www.altersexualite.com

Bienvenue sur le site de Lionel Labosse

Accueil > Livres pour les jeunes et les « Isidor » HomoEdu > Théâtre, Poésie & Chanson > « Comme ils disent », chanson de Charles Aznavour

Une chanson culte de l’époque où ce n’était pas la mode.

« Comme ils disent », chanson de Charles Aznavour

Hommage à un chanteur tradition française

lundi 1er octobre 2018, par Lionel Labosse

Hommage à Charles Aznavour, mort le 1er octobre 2018.
Plus sans doute que ses collègues de bureau de la chanson française dite « à texte », Charles Aznavour osa prendre fait et cause pour la « jaquette », à l’époque où ce n’était pas la mode. Georges Brassens n’a-t-il pas chanté naguère « Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes / Si, comme tout un chacun, j’étais un peu tapette / Si je me déhanchais comme une demoiselle / Et prenais tout à coup des allures de gazelle ? » (« Les trompettes de la renommée »). Jacques Brel a peut-être ici et là moqué les hommes efféminés, mais se racheta avec sa chanson d’amour à un ami, « Jojo » : « Six pieds sous terre Jojo tu n’es pas mort / Six pieds sous terre Jojo je t’aime encore ». Charles Trenet était sans doute trop concerné pour prendre position au-delà d’une vague allusion tardive (« L’abbé à l’harmonium », 1971). Et Léo Ferré, s’il moqua Jean Genet dans « Poète Vos Papiers » (« Il y a partouze à l’hémistiche mes amis / Et que m’importe alors Jean Genet que tu bandes »), rendit un hommage clair & net à Verlaine & Rimbaud qui ne faisait pas fi de leurs amours, avec son double album Verlaine et Rimbaud (1964) consacré à la mise en musique entrecroisée de leurs poèmes. Et si nous rendions un hommage anthume à un chanteur qui eut les couilles d’être homo en chanson ? Cet article sera illustré de 2 photos prises à Prague en février 2016 et en février 2018, montrant que le vieil aède continue sa course à travers le monde à plus de 90 ans !

Boutique Paul & Charles Aznavour, Prague, place Venceslas, février 2016.

En 1971, sortait le film Mourir d’aimer d’André Cayatte, avec Annie Girardot. Une fameuse chanson éponyme de Charles Aznavour figurait au générique. Ce film était basé sur l’histoire vraie du suicide de Gabrielle Russier le 1er septembre 1969, relaté dans Les Écrous de la haine, de Michel Del Castillo. Aznavour était donc un chanteur engagé jusque dans la défense de la liberté de mœurs, ce qui n’était pas évident, même dans l’après 1968.
Mais écoutons d’abord la chanson, en lisant les paroles et en regardant cette interprétation ancienne de l’émission Cadet Rousselle du 15 novembre 1972 (ORTF / INA).

« Comme ils disent » de Charles Aznavour

J’habite seul avec maman
Dans un très vieil appartement
Rue Sarasate
J’ai pour me tenir compagnie
Une tortue, deux canaris
Et une chatte
Pour laisser maman reposer
Très souvent je fais le marché
Et la cuisine
Je range, je lave, j’essuie
À l’occasion je pique aussi
À la machine
Le travail ne me fait pas peur
Je suis un peu décorateur
Un peu styliste
Mais mon vrai métier, c’est la nuit
Que je l’exerce, travesti
Je suis artiste
J’ai un numéro très spécial
Qui finit en nu intégral
Après strip-tease
Et dans la salle je vois que
Les mâles n’en croient pas leurs yeux
Je suis un homme, oh !
Comme ils disent

Vers les trois heures du matin
On va manger entre copains
De tous les sexes
Dans un quelconque bar-tabac
Et là, on s’en donne à cœur joie
Et sans complexe
On déballe des vérités
Sur des gens qu’on a dans le nez
On les lapide
Mais on le fait avec humour
Enrobé dans des calembours
Mouillés d’acide
On rencontre des attardés
Qui pour épater leur tablée
Marchent et ondulent
Singeant ce qu’ils croient être nous
Et se couvrent les pauvres fous
De ridicule
Ça gesticule et parle fort
Ça joue les divas, les ténors
De la bêtise
Moi les lazzis, les quolibets
Me laissent froid puisque c’est vrai
Je suis un homo
Comme ils disent

À l’heure où naît un jour nouveau
Je rentre retrouver mon lot
De solitude
J’ôte mes cils et mes cheveux
Comme un pauvre clown malheureux
De lassitude
Je me couche mais ne dors pas
Je pense à mes amours sans joie
Si dérisoires
À ce garçon beau comme un dieu
Qui sans rien faire a mis le feu
À ma mémoire
Ma bouche n’osera jamais
Lui avouer mon doux secret
Mon tendre drame
Car l’objet de tous mes tourments
Passe le plus clair de son temps
Aux lits des femmes
Nul n’a le droit en vérité
De me blâmer, de me juger
Et je précise
Que c’est bien la nature qui
Est seule responsable si
Je suis un homo
Comme ils disent

Histoire de cette chanson

Les circonstances de l’écriture de cette chanson sont racontées dans cet article de Laurence Haloche publié le 13 décembre 2015 dans Le Figaro : « Comme ils disent , quand Aznavour aborde l’homosexualité sans tabou ».

Les chansons interlopes avaient toujours existé, certes, mais sur un mode comique ou dérisoire. Jamais avant Aznavour, à ma connaissance, un chanteur à succès n’avait osé une chanson sérieuse abordant de front l’homosexualité. « Les Pingouins » chanté par Juliette Gréco (1970) fait plutôt partie des chansons interlopes, en tout cas on peut l’entendre aussi innocemment que « Les Sucettes » (1966) écrite par Serge Gainsbourg pour France Gall.
Un an après le lourdingue « Le Rire du sergent » (1971, musique Jacques Revaux, paroles Yves Dessca, chanté par Michel Sardou), Aznavour rompt avec cette tradition et met les pédés dans le plat, étant contrairement aux précédents, ACI, auteur-compositeur-interprète. Citons l’article de Laurence Haloche : « L’auteur-compositeur se souvient de la première fois où il a interprété cette chanson devant un cercle d’amis homosexuels : « Ça a jeté un froid. Puis on m’a demandé qui allait chanter ça. J’ai répondu : “moi”. Nouveau silence. Puis quelqu’un s’est inquiété de savoir si je ferais une annonce. Vous m’imaginez annonçant sur scène que je vais me mettre à la place d’un homosexuel, alors que je ne le suis pas ? Il n’était pas question de reculer ! » » […] « C’est son chauffeur, son secrétaire et un ami décorateur Androuchka, logé à son domicile avec sa chatte blanche qui lui en ont inspiré le texte. »
Pour Robert Belleret dans Vie et légendes de Charles Aznavour (Archipel, 2018), la chanson aurait plutôt été inspirée par Claude Figus, ami d’Aznavour qui aimait à se travestir en Édith Piaf. Il rappelle aussi que la chanson provoqua l’ire de certains militants exacerbés du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), créé justement en 1971.
La pièce de théâtre La Cage aux folles de Jean Poiret sera créée au théâtre du Palais-Royal en 1973 par Jean Poiret & Michel Serrault, et deviendra un énorme succès de théâtre et de cinéma, dans le droit fil tolérant, naturaliste et humaniste de la chanson d’Aznavour. Elle subira de même les foudres du FHAR. Étonnamment, de ces actions ridicules du FHAR contre Aznavour et Poiret-Serrault, il ne reste quasiment pas trace sur Internet ; je l’ai su par les souvenirs d’amis plus âgés qui me racontaient cette époque.
Suite de l’article du Figaro : « Aznavour remplit l’Olympia pour trois dates avec un récital de trente chansons, dont sept inédites. « Comme ils disent » est un triomphe sur scène. Emporté par une mélodie réussie, le public achète en masse le 45 tours où en couverture le chanteur pose en tenue noire, visage baissé, à l’image de ces hommes de l’autre rive qui, tout juste ramenés des profondeurs de l’anonymat, affichent encore le profil bas de ceux que la lumière blesse. » De fait, la pochette de l’album est assez neutre, conforme à la lecture du vers : « Je suis un homme, oh ! ». Le tour de force d’Aznavour, en plus de sa mélodie simple et pénétrante, est de mettre les bons cœurs avec lui dès le début, en commençant le 1er couplet par un portrait banal de vieux garçon auquel des millions de gens pouvaient s’identifier, ou dans lequel ils pouvaient reconnaître un proche affectionné. Il faut attendre le 17e vers du premier couplet pour que le mot « travesti » soit utilisé, ce qui met les pendules à l’heure, avant que le refrain pose la cerise sur le gâteau : « Je suis un homo / Comme ils disent ». La première transcription « Je suis un homme, oh ! » est purement orthographique.

Publicité pour un gala de Charles Aznavour, Prague, février 2018.

La forme adoptée est d’une rigueur remarquable : trois couplets composés de 4 strophes de deux octosyllabes à rimes plates suivis de deux tétrasyllabes rimant ensemble, à l’exception du dernier vers de chaque couplet, qui n’a que les trois syllabes du refrain que la voix prolonge comme une plainte ou une profession de foi : « Comme ils disent », écho aux rimes successives : « strip-tease », « bêtise », « précise ».
La Rue Sarasate du 1er couplet est là pour la rime. Elle évoque un violoniste et compositeur espagnol. Le personnage est caricatural, certes, mais il correspondait à une réalité de l’époque, qu’on le veuille ou non. Il ressemble beaucoup au Gabriel de Zazie dans le métro, incarné à l’écran par Philippe Noiret. Quant à l’appel final à la nature, il rappelle le plaidoyer là aussi daté d’André Gide dans Corydon.

- Lire Des Chansons pour le dire, de Baptiste Vignol (Tournon, 2005) pour en savoir plus sur les sujets tabous en chansons.
- Lire l’article de Jean-Yves sur Culture et Débats.
- Écouter l’émission « À voix nue » rediffusée sur France Culture à l’occasion de la mort du chanteur. J’y ai découvert un homme érudit d’une vaste culture, passionné de tout, ouvert à tout. Le 1er chapitre est consacré au génocide arménien et aux relations avec la Turquie. Passionnant !

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de Charles Aznavour


© altersexualite.com, 2018
Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires jeunesse & des critiques littéraires et cinéma adultes d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique.