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Trois courtes pièces, pour les petites classes

Les nuits de Léo, de Guillaume Le Touze ; Jérémy Fisher, de Mohamed Rouabhi et La révolte des couleurs, de Sylvie Bahuchet.

Heyoka jeunesse, Actes Sud Papiers, 2002 à 2006, 54 p., 7,5 € ; 46 p., 6 € ; 40 p, 7,5 €.

dimanche 20 mai 2012, par Lionel Labosse

Ces trois courtes pièces pour enfants publiées entre 2002 et 2006 traitent de sujets délicats sur l’identité : comment supporter de ne pas avoir de père ; comment se révolter face au totalitarisme, comment assumer un destin différent.

Les nuits de Léo, de Guillaume Le Touze

Nous avons jadis chroniqué On m’a oublié, du même auteur. La pièce aborde de façon éclairante et directe la question de la parentalité et de l’aliénation parentale. Utile à une époque où les militants de l’homoparentalité oublient parfois que, quelle que soit la solution qu’ils choisissent, le mensonge et le non dit peuvent entraîner des souffrances durables. « Mon père, jamais on n’en parle. Parti… J’ai demandé où, pas de réponse. C’était avant ma naissance, maman m’a dit. Elle fait la loi, personne pour la contredire. » (p. 5). Du coup les rêves de Léo se peuplent de pères, notamment Marcello, qui prend corps, d’abord pour le petit et le spectateur, invisible à la mère, puis visible pour tous. Marcello met les pieds dans le plat, et aide Léo à exiger des explications de sa mère, et sa mère à comprendre le manque engendré par son silence : « T’es-tu demandé pourquoi ton fils était si accueillant avec moi ? Tu sais qui le console, la nuit, lorsqu’il pleure et que tu dors ? Il t’appelle, sa petite voix tremble un peu, il a fait un mauvais rêve, il a besoin d’une maman et d’un papa pour le protéger. Mais de papa, il n’en a pas et, sa maman, elle ne se réveille pas » (p. 24). La mère se défend de ne jamais recevoir d’hommes : « Parfois j’ai des amoureux mais ils ne viennent pas ici parce que c’est chez nous, toi et moi » (p. 30). Le dialogue se fait plus tendu : « — Ce qui compte c’est que ton père et ta mère se sont aimés, c’est pour ça que tu existes » — Non, ce qui compte c’est que je n’ai jamais de père. Même pas pour les vacances, même pas pour les dimanches… Dis-moi son nom. » (p. 42). Du coup la mère comprend qu’elle doit parler, et dit enfin ce qu’elle n’aurait jamais dû taire. Tout simplement…

Jérémy Fisher,de Mohamed Rouabhi

Mohamed Rouabhi propose une pièce minimaliste, sur l’histoire d’un enfant né différent. Dès sa conception, son marin de père a des projections sur le devenir de l’enfant, qu’il n’imagine que de sexe masculin : « ce sera un petit marin, un bon petit marin tout bleu tu verras ». Hélas, l’échographie révèle des mains et des pieds palmés : c’est, ou du moins cela a tout pour devenir un poisson. Du médecin au maître-nageur, tout le monde veut transformer cet enfant en monstre de foire, mais les parents tiennent bon. Jérémy fait un cauchemar où des malfrats qui ont le visage de ses parents veulent l’enlever. Il se révolte : « Je ne suis pas un monstre ! Je suis un être humain ! Et vous êtes mes parents ! Si je suis comme ça, c’est de votre faute, c’est vous qui m’avez donné ce corps et qui m’avez appris ce que je sais. Pourquoi vous ne voulez pas m’écouter ? Pourquoi êtes-vous si loin ? ». Puis la transformation commence, et les parents jouent le jeu. Ils amènent Jérémy dans une cabane construite par le père au bord de la mère, pardon, de la mer, et dans laquelle Jérémy n’était jamais venu. « Sur le plancher il y avait une sorte de trappe que mon père souleva et qui donnait directement dans l’eau » Est-il nécessaire de souligner le symbolisme de cette façon étonnante de jeter un poisson à la mer, en passant par l’intérieur d’une cabane et une trappe ? Comme le texte de Guillaume Le Touze, serait-il question de montrer que si un enfant naît de la mère, il doit aussi naître du père, c’est-à-dire sortir de lui ? On peut s’interroger sur le titre : ce nom anglais « Jeremy » avec des accents sur les E, et ce « fisher » qui peut se lire aussi « fils cher », et souligne un rapport ambigu du fils poisson avec le père pêcheur. Voilà donc une pièce très poétique qui parlera aux enfants.
La révolte des couleurs, de Sylvie Bahuchet

La révolte des couleurs, de Sylvie Bahuchet

Cette courte pièce est une allégorie du processus de bouc émissaire et de discrimination, et une leçon de révolte. Dans la classe des petites couleurs, madame Palette enseigne la Liberté, l’Égalité et la Fraternité qu’elle écrit au tableau. Jusqu’au jour où un parti politique haineux prend le pouvoir. Il décrète que le jaune est sale, et force les jaunes à porter une étoile. Puis c’est au tour des verts et des oranges, qui ont une goutte de jaune en eux. Ils sont embarqués par la police avec leur famille. Puis c’est la maîtresse, qui avait dû effacer les trois mots au tableau. Elle est remplacée par madame Acétone, une peau de vache cagoulée, qui n’admet pas la réplique et apprend que les mots en -ette seront supprimés. « Casquette » sera remplacé par « couvre-chef », « galipette » : ouste ! Quant à « mitraillette », c’est une exception ! Quand les petits se rebiffent, elle menace de les gommer, mais ils la chassent.
Cette belle allégorie du processus et du refus des discriminations est malheureusement gâchée par l’épilogue (censé être dit sur scène, donc) qui met de stupides points sur les i en précisant qu’il est question des enfants juifs entre 1941 et 1944. À mon humble avis, mieux vaut supprimer l’épilogue et débattre de la pièce après la représentation. Limiter la portée de la pièce à ce seul fait historique, c’est en fermer le sens.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site de Heyoka jeunesse


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