pas croire que c’est parce qu’on le dit qu’on va bien : on entend souvent l’histoire d’un jeune qui a fait son coming out le matin et qui s’est pendu le soir. Le coming out peut être aussi quelque chose qui vient prendre place dans une trajectoire suicidaire.
Ceux à qui vous vous adressez sont encore ceux qui sont confrontés à du déni, des autres mais aussi à l’intérieur d’eux. Pour évoquer la question de l’ambivalence à l’adolescence, qui est une question cruciale à mon avis…
Le « politiquement-correct » (c’est-à-dire nous tous) nous incite, pour « protéger », à dire que l’homosexualité ou la bisexualité est un passage à l’adolescence. C’est une erreur. Mais tant qu’on n’a pas identifié les choses, par méconnaissance, c’est normal de tomber dans le panneau ! Beaucoup de psys le disent.

FSJ : Pourquoi est-ce une erreur ?

É. Verdier : Celui qui a une préférence intuitive hétérosexuelle, on n’a pas besoin de lui dire ça. Il sait quelque part en lui que sa préférence va du côté de l’autre sexe. Donc vis-à-vis de ceux qui ont une préférence hétérosexuelle, quand on dit ça, on rassure les parents mais cela ne sert à rien vis-à-vis du jeune… Même si à un moment donné, il s’est autorisé à vivre autre chose – ce qui est bien d’ailleurs à mon avis, pour savoir si on préfère le café ou le chocolat, c’est bien d’avoir goûté les deux, non ? – on n’a pas besoin de lui dire que ce n’est qu’une expérience, il le sait.
En revanche, pour tous ceux pour lesquels il ne s’agit pas « que d’une expérience », on fait des dégâts considérables. C’est un peu comme dire à un jeune : « Ne t’inquiète pas, ça va passer »… et ça ne passe pas. On est en train de lui mentir et de l’isoler encore plus. On lui dit : « Ne reviens pas me dire ce que tu m’as déjà dit parce que moi, mon discours, c’est que ça va passer ». C’est comme cela que c’est interprété en tout cas, comme une annulation. On est surtout en train de protéger la norme, mais on n’est pas du tout attentif au besoin du jeune qui est là devant nous et qui n’a surtout pas besoin d’entendre ça. La normalisation dont ces jeunes ont besoin n’est pas forcément une normalisation de l’homosexualité, mais plutôt, c’est ce que je pense, une normalisation de la bisexualité. C’est ce que je propose dans mon travail, et ça marche bien.
On peut dire alors au jeune : « La sexualité humaine est par essence bisexuelle, la bisexualité fait donc partie de la nature humaine. En grandissant, tu verras si tu préfères ceux de ton sexe, ceux de l’autre sexe, ou si tu préfères les deux, ce qui est possible aussi ». Il y a des gens qui ont 30-40-50 ans et qui affirment une bisexualité et ça fait partie de leur identité. Les gens commencent juste à en parler, je pense qu’il y a encore plus de tabou à propos de la bisexualité comme si cela arrangeait de mettre des étiquettes avec les homosexuels d’un côté et les hétérosexuels de l’autre… Ce n’est pas si simple, beaucoup de gens aujourd’hui disent « changer » à un moment donné, et des deux côtés d’ailleurs. C’est aussi une rencontre de personnes, une rencontre émotionnelle, il ne s’agit pas que de la sexualité, la sexualité humaine est aussi très émotionnelle. On peut dire alors que la sexualité peut évoluer avec le temps, à condition de dire que c’est aussi vrai pour les hétérosexuels que pour les homosexuels. Je vous invite à être très vigilants sur tout ce qui a à voir avec ça.

FSJ : Est-ce qu’il est possible d’expliquer les mécanismes inconscients de l’homophobie ?

E. Verdier : Il n’y a pas vraiment de consensus sur cette question-là, mais ce que je vais vous dire, et ce à quoi je crois vraiment, est le fruit d’une expérience clinique de plusieurs années auprès de jeunes mais aussi de professionnels — cela m’intéresse de voir quelles sont les résistances mais aussi les ressources qu’on peut avoir par rapport à son histoire personnelle à soi, je ne vois pas comment un professionnel peut travailler sur la sexualité avec des jeunes sans s’être remis en question un minimum sur ces questions-là.
Ce que je constate depuis des années, et je ne suis pas le seul à le penser, c’est qu’on a tous cette bisexualité fondamentale, mais que contrairement à ce que disait Freud « en gros, à l’Œdipe, c’est réglé », je pense que « pas du tout », que c’est quelque chose qui est très en mouvement dans nos sociétés occidentales, réactualisé tout au cours de la vie d’un être humain… Aujourd’hui, beaucoup de psychanalystes racontent que « ça explose » dans leur cabinet, que beaucoup de gens en ce moment remettent en question leur sexualité unique. Je pense que notre société avance vers une acceptation plus qu’une tolérance du côté d’une bisexualité qui serait partagée par tous, avec des dosages différents. Comme cela était le cas dans quelques rares époques et notamment chez les Grecs et chez les Romains.
Si on racontait aux petits enfants que les princes vont autant courtiser les princesses que les autres princes, et idem pour les princesses ; si on remettait en question la norme sociale et si la bisexualité était acceptée dès le départ, annulant la stigmatisation du côté de l’homosexualité ou du côté de l’hétérosexualité, je pense qu’on aurait une courbe de Gauss autour de la bisexualité : 10 % de la population serait purement homosexuelle (comme c’est le cas aujourd’hui en France et dans l’ensemble des pays occidentaux), 10 % seraient des hétérosexuels exclusifs qui ne supporteraient pas d’avoir une relation avec quelqu’un de leur sexe, et 80 % avec une bisexualité qui se traduirait différemment suivant les époques de la vie, avec des changements de partenaires à un moment donné : des gens qui ne se situeraient ni dans l’homosexualité pure, ni dans l’hétérosexualité pure mais dans une bisexualité assumée.
On n’en est pas là aujourd’hui au niveau de la norme sociale. Il existe un taux d’homophobes encore très important. Je fais souvent travailler les gens en formation en leur demandant de s’auto-évaluer sur une échelle de 0 à 10. 5 représente la bisexualité totale (« je n’ai pas de préférence »), 0 représente l’homosexualité pure (« je suis incapable de ressentir la moindre attirance vis-à-vis d’une personne de sexe opposé »), et 10 l’hétérosexualité pure (« je suis incapable de ressentir le moindre désir pour une personne du même sexe ») dans toute la vie entière – l’adolescence étant un moment particulier, mais un moment parmi d’autres.
Les résultats : Ils correspondent à une étude que j’ai effectuée sur des milliers et de milliers de personnes :
- De 0 à 2, il s’agit des quasi homosexuels exclusifs, ils sont à peu près 10 % - cela correspond au bas de la courbe de Gauss, les extrémités représentent toujours environ 10 %.
- De 2 à 5, c’est totalement vide, personne ne se positionne jamais entre 2 et 5.
- De 5 à 10, il y a une courbe relativement homogène dans les groupes de femmes.
- De 8 à 10, dans les groupes d’hommes.
C’est intéressant parce qu’on voit bien qu’il existe dans l’imagerie pornographique une espèce de validation inconsciente du fait que la bisexualité fait partie de la nature féminine mais pas du tout de la nature masculine. Ce qui est une pure construction sociale, mais qui est complètement intériorisé. Autrement dit, une femme, qui se situe entre 5 et 10, va rester hétérosexuelle. En dessous de 5 par contre, elle va être considérée comme une lesbienne et va tomber sous le coup de la discrimination. Un homme, à 8, est déjà « un pd ».
Je pense profondément que la courbe de Gauss régit un certain nombre de facteurs, et notamment la sexualité humaine. Il n’y a pas que l’Œdipe, il y a des tas de choses dans la vie d‘un être humain qui font qu’il devrait avoir une préférence hétéro ou homo. On devrait donc avoir une courbe de Gauss « normale » s’il n’y avait pas une homophobie intégrée dans la construction sociale de nos sociétés.
C’est d’ailleurs ce que les Grecs ont montré puisqu’il était de bon ton, pour les citoyens, de vivre une bisexualité. La norme pour les citoyens était d’être marié, c’est-à-dire d’avoir une relation hétérosexuelle liée à la procréation dans le cadre du mariage, et d’avoir une relation homosexuelle uniquement pour le plaisir avec des plus jeunes qu’on initiait à la sexualité. Même si cette norme était très codifiée, on aurait pu avoir à cette époque-là une courbe de Gauss. Evidemment, l’homo, l’hétéro et la bisexualité n’étaient pas nommées comme ça, mais quelqu’un qui était hétérosexuel « pur » était mal vu (donc il n’y en avait pas), et un homosexuel « pur » également : la norme était donc la bisexualité. Si la société humaine de l’époque permettait cela, c’est qu’elle pourrait encore la permettre aujourd’hui, on n’est quand même pas si radicalement différents ! C’est quelque chose qui est en nous.
Les personnes qui se situent entre 5 et 10, si on les pousse un peu vers le 10, cela ne les dérange pas vraiment parce qu’ils ont déjà une préférence hétérosexuelle, ça l’accentue mais elle est déjà là. Ceux qui sont entre 0 et 2 n’ont pas le choix, on ne peut pas s’inventer une hétérosexualité quand on se sent homosexuel.
Par contre, lorsqu’on est entre 2 et 5, on a une homosexualité supérieure à sa part d’hétérosexualité, mais la part d’hétérosexualité est suffisamment forte pour qu’on puisse se mentir à soi-même. Ce sont eux les homophobes. Non seulement ils sont dans le « clan des hétéros », mais ils doivent toutes les nuits, inconsciemment, payer un prix très cher à leur hétérosexualité qui refoule une homosexualité très forte, plus forte que leur hétérosexualité. La seule façon de s’en sortir, c’est d’être homophobe. C’est pour cette raison qu’il y a plus d’homophobes chez les hommes que chez les femmes, la courbe est plus « étalée » chez les femmes. C’est l’explication n°1 que je donne à l’homophobie, explication « psy » en tout cas. Quand j’ai découvert cela, j’ai eu toute suite des pistes de travail très intéressantes auprès des homophobes. Pour résumer, un homophobe est un homosexuel refoulé (homophobe = qui ne supporte pas les homosexuels).

FSJ : Il s’agit d’une personne qui refoule son homosexualité mais du coup, de fait, ne vit pas non plus son hétérosexualité de manière épanouie ?

E. Verdier : C’est tout à fait ça. Mais c’est quelqu’un qui, avec les autres, va pouvoir rejoindre l’idée de la bisexualité fondamentale humaine. C’est pour cela que ce message sur la bisexualité est, du point de vue de la prévention, un véritable guide, un repère théorique très fort.

FSJ : Je profite de ce que vous dites pour vous poser une question un peu difficile. De nombreux discours véhiculent encore l’idée qu’être homosexuel est un choix. Alors, choix, non-choix, fatalité ?… Ce sont des mots forts. Comment peut-on se positionner par rapport à tout cela ? »

E. Verdier : Le problème, c’est qu’on fait des amalgames avec cette notion de choix. Cela dépend ce qu’on entend par « choix ». On parle de choix conscient et de choix inconscient. Qu’on parle de choix inconscient ne me choque pas : notre inconscient, par définition, on y échappe en partie. On peut donc penser que la sexualité est un choix inconscient parce qu’elle a du sens : Être hétéro, homo, bi ou trans a du sens dans l’histoire d’un individu, par rapport aussi à une dimension transgénérationnelle. Il y a parfois des liens non pas avec les parents mais avec les grands-parents : ça peut-être une grand-mère qui a été homosexuelle, qui n’a pas pu le vivre et du coup, sa petite-fille ou son petit-fils sent intérieurement quelque chose de fort qui s’est passé dans un lien avec cette grand-mère. Donc dire que c’est un choix inconscient ne me choque pas.
Par contre, ce n’est pas comme ça qu’on l’utilise en général, et cela en devient très choquant. Ce qu’il s’est passé autour du VIH par exemple : on a beaucoup pleuré sur la contamination des gens en général, mais en revanche, pour ce qui était des toxicomanes et des homosexuels, « ils n’avaient qu’à faire autrement ». Il vaut mieux ne pas utiliser le terme de choix sur votre site, parce qu’il est trop piégé… Ou alors pour le critiquer. Dire par exemple que c’est extrêmement violent de dire à quelqu’un qui souffre depuis des années de ne pas réussir à se faire accepter, que c’est un choix… C’est un camouflet incroyable, c’est un peu comme lui dire : « De quoi te plains-tu, c’est de ta faute ! ». D’ailleurs, quand cela se passe mal entre un jeune et ses parents, c’est souvent ce qui est dit : « T’as qu’à pas être comme ça ! ».
Je vais vous donner l’exemple d’un jeune qui m’a beaucoup marqué. J’étais à une conférence-débat, un jeune vient me voir après et me dit : « Voilà, j’ai 20 ans, je suis gay, j’ai un petit copain. Quand j’avais 17 ans, j’ai senti que je pouvais en parler à mes parents même si je sentais qu’il y avait des résistances. Mais mes parents ont des amis homosexuels, ma mère lit Télérama, mon père est chez les Verts… donc a priori, je me disais qu’il ne devrait pas y avoir trop de problème ». Finalement, il a fait son coming out par courrier. Depuis 3 ans, le sujet n’a jamais été ré-abordé dans sa famille, comme si « ça n’existait pas » — ce qui est une forme d’homophobie — mais le pire, c’est que si sa mère n’en parle pas, son père passe son temps à lui faire des commentaires sur les filles qu’il croise… Cet exemple est vraiment typique de cette homophobie larvée que j’appelle « passive ».
On pourrait dire qu’il existe 3 formes d’homophobie. C’est le même modèle aussi pour d’autres formes de discrimination.
- L’homophobie dite active : ce qui va de l’insulte au meurtre en passant par le viol et par le refus d’embaucher quelqu’un. Il s’agit de tout ce qui tombe sous le coup de la loi. Toute forme de violence. Il y a quelque chose de l’ordre de la preuve. Un tiers qui assiste à cette forme d’homophobie et qui n’est lui-même pas homophobe va en être choqué. Il s’agit d’une violence agie à un moment donné, active parce que visible, souvent consciente et très souvent appropriée par le discriminant. Si vous avez à faire à un homophobe actif et que vous lui dites : « Dis-donc, t’es homophobe ! », il vous répondra « Oui, et alors, ça te gêne ? ». C’est vraiment caractéristique. C’est la seule forme qui est sanctionnée par la loi puisque, par définition, la loi ne peut sanctionner que ce qui est visible ou prouvable. Si j’utilise l’image de l’iceberg, cette forme-là est pour moi la partie émergée de l’iceberg. Comme elle est visible, dès qu’il y a de l’homophobie, elle apparaît. C’est en fait la partie la moins importante du phénomène homophobie. Elle n’est pas directement reliée au suicide, elle peut aggraver mais on n’a pas besoin d’homophobie active pour qu’un jeune passe à l’acte suicidaire. J’ai pu écouter des tas de jeunes, ceux-là sont évidemment encore vivants après des TS. Pour un grand nombre d’entre eux, il n’y a pas vraiment eu d’homophobie active autour d’eux, ils n’ont pas été agressés, personne autour d’eux ne « savait » d’ailleurs.
- L’homophobie passive : elle représente la partie immergée de l’iceberg et les 9/10èmes de ce qu’est l’homophobie. C’est surtout cette partie qui est corrélée au suicide et à toutes les autres formes de passage à l’acte graves sur soi. C’est cette partie immergée qui a fait couler le Titanic. Cette métaphore est une bonne image : si on voit de l’homophobie active et qu’on ne la traite pas, cela veut dire qu’on ne traite pas l’homophobie passive. L’homophobie active est un très bon indicateur de l’homophobie passive. L’homophobie passive, c’est tout ce qui a à voir avec le déni de l’existence de l’homosexualité. En résumé, c’est « je ne veux pas que ça existe, donc ça n’existe pas ». Déni d’existence de la différence ou déni d’existence de ce qui est attaché à la différence. Par exemple, vis-à-vis d’un jeune qui transgresse le genre, qui est « masculin » pour une fille ou « féminin » pour un garçon, penser automatiquement qu’il est homosexuel correspond à une forme d’homophobie active, mais il y a également une part d’homophobie passive : on ne pense même pas qu’un garçon « masculin » ou qu’une fille « féminine » puisse être homosexuel-le et on pense encore moins qu’un garçon « féminin » — et non pas « efféminé », c’est extrêmement important, on ne dit pas « émasculinisé » pour une fille – ou qu’une fille « masculine » puisse être hétérosexuelle. Pour les garçons surtout, il y a encore un amalgame immédiat. Chez les psys, il y a encore beaucoup de choses qui circulent du type : « S’il joue à la poupée à 5 ans, il va être homosexuel ». J’entends aussi qu’en maternelle, on convoque les parents lorsque deux petits garçons se font des bisous sur la bouche !
Cette forme est très fortement corrélée au suicide parce que le suicide va être justement une tentative de tuer cette partie avec soi. Pour pouvoir aider ces jeunes, il faut tenter se sortir de l’homophobie passive, pouvoir nommer les choses, casser la loi du silence et du tabou. Mais attention, il ne s’agit pas d’obliger le jeune à se désigner, cela peut être très violent, mais simplement, dans notre discours, faire passer l’idée que « Homo/hétéro… même combat ». Dire à un jeune qui paraît triste par exemple : « Oh toi, tu es amoureux de quelqu’un » à la place de « Oh toi tu es amoureux d’une fille ». Rien que ça, c’est énorme.
- La troisième forme d’homophobie est représentée dans ma métaphore par l’eau froide qui entoure l’iceberg. L’eau froide qui entoure l’iceberg fait partie du système « iceberg ». S’il n’y a plus d’eau froide, il n’y a plus d’iceberg. Cette eau froide entoure aussi d’autres icebergs. Il s’agit de l’homophobie de détournement. Elle est liée à l’antisémitisme de détournement, au sexisme de détournement ou à l’handiphobie de détournement…
C’est en fait ce qui est contenu dans les stéréotypes et les idées reçues pour la plupart positives qui sont véhiculées. C’est la forme la plus perverse de discrimination, puisque non seulement elle ne se nomme pas, mais elle prétend être positive. J’appelle cela la tolérance. Il y a pour moi une très grosse différence entre la tolérance et l’acceptation… Là, ça vient heurter la religion et plein d’autres choses, mais ça tombe bien parce qu’il s’agit justement de faire bouger les choses. Dans la tolérance, il y a un tolérant et un toléré. Dans l’acceptation, le rapport est symétrique et réciproque, cela suppose l’acceptation mutuelle, de l’autre et de soi. Quand on est tolérant, on dit : « Je t’accepte à condition que… ».
La liste de ces stéréotypes est longue : « Les homosexuels sont sensibles, les noirs courent plus vite… ». Les médias, au niveau de toutes ces représentations sociales, jouent un rôle phénoménal. Il y a beaucoup de perversité dans la façon dont on parle de l’homosexualité dans les médias. Par exemple, dans les émissions de télé-réalité, c’est une horreur : les jeunes homosexuels qui sont castés sont toujours castés du côté du stéréotype. Autrement dit, le message qu’on envoie c’est « si vous êtes comme ça, vous serez acceptés, sinon vous n’avez aucune chance ». Alors évidemment, quand on est homosexuel et gros, homosexuel et pas sensible…, on a plus de chemin à parcourir que les autres.
Toutes les critiques qui sont aujourd’hui faites sur la Gay Pride (qui s’appelle maintenant la « Marche des Fiertés LGBT ») sont liées à ces stéréotypes. Ce qui gêne, c’est que cela n’est pas dans le « politiquement correct »… et après tout, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas montrer autre chose que ce qui est socialement accepté pour exister ?
Cette forme d’homophobie de « détournement » empêche d’exister pour un grand nombre, mais elle permet aussi de se construire pour un grand nombre d’autres. Quand on dit « les homosexuels sont sensibles », on ouvre la porte à des métiers par exemple : la danse, les métiers artistiques, la coiffure, etc. Et heureusement que ça existe. Parce que le pire serait qu’il n’y ait aucune existence possible, qu’on vous mette en prison ou qu’on vous tue… ça existe encore dans certains pays.
La police, certains métiers sportifs… sont également des refuges pour les lesbiennes depuis longtemps. Cela ne veut pas forcément dire qu’elles sont plus masculines mais comme le stéréotype social renvoie cette idée, c’est la seule façon d’exister pour une grande partie d’entre elles… elles se sont donc construites comme ça.
La gayphobie, qui désigne donc les garçons, est très majoritairement active alors que la lesbophobie est très majoritairement passive. Là où on va convoquer les parents parce que deux petits garçons se sont embrassés sur la bouche en maternelle, tout le monde va tomber des nues quand deux jeunes femmes d’une trentaine d’années qui vivent ensemble dans un petit appartement parisien depuis 10 ans, annoncent à leur famille respective qu’elles vont se pacser. On n’est pas prisonnier des mêmes choses, mais on se retrouve tous dans cette forme de détournement : ce détournement existe bien des deux côtés.
Une dernière chose en ce qui concerne votre travail sur le site, et toujours dans une démarche de prévention : il est important de toujours garder en tête cette logique du 1 – 2 – 3 : actif – passif – de détournement dans le discours qu’on déroule… Tant qu’on n’a pas lutté contre la forme active, il est dangereux de demander aux gens de se « dévoiler » parce qu’ils vont en prendre plein la figure. Tant qu’on n’aura pas travaillé sur le fait par exemple qu’une insulte, « pd » ou « gouine », ne pourra plus être tolérée dans la cour de récréation, on ne pourra pas s’attaquer à la forme passive. Quand ce travail-là est fait, les gens, se sentant protégés, vont commencer à témoigner eux-mêmes… y compris les profs d’ailleurs. Aujourd’hui, la plupart des profs homosexuels que je connais se taisent, personne ne connaît leur homosexualité dans leur milieu de travail. Donc :
1. S’attaquer à la forme active ;
2. à la forme passive. En mettant par exemple en place des espaces de parole protégés ;
3. souvent, cette forme-là se « dégonfle » toute seule.
Quand on attaque trop vite la forme 3, quand on contredit les stéréotypes en disant par exemple « les lesbiennes ne sont pas toutes des camionneuses » ou « les gays ne sont pas tous sensibles », cela se retourne contre ceux qui les portent et qui ont justement besoin du contraire. Coluche disait que ce qui avait été le pire dans sa carrière, c’était que quoiqu’il ait fait et quelle que soit la manière dont il tournait ses sketchs, il avait toujours eu, à la fin de ses spectacles, des gens qui venaient le voir en lui disant « Ouah, qu’est-ce qu’on en a foutu encore aux Arabes aujourd’hui… merci ! ». Pour lui, c’était terrible. C’est toujours d’actualité aujourd’hui, surtout sur la question de l’homophobie.


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