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Point de vue sans concessions sur les « reubeus », pour les lycées

Livret de famille & La Trempe, de Magyd Cherfi

Actes sud, 2004, 78 p., 9 € et 2007, 178 p., 15 €

samedi 13 avril 2013, par Lionel Labosse

Livret de famille est un court livre difficile à classer. Rangeons-le dans la rubrique poésie / théâtre bien qu’il ne s’agisse pas de poésie ni de théâtre, mais de récits autobiographiques. Il y a un côté documentaire sur le thème rebattu des « cités », bien sûr, mais de nombreux passages poétiques, des saynètes en gestation, et puis le fait que l’auteur soit chanteur me font préférer cette rubrique, qui permet en outre de rappeler la nécessaire distance par rapport à la littéralité des propos. C’est l’ami Jean-Yves qui m’a offert ce livre, en clin d’œil à mon article récent sur le livret de famille. Quelle bonne idée ! Le point de vue de Magyd Cherfi est sans concessions : « échapper au ghetto reubeu tout en restant beur, assumer de ne plus être musulman tout en l’étant » (p. 64). Il explique de l’intérieur le sentiment de discrimination du « reubeu » mâle de cité, sans indulgence pour les conséquences de cette crise identitaire sur la discrimination des filles et des homos. Sa conscience de l’homophobie inhérente à l’habitus reubeu (comme dirait Pierre Bourdieu), exprimée dans une langue littéraire urbaine travaillée avec goût, se prête particulièrement à une utilisation en classe, dans le cadre de l’étude de la poésie (slam), de l’argumentation, ou du roman (lecture complémentaire à La Civilisation, ma Mère !…, de Driss Chraïbi par exemple). On peut prolonger la lecture par La Trempe, publié en 2007, les deux recueils étant réunis dans la collection Babel pour la modique somme de 7,7 €.

Lire ça fait pédé

Le 2e texte, « Conte des noms d’oiseaux » contient un beau slam explicite sur la question de la haine de soi, des insultes et de l’homophobie, illustration parfaite des interventions de l’association Contact sur l’homophobie. En voici un extrait à utiliser en classe.

« Pas bien, on était pauvres jusque dans les mots, on se mordait tellement on se comprenait pas nous-mêmes. Nos mères s’étonnaient de rencontrer des Français plus pauvres qu’elles. Ça devait pas aller ensemble, être français et très pauvres en même temps.
Maman tentait contre vents et marées de me désanimaliser. Et, comme un perroquet, après elle je répétais : « Je suis français, je suis français, je suis… ouf ! »

Donc, je suis devenu sage comme une image
_Je lisais Maupassant
Mes potes eux faisaient les poches aux passants

Ils étaient à la quête évidemment du flouze
Et m’avaient prénommé Tarlouze
Car c’est avec des poèmes que je remplissais mon caddie…
Ils m’ont gardé auprès d’eux ceci dit

J’étais conneau mais romantique
À la place des chats
Je disséquais des marguerites
Des roses blanches des coquelicots
J’étais pourtant né sans la cerise et sans gâteau
Mais voilà j’étais prêt et sur le quai comme un bateau
J’attendais qu’une fille vienne me dire « On y go ? »

J’étais de la rue mais surtout à la rue
Pas à ma place
Comme le tatouage qu’un bout de coton efface
Oh putain ! j’étais que du fond de teint
Je me regardais dans des glaces sans tain
Et j’oubliais qu’à trop avoir la dalle
On mange tout, on a l’appétit pour que dalle

Je dénonçais l’arnaque au deuxième degré
J’étais le bâtard qui se prenait pour un pedigree
Oui avec un hameçon à mouche je pêchais le requin
J’étais tout noir je me prenais pour un rouquin

J’écrivais ma colère comme on donne des balles
Au chasseur. J’oubliais que j’étais l’animal

Quand j’étais poisson je voulais des ailes
Quand je volais je rêvais d’eau…

Juste le temps de me rendre compte
Que le cauchemar était pour notre compte
Même avec un ticket
C’est devant les mêmes portes qu’on était tous triqués
C’est quand t’es pas riche
Que t’entends “À la niche !”

Moi au lieu de regarder mon pif
Je me gaussais des imparfaits du subjonctif
Tous ces prénoms j’oubliais
Qu’ils étaient pas dans le calendrier

Les copains pas masos
Ne quittaient pas le zoo

Oui, dans le zoo, si t’étais moche on t’appelait “tête de cul”. Si t’étais boiteux, on t’appelait “boiteux”, si t’étais vilain on t’appelait “vilain”. Si t’étais beau on t’appelait “pédale”.
Allons plus loin, si tu lisais des livres sans images, si t’étais fan des films de Claude Sautet ou que t’aies du respect par exemple pour les animaux domestiques… pire, si t’aimais pas les films de Bruce Lee… là c’était Sodomie. Moi, dans le zoo, j’ai longtemps marché les deux mains dans le dos. »

La suite fait allusion à Cyrano de Bergerac : « Ça chambrait comme chez Cyrano […] À la place du nez, Kader avait une espèce de cucurbitacée », puis le narrateur insiste sur le rôle de l’homophobie dans l’habitus « reubeu » : « Donc on était qu’entre nous et on se payait le luxe de pas vouloir être pédé » (p. 17). Ce récit rappelle les paroles de la chanson de Magyd Cherfi « Place de France » : « Je m’assieds sur un banc / Je lis Libé /Deux trois marlous passent / Et me traitent de pédé / De tarlouze ou de folle ».

Autobus impérial

Cette belle nouvelle (ou plutôt conte) complète la première, avec une tranche de vie digne d’un Pascal Brutal ado. Le père du narrateur réalise le rêve longtemps caressé d’avoir une maison à la campagne. L’ado espère une chambre à soi (7 enfants !) dans laquelle on pourrait se regarder dans le miroir « comme des Emma Bovary circoncis » (p. 44). Il supporte mal les deux années où il est privé d’adolescence car obligé par son père à travailler pour ce projet, mais le jour J compense toute cette peine, car il faut prendre le bus pour se rendre au collège, et ledit bus est plein de filles françaises offertes en pâture par des ados français (pardon : des « bites pas circoncises » !) qui s’agglutinent au fond du bus : « Dans ces contrées, les frères calculent pas les sœurs ». Magyd ne peut se comporter comme ses pairs et faire la guerre aux frères : « La lecture souvent assassine le chien qui rôde en bas du ventre ». (p. 50). Il fantasme sur la première fille venue, entre les lèvres de laquelle il glisse cette prosopopée érotique digne du Léo Ferré du Chien : « Je vais te faire un triangle et tu mettras dedans tout ce qui fait ta colère. Je vais m’ouvrir comme une mer tu n’auras qu’à prendre et me fendre et me jeter après » (p. 52).

Pamphlétaire

« Le foot à droite » est le titre explicite du 2e texte pamphlétaire dans lequel Magyd ne se fait pas que des amis, et de préciser : « La France aime Zizou, pas les Arabes […] Zebda, pas les Beurs » (p. 26). Dans « La rançon », il est question de l’accident de 2001 de l’usine AZF à Toulouse, et de l’écho médiatique : « On ne cèdera pas à la thèse de l’accident tant qu’on n’aura pas la preuve la plus explicite qu’il ne s’agit pas d’islam » (p. 38). « Adieu Toulouse » ironise sur l’accent pointu qui s’implante à Toulouse, et éradique les « chocolatine » au profit des « pain au chocolat » (p. 41). « La Honte » raconte une visite de la mère au proviseur du collège. L’élève a honte de sa mère mal fagotée, qui prononce mal le français (à rapprocher du livre de Chraïbi), et généralise cette attitude par des propos courageux quand on sait la difficulté qu’on ressent à critiquer nos parents [1] : « On n’aimait pas nos mères, elles étaient laides, incultes et méchantes » (p. 56). Le dernier récit, « Vercingétorix », avance dans le temps. On est en 2002, et Magyd passe avec un pote la soirée électorale des présidentielles. Le copain est athée et boit du pinard comme lui, mais un chouia moins provocateur. Les deux gars se cherchent un peu, occasion pour Magyd de préciser ses idées sur la beuritude. « Pour nous il y avait les Beurs, les Reubeus et les Arabes, les premiers assumant leur francité, les seconds mystifiant des origines arabesques et les troisièmes Les Mille et Une Nuits… ouf ! » (p. 61). Quant à lui : « On est français, merde ! J’emmerde les Reubeus ! ». Il assume l’héritage de l’athéisme et des Lumières, que son pote préfère savourer discrètement. Et quant à mater les filles, n’en parlez pas : « C’est à la surface de nudité qu’on juge une démocratie » (p. 62). Il résume l’équation de ce livret de famille pas simple que constitue le fait d’être beur : « l’essentiel c’était d’échapper au ghetto reubeu tout en restant beur, assumer de ne plus être musulman tout en l’étant, et couper tout cordon du bled pour protéger nos mères » (p. 64). Il fustige les cours d’arabe imposés par ses parents, école coranique déguisée, image peu reluisante d’un « islam assez sanglant » où les dix commandements sont entre autres « taper sa sœur, sa mère et les voisines » et « être hétéro ». Il enfonce le clou : « en tout cas jamais la destinée ne nous fit croiser un fidèle d’Allah qui nous parût intègre, crédible, rigoureux, donc ouvert » (p. 68). Eh bien, voilà un chanteur qui ne parle pas au « conditionnel de variété », comme dirait Ferré. De la trempe des Nicolas Bacchus, enfin bref pas le genre « disque France Inter ». Pas étonnant qu’il ait pondu une chanson intitulée « Bénabar ou Delerm » où il taille un costard à ces artistons officiels de la pensée unique France Inter Télérama bobo d’État.

- En résumé, un livre à proposer à nos élèves parce que c’est un bon livre actuel, de la littérature engagée dans notre époque ; et aussi, dans les lycées « sensibles », pour permettre aux ados vivant dans les cités une réflexion sur la vision des cités : fantasme ou réalité ? Lors de la parution de mon premier livre L’année de l’orientation en 2003, Thierry Lenain, alors rédacteur en chef de Citrouille, avait refusé que ce livre fasse l’objet d’un article dans cette revue (énorme préjudice à la clé) sous prétexte que la vision des beurs était trop négative. Or si négativité il y avait, de la part du personnage ado Karim d’ailleurs, elle n’atteignait pas le quart de la moitié du commencement du portrait-charge de Magyd Cherfi… mais apparemment on n’a pas le droit d’avoir une vision critique des beurs quand on n’est pas beur. Cela dit, moi qui critique les homos étant homo, on ne me le pardonne pas non plus… A-t-on pardonné à Magyd Cherfi d’avoir trahi la cause des beurs ?

La Trempe

De la même trempe, le recueil La Trempe se lit dans la foulée. Le mot « trempe » est à prendre dans tous les sens, de la raclée à la fermeté de caractère. Là encore, le petit monde rebeu en prend pour son grade. Violence, discrimination, maltraitance, impossibilité de comprendre l’autre, Magyd Cherfi met le doigt là où ça fait mal. Ça commence par « La nuit de Zebda », évocation d’un concert en tournée dans une cité, qui ne se passe pas idéalement. Les 4 membres du groupe qui ne sont pas beurs sont « passés par dessus bord » : « toujours les cités ont cassé ce groupe en deux, exclu mes quatre compagnons. Les reubeus les effaçaient d’un revers car il leur fallait du semblable, du reconnaissable, du frère, du cousin, du rhouya » (p. 22). Ça continue avec « Pas en vivant avec son chien », évocation féroce de la férocité grégaire des garçons de cités, contre les animaux. On brûle les chiens, et quant aux poules, on les écrabouille ou les encule. C’est notamment le chien de la bonne sœur locale, pourtant appréciée car dévouée pour les jeunes, qui est l’objet d’une tentative de meurtre. La mère du narrateur la première, bien qu’elle le protège de la meute de ses semblables, voit d’un mauvais œil que la bonne sœur traite ce chien comme un marmot, le caresse et l’embrasse.
« Le bleu de travail » évoque la déception de la mère, Taos, qui croit tout faire pour ses enfants, apprenant que l’un de ses fils est orienté vers la voie professionnelle. Elle le maltraite et le maudit, car elle rêve d’un avocat. « Jour de fête » est ironique. C’est le récit d’une journée de mariage, ou comment une jeune fille va passer de l’état de punching-ball de son père à celui de punching-ball d’un autre homme : « Qu’appelait-elle une correction, quand la tête de cette pauvre fille rebondissait d’un mur à l’autre ? Qu’appelait-elle une correction quand la ceinture giflait sa figure et qu’elle semblait traînée par les cheveux d’une pièce à l’autre ? ». Le même jour, un « grand » de la cité, Bernard, propose au narrateur et à ses copains de le voir baiser une meuf : « je vous montre sa chatte ». En fait, il leur proposait bien plus, mais ils sont trop jeunes et n’osent pas. Mais le narrateur développe ses fantasmes : « Que faire ? Par où commencer ? J’avais bien l’idée d’introduire entre ses cuisses quelque chose… mais quoi ? » Cela le change des petites filles qui se font toucher habituellement dans « les endroits les plus sombres de la cité ». L’auteur ne s’esbaudit pas devant la manifestation excessive de l’esbaudissement maternel pour le petit mâle : « Être fils conférait un statut princier et, par enfantement, une merdeuse devenait reine. Être fils en jetait dans la démesure, pour tout dire, la fierté d’un zob à la maison. Maman nous embrassait partout, mes frères et moi, sur les joues mais aussi sur le bout des doigts, le ventre, les fesses et le trou du cul… jusqu’à un âge indécent. Elle nous fouillait littéralement et ses lèvres finissaient par un gros smack sur le zizi qu’elle massait ensuite à l’huile d’olive, elle disait : "C’est à moi". »
« Les Portes » évoque la promiscuité des logements de l’époque. À cause de cette absence d’intimité, le narrateur ne se rappelle pas « avoir vu un corps nu, pas même le [s]ien ». Belle scène où, vers l’âge de 11 ans, il se bat avec sa mère pour l’empêcher de lui retirer son slip alors qu’elle le douche. La mère, de son côté, tente d’apprendre à lire et écrire en cachette du père, ce qui rappelle, de notre côté de la Méditerranée, le livre de Driss Chraïbi. « Le baiser », c’est celui que la mère accorde enfin au narrateur quadragénaire, à la mort du père. Les retrouvailles familiales sont l’occasion d’un bilan, mais la gageure est de ne pas pleurer, parce qu’on est un homme. Quelques récriminations sur l’hôpital public, pas à la hauteur de l’amour filial : « On redevenait des rebuts, des rebeus pris dans les mailles de l’immonde hospitalier. ». Il aurait volontiers trahi ses idées pour obtenir une clinique privée.
La crise est une réflexion en actes sur le poids des traditions ancestrales dans le trivial de la relation amoureuse. Tout part d’un « bonne nuit » qui paraît insincère, et l’écheveau du doute se dévide tout entier, à la manière de Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute. « Et quand parfois un « je t’aime » s’arrachait à nos lèvres, il nous semblait singer l’amour des Blancs » ; « Nous étions scellés à l’amour des Arabes. Un amour sans image de l’amour, oui, nos références séparaient les deux sexes toujours comme s’ils vivaient de chaque côté d’un grand fleuve en furie ». De l’identité nationale et de quelques beurs de droite est le pensum politicien du recueil, comme « Le foot à droite » était celui du premier recueil. Ces considérations subjectives tombent comme un cheveu sur la soupe. Certes, on est vaguement d’accord si on est de gauche, et il y a trois ou quatre belles formules ; mais à quoi bon défoncer ces portes ouvertes ? On se tape une nième fois le discours de Chirac sur « le bruit et les odeurs », et ce discours selon Magyd, devrait interdire d’être « reubeu » et de droite. Mais alors qu’est-ce à dire ? Si j’en crois le narrateur de ces deux livres, une bonne partie des « reubeus » ne valent pas la corde pour les pendre : hyperviolents, machistes, aimant à torturer les animaux. Et toute cette racaille-là devrait être uniformément de gauche ? Je ne comprends pas la logique. Enfin, dans un monde où 99 % des homos, si l’on en croit les médias, défendent le mariage, cette institution de droite, il ne faut s’étonner de rien… Ah, une précision : en rejetant les invectives chiraco-sarkozistes anti-immigrés, Magyd présente l’accusation de « polygamie » comme la pire insulte (pp. 154 & 156). C’est regrettable. Il faudrait commencer par ne pas cautionner ce genre d’amalgame. Et si l’intelligentsia présente la polygamie comme l’œuvre du diable, cela devrait engendrer chez des gens raisonnables un a priori favorable pour une polygamie à la française, qui serait égalitaire et anti-sexiste…

- Lire aussi l’article Muslim Pride.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de Magyd Cherfi


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[1Cela rapprocherait-il les homos des juifs et des « rebeus » ?