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L’impossible histoire des amours de Jacques, pour les lycéens

Jacques le Fataliste et son maître, de Denis Diderot

GF Flammarion, 1796, 356 p., 4 €

samedi 10 août 2013, par Lionel Labosse

Dans un registre fort différent du roman La Religieuse et du dialogue philosophique Supplément au voyage de Bougainville, Jacques le Fataliste fait partie des œuvres posthumes de Diderot qui accordent une place importante à la sexualité, si possible libre et jouissive. La rédaction est postérieure à La Religieuse : Jacques aurait été écrit de 1765 à la mort de Diderot en 1784. La forme même de l’anti-roman qui impose de ne pouvoir mettre un terme aux récits des amours de Jacques ni de celles de son maître, présente l’amour comme Jacques et son maître mêmes, une force qui va et s’impose à nous à condition que nous soyons disponible et conscients du déterminisme physiologique qui préside à ce genre de passion, comme Diderot le dit fort poétiquement : « Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus sublimes et de notre tendresse la plus épurée » (Lettre à Falconet, juillet 1767, citée p. 33).

Un anti-roman

Dans sa préface, Barbara K.-Toumarkine cite Tristram Shandy de Laurence Sterne, pour montrer ce que lui doit Diderot, qui a carrément plagié certaines scènes et certains motifs de ce roman : « Cet ingénieux dispositif donne à la machinerie de mon ouvrage une qualité unique : deux mouvements inverses s’y combinent et s’y réconcilient quand on les croit prêts à se contrarier. Bref, mon ouvrage digresse, mais progresse aussi, et en même temps » (p. 24). Le choix du prénom « Jacques » et de « son maître » participent de l’anti-roman. En effet, ce prénom n’est pas sans évoquer les jacqueries, révoltes paysannes depuis le Moyen Âge jusqu’à la Révolution, et le bref épisode final dans lequel Jacques rejoint la troupe du bandit Mandrin corrobore cette allusion. La longue dispute entre Jacques et son maître (pp. 193-199 ; bonnes lectures analytiques), commence parce que le maître s’étouffe de jalousie : « La coquine ! préférer un Jacques ! », et comme Jacques se rebiffe : « Un Jacques ! un Jacques, Monsieur, est un homme comme un autre », le maître le remet en place : « Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l’histoire de vos amours, et souvenez-vous que vous n’êtes et que vous ne serez jamais qu’un Jacques » (p. 194). Jacques est donc plus un type qu’un personnage individualisé, et « son maître » bien davantage. Ce couple où on ne sait plus qui mène l’autre rappelle bien sûr le premier grand anti-roman européen, Don Quichotte, de Miguel de Cervantès, avec Sancho et son maître, d’ailleurs expressément nommé p. 97 (miroir légitimant).
L’incipit est un extrait célèbre qui peut fournir deux lectures analytiques (pp. 41-44) permettant de mettre en évidence le dialogue narrateur / narrataire : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». Cela confine parfois au roman interactif moderne : « Entre les différents gîtes possibles, dont je vous ai fait l’énumération qui précède, choisissez celui qui convient le mieux à la circonstance présente » (p. 62). On trouve dans une digression une sorte d’éloge du vol. Le narrateur évoque son ami Gousse, capable à la fois d’un acte de grande générosité et d’un vol (p. 100). Mais c’est pour abonder la réflexion sur l’arbitraire du roman. C’est une nouvelle occasion de titiller le narrataire : « Lecteur, vous me traitez comme un automate, cela n’est pas poli ; dites les amours de Jacques, ne dites pas les amours de Jacques ;… je veux que vous me parliez de l’histoire de Gousse ; j’en ai assez… Il faut sans doute que j’aille quelquefois à votre fantaisie ; mais il faut que j’aille quelquefois à la mienne, sans compter que tout auditeur qui me permet de commencer un récit s’engage d’entendre la fin » (p. 101). Un épisode de ses amours où Jacques est en mauvaise posture met en émoi le maître, en une plaisante évocation de l’illusion réaliste : « En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son valet, en s’écriant : Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire ? Que vas-tu devenir ? Ta position m’effraie. Jacques. — Mon maître, rassurez-vous, me voilà » (p. 115). Pendant le récit détaché de Mme de la Pommeraye, tout en écoutant ce récit qui n’est pas de son fait, Jacques se saoule à mort avec le champagne généreusement offert par l’hôtesse (p. 188). Est-il ici une incarnation du narrataire idéal cher à Diderot, que le récit doit enivrer ? Diderot continue son éloge de Richardson : « Un faiseur de romans n’y manquerait pas ; mais je n’aime pas les romans, à moins que ce ne soit ceux de Richardson. Je fais l’histoire, cette histoire intéressera ou n’intéressera pas : c’est le moindre de mes soucis. Mon projet est d’être vrai, je l’ai rempli » (p. 258). Jacques, sorte de délégué de Diderot, déclare sa haine des portraits : « reprenez l’histoire du père ; mais plus de portraits, mon maître ; je hais les portraits à la mort. le maître. — Et pourquoi haïssez-vous les portraits ? Jacques. — C’est qu’ils ressemblent si peu, que, si par hasard on vient à rencontrer les originaux, on ne les reconnaît pas. Racontez-moi les faits, rendez-moi fidèlement les propos, et je saurai bientôt à quel homme j’ai affaire. Un mot, un geste m’en ont quelquefois plus appris que le bavardage de toute une ville. » (p. 277). La réflexion va jusqu’à discuter du réalisme du niveau de langue : « Et Jacques s’est servi du terme engastrimute ?… Pourquoi pas, lecteur ? Le capitaine de Jacques était Bacbucien ; il a pu connaître cette expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu’il disait, se la rappeler ; mais la vérité, c’est que l’Engastrimute est de moi, et qu’on lit sur le texte original : Ventriloque » (p. 246) [1]. « Ah ! hydrophobe ? Jacques a dit hydrophobe ?… Non, lecteur, non ; je confesse que le mot n’est pas de lui. Mais avec cette sévérité de critique-là, je vous défie de lire une scène de comédie ou de tragédie, un seul dialogue, quelque bien qu’il soit fait, sans surprendre le mot de l’auteur dans la bouche de son personnage. Jacques a dit : « Monsieur, est-ce que vous ne vous êtes pas encore aperçu qu’à la vue de l’eau, la rage me prend ?… » Eh bien ? en disant autrement que lui, j’ai été moins vrai, mais plus court » (p. 287).

Un roman philosophique

Un court échange expose une philosophie sensualiste : « Ici Jacques s’embarrassa dans une métaphysique très subtile et peut-être très vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot douleur était sans idée, et qu’il ne commençait à signifier quelque chose qu’au moment où il rappelait à notre mémoire une sensation que nous avions éprouvée. Son maître lui demanda s’il avait déjà accouché. — Non, lui répondit Jacques. — Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d’accoucher ? — Assurément ! — Plains-tu les femmes en mal d’enfant ? — Beaucoup. — Tu plains donc quelquefois un autre que toi ? — Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui s’arrachent les cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par expérience qu’on ne fait pas cela sans souffrir ; mais pour le mal propre à la femme qui accouche, je ne le plains pas : je ne sais ce que c’est, Dieu merci ! » On remarque que la forme rejoint le fond, puisque la maïeutique est pratiquée sur le sujet de l’accouchement.
Le récit glisse insensiblement vers la réflexion. Ainsi, à propos de l’amour de l’hôtesse pour son chien : « D’où il conclut que tout homme voulait commander à un autre ; et que l’animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu’un. Eh bien ! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme. […] Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire […] que suis-je autre chose que son chien ? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes ». Le marquis des Arcis, qui assiste à l’échange, intervient : « Vous avez là un serviteur qui n’est pas ordinaire. le maître. — Un serviteur, vous avez bien de la bonté : c’est moi qui suis le sien » (p. 201). Une autre digression gratuite amène cette réflexion philosophique (idée d’extrait pour la classe) : « Quel est, à votre avis, le motif qui attire la populace aux exécutions publiques ? L’inhumanité ? Vous vous trompez : le peuple n’est point inhumain ; ce malheureux autour de l’échafaud duquel il s’attroupe, il l’arracherait des mains de la justice s’il le pouvait. Il va chercher en Grève une scène qu’il puisse raconter à son retour dans le faubourg ; celle-là ou une autre, cela lui est indifférent, pourvu qu’il fasse un rôle, qu’il rassemble ses voisins, et qu’il s’en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête amusante ; et vous verrez que la place des exécutions sera vide » (p. 203).
Le thème de la croyance est abordé négligemment : « le maître. — À propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir ? Jacques. — Je n’y crois ni décrois ; je n’y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d’hoirie. le maître. — Pour moi, je me regarde comme en chrysalide ; et j’aime à me persuader que le papillon, ou mon âme, venant un jour à percer sa coque, s’envolera à la justice divine » (p. 219). Cela confine au blasphème dans l’hommage à Rabelais de la fin, où la dive bouteille est remplacée par une gourde : « Il prétendait que l’Esprit-Saint était descendu sur les apôtres dans une gourde ; il appelait la Pentecôte la fête des gourdes » (p. 245). Jacques philosophe parfois directement : « Mais si vous êtes et si vous avez toujours été le maître de vouloir, que ne voulez-vous à présent aimer une guenon ; et que n’avez-vous cessé d’aimer Agathe toutes les fois que vous l’avez voulu ? Mon maître, on passe les trois quarts de sa vie à vouloir, sans faire » (p. 283).

Amour & sexualité

Le sujet est central, et l’amour n’est pas un sentiment éthéré. Dès le premier récit, Jacques, malade du genou, entend à travers la cloison la discussion des hôtes qui l’ont soigné, et cela donne un passage des plus réaliste :
« — Oui, voilà qui est fort bien dit et parce qu’on est dans la misère vous me faites un enfant comme si nous n’en avions pas déjà assez. — Oh ! que non ! — Oh ! que si ; je suis sûre que je vais être grosse ! — Voilà comme tu dis toutes les fois. — Et cela n’a jamais manqué quand l’oreille me démange après, et j’y sens une démangeaison comme jamais. — Ton oreille ne sait ce qu’elle dit. — Ne me touche pas ! laisse là mon oreille ! laisse donc, l’homme ; est-ce que tu es fou ? tu t’en trouveras mal. — Non, non, cela ne m’est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean. — Tu feras si bien que… et puis dans un mois d’ici tu me bouderas comme si c’était de ma faute. — Non, non. — Et dans neuf mois d’ici ce sera bien pis. — Non, non. — C’est toi qui l’auras voulu ? — Oui, oui. — Tu t’en souviendras ? tu ne diras pas comme tu as dit toutes les autres fois ? — Oui, oui… »
Et puis voilà que de non, non, en oui, oui, cet homme enragé contre sa femme d’avoir cédé à un sentiment d’humanité…
le maître.
C’est la réflexion que je faisais.
jacques.
Il est certain que ce mari n’était pas trop conséquent ; mais il était jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant d’enfants que dans les temps de misère.
le maître.
Rien ne peuple comme les gueux.
jacques.
Un enfant de plus n’est rien pour eux, c’est la charité qui les nourrit. Et puis c’est le seul plaisir qui ne coûte rien ; on se console pendant la nuit, sans frais, des calamités du jour… »

Dans un épisode de couvent, il est question d’un portier soigné d’une « maladie galante » (p. 80), c’est-à-dire vénérienne. Jacques raconte l’histoire de son frère, qui s’appelle sans surprise… Jean ! C’est l’amour qui semble mener son existence : « Il est sûr que quand il entrait dans une maison la bénédiction du ciel y entrait avec lui ; et que s’il y avait une fille, deux mois après sa visite elle était mariée. […] Puis il me lâcha dans la main les cinq louis dont je vous ai parlé, avec cinq autres pour la dernière des filles du village, qu’il avait mariée et qui venait d’accoucher d’un gros garçon qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes d’eau » (pp. 78-81).
On relève l’aventure du pâtissier naïf, savoureux fabliau qui voit heureusement triompher le bien, plus heureux que l’aventure de Ragueneau dans le Cyrano de Rostand : « — Oh ! manger ma pâtisserie, baiser ma femme et me faire enfermer, cela est trop noir, et je ne saurais le croire ! » (p. 125).
Vers la fin, le maître exige le récit de la perte du pucelage de Jacques : « J’ai toujours été friand du récit de ce grand événement » (p. 222). On a droit à une aventure rocambolesque où Jacques abuse en même temps de son père, de son ami, nommé Bigre, du père de son ami, et surtout de son amie Justine, pour tirer d’elle un rapport dont le récit nous fera grâce en une belle ellipse : « Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne lui fis pas de mal, et qu’elle ne m’en fit point. D’abord en détournant sa bouche de mes baisers, elle l’approcha de mon oreille et me dit tout bas : « Non, non, Jacques, non… » À ce mot, je fais semblant de sortir du lit, et de m’avancer vers l’escalier. Elle me retint, et me dit encore à l’oreille : « Je ne vous aurais jamais cru si méchant ; je vois qu’il ne faut attendre de vous aucune pitié ; mais du moins, promettez-moi, jurez-moi… » » (p. 228). Mais Jacques ne perd pas qu’une fois son pucelage. Comme dans un fabliau, il confesse à deux niais maris qu’il est vierge, qui le répètent à leurs deux épouses, lesquelles se proposent aussitôt de remédier à la chose ! En jouant son rôle de puceau, Jacques s’emmêle néanmoins, et dit le nom de la première croyant appeler la seconde, ce qui le trahit ! Et en fait de pucelage, en termes fort pudiques, Diderot nous conduit en quelques phrases à l’évocation du jardin de derrière : « Dame Marguerite se tut ; elle reprit une de mes mains, je ne sais où elle la conduisit, mais le fait est que je m’écriai : « Il n’y a rien ! il n’y a rien ! » le maître. — Scélérat ! double scélérat ! Jacques. — Le fait est qu’elle était fort déshabillée, et que je l’étais beaucoup aussi. Le fait est que j’avais toujours la main où il n’y avait rien chez elle, et qu’elle avait placé sa main où cela n’était pas tout à fait de même chez moi. Le fait est que je me trouvai sous elle et par conséquent elle sur moi. Le fait est que, ne la soulageant d’aucune fatigue, il fallait bien qu’elle la prît tout entière. Le fait est qu’elle se livrait à mon instruction de si bon cœur, qu’il vint un instant où je crus qu’elle en mourrait. Le fait est qu’aussi troublé qu’elle et ne sachant ce que je disais, je m’écriai : « Ah ! dame Suzanne, que vous me faites aise ! » le maître. — Tu veux dire dame Marguerite. — jacques. — Non, non. Le fait est que je pris un nom pour un autre et qu’au lieu de dire dame Marguerite, je dis dame Suzon. Le fait est que j’avouai à dame Marguerite que ce qu’elle croyait m’apprendre ce jour-là, dame Suzon me l’avait appris, un peu diversement, à la vérité, il y avait trois ou quatre jours. Le fait est qu’elle me dit : « Quoi ! c’est Suzon et non pas moi ?… » Le fait est que je répondis : « Ce n’est ni l’une ni l’autre. » Le fait est que, tout en se moquant d’elle-même, de Suzon, des deux maris, et qu’en me disant de petites injures, je me trouvai sur elle, et par conséquent elle sous moi, et qu’en m’avouant que cela lui avait fait bien du plaisir, mais pas autant que de l’autre manière, elle se retrouva sur moi, et par conséquent moi sous elle. Le fait est qu’après quelque temps de repos et de silence, je ne me trouvai ni elle dessous, ni moi dessus, ni elle dessus, ni moi dessous ; car nous étions l’un et l’autre sur le côté ; qu’elle avait la tête penchée en devant et les deux fesses collées contre mes deux cuisses. Le fait est que, si j’avais été moins savant, la bonne dame Marguerite m’aurait appris tout ce qu’on peut apprendre » (p. 237).
Le maître se lance enfin et narre ses amours, où il a moins le beau rôle que Jacques. Il fréquente un fripon dont il est la dupe à deux reprises, le chevalier de Saint-Ouin. Celui-ci l’escroque sur une prétendue amitié ; il va même jusqu’à lui avouer un forfait, avoir profité de lui pour coucher en secret avec une jeune fille pendant que son ami « se ruinait en dépenses pour elle » (p. 266), dans le but de créer un scandale public pour l’obliger à épouser cette fille d’un niveau social inférieur, de mèche avec ses parents ! Ils envisagent même une sorte de plan à trois pour cette vraie-fausse vengeance : « — Et pourquoi n’entrerions-nous pas tous les deux ensemble ? Vous iriez trouver Agathe ; moi je resterais dans la garde-robe jusqu’à ce que vous fissiez un signal dont nous conviendrions. — Ma foi, cela est si plaisant, si fou, que peu s’en faut que je n’y consente. Mais, chevalier, tout bien considéré, j’aimerais mieux réserver cette facétie pour quelqu’une des nuits suivantes » (p. 272). Jacques décèle aussitôt l’arnaque rien qu’en entendant le récit, ce qui vexe le maître naïf.

La Gaine et le Couteau

La vengeance de Mme de la Pommeraye constitue un récit autonome, placé dans la bouche de l’hôtesse d’une auberge. Cette marquise pressentant le refroidissement de son compagnon, feint de prendre les devants. Elle obtient une profession de foi : « il ne nous reste qu’à nous féliciter réciproquement d’avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait » (p. 142). Le marquis propose un contrat : « Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne ; nous voyagerons dans le monde ; je serai le confident de vos conquêtes ; je ne vous cèlerai rien des miennes » (p. 142). C’est dans cette histoire qu’est insérée en abyme la fable licencieuse de la Gaine et du Coutelet, bon extrait si l’on ose en classe :
« Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d’un rocher qui tombait en poussière [2] ; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n’est pas un instant le même ; tout passait en eux et autour d’eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. Ô enfants ! toujours enfants !… » Je ne sais de qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi ; il est certain qu’elles sont de l’un des trois, et qu’elles furent précédées et suivies de beaucoup d’autres qui nous auraient menés, Jacques, son maître et moi, jusqu’au souper, jusqu’après le souper, jusqu’au retour de l’hôtesse, si Jacques n’eût dit à son maître : Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de bottes ne valent pas une vieille fable des écraignes de mon village. le maître. — Et quelle est cette fable ? Jacques. — C’est la fable de la Gaine et du Coutelet. Un jour la Gaine et le Coutelet se prirent de querelle ; le Coutelet dit à la Gaine : « Gaine, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours, vous recevez de nouveaux Coutelets… La Gaine répondit au Coutelet : Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaine… Gaine, ce n’est pas là ce que vous m’avez promis… Coutelet, vous m’avez trompée le premier… » Ce débat s’était élevé à table ; Cil qui était assis entre la Gaine et le Coutelet, prit la parole et leur dit : « Vous, Gaine, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous duisait ; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines ; et toi, Gaine, pour recevoir plus d’un Coutelet ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient vœu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles certaines Gaines qui faisaient vœu de se fermer pour tout Coutelet ; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaine, de t’en tenir à un seul Coutelet ; toi, Coutelet, de t’en tenir à une seule Gaine ». »
On en revient à la vengeance de Mme de la Pommeraye. Elle se sert de Mme et Mlle d’Aisnon, anciennes connaissances déchues et tombées dans une sorte de prostitution. Elle les fait se comporter en dévotes pendant quelques mois, puis arrange une rencontre de hasard avec le marquis. Celui-ci professe un libertinage de bon aloi : « — Allez, vous êtes folle ; vous avez encore une vingtaine d’années de jolis péchés à faire : n’y manquez pas ; ensuite vous vous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous convient… » (p. 163). Mais la marquise va au bout de sa vengeance : conclure « le mariage du marquis des Arcis et d’une catin » (p. 176). Celui-ci est plus généreux, et entrevoit une solution très altersexuelle : « C’est que nous prendrions un hôtel commun, et que nous formerions tous quatre la plus agréable société » (p. 178). Cette solution nous rappelle évidemment Les Confessions, de Jean-Jacques Rousseau, dont Diderot avait peut-être pu lire avant sa mort la première édition posthume. Au livre V, Rousseau raconte son idylle amoureuse entre Claude Anet et Mme de Warens. La vengeance étant arrivée à son terme, après que le marquis a avalé la couleuvre d’avoir épousé une catin, il conclut de façon peu orthodoxe : « En vérité, je crois que je ne me repens de rien ; et que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m’aura rendu un grand service » (p. 183). On peut y voir la remise en cause des fins morales de bien des nouvelles, d’ailleurs le maître reproche plaisamment à la narratrice d’avoir« péché contre les règles d’Aristote, d’Horace, de Vida et de Le Bossu » (p. 184) en ne respectant pas la vraisemblance des comportements selon l’« art dramatique ».

Les amours du prémontré Richard

Le récit des aventures de Richard constituent une nouvelle à part. C’est le taciturne compagnon de voyage du marquis des Arcis, qui cheminent quelques jours avec nos deux amis, et le préambule du marquis répond à La Religieuse, rédigé en parallèle : « Il vient un moment où presque toutes les jeunes filles et les jeunes garçons tombent dans la mélancolie ; ils sont tourmentés d’une inquiétude vague qui se promène sur tout, et qui ne trouve rien qui la calme. Ils cherchent la solitude ; ils pleurent ; le silence des cloîtres les touche ; l’image de la paix qui semble régner dans les maisons religieuses les séduit. Ils prennent pour la voix de Dieu qui les appelle à lui les premiers efforts d’un tempérament qui se développe : et c’est précisément lorsque la nature les sollicite, qu’ils embrassent un genre de vie contraire au vœu de la nature. L’erreur ne dure pas ; l’expression de la nature devient plus claire ; on la reconnaît, et l’être séquestré tombe dans les regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou le désespoir… » (p. 205). Le père Hudson est une belle figure de prêtre libertin, digne des romans de Sade : « Cette maison avait deux portes, l’une qui s’ouvrait dans la rue, l’autre dans le cloître ; Hudson en avait forcé les serrures ; l’abbatiale était devenue le réduit de ses scènes nocturnes, et le lit de l’abbé celui de ses plaisirs. C’était par la porte de la rue, lorsque la nuit était avancée, qu’il introduisait lui-même dans les appartements de l’abbé, des femmes de toutes les conditions : c’était là qu’on faisait des soupers délicats. Hudson avait un confessionnal, et il avait corrompu toutes celles d’entre ses pénitentes qui en valaient la peine » (p. 207). Richard, pressenti pour confondre l’abbé, se fait rouler dans la farine. Plus tard, il rencontre le père en galante compagnie, et tente de le confondre sans enjeu. Le père répond vertement : « Hudson, impatienté de ces questions, et bien convaincu que Richard ne le prendrait pas pour un saint, lui dit brusquement : « Mon cher Richard, vous vous foutez de moi, et vous avez raison. » Mon cher lecteur, pardonnez-moi la propriété de cette expression ; et convenez qu’ici comme dans une infinité de bons contes […] le mot honnête gâterait tout » (p. 216).

Éloge de l’obscénité

Le récit du dépucelage de Jacques est suivi de ces réflexions fameuses sur l’obscénité : « Comment un homme de sens, qui a des mœurs, qui se pique de philosophie, peut-il s’amuser à débiter des contes de cette obscénité ? — Premièrement, lecteur, ce ne sont pas des contes, c’est une histoire, et je ne me sens pas plus coupable, et peut être moins, quand j’écris les sottises de Jacques, que Suétone quand il nous transmet les débauches de Tibère. Cependant vous lisez Suétone, et vous ne lui faites aucun reproche. Pourquoi ne froncez-vous pas le sourcil à Catulle, à Martial, à Horace, à Juvénal, à Pétrone, à La Fontaine et à tant d’autres ? Pourquoi ne dites-vous pas au stoïcien Sénèque : Quel besoin avons-nous de la crapule de votre esclave aux miroirs concaves ? Pourquoi n’avez-vous de l’indulgence que pour les morts ? Si vous fléchissiez un peu à cette partialité, vous verriez qu’elle naît de quelque principe vicieux. Si vous êtes innocent, vous ne me lirez pas ; si vous êtes corrompu, vous me lirez sans conséquence. Et puis, si ce que je vous dis là ne vous satisfait pas, ouvrez la préface de Jean-Baptiste Rousseau, et vous y trouverez mon apologie. Quel est celui d’entre vous qui osât blâmer Voltaire d’avoir composé la Pucelle ? Aucun. Vous avez donc deux balances pour les actions des hommes ? Mais, dites-vous, la Pucelle de Voltaire est un chef-d’œuvre ! — Tant pis, puisqu’on ne l’en lira que davantage. — Et votre Jacques n’est qu’une insipide rapsodie de faits les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans ordre. — Tant mieux, mon Jacques en sera moins lu. De quelque côté que vous vous tourniez, vous avez tort. Si mon ouvrage est bon, il vous fera plaisir ; s’il est mauvais, il ne fera point de mal. Point de livre plus innocent qu’un mauvais livre. Je m’amuse à écrire sous des noms empruntés les sottises que vous faites ; vos sottises me font rire ; mon écrit vous donne de l’humeur. Lecteur, à vous parler franchement, je trouve que le plus méchant de nous deux, ce n’est pas moi. Que je serais satisfait s’il m’était aussi facile de me garantir de vos noirceurs, qu’à vous de l’ennui ou du danger de mon ouvrage ! Vilains hypocrites, laissez-moi en repos. Foutez comme des ânes débâtés ; mais permettez-moi que je dise foutre ; je vous passe l’action, passez-moi le mot. Vous prononcez hardiment tuer, voler, trahir, et l’autre vous ne l’oseriez qu’entre les dents ! Est-ce que moins vous exhalez de ces prétendues impuretés en paroles, plus il vous en reste dans la pensée ? Et que vous a fait l’action génitale, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour en exclure le signe de vos entretiens, et pour imaginer que votre bouche, vos yeux et vos oreilles en seraient souillés ? Il est bon que les expressions les moins usitées, les moins écrites, les mieux tues soient les mieux sues et les plus généralement connues ; aussi cela est ; aussi le mot futuo n’est-il pas moins familier que le mot pain ; nul âge ne l’ignore, nul idiome n’en est privé : il a mille synonymes dans toutes les langues, il s’imprime en chacune sans être exprimé, sans voix, sans figure, et le sexe qui le fait le plus a usage de le taire le plus. Je vous entends encore, vous vous écriez : « Fi, le cynique ! Fi, l’impudent ! Fi, le sophiste !… » Courage, insultez bien un auteur estimable que vous avez sans cesse entre les mains, et dont je ne suis ici que le traducteur. La licence de son style m’est presque un garant de la pureté de ses mœurs ; c’est Montaigne. Lasciva est nobis pagina, vita proba » [3] (p. 242).

Et l’homosexualité dans tout ça ?

Peu d’allusion à l’homosexualité, sauf par plaisanterie, par exemple lorsque le maître, pour consoler Jacques de ce qu’il croit être l’annonce de la mort de son cher capitaine, lui récite une consolation pour veuve : « Est-ce que vous me prenez pour la maîtresse de mon capitaine ? » (p. 85). Cela ne le vexe pas, mais l’étonne. Dans le récit de l’étrange amitié-haine du capitaine de Jacques pour un ami, on pourrait lire en filigrane un amour déguisé : « À peine furent-ils séparés, qu’ils sentirent le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre ; ils tombèrent dans une mélancolie profonde. Mon capitaine demanda un congé de semestre pour aller prendre l’air natal ; mais à deux lieues de la garnison, il vend son cheval, se déguise en paysan et s’achemine vers la place que son ami commandait » (p. 95). Lors du récit du dépucelage de Jacques, son ami, nommé « Bigre », est l’occasion d’un jeu de mots, puisque Bigre est une variante de « bougre », homosexuel à l’époque : « J’ai cru m’apercevoir que le mot Bigre vous déplaisait » (p. 232). À la dernière page, la nostalgie tendre du maître pour Jacques n’est pas sans rappeler celle du capitaine pour son ami, et cette amitié semble plus forte que l’amour de Jacques pour Denise, qu’il épouse, bien qu’elle soit aussi aimée de son maître et de Desglands : « le hasard lui rendit un serviteur presque aussi essentiel à son bonheur que sa montre et sa tabatière. Il ne prenait pas une prise de tabac, il ne regardait pas une fois l’heure qu’il était, qu’il ne dît en soupirant : « Qu’es-tu devenu, mon pauvre Jacques !… » » (p. 303).

- Voir aussi La Religieuse, également posthume, un des premiers romans à évoquer l’homosexualité féminine, et Supplément au voyage de Bougainville.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Cours complet de Élisabeth Kennel-Renaud, professeur de Lettres


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[1Le mot « engastrimythe » fait aussi l’objet d’un emploi notable par Victor Hugo dans L’Homme qui rit.

[2Alfred de Musset reprendra ces termes dans son poème « Souvenir » : « Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments / Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, / Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents / Sur un roc en poussière ».

[3« Ma page est licencieuse, mais ma vie est pure », Martial, Épigrammes, I, 4-8.